Lizzie Crowdagger : le blog

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Extrait du premier Lacets rouges & magie noire : Betty et Karima

, 18:09

The Fat and the Furious, épisode 1 de la série de fantasy urbaine Lacets rouges & magie noireVoici un nouvel extrait du premier épisode de Lacets rouges & magie noire. Intitulé The Fat and the Furious, celui-ci est maintenant disponible en version numérique pour les abonné·e·s Tipeee. Abonnez-vous (à partir d’1€ par mois) pour avoir accès à la version numérique ; et si vous  préférez recevoir dans votre boîte aux lettres des versions papiers imprimées au format fanzine, vous avez encore quelques jours pour souscrire l’abonnement papier (à partir de 5€ par mois).

Cet extrait fait suite au précédent, qui présentait le personnage de Cookie. Celui-ci introduit deux nouveaux personnages, Betty et Karima.

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Lacets rouges & magie noire : extrait du premier épisode

, 19:14

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— Ça, c’est un dragon ! constata Hugo, trois ans, avec beaucoup d’enthousiasme.

Cookie, assise entre sa nièce et son neveu, tenait le livre d’Histoire sur les créatures surnaturelles et n’était pas aussi enjouée. Elle avait pensé qu’il s’agissait d’un livre d’histoires, avec un petit h et un pluriel, alors que c’était au singulier et avec un grand H. Ce n’était pas du tout fait pour les enfants. Ni pour elle, d’ailleurs, même si elle allait bientôt avoir quarante ans. Heureusement, il y avait tout de même des images, mais il fallait après trouver des choses à raconter. Elle doutait que les deux enfants aient vraiment envie d’une analyse savante sur la place des elfes dans l’antiquité au lieu de leur histoire avant de s’endormir. Quoique, niveau soporifique, ça avait l’air pas mal.

— Oui, admit Cookie. C’est un dragon.

— Pourquoi il n’y en a plus ? demanda Zoé, qui avait quelques années de plus que son frère.

Cookie ne s’était jamais posé la question. À vrai dire, elle avait toujours pensé que l’existence des dragons relevait de la légende, mais le livre qu’elle avait entre les mains semblait écrit par des gens respectables et parlait sérieusement de l’existence passée de ces sales bêtes, donc elle devait se tromper. À moins qu’il ne s’agisse encore de conspirationnistes qui imaginaient que la CIA était tenue en sous-main par des elfes.

— Ben, fit-elle, j’imagine que c’est parce qu’il n’y en avait plus besoin. Avec les avions et tout ça.

Elle réfléchit un peu à sa réponse et réalisa que les dragons, d’après ce qu’elle venait de lire, étaient censés avoir disparu avant la naissance de Jésus-Christ. Elle n’était pas très calée en histoire, mais elle voyait bien qu’il y avait un certain trou entre le chevelu crucifié et l’invention du premier avion en noir et blanc.

— Et puis, compléta-t-elle donc, il y avait moins de magie dans ce monde.

Ça, ça avait du sens. Un peu comme un changement climatique, mais au niveau de la magie, c’était crédible.

— En plus de la pollution, peut-être, ajouta-t-elle. Et puis à cause de tous les chevaliers qui voulaient s’en farcir un pour montrer à quel point ils avaient la plus grosse.

Cookie se retourna après avoir prononcé la dernière phrase, et vérifia que sa sœur Thérèse n’était pas dans les environs. Elle n’aurait pas aimé l’entendre employer ce genre de mots face à de si innocents bambins.

— Montre-nous des elfes ! ordonna Zoé.

— À vos ordres, m’dame, répondit Cookie.

Tout en tournant les pages afin de chercher une image correcte d’elfe, elle essaya de se rappeler ce qu’elle savait à leur sujet. Ils existaient vraiment, eux, en tout cas avant, elle en était presque sûre. Qu’est-ce qu’il leur était arrivé ? Est-ce que ces connards de hippies avaient tous migré au Larzac pour vivre dans les arbres et élever des chèvres ? Non, ça ne collait pas, on ne pouvait pas élever des chèvres dans les arbres, si ?

— Voilà ! fit Cookie en montrant une gravure. Une elfe.

— C’est une princesse ? demanda Zoé.

— Oui, bien sûr. La princesse..

Elle fit semblant de lire la légende de la gravure, qui ne mentionnait ni le nom, ni l’éventuelle princessitude de l’elfe en question.

— Nanananielle, annonça-t-elle.

— Et elle avait un cheval blanc, et après elle épouse le prince ! ajouta Zoé.

Cookie décida de ne pas la contredire.

— Sans doute.

— Les elfes, z’étaient gentils ! s’enthousiasma Hugo.

— Be-en, ça reste à voir, tempéra Cookie. Les histoires, ça a tendance à embellir les choses avec le temps, quand même. Surtout quand les histoires en question sont écrites par des blancs qui vont forcément avoir de la sympathie envers de parfaits aryens.

En tant que skinhead antifasciste, Cookie se sentait obligée de faire un minimum attention sur le sujet de la suprématie blanche afin de ne pas être prise pour une nazie. Par ailleurs, elle avait une haine viscérale des hippies, et des types qui avaient les cheveux longs et jouaient de la flûte dans les arbres lui étaient par conséquent forcément antipathiques. Elle avait toujours préféré les nains, même si eux aussi auraient bénéficié d’un bon coup de tondeuse. Est-ce qu’ils avaient vraiment existé, eux ? se demanda-t-elle. Ou s’agissait-il de fantasmes débiles sur les personnes de petite taille ?

— Mais les elfes sont beaux ! protesta Zoé.

— La vraie beauté est à l’intérieur, lâcha Cookie.

Dans la vie, elle évitait en général de sortir de telles platitudes, mais ça pouvait passer à peu près face à des gosses de six et trois ans.

— Les orcs, eux, ils sont pas beaux, protesta Zoé.

Cookie n’était pas d’accord. Elle, elle avait toujours apprécié les orcs. D’abord, ils n’aimaient pas les elfes et ne pouvaient donc pas être totalement mauvais. Ensuite, ils n’avaient pas de cheveux, avaient plein de tatouages, et passaient leur temps à se pinter et à se taper dessus. Seulement, ils avaient la mâchoire avancée et la peau verte, alors forcément, ils devaient être méchants.

Est-ce qu’ils avaient vraiment eu la peau verte, d’ailleurs ? À cette époque, il n’y avait pas encore la télé couleur, on ne pouvait donc pas savoir.

— Tata, tu racontes une histoire ? demanda Hugo.

Cookie grimaça. Ce n’était pas dans ce bouquin écrit tout petit qu’elle pouvait espérer trouver un truc à lire pour les enfants. Il allait falloir improviser.

— Alors, il était une fois une elfe.

– Une princesse ? demanda Zoé.

– Oui. Il était une fois une princesse elfe, qui vivait avec sa famille dans de grands arbres et jouait de la flûte. Mais elle n’aimait pas la flûte, alors, un jour, elle est descendue des arbres pour aller voir des gens mieux habillés.

À sa grande surprise, les deux mômes semblaient captivés par ce qu’elle disait.

— En se promenant, elle finit par rencontrer une jeune orque, qui malgré sa peau verte était vraiment très belle et très bien habillée.

— Et y’a un dragon ? suggéra Zoé.

— Oui, car l’orque était l’amie d’un dragon. Mais le dragon était fatigué, car il en avait assez de porter des elfes sur son dos, alors il ne voulait plus travailler.

Hugo se mit à sucer son pouce, ce qui était bon signe. Il allait peut-être bien commencer à s’endormir. Zoé, ça allait être plus compliqué : elle était un peu grande pour les siestes et commençait à être plus exigeante en termes d’histoires.

— Alors, ils allèrent tous les trois voir les nains dans leur mine, et eux aussi s’étaient mis en grève parce qu’ils en avaient marre d’être exploités par les elfes bourgeois. La princesse elfe décida alors qu’elle en avait assez d’être une princesse, parce que de toute façon, avec le patriarcat et tout ça, ça ne sera jamais elle qui aura le pouvoir.

Hugo s’endormait. Très bien. Zoé, par contre, semblait sceptique.

— À la place, elle a rejoint les nains avec sa pote orque et leur pote dragon, et ils ont décidé de faire une commune autogérée, et ils vécurent heureux et longtemps dans un paradis socialiste libertaire.

Zoé grimaça.

— Maman, elle raconte mieux les histoires que toi.

 


Lacets rouges & magie noire est une série de fantasy urbaine, située dans le même univers qu’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) et La chair & le sang.

Pour découvrir prochainement la suite en avant-première, abonnez-vous sur Tipeee !

À lire gratuitement : les deux premiers chapitres de "Les coups et les douleurs" (La chair & le sang #1)

, 06:10

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Je m’appelle Jessica, je viens d’emménager dans une nouvelle ville, et je cherche juste à faire comme tout le monde : trouver un travail, rencontrer l’amour, et avoir une vie stable et satisfaisante.

Sauf que mes seules opportunités professionnelles sont de bosser pour des vampires, que la voisine sur laquelle j’ai un crush est une skinhead louve-garou, et que mes tendances masochistes ne sont pas toujours très bien comprises ; et que la seule chose de stable dans ma vie, c’est ma capacité à attirer les emmerdes.

La chair & le sang est une série de fantasy urbaine qui mêle romance lesbienne, action, enquête et intrigues politiques surnaturelles. Tandis que le second épisode, Good cop, bad cop est maintenant disponible pour les abonné·e·s Tipeee, les deux premiers chapitres du premier épisode, Les coups et les douleurs (qui peut être acheté à prix libre directement sur ce site), peuvent être lus gratuitement :

ou tout simplement ci-dessous (si vous supportez la mise en page peu adaptée) :


Prologue

La première fois que j’ai rencontré Chloé, c’était à mon déménagement, quand j’étais encore en train de trimballer mes cartons. Il n’y avait pas eu grand monde pour venir me filer un coup de main, juste deux personnes : ma vieille amie vampire, Carmen, et sa pote Émilie. Je ne connaissais pas cette dernière : je savais juste qu’elle était mort-vivante aussi. À vrai dire, elle ne m’avait même pas adressé la parole. Bonne ambiance. Je ne me plains pas, notez : avoir des vampires qui filent un coup de main à son déménagement, ça a l’inconvénient d’être un peu contraignant au niveau des horaires, mais l’avantage qu’on peut les laisser porter la machine à laver ou le réfrigérateur.

J’étais donc en train d’emmener un carton léger de fringues vers l’ascenseur pendant que les deux mort-vivantes profitaient de leur surnaturalité pour monter sans s’essoufler les cinq étages avec mon canapé. J’ai vu les portes de l’ascenseur s’ouvrir sur une skinhead imposante aux cheveux blonds et courts ; vous m’excuserez la redondance entre « skinhead » et « cheveux courts », mais je précise au cas où. Elle portait un jean qui moulait ses grosses cuisses, attaché avec des bretelles qui passaient au-dessus d’une chemise à carreaux.

