Lizzie Crowdagger : le blog

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À propos de gratuité

, 11:00 - Lien permanent

Il y a quelques temps, j'avais vu passer un article en deux parties de Thibault Delavaud, intitulé La gratuité, pire ennemie de l'auteur indé. J'avais, à l'époque, eu envie d'écrire une petite réaction dessus, puis comme un certain nombre de choses que j'avais pour projet d'écrire, je l'avais remis à plus tard.

Il y a quelques jours, j'ai vu passer un article du même auteur qui revenait un peu là-dessus, Le mythe de la rémunération de l'auteur, et là j'ai une insomnie, donc je me suis dit que c'était le bon moment.

La gratuité, dangereuse pour les auteurs ?

Si je résume les arguments en essayant de ne pas les déformer, la gratuité n'est un outil valable pour un auteur que dans des cadres, grosso-modo, de promotion de ce qui est payant, soit en limitant la gratuité dans le temps afin de faire de la pub pour que le livre se vende mieux, soit en distribuant un livre gratuitemet afin que les lecteurs qui l'auraient découvert aient envie de lire la suite ou les autres livres de l'auteur, et pour cela mettent la main au porte-feuilles. Par ailleurs il y a l'idée que la gratuité est sur-estimée et que ce n'est pas parce que vous mettez votre chef d'œuvre en ligne gratuitement que ça va faire un buzz de ouf.

Dans l'absolu, je pense que si vous essayez de vous faire de l'argent en vendant vos livres, ce n'est pas une stratégie absurde et je suis assez d'accord sur les limites de la gratuité comme outil de promotion.

Ce qui me pose plus question, c'est qu'il y a aussi l'idée que tout travail mérite salaire et que, si vous distribuez gratuitement vos livres, vous contribuez à fragiliser l'industrie du livre et, en gros, à faire en sorte que beaucoup d'auteurs n'arrivent pas à vivre de l'écriture.

Alors évidemment, vu que d'une part je propose gratuitement à disposition une bonne partie de mes textes (même si des fois je préfère dire que c'est à prix libre, mais dans les faits ça revient à pouvoir les télécharger gratuitement), et d'autre part que je n'ai pas envie de foutre mes « camarades auteurs » dans la merde, ça m'interroge.

Les textes gratuits cassent-ils le marché ?

Ce qui m'a amené à me poser la question : est-ce que les textes gratuits « cassent le marché », et donc la rémunération des auteurs ? Sauf que je pense, à la réflexion, que la question est, comme cela, assez mal posée.

Déjà, mettons qu'on se dise « je vais lire un livre, n'importe lequel, je vais donc prendre le moins cher » ; soit, mais dans ce cas, est-ce que la plupart des gens se tournent vraiment vers des auteurs auto-édités inconnus, plutôt que de piocher dans les nombreux auteurs classiques tombés dans le domaine public et reconnus comme d'une grande qualité littéraire et qu'il est bon d'avoir lu ? Je n'en suis pas persuadée.

Surtout, je pense que la plupart du temps, on a envie de lire un livre donné, ou un livre d'un·e auteur·e donné·e, parce qu'on en a entendu parler, parce qu'un·e ami·e l'a trouvé génial, parce qu'il a eu une super bonne critique, ou alors parce qu'on est fan de la série télé qui en a été adaptée.

Autant dire que dans ce cadre, oui, la gratuité (ou un pris très faible) peut-être un élément un peu déloyal mis en place par un grand éditeur qui s'en sert pour inonder le marché, en investissant de l'argent dans la publicité, les médias, etc. Mais je doute que cette faculté de « casser le marché » soit la même pour les petits auteur·e·s auto-édité·e·s qui diffusent leur livre gratuitement puisque de toute façon tout l'argent qu'ils pourraiennt gagner avec c'est 15,24€ et un mars.

L'auteur indé doit-il être petit patron ?

Bref, ce qui me gêne avec les articles sus-mentionnés, c'est que ça donne l'idée que la gratuité « dangereuse » vient avant tout des petits auteurs auto-édités et pas des campagnes de promotions agressives menées par des entreprises qui ont un peu plus de pouvoir sur le « marché »[1]. Et j'ai l'impression que ce n'est pas la première fois que je vois une certaine tendance à pointer du doigt les « amateurs » d'un domaine qui feraient du tort aux « professionnels ».

