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Art, licence libre, édition et capitalisme : quelques réflexions

, 05:44 - Lien permanent

Un article publié sur S.I.Lex, Pepper et Carrot : une bande dessinée Open Source publiée chez Glénat, a suscité pas mal de discussion et un peu de controverse entre libristes, aut·eur·ice·s, et aut·eur·ice·s libristes. J'avais envie de revenir dessus pour tenter de formuler mes réflexions un peu plus clairement que sur Twitter, parce que je pense que ça soulève des questions intéressantes.

Histoire du logiciel libre

Avant de parler de ce cas précis, revenons un peu en arrière pour examiner ce que le principe d'une licence libre, ce qui veut dire parler un peu d'où a émergé l'idée, c'est-à-dire du monde du logiciel.

À l'époque préhistorique où l'informatique n'était qu'émergente, la plupart des programmes circulaient sous forme de code source sans qu'il y ait vraiment d'attention porté à la propriété du code, pour différentes raisons : les logiciels venaient beaucoup du monde de la recherche et pas encore des industries, les systèmes d'exploitation offraient moins de sécurité mémoire ou de moyens de vérifier ce que faisait un programme donc il était préférable de pouvoir regarder le code source pour s'assurer que ça n'allait pas tout faire péter, etc.

Ensuite, les choses ont commencé à changer, il y a eu l'idée qu'un programme appartenait à une entreprise et que n'importe qui n'avait pas à mettre son nez dedans pour regarder comment c'était foutu et éventuellement l'adapter à ses besoins.

Cela dit, ça posait des problèmes. Parmi ceux-ci, il y a l'histoire d'une imprimante qui ne pouvait pas être réparée parce que le code source du logiciel n'était pas disponible. En 1983, le projet GNU (GNU is Not Unix) naît, impulsé par Richard Stallman, et la Free Software Foundation est créée en 1985. Celle-ci se donne comme objectif d'assurer quatre libertés fondamentales à l'utilisat·eur·rice d'un programme informatique :

  1. La liberté d'utiliser le programme comme tu en as envie et pour faire ce que tu veux ;
  2. La liberté d'étudier comment ce programme marche, et notamment pour ça d'accéder à son code source ;
  3. La liberté de redistribuer des copies pour que tu puisses aider ton voisin (c'est comme ça que c'est dit) ;
  4. La liberté de distribuer des copies des versions modifiées que tu as faites.

Par ailleurs, l'idée est de lutter pour que tous les logiciels soient libres. C'est pour ça que la GNU General Public License (GPL), favorisée par la Free Software Foundation inclut une clause « virale » de copyleft : tu as le droit de redistribuer le logiciel, et sous des versions modifiées, mais à condition de donner les mêmes droits à l'utilisatrice, c'est-à-dire, sous la même licence.

Logiciel libre VS Open-source

Le projet GNU va connaître un certain succès, notamment lorsque le noyau Linux sort et permet en utilisant les deux ensemble d'avoir un système d'exploitation complet capable de faire fonctionner votre ordinateur : GNU/Linux, et qui est maintenant disponible avec plein de distributions différentes et ne nécessite plus un bac+5 en informatique pour être utilisable.

À la fin des années 90, le terme open-source commence à être utilisé. Sur un plan purement technique, il n'y a pas de différence fondamental avec le logiciel libre : une licence open-source est libre, une licence libre est open-source. En revanche, les motivations qui sont derrières sont différentes : là où le but du logiciel libre était de libérer l'utilisateur, l'open-source met surtout en avant un modèle coopératif qui marche mieux, qui permet aux entreprises de développer plus rapidement du code plus performant. Là où les défenseurs et défenseuses du logiciel libre poussent pour que le code distribué soit sous licence copyleft, pour assurer qu'une version modifiée ne puisse être « verrouillée », le camp de l'open-source insiste que ce n'est pas négatif, et que cela peut pousser les entreprises à contribuer à la version originale (mainstream) du projet tout en commercialisant sous licence propriétaire une version modifiée. Des tas de boîtes ont maintenant inclu ça dans leur business model en publiant une partie de leurs programme sous licence open-source : Google, Apple, et même Microsoft.

Un peu d'analyse politique en terme d'exploitation

Ni le logiciel libre, qui vise uniquement la liberté de l'utilisat·eur·rice, ni l'open-source, plus corporate friendly, ne se posent la question de l'exploitation que peut ou pas engendrer ces licences. Dans les deux cas notamment, rien n'interdit à quelqu'un de commercialiser le programme : une licence qui ne permet pas une utilisation ou une diffusion commerciale n'est pas libre.