Même si mon carton était léger, j’ai soudainement trouvé qu’il faisait très chaud.

— Salut ! ai-je dit en essayant de réfréner mon enthousiasme. Je suis en train d’emménager ici, je suppose qu’on va être voisines ? Je m’appelle Jessie !

La nana m’a regardée avec des yeux à moitié ouverts. Elle avait l’air d’avoir la tête dans le cul. J’en ai conclu qu’elle venait de se lever et qu’elle partait bosser. D’accord, j’ai aussi conclu ça de l’heure matinale : le soleil n’était pas encore levé, et il devait être aux alentours de six heures du matin.

Cette fille était une louve-garou. Je pouvais le sentir. Pas à l’odeur, hein, ces gens là se lavent (enfin, sauf les loups-garous hippies) : c’est une sorte de sixième sens. J’ai moi-même quelques capacités un peu spéciales, bien que je m’en serve rarement. J’ai été étudiante en sorcellerie, même si j’ai vite laissé tomber parce qu’il y avait trop de conneries à base de plantes et que je n’appréciais pas le style vestimentaire de la plupart de mes camarades. En plus, de nos jours, il y a plein de vegans, chez les sorcières, alors forcément, je détonais, avec mes pantalons et mes jupes en cuir.

Au fait, moi je m’appelle Jessica, mais tout le monde m’appelle Jessie. Je suis brune et j’ai les cheveux longs. Les gens ont tendance à trouver que je suis grande avec mon mètre quatre-vingt, mais personnellement c’est surtout eux que je trouve petits. Pour terminer sur le physique, je suis plutôt mince et relativement athlétique, et j’ai des seins que je trouve trop petits et sur lesquels je complexe un peu, mais je compense par des soutifs renforcés.

D’habitude, je suis une fille assez coquette. J’aime bien m’habiller de manière un peu classe, avec un pantalon en cuir ou une mini-jupe sexy, mettre un peu de maquillage, avoir une coiffure décente, ce genre de trucs. Sauf que là, c’était un déménagement, alors j’avais mis un vieux jean, un tee-shirt pourri et déjà troué, et j’avais la sale gueule de quelqu’un qui a enchaîné six heures de route et du trimballage de cartons.

Pas vraiment l’idéal pour faire bonne impression sur sa voisine, quoi.

— Moi, c’est Chloé, a-t-elle dit avec un léger accent britannique. Bon courage.

Et elle s’est tirée sans me jeter un regard de plus, à ma grande déception. J’ai soupiré et ai poussé le carton dans l’ascenseur, en priant très fort pour que ma nouvelle voisine soit gouine et pas une skinhead nazie. Je n’avais pas trop de crainte : les filles skins hétérosexuelles ont, malgré leur nom, en général les cheveux un peu plus longs.

J’ai su quelques jours plus tard que Dieu avait exaucé mes prières quand j’ai entendu des chants anarchistes qui venaient de son appartement, une fois où elle avait invité des potes chez elle. Bon, peut-être que ce n’était pas Dieu, parce que les anarchistes ne L’aiment pas beaucoup. Moi, personnellement, In Gode I trust, comme disent les américains.

1. Mordue

Mon téléphone portable réglé en mode réveil s’est mis à passer à plein pot un son industriel et j’ai péniblement ouvert les yeux. Ce n’était pourtant pas exactement l’heure du chant du coq : j’avais réglé l’alarme à dix-sept heures. À force de fréquenter des vampires, on s’adapte à leurs horaires.

Je me suis levée avec difficulté et j’ai titubé jusqu’à la salle de bains. Je me suis arrêtée quelques instants pour faire un pipi du « matin », puis je me suis placée sous la douche et j’ai fermé les yeux. J’ai ensuite pris une grande inspiration, et j’ai ouvert le robinet d’eau froide.

Rien de tel pour se sortir un peu la tête du cul. D’accord, je suis masochiste, je ne conseille pas forcément ça à tout le monde, mais personnellement, c’est ma méthode de choix pour réussir à émerger rapidement.

Non pas que je l’applique souvent : je passe d’habitude l’essentiel de mes journées à glander sur mon canapé et à regarder des films ou des séries télés, autant dire que je suis rarement très pressée en me levant. Mais ce soir, je devais retrouver Carmen dans sa boutique dès la tombée de la nuit pour un petit boulot, aussi étais-je un peu plus speedée qu’à l’accoutumée. Je me suis donc séchée rapidement avant d’enfiler un pantalon en cuir noir et un corset rouge, puis j’ai rapidement coiffé mes longs cheveux bruns.

J’ai aussi pris le temps de me maquiller, en partie pour moi-même mais aussi parce que ça faisait un peu partie du job de ce soir. J’ai appliqué une base de fond de teint et ai mis un peu de rouge à lèvre et d’eye-liner noir. Voilà, j’étais prête.

Comme il me restait encore une dizaine de minutes, j’ai fumé une cigarette dans mon canapé en sirotant un verre de Coca frais, avant d’enfiler mes Dr Martens violettes et de me mettre en route.

***

En descendant les escaliers, j’ai croisé ma voisine skinhead, qui, elle, sortait de l’ascenseur. Elle devait rentrer du taf, je suppose, ou un truc comme ça. Je n’ai pas pu m’empêcher de rougir en la voyant. Quelle idiote.

Je ne suis pas comme ça, d’habitude. Pas du genre à m’amouracher d’une voisine. Quand j’ai envie de faire du sexe avec quelqu’un (enfin, surtout quelqu’une) je suis plutôt du genre à lui demander explicitement, sans spécialement me prendre la tête avec des histoires romantiques. Mais avec Chloé, je ne sais pas pourquoi, c’était différent : rien qu’à la voir, j’avais mon cœur qui battait la chamade. Ce qui était d’autant plus absurde que je ne faisais que la croiser et qu’on n’avait jamais échangé plus que ça.

J’avais envie de l’aborder, mais aucune idée de comment faire. Mon approche classique et fort peu subtile aurait été de lui faire une remarque du genre « hé, salut, j’ai une nouvelle paire de menottes qui ne demande qu’à être essayée, ça te dirait ? », de prendre du bon temps en cas de réponse positive et de passer à autre chose en cas de réponse négative. Mais j’avais peur qu’une approche aussi frontale ne lui fasse peur et je me disais qu’il fallait sans doute faire plus subtil.

— Salut ! ai-je donc dit.

— Salut, a-t-elle répondu.

Et j’ai continué à descendre les escaliers en me sentant encore plus bête, tandis qu’elle enfonçait la clé dans sa serrure. Peut-être que c’était un peu trop subtil.

J’ai pris une grande inspiration en arrivant au rez-de-chaussée. Ce n’était pas le moment de penser à ce genre de conneries. J’ai essayé de me sortir la skinhead pulpeuse de la tête et de penser au taf que j’allais faire ce soir. Au moins, avec Carmen, je savais sur quel pied danser.

***

Le bus m’a déposée à quelques mètres des Feuilles Rouges. Vu de l’extérieur, l’endroit ne ressemblait pas vraiment à l’idée qu’on se faisait d’un établissement tenu et fréquenté par des vampires. Il s’agit, comme son nom peut le laisser penser si vous vous intéressez à ce breuvage (ce qui n’a jamais trop été mon cas), d’un salon de thé, tenu par Carmen et Émilie.

On n’y vend pas que du thé, évidemment, même s’il y en a de très bons. Beaucoup de vampires veulent uniquement du sang en bouteille, tandis que les loups-garous et les quelques humains qui fréquentent le lieu carburent surtout à la bière.

C’est surtout un espace où les créatures surnaturelles diverses peuvent se rencontrer au calme. On imagine toujours les vampires et les loups-garous se retrouver dans des endroits sombres où tout le monde est habillé en cuir et où il y a de la musique bourrine qui passe au volume maximal, mais ils ont parfois besoin d’un coin où on s’entend parler. Et puis, soyons honnêtes, avec l’acceptation grandissante des créatures de la nuit, certaines de celles-ci se sont un peu boboisées, et il y a maintenant une certaine demande pour du sang servi en petite bouteille, garanti bio et sans OGM. Et, visiblement, pour du thé au sang. Pour ce qui est de son contenu exact, je préfère ne pas rentrer dans les détails. Je suppose que vous connaissez la blague sur le vampire qui rentre dans un bar à vampires et demande un verre d’eau chaude, hein ?

J’ai traversé la rue et je suis entrée dans le salon de thé. Il n’y avait pas grand monde, car le soleil venait à peine de se coucher. Quelques clients étaient assis à des petites tables et discutaient tranquillement autour de leur boisson, tandis que de la musique classique passait en fond sonore. Je me suis dirigée vers le comptoir derrière lequel se trouvaient Carmen et Émilie, qui tenaient le bar.

Carmen portait une robe rouge qui accentuait sa poitrine généreuse et dont la couleur tranchait avec ses courts cheveux noirs. Émilie, elle, avait un débardeur moulant qui mettait en valeur son physique athlétique.

Carmen m’a fait un petit sourire tandis qu’Émilie m’a snobée. Celle-ci ne m’aimait pas trop, sans que je sache bien pourquoi. Peut-être parce que je n’étais qu’une humaine. Si les êtres humains sont les bienvenus dans l’établissement, Émilie avait tendance à les regarder de haut, et moi en particulier. Pourtant, avec mon corset rouge et mon pantalon en cuir moulant, je correspondais plus à l’image qu’on se faisait des vampires que les deux gérantes.

— Salut, Jessie, a fait Carmen. Ça va ?

— Oui, ai-je dit avec un petit sourire.

Elle m’a regardée de ses yeux verts intenses avec un air interrogateur.

— Tu es prête pour ce soir ?

J’ai conservé mon sourire.

— Ouais. Ça devrait être amusant.

Émilie a levé les yeux au ciel, mais n’a rien dit. C’est Carmen qui a exprimé à voix haute la réprimande à laquelle je m’attendais.

— Ce n’est pas censé être amusant. C’est sérieux, Jessie.

— C’est moi qui devrais venir avec toi, a ajouté Émilie.

Elle s’adressait à Carmen, pas à moi. Je me suis fait la réflexion que je ne me souvenais pas que la vampire hautaine m’ait déjà adressé directement la parole.

— Je sais que c’est sérieux, ai-je soupiré. Je ne suis pas débile. Ça ne m’empêchera pas de trouver ça amusant. J’ai toujours rêvé d’être présentée au gratin du monde vampirique.

— Le monde vampirique n’est pas amusant, a répliqué Carmen.

À cause de son expression sévère, je n’ai pas pu m’empêcher de ricaner.

— Sans blague ? ai-je raillé. Vu les boute-en-train que vous êtes toutes les deux, je n’aurais jamais deviné.

Émilie a poussé un soupir, tandis que Carmen m’examinait.

— Au moins, a-t-elle constaté, tu as fait un effort sur la tenue vestimentaire.

— Ouais. Je peux être sérieuse. Sérieuse comme…

J’ai hésité, ne trouvant pas vraiment de comparaison sur le moment.

