Lizzie Crowdagger : le blog

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Auteurs en danger, ouais ouais...

, 18:49 - Lien permanent

Hier est sorti un petit livret gratuit ironiquement intitulé La gratuité, c'est le vol, disponible sur le site Web Auteurs en danger, ironiquement commandité par le Syndicat National de l'Édition. Un peu comme si le Medef sortait un site « Travailleurs en danger », sauf que dans le milieu de la culture il n'est pas de bon ton de parler de lutte des classes : après tout, aut·eur·rice·s, éditeurs, libraires nous sommes tou·te·s dans la même galère, pas vrai ?

Pour ce faire, le SNE a donc engagé Richard Malka, avocat qui a notamment défendu Clearstream ou Dominique Strauss-Kahn, mais également Charlie Hebdo, ce qui en fait, on le verra, un défenseur hors pair de la liberté d'expression (sauf donc celle de Denis Robert face à Clearstream, il ne faut pas pousser mémé dans les orties). C'est aussi un homme engagé, qui a signé le manifeste misogyne des « 343 salauds ».

Richad Malka, donc, commandité par le SNE, prétend défendre les auteurs. Ce qui est bel et bon : en tant qu'autrice, moi aussi j'ai envie de gagner plus de tune. Le site Web, tel qu'il est présenté, va dans ce sens :

Réduire la rémunération des auteurs, c’est risquer de limiter la profusion et la diversité de la création.

Serait-ce une auto-critique du Syndicat National de l'Édition, puisque les avances, à-valoir, et pourcentages sur les droits d'auteurs ont eu plutôt tendance à baisser ces dernières années, qu'un nombre non négligeable d'éditeurs n'assurent pas le minimum légal concernant la reddition des comptes ? Que nenni. On le verra, le danger, pour les auteurs, il n'est pas chez nous, puisque tout fonctionne très bien, mais vient essentiellement de l'étranger, et notamment des Américains et de l'Europe. Le but de ce livret vise en effet à démonter le rapport Reda, rédigée par une députée européenne du Parti Pirate, et une réforme française sur le droit d'auteur à venir.

Je ne prétends pas être au courant de ces deux textes : je vais juste me contenter de répondre aux arguments de ce qu'en dit Richard Malka et le Syndicat National de l'Édition, puisque je suis autrice et que c'est écrit, aussi, en mon nom (quoique je ne me fasse aucune doute : peu probable que ce soit à des gens comme moi pas signés chez un « gros » que prétendent défendre ces gens).

Les bons exemples

Malka commence son livret en expliquant qu'il n'y a pas besoin de réforme, plus que tout va bien en France et qu'on a un système qui marche bien, et qui est tout à fait adapté au numérique. Il donne ainsi des bons points (il en donnera aussi des mauvais plus tard).

Un de ces objets de louanges est Elsevier qui a su passer au numérique avec succès. Si vous ne connaissez pas cet éditeur, je vous invite à cliquer sur le lien : en gros le principe est que ça marche bien, puisque les auteurs (des scientifiques) doivent payer pour être publiés (ce qui est un peu une obligation pour avoir une carrière scientifique), puis à nouveau payer pour lire les revues. On cherchera en vain en quoi ce modèle est favorable aux auteurs.

Un autre objet de louanges est le dispositif ReLire, fortement critiqué par un certain nombres d'auteurs (je vous invite notamment à lire les articles disponibles sur le SELF, Syndicat des Écrivains de Langue Française), dispositif qui permet l'exploitation en numérique d'œuvres « indisponibles » (et un certain nombre qui sont encore disponibles, oups, mais c'est une erreur, ça va être corrigé vous dit-on) et où les auteurs doivent batailler s'ils veulent en être retirés. Là encore ce livret montre bien qu'il ne défend que les intérêts des éditeurs, et absolument pas ceux des auteurs.

Les mauvais exemples

L'auteur donne aussi les mauvais élèves, ceux qui se font de l'argent sur le dos des auteurs mais pas comme il faut : les « GAFA », c'est-à-dire Google Amazon Facebook Apple, et qui eux auraient tout à bénéficier de la gratuité et des exceptions du droit d'auteur. Alors, pour être claire : je ne porte pas ces compagnies dans mon cœur. Cependant, les arguments utilisés sont quelque peu de mauvaise foi, car si l'argument tient effectivement pour Google (qui vend du trafic et les données des gens qui se connectent à son site), et à tout à gagner à ce que tout devienne gratuit, voire éventuellement à Apple (qui vend surtout des machines), je suis assez dubitative pour ce qui est de Facebook (sur lequel on trouve assez peu de livre, essayez de copier/coller un livre dans un statut Facebook pour voir) et encore plus pour ce qui est d'Amazon, qui se fait sutout de l'argent en vendant des livres, et n'a pas forcément intérêt à ce qu'on les trouve gratuitement sur Google (et sur Facebook, mais vraiment, ce serait pas pratique).

Bref, des arguments assez cavaliers qui en gros surfent sur le cheval de bataille (je mélange peut-être mes images, désolée) des méchantes entreprises américaines faces aux gentilles entreprises de chez nous.

Sus à l'américanisation

Malka dénonce également les exceptions additonnelle au droits d'auteur, qui serait, selon lui, dangereux pour ceux-ci. Non, on ne parle pas de ReLire, ça c'est bien (pour les éditeurs), on parle de ce qui pourrait passer, vous ne suivez pas ?