Comme je le disais en introduction, je ne trouve pas les conseils sur l'utilisation de la gratuité absurdes pour des auteur·e·s qui désirent se faire de l'argent avec leurs œuvres. Ce qui me pose question, en revanche, c'est que ce soit le seul modèle envisageable, et quand bien même l'auteur reconnaît dans son article que la majorité des auteur·e·s ne vivent pas de leur plume et que « si vous ne gagnez pas votre vie avec la vente de vos livres, ne désespérez pas, c’est tout à fait normal ». Dans ce cadre, est-il vraiment si absurde que le fait de faire de l'argent et des ventes ne soit pas forcément l'objectif principal d'un certain nombre d'auteurs dits « amateurs » ?

Certes, on peut dire que « tout travail mérite salaire », et certes il est très difficile pour un·e auteur·e de faire en sorte que son écriture soit considérée comme un travail légitime. Pour autant, est-ce qu'il faut forcément considérer l'écriture comme un travail ? Est-ce que tout processus créatif doit forcément être monétisé ?

Ça rejoint quelque chose qui me gêne dans beaucoup de discours que je vois passer sur l'auto-édition : le fait de vouloir absolument s'éloigner de ce qui peut relever de l'amateurisme ou du DIY (j'avais écrit un article il y a quelques temps sur les liens que je voyais entre auto-édition et DIY) et où il faut penser commercial, marketing, professionalisme. Au final l'auto-éditeur doit se muer en auto-entrepreneur, voire en petit patron : comment espérer faire des ventes avec une couverture peu attractive ? il faut bien recruter un graphiste professionnel (stagiaire si possible, ça réduira vos frais).

En soit, ça ne me pose pas de problèmes que des gens aient cette approche[2] (et je confesse que j'ai le cul un peu entre deux chaises là-dessus), mais ce qui me gêne c'est que ça devient le seul discours et au final la seule possibilité dans ce domaine. Vous voulez essayer de vous faire de l'argent avec vos livres ? Ok, ça ne me pose pas de problème, franchement, je comprends, un peu d'argent, surtout quand on n'en a pas beaucoup, c'est toujours ça de pris. Mais si vous considérez que l'écriture c'est un loisir, que vous avez envie de diffuser des textes gratuitement, ben très bien aussi. Oui, même si vous estimez en votre âme et conscience que c'est pas un niveau « profesionnel » et qu'il y a quelques maladresses et sans doute quelques coquilles. Et même si vous mettez comme couverture le dessin que votre petit frère a fait sous Paint et que vous, vous trouvez cool mais qui, objectivement, n'est pas du niveau d'un·e graphiste professionnel·le.

Je ne pense pas que faire ça nuise aux auteur·e·s qui essaient d'en vivoter ou tout du moins de gagner un peu d'argent, de même que je ne pense pas que le groupe de punk qui joue à prix libre dans un squat mette en danger les revenus de Johnny Hallyday ou de groupes de musique semi-professionnels. On pourrait cependant, à juste titre, m'objecter qu'un certain nombre de textes gratuits sont diffusés sur Amazon ou Kobo, qui sont loins d'être des squats autogérés et qui, eux, ne se privent pas pour s'en servir d'argument de vente. Cela dit il me semble que le problème est dans ce cas plus lié à une question d'indépendance[3] que de gratuité.

Comme avec les pirates, je pense que c'est prendre le problème par le mauvais bout que de cibler les auteur·e·s qui diffusent gratuitement leurs textes. Il me semble que si on veut s'interroger sur la gratuité et ses conséquences, on pourrait commencer par regarder d'un peu plus près non pas les gens qui créent du contenu gratuitement mais les entreprises qui se font du beurre sur ce contenu, qu'il s'agisse d'Amazon pour les livres mais également de Facebook, Tumblr, Twitter, Wordpress, etc., ou encore des phénomènes comme le crowdsourcing, la récupération commerciale du « participatif » qui camoufle souvent un travail gratuit, etc. (Et tant qu'à faire on pourrait s'interroger sur la propriété privée des moyens de production, et conclure par Vive la sociale !, mais je m'enflamme un peu.)

Notes

[1] Ou, pour élargir hors du domaine du livre, des entreprises qui proposent un service censément « gratuit » mais où vous êtes le produit.

[2] Du moins, le fait de considérer l'auto-édition comme une possibilité de se faire de l'argent, je ne cautionne évidemment pas l'exploitation de stagiaires.

[3] De plus en plus difficile à atteindre en ces temps où, pour avoir une chance d'être lu·e, il faut passer par Amazon pour les livres et par Facebook ou Twitter pour les articles de blog.

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