— … quelque chose de sérieux, ai-je continué. Professionnelle.

— Tu n’as pas de traces de morsure, a constaté Carmen. Pas visible, en tout cas. Il faut corriger ça.

J’ai souri d’excitation en la voyant dégainer ses canines. Enfin, façon de parler : c’est juste que les canines des vampires sont légèrement rétractiles. Elles sont, au repos, à peine plus longues que les mêmes dents chez un être humain, mais peuvent ressortir un peu plus lorsque c’est nécessaire.

Je me suis penchée au-dessus du comptoir, et Carmen a fait de même, approchant sa bouche de mon cou. La scène n’a pas eu l’air de choquer grand monde parmi la clientèle, et seule Émilie s’est retournée avec un air gêné.

Carmen a passé sa main dans mes longs cheveux pour les dégager, et elle a planté sans préambule ses crocs dans ma chair. Je n’ai pas pu m’empêcher de frissonner de plaisir.

Étant masochiste, je peux déjà apprécier le fait de me faire mordre par beaucoup de nanas, mais une vampire qui plante ses crocs et suce le sang a un effet particulier et pas évident à décrire si vous ne l’avez pas vécu, une sorte d’extase proche de l’orgasme mais en même temps très différent, qui donne un peu l’impression d’entamer une descente vertigineuse sur un manège à sensation.

Cependant, l’objectif de Carmen était juste de me laisser une marque de morsure, et elle ne m’a pris que quelques gouttes de sang avant de relâcher son étreinte. J’ai repris un peu mes esprits, puis lui ai fait un petit sourire coquin.

— Tu sais, peut-être que pour être sûre que je ne sois pas déconcentrée, tu devrais finir de me donner du plaisir.

Comme je l’ai dit, au moins, avec Carmen, je sais sur quel pied danser. On est amies, et des fois elle me prend un peu de sang et me donne… d’autres choses. Rien de plus. Pas d’ambiguïté.

Carmen a soupiré, et Émilie s’est retournée pour me jeter un regard noir.

— On a le temps, ai-je argumenté. La réunion n’est pas tout de suite.

— Je pensais plutôt mettre ce temps à contribution pour m’assurer que tu étais suffisamment briefée.

— Je ne suis pas idiote, ai-je protesté, je n’ai pas besoin de réviser.

Devant son air sceptique, j’ai décidé d’opter pour le compromis.

— Ou alors, ai-je suggéré avec un petit sourire, on pourrait faire les deux en même temps.

***

La vampire a allumé les lumières, éclairant la cave des Feuilles Rouges.

Je trouve que le sous-sol correspond déjà un peu plus à l’idée qu’on associe à un établissement pour vampires que la pièce du dessus. Il y a certes de nombreuses étagères pour stocker du matériel, ou encore une arrivée d’eau sur laquelle sont raccordés un petit lavabo et une machine à laver, mais il y a aussi ce crochet au plafond par lequel pend une chaîne rattachée à une petite manivelle qui permet d’en régler la hauteur.

Pour l’heure, c’était un punching-ball qui y était accroché, mais Carmen était en train de le détacher. De mon côté, j’ai entrepris de retirer mes chaussures, puis mon pantalon en cuir, ainsi que ma culotte. Les fesses à l’air, je suis allée me placer debout sous la chaîne pendant que Carmen posait le punching-ball contre un mur. Elle est ensuite revenue avec des menottes qu’elle a accrochées, et j’ai levé docilement les mains pour qu’elle puisse m’attacher. Les menottes étaient loin du modèle policier. Elles étaient en cuir noir et beaucoup plus larges, ce qui permettait de ne pas faire trop mal aux poignets, y compris lorsqu’on tirait sur ses bras.

— Prête ? a-t-elle demandé.

— Oui.

— Commençons par les choses simples. Quel est l’objet de la réunion de ce soir ?

J’ai soupiré. Elle me prenait vraiment pour une idiote, ou quoi ?

— C’est une assemblée locale de l’Ordre Vampirique, ai-je néanmoins répondu.

— Bien.

J’ai attendu le choc en récompense avec excitation, mais rien n’est venu.

— Je n’ai pas droit à une fessée ? ai-je demandé.

— Oh, a fait Carmen. Je pensais que j’étais censée te punir si tu te trompais.

— Ça ne marcherait pas. Au lieu de réviser, je raconterais n’importe quoi.

— Hé bien, a admis la vampire, je crois qu’il est censé y avoir une composante jeu de rôle et…

— C’est trop intellectuel pour moi, ai-je répliqué.

— D’accord.

Elle a posé sa main froide de vampire contre mon derrière, et l’a caressé quelques secondes, allumant une étincelle de chaleur dans mon ventre. Carmen a ensuite écarté sa main, puis l’a ramenée sur mes fesses dans une petite claque.

— C’est tout ? ai-je protesté. Je n’ai rien senti.

— Ce n’était pas une question difficile. Quel est l’objet de l’Ordre Vampirique ?

— C’est censé fédérer tous les vampires. Éviter les guerres entre morts-vivants, ou les massacres d’humains par un cinglé local. Aussi, donner une bonne image pour la presse, ce genre de choses.

La réponse n’était pas si évidente, vu que même chez les vampires, l’Ordre était assez contesté et son rôle parfois obscur.

— Et par rapport aux nouveaux vampires ? a demandé Carmen.

— Oh, oui. C’est l’Ordre qui décide de qui a le droit d’effectuer une nouvelle transformation ou pas.

La transformation en vampire implique des échanges sanguins mais aussi, fondamentalement, que le mort-vivant finisse par tuer l’aspirant, en espérant que celui-ci se relève. De fait, il est toujours possible à un vampire d’accorder cette transformation à n’importe qui, mais ce n’est pas sans risque : même avec un lien fort et des échanges sanguins depuis des années, le passage au statut de mort-vivant se termine souvent par celui de mort tout court, et même si le « candidat » était consentant, le vampire qui ferait ça sans encadrement risquerait de se faire inculper pour meurtre. Une autorisation de l’Ordre vampirique évite ces problèmes.

Carmen a fait claquer sa main contre mes fesses, plus violemment que la fois précédente, et j’ai senti un frisson de plaisir et de douleur parcourir mon corps.

— Plus fort, ai-je tout de même dit.

— Je ne voudrais pas me faire mal à la main.

Elle s’est écartée de moi pour aller chercher quelque chose sur une étagère. Elle est revenue avec un martinet, dont elle a fait doucement glisser les lanières le long de mon postérieur.

— Quelles sont les deux principaux courants dans l’Ordre Vampirique ?

— Les modernistes et les conservateurs. Les modernistes veulent vivre en harmonie avec les humains, tandis que pour les conservateurs, nous autres pathétiques mortels devrions nous mettre à genoux devant vous.

J’ai réfléchi à l’ironie de dire ça alors que j’étais moi-même attachée par une chaîne au plafond devant une vampire pourtant « moderniste ».

— Je veux dire, ai-je précisé, en dehors des cadres consentis où on pourrait avoir envie de le faire.

— Évidemment, a dit Carmen.

Elle a fait claquer violemment les lanières en cuir contre ma chair, m’arrachant un petit cri. J’ai savouré la sensation que me procurait les endorphines qui commençaient à se répandre dans mon organisme.

— Quel est l’équilibre actuel des forces ? a-t-elle demandé.

Il m’a fallu quelques secondes pour reprendre mes esprits.

— Les modernistes avaient une majorité confortable, que ce soit au niveau national ou local. Mais suite à des affaires de corruption et à quelques morts ou disparitions « mystérieuses », c’est plus compliqué.

Nouveau claquement en récompense. Nouvelle salve de douleur.

— Qui est le secrétaire local de l’Ordre ?

— Thomas Rivière. Il est moderniste, mais il doit faire des compromis avec l’autre camp.

La vampire m’a fouettée une nouvelle fois pour me récompenser de ma réponse correcte.

— Et chez les conservateurs, a-t-elle demandé, qui est le leader local ?

— Charles Leduc.

Carmen a fait claquer le martinet une nouvelle fois contre ma peau et j’ai poussé un nouveau cri de douleur et de plaisir entremêlés.

— Hé bien, a-t-elle commenté pendant que je reprenais mon souffle, j’avais tort. Il semblerait que tu écoutais vraiment quand je t’ai expliqué tout ça.

— Ça m’arrive. Occasionnellement.

Elle s’est agenouillée juste derrière moi, et m’a déposé un baiser sur la fesse, tandis que sa main s’aventurait entre mes jambes.

— Tu avais raison, a-t-elle dit, la révision a été plus rapide que je l’aurais cru. On dirait qu’on a encore un peu de temps à tuer.

J’ai poussé un petit soupir de soulagement et de plaisir. L’aspect révision, ce n’était pas ce qui m’intéressait le plus.

2. Professionnelle

Je suis montée avec Carmen dans sa vieille BMW noire. C’est moi qui ai pris le volant, et j’ai démarré avec un petit sourire satisfait. Sa voiture n’était plus toute neuve, mais ça restait une grosse cylindrée comme j’avais rarement l’occasion d’en conduire. Surtout que je n’avais, de mon côté, pas de voiture du tout.

— Il y a une chance qu’on se retrouve dans une course-poursuite ? ai-je demandé, pleine d’espoir.

À côté de moi, sur le siège passager, Carmen a lâché un soupir bruyant.

— Je vais commencer à me dire que j’aurais dû écouter Émilie et ne pas te confier cette tâche.

J’ai haussé les épaules.

— Dans ce cas, tu aurais dû demander à Émilie de t’accompagner, et c’est moi qui aurais dû tenir les Feuilles Rouges en votre absence. Tu n’aurais pas aimé le résultat.

Le feu devant moi est passé à l’orange, et je me suis arrêtée sagement. J’aurais préféré donner un grand coup d’accélérateur plutôt que de m’immobiliser, mais Carmen n’aurait sans doute pas apprécié.

— Tu es vraiment au clair sur ce que tu dois faire ce soir ? a-t-elle demandé.

J’ai hoché la tête. Même si elle avait tenu à m’expliquer et à me faire réviser la politique vampirique, je n’avais en réalité pas spécialement à me préoccuper de tout cela. Mon rôle était simplement d’assurer la sécurité de mon amie, qui craignait une agression de morts-vivants conservateurs qui n’apprécieraient pas son approche novatrice de la boisson vampirique. Personnellement, je n’ai jamais été trop fan de thé ou de tisane et je ne me serais pas vue agresser Carmen pour autant (surtout que son établissement propose aussi de la bière), mais il y a visiblement des gens qui prennent les choses plus à cœur que moi.

Je n’étais pas officiellement sa garde du corps, ce qui expliquait que je portais un corset au lieu d’un bomber. Je devais donc jouer le rôle du quatre heures de Carmen. Ce qui, au vu de notre relation, ne demandait pas des talents d’actrice démesurés.