Parmi celles-ci, il y a notamment la notion de Fair-use, effectivement inspirée des États-Unis, et qui est mal, parce que ça vient des États-Unis, et qu'en France ça marche bien, alors pourquoi mettre cette horreur chez nous ? Qu'importe que le fair-use consiste essentiellement à lever un peu certaines règles rigides du droit d'auteur lorsqu'il s'agit de parodie, de droit à la création, etc. En tant qu'autrice, je suis donc censée me sentir menacer par ce droit. Bizarrement, j'aurais surtout tendance à penser que j'aurais moins peur de risquer un procès parce que j'ai casé une phrase de l'Arme Fatale 3 ou une de Fight Club dans Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), mais bon, j'imagine que les auteurs qui ne partent pas d'absolument zéro pour leur création ne doivent pas être de vrais auteurs.

Il y a aussi une critique de l'« exception pour des œuvres transformatives », qui en gros permettrait la fan-fiction tant que c'est pas commercial. Personnellement, je n'y vois rien de bien méchant ; je sais que des auteurs ou autrices sont en désaccord avec moi là-dessus, bon, admettons. Mais ce qui est particulièrement savoureux, c'est de s'insurger sur le fait qu'« un auteur pourrait utiliser un personnage créé par un autre, sans son autorisation ». Soit. Sauf que, dans ce cas, cher Syndicat National de l'Édition, il faudrait commencer par interdire à vos membres d'imposer ce genre de clauses à leur auteur, ou des clauses leur empêchant d'utiliser leur personnage chez un autre éditeur.

On retrouve un peu le même souci, d'ailleurs, dans la clause d'extra-territorialité :

Toutefois l’adoption de cette exception empêcherait, par exemple, l’auteur français d’un ouvrage sur le blasphème d’en interdire la diffusion à l’étranger et de se réserver la cession de ses droits pour certains pays.

C'est gentil Morray, mais dans la plupart des contrats d'édition il y a déjà une clause du style « la présente cession est valable en tout lieu et pour toute langue ». Alors, certes, tu peux négocier, ça dépend des éditeurs et de ton statut d'auteur, mais en gros dans la majorité des cas quand c'est une grosse boîte et que t'es pas connu·e, spoiler : en fait tu peux pas trop négocier. Donc là encore, il s'agit plutôt de défendre le droit des éditeurs que celui des auteurs.

(Bon après autant garder les droits de traduction ça peut avoir un intérêt, autant pour un livre vendu en numérique je vois assez peu l'intérêt de dire « ahah non vous êtes pas en France vous pouvez pas me l'acheter, je veux pas de votre argent »).

Bref...

Bref, je ne vais pas m'acharner sur plein d'autres exemples[1], et je pense qu'il est de toute façon clair pour pas mal de gens que ce texte qui prétend défendre les « Auteurs en danger », venant du Syndicat National de l'Édition, est une vaste blague et ne vise qu'à défendre leurs propres intérêts, c'est-à-dire ceux des grand éditeurs.

Je vais donc arrêter un peu l'analyse sérieuse et conclure avec une attaque un peu en-dessous de la ceinture, parce que quand même, ça m'a fait rire de voir ça. Richard Malka, au nom du Syndicat National de l'Édition, termine son pamphlet par une ode à la liberté d'expression face à Amazon et Apple qui ont retiré un certain nombre d'œuvres. (Ironiquement, ce sont les mêmes qui vont dénigrer l'auto-édition sous prétexte qu'on peut publier n'importe quoi sur Amazon, sans même passer par le filtre d'un éditeur qui s'assure que ça vaut la peine d'être lu, mais passons).

La défense de la liberté d'expression.

Par Richard Malka, avocat de Clearstream face à Denis Robert

Par le Syndicat National de l'Édition, dont on peut lire sur la page wikipédia :

Pendant la Seconde Guerre mondiale, et durant la période d'Occupation, le Syndicat des éditeurs français et les maisons d'édition acceptent de fournir les informations qui servent à l'établissement de la liste Otto (en référence à l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, Otto Abetz), liste des livres interdits à la vente par les autorités d'occupation, et qui est diffusée par la Propaganda Abteilung et la Propaganda Staffel.

Bref, là-dessus comme pour se présenter en « défenseurs des auteurs », ils ont beaucoup de culot mais n'ont pas des masses de face.

Note

[1] Post-scriptum : je me rends tout de même compte que j'ai oublié de parler de la réduction de durée du droit d'auteur, alors que ça me paraît important. En gros, actuellement, une œuvre est sous droit d'auteur jusqu'à 70 ans après la mort de l'auteur, date à laquelle elle passe dans le domaine public. Le rapport Reda préconisait de diminuer cette durée (toujours après la mort de l'auteur, cela dit). Encore quelque chose qui fait hurler les éditeurs mais pour laquelle je me sens assez peu concernée, vu que, d'une part, je serais morte, et d'autre part que la durée de présence en librairie d'un livre est de toute façon assez courte. Le vrai scandale, à mon avis, est plutôt que beaucoup d'éditeurs demandent encore aux auteurs de céder les droits sur une œuvre pour toute leur vie et une partie de leur mort, plutôt que des contrats sur 5 ou 10 ans qui leur permettrait d'exploiter d'une autre façon une œuvre en « fin de vie » chez leur éditeur. (Il est théoriquement possible, mais affreusement compliqué, de récupérer ses droits lorsque l'œuvre n'est plus exploitée au format papier, et à peu près impossible en numérique — il suffit qu'elle soit en téléchargement quelque part.)

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