En revanche, en favorisant des licences qui n'incluent pas de clause copyleft, l'open-source favorise l'exploitation des contributeurs et contributrices, et je pense que c'est d'ailleurs un des objectifs : si j'utilise une bibliothèque open-source de MegaCorp, et que je propose une amélioration qui correspond à mes besoins, et que cette entreprise peut ensuite utiliser cette amélioration dans les logiciels propriétaires qu'elle commercialise, alors de fait j'ai fait du travail gratuit pour MegaCorp. La clause de copyleft n'empêche pas cette exploitation, mais elle la minore un peu : au moins, je sais que les améliorations que j'ai pu apporter ne seront utilisées que dans des logiciels libres, que je pourrais à mon tour utiliser et améliorer. Ça n'empêche pas la boîte de faire de l'argent sur mon travail, mais au moins en contrepartie je peux utiliser ses améliorations à mon travail.

Malheureusement, cette question de l'exploitation est rarement abordée dans le milieu FLOSS (Free, Libre & Open-Source Software). Pire (oui, j'ai un point de vue orienté sur le sujet), j'ai l'impression que ces dernières années le courant open-source est devenu plus majoritaire et que les licences les plus populaires sont celles qui ne mettent aucun verrou sur des dérivés propriétaires par des entreprises.

Les licences libres pour l'art et la culture

À côté de ça, les licences libres ou open-source se sont étendues en dehors du monde de l'informatique, et on a vu l'apparition (entre autres) d'abord de la GNU Free Document License (FDL), utilisée d'abord pour les documentations techniques du projet GNU, puis par Wikipedia (et par d'autres projets, évidemment), puis des licences Creative Commons, qui sont une famille de licences dont certaines sont libres, d'autres pas (les clauses « pas d'utilisation commerciale » et « pas de modification » ne sont pas libres), certaines avec une clause copyleft (« partage dans les mêmes conditions »), d'autres pas.

On notera que la définition des quatre libertés ne peut pas s'appliquer exactement de la même manière que pour les logiciels : la question de la liberté d'utilisation ou de la liberté d'étudier l'œuvre ne s'appliquent pas vraiment pour un roman ou une bande dessinée[1]. Les libertés de pouvoir redistribuer l'œuvre et de la modifier restent pertinentes, et personnellement je trouve intéressant que des romans, des bandes dessinées, etc. soient diffusés sous ces licences. Je l'ai d'ailleurs fait moi-même, avec Pas tout à fait des hommes et Noir & Blanc, diffusés sous la plus très populaire Licence Art Libre.

Cependant, je pense que la situation n'est pas forcément la même que l'informatique. D'abord parce qu'un roman sous droit d'auteur classique n'est néfaste comme un logiciel propriétaire peut l'être (un roman ne risque pas de supprimer toutes vos données personnelles, d'envoyer votre numéro de carte bleue ou d'avoir une backdoor de la NSA[2]). Ensuite l'aspect collaboratif n'a en général pas la même ampleur (le simple programme affichant « Hello, world! » implique déjà l'utilisation de bibliothèques écrites par d'autres personnes et pour lesquels des problèmes de licence peuvent potentiellement se poser, alors qu'il est possible d'écrire tout un cycle de fantasy sans avoir à utiliser la moindre ligne écrite par quelqu'un d'autre). Et je pense aussi que la situation financière des auteurs/autrices et celle des informaticien·ne·s n'est en général pas la même, ce qui fait que je peux comprendre que des auteurs et autrices ne voient pas forcément d'un bon œil l'annonce d'« une bande dessinée Open Source publiée chez Glénat ».

Où on finit enfin par revenir au sujet

Examinons donc un peu cette situation. Il y a une personne, David Revoy, qui a publié une bande dessinée, Pepper & Carrot, sous licence CC-BY, donc licence open-source sans clause de copyleft. Cette bande dessinée a un certain succès, a connu des traductions grâce au fait que la licence soit libre, et permet a son auteur de gagner pas mal d'argent grâce à du financement participatif. Et c'est plutôt bien, tant mieux pour lui.

Là où le titre de l'article Une bande dessinée Open Source publiée chez Glénat est un peu trompeur, c'est que Glénat ne publie pas vraiment une version open-source, mais, grâce à l'absence de clause copyleft, une version légèrement différente pour justifier une certaine plus-value. Cette version n'est pas libre ni open-source.

Donc, est-ce qu'il y a vraiment à se féliciter de ça ? Je ne trouve pas. Plus qu'autre chose, ça s'inscrit dans la tendance de pas mal de gros éditeurs à se reposer sur des œuvres qui connaissent le succès par d'autres biais plutôt que d'aller faire leur boulot de découverte. Si Glénat avait publié une BD sous licence libre qui était diffusée sur une page web à 20 vues par mois, peut-être que je pourrais saluer leur travail, mais là je ne vois rien de bien enthousiasmant.

Je ne trouve pas non plus que la décision de Glénat de rétribuer l'auteur (350€ par mois) ou d'avoir modifier l'œuvre en concertation avec lui alors qu'ils n'étaient pas obligés soit particulièrement généreuse. J'imagine que Microsoft paie ses développeurs plus que le salaire minimal sans y être obligés, mais dans les deux cas je doute que ce soit uniquement par bonté d'âme.