— On sera fouillées à l’entrée par la sécurité, a expliqué Carmen, donc pas d’arme.

— Je sais.

Pourquoi est-ce qu’elle tenait absolument à me répéter des choses qu’elle m’avait déjà expliquées ? D’accord, je ne faisais pas beaucoup d’effort pour jouer les professionnelles qui s’y connaissaient, mais tout de même, je n’étais pas idiote. Ou peut-être que c’était juste parce qu’elle s’inquiétait de me mettre en danger ?

— S’il y a un problème, a-t-elle repris, essaie juste de gagner un peu de temps, et laisse la sécurité intervenir.

Carmen m’avait aidée à déménager, elle savait pourquoi j’avais changé de ville, elle pensait vraiment que je n’étais pas de taille à m’occuper d’un vampire ou deux, même sans arme ? Je veux dire, je ne prétends pas être Chuck Norris, mais les suceurs de sang sont loin d’être aussi imbattables qu’ils se l’imaginent, et ils ont une fâcheuse tendance à penser qu’un simple mortel, et à plus forte raison une simple mortelle, n’a aucune chance contre eux.

— D’accord, ai-je tout de même acquiescé.

— Il n’y aura sans doute pas de problème, s’est rassurée Carmen. C’est juste au cas où.

Ce qui voulait dire qu’elle allait juste me payer pour que je passe une soirée chez les notables vampiriques. Ça promettait d’être amusant.

***

La réunion se déroulait dans une partie du rez-de-chaussée d’un grand hôtel. J’étais un peu déçue, mais c’était logique : avec l’acceptation des créatures surnaturelles, les vampires n’avaient plus besoin de se réunir dans des cryptes.

Ça ne devait pas non plus être un hôtel cinq étoiles, parce qu’il n’y a pas eu de chauffeur pour venir prendre les clés de la voiture, et j’ai donc garé celle-ci dans le parking souterrain. Celui-ci semblait réservé pour l’occasion aux participants de la soirée, car Carmen a dû montrer patte blanche (ou, plutôt, canine blanche) à la sécurité pour que l’on puisse passer.

La vampire m’a regardée alors que j’éteignais le moteur.

— Je t’ai parlé de la façon adéquate de se comporter face à d’autres vampires ?

Je lui ai fait un petit sourire.

— Oui, ai-je répondu. J’essaie d’éviter de leur mettre des coups de boule, c’est ça ?

Elle a levé les yeux au ciel.

— J’espère vraiment que je n’ai pas fait une erreur en te proposant de m’accompagner.

On s’est dirigées vers l’ascenseur, qui nous a conduites au rez-de-chaussée, et on a continué notre route vers la salle de réception. Il y avait deux vigiles à l’entrée, et ce n’était clairement pas ceux de l’hôtel. Pour commencer, c’était des vampires, et ils ne faisaient pas beaucoup d’efforts pour dissimuler correctement les pistolets semi-automatiques qu’ils planquaient sous leur veste de costard.

Celui de gauche était de taille moyenne (enfin, de taille moyenne pour moi, qui suis relativement grande, ajustez mentalement vers le haut si vous ne l’êtes pas), avait le crâne rasé et nous regardait approcher avec un petit sourire dont je ne savais pas trop s’il était bienveillant ou pas.

Celui de droite était un peu plus grand, avait les cheveux blonds et courts et portait des lunettes rondes. Je me se suis demandée si c’était pour le style : c’était bien la première fois que j’entendais parler d’un vampire qui avait besoin d’une correction de la vue. Mais les suceurs de sang ont le culte du secret.

— Carmen, a fait celui de gauche. Ça fait plaisir de te revoir.

— Tout le plaisir est pour moi. Franck, je te présente Jessie. Jessie, Franck.

Le vampire chauve m’a regardée, un sourire toujours sur ses lèvres.

— Ma foi, tu choisis tes mortelles toujours aussi appétissantes.

J’ai pris sur moi et je lui ai rendu son sourire. Essayer d’éviter les coups de boule.

— Je suis désolé, Mesdames, mais je vais devoir vous fouiller.

Vu sa remarque sur le fait que j’étais appétissante, j’ai eu peur qu’il n’en profite pour me poser ses mains dégueulasses partout, mais j’ai été soulagée qu’il se contente de faire passer un détecteur de métal à quelques centimètres de ma peau et me demande d’ouvrir mon sac.

Je connaissais les consignes de sécurité, et j’avais pris soin d’éviter de m’encombrer d’objets métalliques ou qui auraient pu servir d’armes, mais j’ai été surprise qu’il attrape mon téléphone.

— Vous pourrez le récupérer en sortant, m’a-t-il dit.

Donc, il me vouvoie, mais il tutoie Carmen ? Intéressant.

Voyant mon air surpris, il s’est justifié :

— Certaines personnes présentes préféreraient éviter d’être prises en photo.

Il a froncé les sourcils, puis s’est tourné vers Carmen.

— Même s’il y a apparemment un journaliste présent. Ne me demandez pas où est la logique là-dedans. Moi, je fais juste mon boulot.

Une fois mon téléphone confisqué (Carmen avait pu garder le sien, elle), on s’est avancées dans la salle de réception. Il y avait une cinquantaine de personnes, dont une majorité de vampires. De la musique classique passait en fond sonore, et il y avait des tables avec un buffet et des boissons. Champagne, jus de fruits, et sang synthétique. Pas de thé au sang. L’influence de Carmen dans le milieu des morts-vivants ne devait pas être si importante.

— Un journaliste ? ai-je demandé discrètement. C’était prévu, ça ?

Carmen a haussé les épaules, puis a fait un grand sourire à un homme qui s’approchait d’elle. Les cheveux châtains qui lui arrivaient jusqu’aux épaules, il était plutôt beau gosse et portait un smoking qui devait coûter trois SMICs.

Il a fait la bise à Carmen, puis m’a regardée avec un air curieux.

— Tu nous fais les présentations ?

— Jessie, voici Thomas Rivière. Thomas, Jessie.

— Vous êtes ravissante, a-t-il dit.

Il s’est penché pour me faire un baise-main. Je l’ai regardé faire, un peu embarrassée. J’étais plus habituée aux shakes.

— Quelle est la situation ? a demandé Carmen à voix basse.

— Pas idéale, a répondu Rivière avec un sourire contrit. Pas idéale. Tu as entendu parler du meurtre qu’il y a eu lieu il y a trois jours ?

J’ai froncé les sourcils. Moi, en tout cas, je n’en avais pas entendu parler.

— Oui, a dit Carmen. C’est pour ça qu’il y a un journaliste ?

— Sa présence était prévue avant, mais ça pourrait être un problème. Jusque-là, on a réussi à tenir la presse à l’écart, mais il est possible qu’il soit au courant.

Vu l’inquiétude qu’il montrait, j’en ai conclu que le meurtrier devait être un vampire. Et la victime, humaine, probablement. Pas terrible en termes de bonne image. Rivière a poussé un soupir.

— Tôt ou tard, ça va sortir de toute façon. Ça me confirme dans mes convictions. Il faut un contrôle plus strict sur les transformations. Être sûrs que les nouveaux vampires soient correctement encadrés, pour éviter qu’on ne se retrouve à nouveau avec ce genre de… situation.

Le « contrôle des transformations » était un sujet de clivage du moment. L’Ordre vampirique avait, depuis longtemps, le pouvoir de décider quel mort-vivant avait le droit de proposer à une progéniture de rejoindre ses rangs. Tout l’enjeu était de savoir à quelle fréquence ces conversions s’opéraient : les intégrationnistes, comme Rivière, voulaient un nombre réduit de nouveaux vampires correctement encadrés, tandis que les conservateurs estimaient qu’ils n’avaient pas à limiter leurs « troupes » sous prétexte que ça ne plaisait pas aux humains. Certains voulaient même abolir tout contrôle de l’Ordre vampirique là-dessus.

J’ai un peu décroché de la conversation pour examiner la salle. Je n’étais pas là pour m’impliquer dans la politique vampirique, mais pour évaluer les menaces. Carmen craignait surtout une attaque du camp conservateur, et Rivière était un de ses amis, donc il n’était pas un danger. J’ai donc plutôt laisser traîner mon regard sur les autres convives.

Tout le monde était bien sapé, quoique dans des styles différents. Un vampire grand et barbu était resté coincé à la mode victorienne, tandis que la plupart des humains, tout comme moi, étaient habillés de manière plus sexy. À l’exception d’un type à lunettes plutôt mal fagoté qui notait des choses dans un carnet, et qui devait être le journaliste.

Mon regard s’est ensuite posé sur une vampire qui se tenait contre un mur, les bras croisés. Elle dépareillait au milieu du reste : elle portait un treillis, des rangers et une veste en jean garnie de clous. Sa peau noire tranchait avec la pâleur des autres vampires, et elle avait le crâne rasé, à l’exception d’une courte crête.

— Ah, a fait Rivière en suivant mon regard. Dans la série des petits soucis, Bloody Mary est là.

— Ce n’est pas bon signe, a admis Carmen.

— Bloody Mary ? n’ai-je pas pu m’empêcher de demander. Sérieusement, elle se fait appeler Bloody Mary ? C’est en référence au fantôme, à la boisson, ou à la reine d’Angleterre ?

Carmen m’a jeté un regard sévère, et j’en ai conclu que ce genre de remarques ne faisaient pas partie de la manière adéquate de se comporter vis-à-vis des vampires. Heureusement, Thomas Rivière, lui, a paru amusé.

— C’est une tueuse qui travaille pour Montéguy, a-t-il expliqué.

Je ne savais pas qui était ce Montéguy : il ne faisait pas partie de la liste des quelques personnalités mort-vivantes dont j’avais eu à apprendre les noms. Rivière a dû voir mon air perplexe, car il a expliqué :

— Un vampire conservateur influent à Paris. Le fait qu’elle soit venue dans notre ville n’est pas bon signe. Même si elle prétend ne plus travailler pour lui.

— Génial, a soupiré Carmen. Soit Montéguy nous a envoyé une flingueuse sans qu’on sache pourquoi, soit on va avoir un autre cas de vampire psychopathe à gérer.

— À supposer que ce soit vraiment un autre cas, et qu’elle ne soit pas responsable du meurtre d’il y a deux jours.

J’ai jeté un nouveau coup d’œil à cette Bloody Mary, et je n’ai pas réussi à me sentir aussi alarmée que mes deux interlocuteurs. Je me disais surtout qu’il y avait au moins une keupon à cette soirée mondaine.

— Bon, a fait Rivière en claquant des mains, on ne va pas jouer les conspirateurs toute la soirée. Je vais aller socialiser un peu.

Il s’est écarté de nous, et Carmen est allée saluer d’autres personnes qu’elle connaissait, me présentant à un certain nombre de vampires dont je n’ai même pas essayé de retenir le nom. Elle a commencé à parler de façon plus approfondie avec l’un d’entre eux du business model du salon de thé.

Les discussions autour de la comptabilité, de la fiscalité ou encore du marketing m’ennuyant encore plus que la politique vampirique, je me suis approchée furtivement du buffet pour attraper un verre de champagne, que j’ai siroté tout en gardant un coup d’œil sur Carmen.

— Je peux vous poser quelques questions ?

J’ai tourné la tête, surprise, et j’ai vu le journaliste mal habillé. Merde. Qu’est-ce que j’étais censée faire ?

Je lui ai fait un sourire en tâchant de prendre mon air le plus idiot possible.

— Mais bien sûr, j’en serais en-chan-tée ! me suis-je exclamée.

Je supposais que je ne pouvais pas me permettre de l’envoyer chier.

— Vous vous appelez comment ? a-t-il demandé.

— Bianca, ai-je répondu. Avec un « c », pas « q, u ».

Je l’ai regardée avec un air conspirateur.

— Pour être tout à fait honnête avec vous, lui ai-je avoué à voix basse, ce n’est pas mon vrai nom. Mais ça fait plus exotique, vous voyez ?

— Euh, oui. Vous accompagnez quelqu’un ?

La question était stupide. Si lui avait peut-être été invité par d’autres biais, les mortels ne pouvaient pas se joindre à la fête sans être accompagné d’un ou une vampire.

— Oui ! me suis-je exclamée. Je suis tellement amoureuse, vous savez ? Ne le prenez pas mal, mais le sexe vampirique, c’est tellement…

J’ai agité ma main devant ma bouche et je me suis mise à pouffer, avant de finir mon verre de champagne. En face de moi, le journaliste avait l’air dépité. J’étais soulagée qu’il soit surtout intéressé par l’aspect politique de l’événement, et qu’il n’ait pas eu envie d’écrire un article sexo.

— Le champagne est délicieux, ai-je dit. Vous l’avez goûté ?

— Pas encore, mais j’y compte bien.

Il a profité de ce prétexte pour mettre fin à notre discussion, et je l’ai regardé s’écarter.

— Branleur, ai-je dit à voix basse.

Je m’en suis un peu voulu de mon hostilité à son égard. Après tout, il ne faisait que son boulot, qui était d’informer le public sur ce qui se passait dans le monde vampirique. Sauf que je ne pouvais pas lui dire que mon boulot à moi était de m’assurer discrètement de la sécurité de Carmen parce que la situation politique vampirique que je ne comprenais qu’à moitié était quelque peu tendue.

J’ai jeté un coup d’œil à la Bloody Mary que Rivière avait l’air de tant redouter. Elle était en train de discuter avec deux humains qui mangeaient des petites tranches de pâté en croûte. Merde, il y avait du pâté en croûte sur la table qui était un peu plus loin ? J’espérais que Carmen n’allait pas passer toute la soirée à discuter avec son pote businessman et que j’allais pouvoir m’en approcher.

J’ai examiné un peu plus la vampire censément tueuse à gages. Alors que je me disais qu’elle n’avait pas l’air si menaçante, j’ai remarqué qu’elle avait des traces de brûlure sur toute la moitié droite du visage. Les vampires guérissant plutôt vite, cela devait être récent, et je doutais qu’elle se soit fait ça en allumant une plaque de cuisson.

Le type qui discutait avec Carmen a fini par lui lâcher les basques, et elle m’a rejoint avec un air de soulagement.

— Désolée pour cette interruption, a-t-elle dit.

J’ai haussé les épaules. Je n’aurais pas eu le temps de répondre grand-chose, de toute façon, car un autre type se dirigeait déjà vers Carmen. Il s’agissait du grand vampire barbu qui s’habillait encore comme au dix-neuvième siècle.

— Carmen, a-t-il dit avec un petit sourire. Je peux te parler un moment ?

— Charles, je ne t’ai pas présenté Jessie. Jessie, Charles Leduc.

Carmen me l’avait présenté comme un conservateur, ce que je n’aurais pas eu de mal à deviner toute seule au vu de sa garde-robe démodée. Quoique le rétro redevenait tendance, et avec sa barbe touffue, il aurait aussi très bien pu faire hipster.

Il m’a regardée avec un air libidineux. Bordel de cul, les mecs vampires semblaient encore plus dégoulinants que les humains.

— Elle est belle à croquer, a-t-il dit. Tu penses que je pourrais planter mes dents ?

Carmen m’avait demandé de bien me tenir, alors je ne lui ai pas filé de coup de boule.

— Vous êtes un vampire, ai-je répondu. Vos dents finiront bien par repousser, alors vous pouvez toujours essayer.

Carmen m’a jeté un regard noir, mais le vampire est parti dans un éclat de rire tonitruant.

— Mais c’est qu’elle mordrait ! a-t-il dit, s’adressant toujours à Carmen. Quoiqu’il en soit, j’aurais aimé discuter un instant avec toi. Seule, si tu le veux bien.

Ils se sont écartés un peu, ce qui m’arrangeait : je n’avais pas très envie de rester à proximité de cet énergumène. J’ai pris une inspiration. Même si personne n’attaquait Carmen, j’avais peur de ne pas réussir à finir la soirée sans planter un pieu dans le cœur de quelqu’un.

Pour me calmer, j’ai décidé de reprendre un verre, en portant cette fois-ci mon dévolu sur du jus de poire plutôt que sur du champagne. Je n’étais pas là pour picoler. J’ai discrètement observé Carmen et Charles discuter, même si je ne pouvais pas entendre ce qu’ils se disaient. La discussion était calme et courtoise, mais il semblait clair qu’ils ne s’entendaient pas aussi bien qu’ils voulaient en donner l’impression.

— Yo, alors, t’es la nouvelle quelque chose de l’autre suceuse de thé ?

Je me suis tournée, surprise, vers Bloody Mary, que je n’avais pas vu approcher. Je ne valais pas grand-chose comme garde du corps. Maintenant que j’étais juste en face d’elle, j’avais du mal à ne pas fixer la grosse brûlure qu’elle avait au visage.

— La nouvelle quelque chose ? ai-je répété.

— Ouais, a-t-elle dit, je sais pas vraiment ce que tu es, mais t’es clairement avec elle, hein ?

J’ai hoché la tête, un peu décontenancée.

— Je m’appelle Jessie, ai-je dit en lui tendant la main.

Elle a souri, et me l’a serrée un peu cérémonieusement.

— Séléna von Morgenstern, a-t-elle dit. Aussi appelée Bloody Mary. Je ne sais vraiment pas pourquoi, je n’aime pas franchement la vodka. Mais bon, ça fait plus classieux que huit six.

J’ai fait de mon mieux pour ne pas rester la bouche ouverte. On me l’avait présentée comme une tueuse à gages pour les vampires ultra-conservateurs, je ne m’attendais pas à… ça.

— Je dois dire, a-t-elle dit, je n’approuve pas ce que fait ta pote. Du thé au sang, sérieusement ? Ça devrait être interdit.

Malgré mon manque d’intérêt pour le breuvage, j’ai décidé de défendre un peu Carmen.

— J’imagine que tout le monde ne considère pas le sang comme un breuvage sacré qu’il faut respecter.

Bloody Mary, ou Séléna, a secoué la tête.

— Oh, non, les gens font bien ce qu’ils veulent avec le sang. Je veux dire, moi par exemple…

Elle a plongé la main à l’intérieur de sa veste en jean, et en a sorti une cigarette électronique, sur laquelle elle a tiré une bouffée.

— … je vapote du sang. Enfin, du faux sang. Pas hyper réaliste, en plus. Bref, non-vivre et laisser non-vivre, c’est mon crédo.

Elle m’a fait un petit sourire.

— Mais, bordel, a-t-elle ajouté, le thé, c’est sérieux, on ne fait pas n’importe quoi avec.

Je ne voyais pas quoi répondre. Ce qu’elle me racontait, sa façon de blaguer avec moi, tranchait tellement avec la façon dont on me l’avait présentée que je ne savais plus sur quel pied danser.

— Si tu le dis, ai-je fini par répondre.

J’aurais peut-être dû la vouvoyer, vu que c’était censée être la tueuse à gage d’un chef vampirique, mais elle me tutoyait, après tout. Et elle avait un look de punk, et je ne me voyais pas commencer à vouvoyer des keupons.

— Bref, a-t-elle dit, si je suis venue te causer, c’est pas juste pour discuter boissons, même s’il y aurait des choses à dire sur ce qu’on nous propose ici.

Elle a replongé la main dans son blouson, et a rangé sa vapoteuse pour en sortir à la place une carte de visite, qu’elle m’a tendue.

— Si ça t’intéresse, a-t-elle dit.

J’ai regardé la carte. On y voyait un poing levé sortir du sol d’un cimetière, et un logo qui proclamait « Union des Travailleurs Surnaturels ».

— J’essaie de monter un syndicat, a-t-elle expliqué.

J’arrivais de moins en moins à cerner cette nana. Est-ce qu’elle se foutait complètement de moi pour voir comment je réagissais ? J’ai jeté un coup d’œil à Carmen, histoire de vérifier que mon interlocutrice ne tâchait pas de faire diversion pendant que quelqu’un était en train de poignarder celle que j’étais censée protéger, mais mon amie continuait à discuter avec Charles Leduc.

— Je suis une humaine, ai-je dit.

Je rentrais vaguement dans la catégorie des personnes surnaturelles, même s’il n’y avait pas grand monde pour accorder du crédit à mes talents en sorcellerie, mais elle n’était pas obligée de savoir cela.

— Tu travailles pour une vampire.

J’ai secoué la tête avec un petit sourire.

— Je ne travaille pas pour Carmen. C’est juste une… disons, une amie.

Techniquement, elle me payait pour que je lui serve de protection, mais même si la Bloody Mary que j’avais en face de moi ne ressemblait pas à la tueuse qu’on m’avait décrite, j’estimais qu’il valait mieux qu’elle ne soit pas au courant.

— Oh, a-t-elle fait avec un petit sourire ironique. Au temps pour moi. Garde quand même la carte, on ne sait jamais.

Elle m’a fait un petit signe de tête et s’est écartée, me laissant quelque peu médusée. J’ai fini par hausser les épaules et ai rangé la carte dans mon sac à main, puis j’ai continué à observer Carmen qui discutait avec Charles, tout en sirotant mon jus de poire et en étant vigilante à un éventuel agresseur vampirique.

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Ça fait longtemps que je n'avais rien écrit, et encore moins posté d'extraits. Voici donc ce qui pourrait constituer le prologue (ou pas) d'un projet de roman... encore que je ne sois pas très convaincue par l'univers, donc je ne suis pas contre des retours, si ça vous donne envie ou au contraire si vous trouvez ça tout moisi. Il s'agit, pour une fois, d'un projet qui s'écarte de la ''fantasy urbaine'' et qui se passe dans un univers qui, sans être médiéval au sens strict est inventé de toutes pièces, et j'avoue que je ne suis pas forcément hyper à l'aise avec ce genre là. Mais bon, je vous laisse juger sur pièce...