On revient pour le coup sur la différence entre logiciel et roman ou BD : contrairement au logiciel, une BD ou un roman reste associé·e fortement à un, ou deux, ou éventuellement trois auteur/autrice(s) et peu à l'éditeur. Ce n'est donc pas dans l'intérêt d'un éditeur qui veut diffuser un bouquin à une échelle un peu importante de ne pas s'assurer la coopération de l'auteur. Pourquoi risquer que des médias mettent en avant que l'auteur ne gagne rien sur l'œuvre, celui que l'auteur décourage d'acheter la version papier, alors que pour quelques dollars de plus tu peux faire en sorte qu'il fasse de la promo et t'assurer en prime une image positive ?

Bref, autant en tant que « libriste » je suis plutôt contente du succès de cette BD et que son auteur puisse en vivre comme ça, autant je ne comprends pas vraiment comment cette publication par Glénat peut être vue comme quelque chose de génial ni même de spécialement novateur (après tout, les éditeurs publient depuis longtemps des livres dont le contenu est dans le domaine public et donc « open-source » de fait).

Après, en tant qu'autrice, je ne pense pas non plus que l'utilisation pour des romans ou des BDs de licences libres/open-sources (même sans clause copyleft) soient vraiment une grosse menace pour les revenus, même si ça venait à se répandre. Pourquoi prendre le risque que l'auteur/l'autrice refuse de faire la promo, voire fasse de l'« anti-promo », alors qu'il y a tellement moyen de jouer sur le « vous avez de la chance d'être édité·e » pour s'assurer de son soutien, de son temps pour faire des dédicaces, etc. sans que ça coûte tellement plus cher ? Je pense que le vrai problème, il n'est pas dans l'utilisation des licences libres, mais dans cette idée que le moindre sou que dépense un éditeur pour l'auteur est un acte de générosité.

Je trouve que sur ce coup-là, la rémunération de Glénat est bien faible par rapport au nombre d'exemplaires tirés et ce qu'une avance et une part de droits d'auteurs décentes devraient être s'il y avait un contrat classique ; mais d'un autre côté, ce n'est pas un contrat d'édition classique qui garantit la décence de la rémunération, puisque des droits d'auteurs minimes, des avances inexistantes (voire des droits d'auteurs qui ne sont payés que si une certaine somme ou un certain nombre de livres vendus sont dépassés, donc l'équivalent d'une avance négative), c'est des pratiques qu'on trouve ailleurs, qui sont tout à fait légales, et où pour le coup l'auteur cède en plus tous ses droits sur ce qu'il a fait, donc ne peut pas gagner d'argent ailleurs (sur cette œuvre). Est-ce qu'il faut encenser Glénat parce qu'il y a d'autres éditeurs qui font pire ? Certainement pas. Mais je ne pense pas non plus que les auteurs et autrices devraient craindre spécialement que l'utilisation de licences libres se répande.

Après, c'est évident que l'émergence de l'auto-édition, d'autres formes de financement, (qui marchent plus ou moins bien), du numérique, les changements dans les modes d'impression, tout ça bouleverse un peu le jeu et qu'il y en a à qui ça va profiter et d'autres qui payer les pots cassés.

Est-ce qu'en soit cette évolution est positive ou pas ? Je pense que ce n'est pas vraiment la question. Dans un article sur les licences libres, je devrais peut-être citer Richard Stallman, mais là-dessus je pense que c'est deux autres barbus qui s'expriment le mieux :

La bourgeoisie n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse les instruments de travail, par conséquent le mode de production, par conséquent tous les rapports sociaux. La conservation de l’ancien mode de production était, au contraire, la première condition d’existence de toutes les classes industrielles précédentes. Ce bouleversement continuel des modes de production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation, cette insécurité éternelles, distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux traditionnels et profondément enracinés, avec leur cortège de croyances et d’idées admises depuis des siècles se dissolvent ; les idées et les rapports nouveaux deviennent surannés avant de se cristalliser. Tout ce qui était stable est ébranlé, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d’envisager leurs conditions d’existence et leurs relations mutuelles avec des yeux désillusionnés.

(Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, traduction de Laura Lafargue, citation prise sur Wikisource)

Notes

[1] Quoique, avec les DRM qui veulent interdire de faire ce qu'on veut des livres numériques qu'on a achetés, ça peut se discuter.

[2] Là encore, avec les livres numériques sous DRM, ce n'est pas tout à fait vrai, puisque la lecture du livre sous DRM implique l'utilisation d'un logiciel qui peut tout à fait avoir ces soucis, mais c'est un autre sujet.

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Commentaires

1. Le jeudi, septembre 1 2016, 09:55 par Xavier

J'avais suivi de loin le débat sur Twitter, et je m'étais fait un avis à peu près similaire en conclusion.

Avant, les éditeurs se faisaient du fric en vendant des œuvres du domaine public écrites par des vieux auteurs morts. Maintenant, ils pourront aussi le faire avec les auteurs vivants consentants.

Gros gain pour la cause des auteurs, clairement :-/