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Extrait : Vraie vampire

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Sur ce, le bla-bla de présentation est en train de devenir plus long que l'extrait lui-même, alors le voici :


Je m'appelle Morgue, et je suis une vampire.

Avant qu'on commence, il y a deux choses que vous devriez savoir sur moi.

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Je suis une vraie vampire. J'ai plusieurs milliers d'années. J'étais là lorsque Jésus Christ se faisait planter sur sa croix. J'étais là quand Néron foutait le feu à Rome. J'étais là quand Danton se faisait guillotiner, à la prise du Palais d'Hiver, quand Hitler se tirait une balle dans la tête ou encore au premier concert de AC/DC.

J'ai tué Dracula, qui n'était pas aussi fort qu'il le croyait. J'ai rencontré le Premier Vampire, celui dont nous descendons tous et qui n'est qu'une légende pour la majorité des morts-vivants. J'ai côtoyé des elfes lorsqu'ils étaient encore dans ce monde.

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Voici la première partie de Une mine de déterrés, une nouvelle un peu longue qui mélange fantasy et enquête policière et qui fait partie du recueil Sorcières & Zombies. Pour information, je prévois de publier l'ensemble du texte en à peu près quatre ou cinq morceaux et en à peu près un mois. Si vous faites partie des gens qui n'aiment pas lire les textes de cette façon (et honnêtement, je vous comprends), n'hésitez pas à acheter le recueil Sorcières & Zombies ^ ^ (Ou à revenir dans un mois, ça marche aussi...)


Le sergent Leslie, actuellement chargée de mener la garde à la porte Sud de la ville de Sénéla, raffermit la prise sur son arbalète lorsqu'elle aperçut les deux étrangers qui approchaient à pied.

La première était une femme qui, quoique grande et vêtue de manière légèrement trop provocante à son goût, ne semblait a priori pas vraiment être source de troubles potentiels.

Le second était un homme qui devait mesurer près de deux mètres, était large d'épaules et avait une allure patibulaire. Son visage balafré était en partie caché par des lunettes sombres et, pour ne rien arranger, il portait un long manteau noir qui pouvait dissimuler une quantité non négligeable d'armes. C'était une incarnation du suspect parfait.

Leslie grimaça. Le manteau et les lunettes étaient vraiment en trop. Avec ce genre d'accessoires, il devait venir de la capitale.

Elle s'avança de deux pas et porta la main à son casque pour saluer les deux individus.

« Bonsoir, Messieurs-dames.

— 'soir, lança le grand type. Un problème ?

— La ville est actuellement... en quarantaine. À votre place, je passerais mon chemin. »

Le gaillard jeta un coup d'œil rapide à la femme qui l'accompagnait, puis retira ses lunettes et plongea ses yeux dans ceux de Leslie. Ou plus exactement, plongea son œil unique dans ceux de Leslie, puisque celui qui se trouvait sur le chemin de la balafre était manifestement mort.

« En quarantaine ? demanda-t-il finalement. Pourquoi ?

— Morts-vivants. Je veux bien vous laisser rentrer, mais vous ne pourrez pas sortir avant que ce soit réglé. Alors, à votre place...

— Je sais. Vous passeriez votre chemin. Mais on a à faire ici.

— D'accord, soupira la garde. Je vais juste prendre vos noms, si vous le voulez bien.

— Raymond D'Arc, répondit l'homme.

— Anya Volk, fit la femme. Avec un K. »

Le sergent Leslie nota scrupuleusement les noms des deux étrangers.

« Et vous venez pour... ?

— On prend des vacances. »

La garde les laissa entrer, bien qu'elle n'en croyait pas un mot.

Elle fronça les sourcils lorsqu'Anya Volk passa devant elle, trouvant qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas.

Pour commencer, elle était beaucoup trop poilue. Et puis, il y avait sa voix. Leslie comprit alors : la femme n'en était pas réellement une. Leslie sourit. Les deux étrangers venaient bien de la capitale, pas de doute là-dessus.


Raymond d'Arc entra dans une taverne et chercha du regard pendant quelques instants la personne avec qui il avait rendez-vous.

Finalement, quelqu'un leva la main. Il s'agissait d'un homme aux cheveux grisonnants qui portait une petite barbiche bien taillée. Il était assis seul à une table et avait déjà entamé une bière.

Raymond se laissa tomber sur une chaise en face de lui et tendit une de ses énormes mains en guise de salut.

« Vous êtes André, je suppose ?

— Oui, fit l'homme aux cheveux gris. C'est moi qui vous ai écrit. Je vous suis très reconnaissant d'avoir accepté notre offre, monsieur D'Arc.

— Ray.

— Hein ?

— Tout le monde m'appelle Ray », expliqua le géant en allumant une cigarette.

Les deux hommes échangèrent des banalités pendant quelques minutes en attendant que la serveuse apporte deux nouvelles bières à la table.

Alors qu'elle retournait vers le comptoir, le détective vit toutes les têtes se tourner vers l'entrée de la taverne. Bien qu'il lui tournât le dos, il devina que sa coéquipière, après être passée à leur auberge pour déposer leurs affaires, venait d'entrer dans l'établissement.

Anya, à cause de son physique et de ses tenues, déclenchait toujours des réactions lorsqu'elle entrait dans ce genre d'endroits.

Un des voisins des deux hommes demanda d'une voix assez forte, destinée à se faire entendre de l'intéressée tout en ne lui étant pas directement destinée :

« Hey, les gars, c'est un homme ou une femme ? »

Ray se tourna vers l'individu, arbora un sourire désagréable et lui répondit avec un regard menaçant :

« Si tu continues comme ça, elle pourrait bien être ton pire cauchemar, mon pote. »

L'homme détourna le regard et le ramena vers sa bière. Face à Ray, le niveau d'audace de la plupart des gens diminuait drastiquement.

« Tu sais », lança joyeusement Anya en tirant une chaise et en s'asseyant à côté de son collègue, « je suis capable de répondre toute seule.

— Tu n'es jamais contente, de toute façon.

— Je suppose que tu as raison. Enchantée, au fait », ajouta-t-elle en prenant conscience de la présence d'André. « Anya Volk.

— André Léger. Enchanté aussi, quoique ce soit un peu... inattendu...

— Anya est ma collaboratrice, expliqua Ray. Mais vous en faites pas, ça change rien aux tarifs. »

André ne répondit rien, mais il était clair, vu son expression, que les tarifs n'étaient pas ce qui lui posait le plus problème.

« Si vous nous expliquiez la situation ? demanda la jeune femme.

— Il y a trois mois, la mine... elle s'est effondrée. Probablement à cause d'un attentat.

— Explosifs ? demanda Ray.

— Oui. Il faut savoir qu'il y avait eu une grève, un peu avant. Le travail venait de reprendre.

— Quelles étaient les raisons de la grève ? » demanda Anya.

André soupira. Il n'aimait pas être interrompu et encore moins par une femme qui essayait de tenir son pichet de bière d'un air raffiné mais n'arrivait qu'à paraître encore plus vulgaire.

« À cause des conditions de travail. On pensait que c'était dangereux. Quand il y a eu l'explosion, sur les trois cents mineurs, une cinquantaine est restée prise au piège. Ils ne sont jamais ressortis. »

André s'arrêta quelques secondes, ému et au bord des larmes. C'était des collègues avec qui il avait travaillé.

« Tenez, fit la jeune femme en lui tendant un mouchoir en dentelle.

— Merci.

— Vous voulez qu'on trouve les responsables, c'est ça ?

— Ils ont arrêté deux personnes, expliqua André. Grégoire et Maximilien, deux des meneurs pendant la grève. Seulement, avec les camarades... enfin, on n'est pas sûr que la garde soit impartiale, vous voyez ?

— Vous pensez pas que c'est les bons coupables ? demanda Ray.

— J'ai du mal à croire que ce soit eux. Ils n'auraient pas mis la vie de leurs collègues en danger. S'ils avaient posé une bombe, ça aurait été plutôt pour faire sauter Maugeais et Maurice.

— C'est qui, ces types ?

— Les propriétaires de la mine.

— Ça paraît logique, admit Anya. Pends ton patron, t'auras son pognon. »

Ray jeta un regard surpris à sa collaboratrice.

« Je suis pas sûr que j'ai bien fait de te recruter...

— Ne t'en fais pas, répliqua la jeune femme avec un sourire. On est partenaires, à niveau égal. C'est pas comme si t'étais vraiment mon patron. »

Extrait : Rude girls don't cry #3

, 21:50

Étant donné que j'ai enfin réussi à avancer un peu dans l'écriture de mon roman en cours, Rude girls don't cry, je me suis dit que je pouvais en profiter pour poster un nouvel extrait, qui est la suite directe des deux précédents :

C'est aussi la fin du premier chapitre (oui, j'aime les chapitres assez courts).


Une dizaine de minutes plus tard, j'étais assise dans la cour, par terre, à tenir une cigarette dans une main et à maintenir une bouteille de bière bien fraîche contre un des hématomes que Mel m'avait faits au visage et qui n'était que le commencement des bleus que j'aurais le lendemain. Elle en aurait aussi, je suppose, même si, pour une raison que j'ignore, les coups ont tendance à ne pas lui laisser beaucoup de marques. J'imagine que son corps s'est habitué, ou une connerie dans le genre.

Évidemment, on s'était fait engueuler. C'est le problème des soirées LGBT, par rapport aux concerts punks : on n'aime pas beaucoup les combats de bar. Pour un milieu qui revendique la tolérance et l'acceptation des modes de vie différents, je suis désolée, mais je trouve ça faux cul.

J'étais en train de tirer sur ma cigarette, seule dans mon coin, quand une meuf s'est approchée. Elle avait les cheveux longs et bruns, portait des grosses lunettes de vue, et était plutôt ronde, ce qui, selon mes critères personnels, me la rendait à première vue plutôt sympathique, surtout qu'avec sa longue robe noire et son maquillage à la gothique, elle était plutôt mignonne.

« Salut, ai-je dit en voyant qu'elle me regardait.

— Tu as quelque chose contre les personnes trans ? » a-t-elle demandé.

Vu l'entrée en la matière, j'en ai conclu qu'elle ne venait pas me draguer. Ça m'arrangeait : ma vie était trop chaotique pour une relation.

« Pardon ? » ai-je demandé.

Il faut dire que, tandis qu'elle parlait, j'avais bloqué sur ses dents. Elle avait des jolis quenottes, notez bien, pas comme la dentition de fumeuse de meth de Mel ; le truc qui était un peu étrange, c'était les deux canines supérieures proéminentes. Je me suis retenue de lui demander « tu sais que tu as des dents de vampire ? », parce que je me doutais bien qu'elle le savait et que ça devait la faire chier quand on lui posait la question.

« Les personnes trans, a-t-elle répété, elles te posent un problème ? »

Avant d'aller plus loin, peut-être que je devrais expliquer un peu ce qu'est une personne trans. Ou peut-être que vous le savez déjà très bien, je n'en sais rien, je suis narratrice, pas télépathe. Bref, au cas où, voilà un petit cours.

D'abord, ce qu'il faut dire, c'est qu'il y a des façons d'expliquer ce qu'est la transsexualité qui sont chiantes et où on ne comprend rien. Il y a aussi des gens qui vont vous dire qu'il ne faut pas parler de transsexualité, mais de machins bizarres comme transidentité, identité de genre, mais vu que je n'y ai jamais rien compris, je ne vais pas vous la jouer comme ça.

Après, il y a les explications simples mais pas très intéressantes, du genre : une femme trans, c'est une femme à qui on a dit à la naissance « c'est un garçon », mais ça ne fait pas génial pour une histoire. Il y a aussi les métaphores éculées : « une âme de femme dans un corps d'homme », ou vice-versa, mais j'ai du mal avec la notion d'âme.

Heureusement, Mel m'a une fois fait un cours bien à elle, et c'est ce que j'ai de moins pourri sous la main, pour vous expliquer. Par contre, je vous préviens, il faut savoir que Mel est, en plus d'une skinhead, une geek finie qui passe trop de temps à faire de l'informatique.

Et vu qu'elle est geek, fatalement, sa métaphore se base sur les ordinateurs. Pour elle, le genre, c'est comme un système d'exploitation. Bon, par contre, je ne vais pas expliquer ce qu'est un système d'exploitation, donc si vous ne savez ni ce qu'est une personne trans, ni un système d'exploitation, je ne peux plus rien pour vous.

Donc, pour elle, quand vous achetez un ordinateur, vous avez un système d'exploitation qui est livré avec, et souvent, c'est Windows. Alors, je ne sais pas si vous connaissez bien Windows, mais c'est assez merdique : c'est cher, c'est Microsoft, c'est plein de bugs et d'écrans bleus de la mort. La plupart des gens font avec, parce que c'est ce qui est livré avec la machine que vous avez acheté. Après, il y a des gens qui adorent Windows, d'autres qui détestent mais qui l'utilisent quand même, et d'autres qui s'en foutent. Le point important, c'est qu'ils tournent avec le système d'exploitation — Windows — qu'on leur a vendu.

Ça, dans la métaphore de Mel, c'est les personnes pas trans — cis, qu'il faut dire maintenant — qui continuent à vivre dans le genre qu'on leur a donné à la naissance.

Maintenant, examinons le cas des personnes trans. Elles, elles ne sont pas contentes du système d'exploitation qu'on leur a refourgué. Elles n'aiment pas Windows. Alors, qu'est-ce qu'elles font ? Elles installent Linux. Après, dans la vie, c'est pas toujours simple d'installer Linux sur son ordi, parce que des fois il n'y a pas les bons pilotes ou parce que faire tourner les derniers jeux vidéos c'est un peu chiant, mais pour les linuxiens, c'est un besoin vital.

Un truc comme ça, en tout cas. Mel vous le raconterait mieux que moi.

« D'accord, ai-je admis la première fois où elle me l'expliquait, c'est sympa comme métaphore, mais c'est obligé que ce soit avec des ordis ? Tu pourrais pas plutôt en faire une avec des motos ? »

Moi, je ne suis pas spécialement une geek. Je préfère les Harleys à Linux, même si je dois admettre qu'on ne peut pas les télécharger gratuitement.

« Oi ! J'ai construit cette métaphore pour faire de l'empowerment pour les personnes trans. Avec des motos ou des voitures, ça serait comparer les trans à des fans de tuning. No fucking way.

— C'est pas faux. Et les drag-queens, dans tout ça ? »

Les drag-queens, dans la vision de Mel, c'est les gens qui s'amusent à mettre plein d'extensions pour changer leur bureau, avoir des thèmes personnalisés et ce genre de choses, mais qui restent quand même sous Windows, parce qu'ils ne voudraient pas galérer à devoir changer leurs petites habitudes.

Moi, je fais plutôt partie des gens qui détestent Windows, qui râlent tout le temps dessus, mais qui continuent à s'en servir parce qu'elles sont trop feignantes pour changer. Que ce soit en ce qui concerne l'informatique ou la féminité : je n'aime pas franchement les trucs pour filles, mais je n'aurais aucune envie de devenir un mec.

Après son explication, Mel m'a expliqué ce soir là qu'elle détestait les gens qui correspondaient à cette catégorie et qui disaient des trucs comme « je suis un peu trans aussi », alors qu'elles continuaient à utiliser le système d'exploitation qu'on leur avait installé.

À ce moment là, évidemment, j'ai dit à Mel que je pensais être un peu trans aussi, vu que j'étais masculine. Elle m'a ouvert l'arcade sourcilière avec un bon coup de poing, et on s'est mis sur la gueule pendant que je foutais du sang partout. C'était une bonne soirée, c'est peut-être pour ça que sa métaphore informatique du genre m'a marquée.


J'ai inspiré une bouffée de tabac et ai déplacé la bouteille de bière qui me servait de glaçon vers un autre hématome, tandis que la nana à lunettes et aux dents de vampire attendait ma réponse.

« Quand je disais « pardon », ai-je expliqué, ce n'est pas parce que je n'avais pas entendu. C'est parce que je n'avais pas compris. Pourquoi est-ce que tu penses que j'ai un problème avec les personnes trans ? »

Ce n'était pas la première fois qu'on me reprochait ça. Surtout depuis que j'avais cette relation d'ennemie jurée avec Mel. Ce qui prouve encore que le milieu LGBT n'est pas aussi tolérant qu'il le prétend : tu as le droit de baiser avec tout le monde, le polyamour est cool, tu peux aussi être pote avec tout le monde, mais par contre, si tu préfères avoir des ennemies jurées, ça ne le fait pas.

« Tu l'as traitée de drag-queen, m'a expliqué la meuf à lunettes. C'est transphobe. »

Je me suis décidée à décapsuler ma bouteille de bière, et en ai avalé une gorgée.

« Tu veux dire, tu trouves que c'est transphobe de la traiter de drag-queen mais pas de lui balancer mon poing à la gueule ?

— Non. Tu lui as balancé ton poing à la gueule parce qu'elle t'as traitée de gros tas de graisse. Ce n'est pas transphobe, c'est normal. »

J'ai acquiescé de la tête. Voilà un raisonnement qui me semblait bizarrement sain, dans un endroit où on m'avait déjà fait des « plaisanteries » parce que j'osais reprendre du gâteau, et où la seule réaction légitime que j'étais censée avoir était de rire poliment. Ils avaient mal pris quand j'avais dit « chiotte, c'est vrai, il faut que je surveille ma ligne » et que je m'étais fait vomir au milieu de la pièce.

Ouais, je suis capable de me faire vomir assez facilement. Cool, non ? C'est presque un super-pouvoir. Même si les médecins, d'habitude, appellent plutôt ça « trouble du comportement alimentaire ».

Bref, je commençais à plutôt bien aimer la meuf à lunettes, aussi lui ai-je tendu ma bière, vu qu'elle n'avait rien à boire.

« Moi, c'est Lev. Tu t'appelles comment ? » ai-je demandé alors qu'elle buvait quelques gorgées.

Un peu trop de gorgées à mon goût, quand même. Jusque là je l'aimais bien, mais on n'était pas super potes non plus, je n'avais pas envie qu'elle me vide la bouteille.

« Sandra.

— Bien, Sandra. D'abord, je n'ai pas traitée Mel de drag-queen. J'ai dit qu'elle ressemblait à une drag-queen. Sous cocaïne, j'avais même fait une rime.

— Je n'avais pas remarqué.

— Ça vaut bien le coup que je m'emmerde à faire de la poésie. »

Sandra m'a finalement rendu la bouteille. Elle en avait bien vidé le tiers.

« Tout de même, a-t-elle dit, je trouve ça transphobe.

— Je ne vois pas pourquoi. La robe et la perruque sont immondes et font drag-queen. C'est un fait.

— Peut-être que c'est sa façon d'exprimer son identité et qu'elle, elle ne trouve pas que ça fait drag-queen ? »

J'ai failli m'étouffer en buvant ma bière.

« Tu connais Mel ? ai-je demandé.

— Non, a-t-elle admis.

— C'est ce qu'il me semblait. Parce que, tu vois, la façon de Mel d'exprimer son identité, c'est avec le crâne rasé, des rangers et une batte de base-ball. C'est juste qu'aujourd'hui elle n'osait pas s'habiller comme ça parce qu'elle pensait que ce ne serait pas terrible au milieu de la pride. »

Sandra a hoché la tête, l'air songeuse.

« C'est ironique, a-t-elle dit, vu le nombre de pédés qui se déguisent en skinheads à cette occasion. »

Je l'ai regardée avec un grand sourire.

« Putain, me suis-je exclamée, ça fait du bien d'enfin rencontrer quelqu'un qui partage certaines de mes analyses. »


Sandra avait finir par s'asseoir par terre, à côté de moi, et on a discuté un moment de choses et d'autres, surtout des derniers films d'action sortis, bizarrement. À un moment, Mel est venue nous rejoindre avec des nouvelles bières. Elle avait retiré sa perruque, laissant apparaître son crâne presque rasé à blanc, à l'exception de deux pattes sur les côtés.

Et puis Sandra nous a parlé d'une copine trans à elle, qui avait subi un truc vraiment pas cool. Elle cherchait un stage de fin de première année et avait demandé à une société de service en informatique. Ça ne s'était pas bien passé du tout : non seulement le type qui avait eu un entretien avec elle ne l'avait pas prise, mais il avait été odieux, posant des questions intrusives quand elle avait expliqué qu'elle avait des papiers au masculin.

« Il voulait carrément voir ce qu'elle avait entre les jambes, a expliqué Sandra. Pas juste savoir : voir. Il lui a dit qu'il n'envisagerait de l'embaucher que si elle envoyait une photo de... ben, vous voyez ? »

J'ai hoché la tête. Je voyais.

« Ça craint, a dit Mel avant de terminer sa bière.

— Elle a pensé porter plainte, a repris Sandra, mais elle s'est dit que les flics seraient horribles aussi. Et puis, elle a trouvé un autre stage, elle préfère passer à autre chose. »

Il y a eu une lueur bizarre dans le regard de Mel.

« Tu penses à ce que je pense ? m'a-t-elle demandé.

— On a fini les bières ? ai-je suggéré.

— Non. Je me disais, on pourrait peut-être envisager de laisser tomber nos petites bastons nihilistes un moment et penser à plus grand. »

Et c'est à cause de ça que, trois jours plus tard, on se retrouvait dans une voiture, avec un cadavre dans le coffre, Mel avec une balle dans le bide, à espérer qu'un flic nous laisse repartir.

Extrait : Rude girls don't cry #2 : Pride & Prejudice

, 03:44

Pour les gens qui ne suivent pas ce blog régulièrement, le premier extrait de Rude girls don't cry est ici et correspond à l'introduction du roman. Rude girls don't cry, en gros, c'est le projet de roman sur lequel je bosse (ou sur lequel je ne bosse pas, plutôt, vu qu'actuellement je n'écris pas des masses) en ce moment. Pour résumer, on pourrait dire que c'est un roman policier avec presque pas de policiers, ou un roman lesbien avec presque pas de sexe lesbien, ou un roman skinhead avec pas du tout de foot, mais je ne suis pas sûre que ça donne très envie, dit comme ça : on a un peu l'impression qu'il manque quelque chose.

En tout cas, voilà un deuxième petit extrait, qui suit directement le premier et qui correspond au début du premier vrai chapitre, pour l'instant intitulé Pride & Prejudice.


Les choses ont commencé à merder sévèrement le soir de la gay pride. Je m'étais résignée, faute de mieux, à passer la soirée au centre LGBT local. Si vous n'êtes pas au courant, LGBT, ça veut dire : lesbiennes, gays, bis et trans. Enfin, en théorie. En pratique, ça veut surtout dire mecs gays qui parlent de cul tout le temps en s'imaginant être super révolutionnaires grâce à ça. De cul et de Lady Gaga. Bref, la conversation était vraiment passionnante, aussi j'avais surtout parlé avec Stella Artois.

N'allez pas vous imaginer que j'ai quelque chose contre les gays. J'ai des amis gays. Quelques-uns. Enfin, pas beaucoup, il faut l'admettre. Je n'arrive pas trop à les garder : apparemment, ils me trouvent trop violente, pas assez gentille avec leurs potes hétéros qu'ils voudraient se taper mais qui passent leurs soirées à gonfler des lesbiennes. Visiblement, pour eux, face à un gros lourd, je serais censée réagir avec le sens de l'humour et le sourire au lieu de mon duo gagnant : coup de boule et pétage de genou. Apparemment, les tapettes n'aiment pas la baston.

D'accord, j'ai peut-être quelque chose contre les gays. finalement. J'en parlerai à mon psy la prochaine fois que je le vois.

Cela dit, si les choses ont commencé à merder sévèrement, ce n'est pas à cause des gays et de leurs soirées chiantes, mais à cause de Mel. Elle est venue au bar et s'est pointée avec sa tenue du jour : une perruque violette et une robe moulante absolument affreuse.

D'habitude, je la trouve plutôt sexy, pourtant. Son problème, c'est qu'elle sait s'habiller comme une skinhead, mais que pour le reste, elle a des goûts de chiotte. Or, Mel avait estimé que le jour de la gay pride, il fallait faire de la visibilité LGBT et pas de la visibilité skinhead.

C'était d'ailleurs assez ironique, quand on y pense, vu le nombre de gays pour qui faire de la visibilité homo passait soit par le petit polo Fred Perry — pas du tout une marque associée aux skins, mais alors pas du tout — ou par l'espèce de déguisement « bonehead qui porte du cuir ». Cela avait d'ailleurs été source de confusion, ou plutôt de contusions, parce que certains mecs gays déguisés en skins à la pride trouvaient ça drôle de porter des lacets blancs, alors que, dès qu'il s'agissait de ce sujet, Mel n'avait pas beaucoup de sens de l'humour. Pour elle, les codes couleurs, c'était important : si t'avais des lacets blancs, t'étais un facho, tandis qu'elle portait des lacets rouges pour montrer qu'elle était antifa. Bref, Mel, avec sa perruque violette et sa robe rouge affreuse avait commencé à s'en prendre physiquement à trois gays bodybuildés qui n'avaient pas eu le temps de comprendre ce qui leur arrivait.

« Oi », a fait Mel en s'asseyant sur le tabouret de bar à côté de moi.

Oi, si vous n'êtes pas au courant, c'est une façon skin de dire bonjour. Ça peut aussi simplement servir à dire « hey », ou pour ponctuer une phrase ; et puis c'est un style de musique. On reconnaît assez facilement, vu qu'en général il y a au moins trois fois « Oi ! Oi ! Oi ! » dans chaque morceau.

« Salut, ai-je répondu.

— Comment tu me trouves, ce soir ? »

Je lui ai jeté un regard dédaigneux, mais rapide, parce que les couleurs qu'elle portait me faisaient mal aux yeux.

« On dirait une drag-queen sous cocaïne.

— Oi ! a protesté Mel. Tu me traites de drag-queen, gros tas de graisse ? »

Là, je me suis figée, parce que moi, s'il y a un truc pour lequel je n'ai pas d'humour, c'est ce qui concerne mon poids. Enfin, pour être plus claire : j'aime bien plaisanter sur ma graisse, mon bide, ma cellulite et tout le tintouin. Ce que je ne supporte pas, c'est quand ce sont d'autres gens qui le font.

J'ai donc levé mon poing, me préparant à l'envoyer dans la perruque de Mel, mais elle a levé les deux mains pour me faire signe de ne pas frapper. Comme je suis plus gentille qu'on ne le croit, je me suis interrompue.

« Attends ! » a-t-elle fait.

Elle s'est levée de son tabouret, s'est dirigée vers la chaîne Hi-Fi, qui était en train de passer du Dalida, et a coupé la musique, avant de mettre un morceau de son choix. Les trois quarts du public présent a protesté, mais Mel leur a fait un doigt d'honneur et est revenue en face de moi.

« Vas-y, tu peux y aller », a-t-elle dit.

À travers les enceintes, un chanteur que je ne connaissais pas a commencé à gueuler « Oi ! Oi ! Oi ! » sur fond de guitare électrique, et je lui ai balancé mon poing dans la figure.

Extrait : Rude girls don't cry #1

, 18:31

Ça faisait longtemps que je n'avais rien posté ici. Ce qui ne veut pas dire que je ne fais rien en terme d'écriture : je suis en train d'essayer de rédiger un prochain roman, Rude girls don't cry, que je ne saurais encore pas trop décrire à l'heure actuelle mis à part qu'il s'agit d'un roman policier sans beaucoup de policiers, ou encore d'un roman lesbien sans sexe lesbien, ou peut-être d'un roman skinhead sans foot. Mais, dit comme ça, ça sonne incomplet. En tout cas, c'est la première fois que je m'essaie à écrire un texte long sans science-fiction, sans fantasy et sans fantastique, et ça fait un peu bizarre.

Toujours est-il que voici la scène de début, qui se passe en fait relativement à la fin d'un point de vue chronologique, vu que je suis un peu accro à la structure en flash-back (ou en analepse, pour le dire de façon plus littéraire quand même).


Il était dix heures du soir, et le lecteur cassettes de la vieille Clio de Mel nous passait de la musique punk à volume réduit. Le son ne venait pas d'une cassette, cela dit, mais du baladeur MP3 de Mel, qui était branché grâce à un adaptateur qui permettait de transformer son vieux lecteur pourri en... ben, un vieux lecteur pourri qui pouvait lire des MP3.

Si le volume sonore était réduit, ce n'était pas parce que Mel et moi avions subitement décidé de devenir des filles sages, mais à cause du connard de flic qui prenait tout son temps pour vérifier nos papiers d'identité. Et nous mater, accessoirement.

Mel avait ouvert la fenêtre du côté passager, tandis que je rongeais mon frein au volant, le contact coupé — j'espérais tout de même que sa vieille bagnole serait capable de redémarrer rapidement s'il le fallait. Je ne voyais pas le motif pour lequel le flic nous avait arrêtées : les papiers de la voiture étaient en règle, les phares marchaient tous, il ne manquait pas de pare-chocs ni de plaques d'immatriculation. On n'avait rien à se reprocher.

Enfin, presque rien, en tout cas. D'accord, on avait bien un cadavre planqué dans le coffre, mais il ne pouvait pas le savoir. On n'avait pas laissé dépasser de bras ou de pied, j'avais fait très attention à ça.

Je devais donc en conclure que le connard de flic nous avait arrêtées, et passait maintenant deux heures à regarder nos papiers et nos gueules, parce qu'on n'avait pas l'apparence qu'il fallait. Moi, déjà, j'ai une dégaine de gouine camionneuse. Enfin, d'habitude : ce soir-là, avec mon débardeur camouflage, mes fausses plaques militaires autour du cou, et ma casquette « US. Navy », j'avais plutôt l'air d'une bidasse. Mel s'était d'ailleurs foutue de ma gueule à ce sujet. Je ne pouvais pas vraiment lui reprocher. À ma décharge, mon bide et mon gros cul ne faisaient pas trop militaires : avec mes cent-vingt kilos pour mon mètre soixante-quinze, l'armée n'aurait sans doute pas voulu de moi.

Au fait, je m'appelle Lev. Ça vient de Léviathan, le gros monstre des mers, surtout pour la partie « gros monstre », je ne suis pas très branchée plage. J'ai le plaisir de vous annoncer que je serai votre narratrice pour la durée de cette ouvrage.

Cela dit, là, je parle beaucoup de moi, mais en fait, le flic regardait surtout Mel. Il faut dire que Mel attire l'attention, avec son mètre quatre-vingt-dix. Avec la perruque rouge pétante dont elle s'était affublée pour ce soir, sa mini-jupe et son décolleté, ça devait être pire que d'habitude. Ou différent de d'habitude, en tout cas, parce que sous sa perruque, Mel a un crâne presque entièrement rasé à blanc, et quand elle sort comme ça avec ses grosses bottes de combat montantes, elle attire aussi l'attention. Même si la plupart des gens évitent alors de la regarder, de peur qu'elle ne leur casse la gueule.

Ce soir, avec sa tenue de « civile » — son expression, notez bien, pas la mienne —, le flic ne semblait pas avoir peur qu'elle lui casse la gueule et zyeutait sans se gêner sur ses jambes interminables, avant de regarder à nouveau ses papiers.

Le policier a fini par faire un sourire goguenard et a demandé :

« C'est vraiment votre carte d'identité ? »

Comme quoi la perruque changeait tout, parce qu'il n'avait vraiment pas l'air d'avoir peur qu'elle lui casse la gueule. C'était peu probable, il fallait l'admettre : elle maintenait, caché de la vue du keuf par l'accoudoir, un revolver braqué sur lui. Si les choses tournaient mal, elle se contenterait de lui loger quelques balles dans le corps.

Pour l'instant, on n'en était pas là, et Mel s'est mise à expliquer calmement que la carte d'identité était bien à elle, même si elle mentionnait un prénom et un sexe masculins. Ce qui impliquait d'expliquer quelques notions de bases sur ce qu'était la transsexualité.

Pendant qu'elle parlait, j'essayais de respirer doucement, et je priais pour que le policier continue à regarder les jambes et le décolleté de Mel, et pas le côté gauche de son ventre, où son bombers commençait doucement et sûrement à s'imprégner de son sang. Sang qui coulait à cause d'une blessure par balle, balle qui était sortie du revolver que Mel braquait sur le policier, au moment où ce revolver appartenait encore au cadavre qui était dans notre coffre.

Mais peut-être que c'est un peu compliqué, dit comme ça, alors je vais reprendre les choses depuis le début.