11 sept.

Quelle licence libre (ou pas) choisir (pour de la fiction) ?

Ce texte est le dernier d'une trilogie de posts[1] qui parlent de licence libre pour la fiction, le premier étant Art, licence libre, édition et capitalisme : quelques réflexions et le second Textes sur Github, et réflexion plus personnelle sur l'intérêt d'une licence libre pour de la fiction.

Au départ, je voulais juste lister les différentes choses que j'aimerais voir dans une licence libre idéale, et dire laquelle j'allais choisir pour mes textes. Mais au final je me suis dit que ça pouvait être intéressant aussi de rappeler le type de clauses qu'on peut trouver dans ce genre de licences, parce qu'au vu des débats de ces derniers jours concernant (toujours) la publication par Glénat d'une BD « opensource », j'ai l'impression qu'il y a des choses qui ont été soit incomprises, soit négligées.

Cet article a aussi pour objectif de servir de base non pas pour que je rédige ma propre licence, mais pour préciser l'intention dans laquelle je diffuse certains textes sous ce type de licence. Si je me sens un peu poussée à faire ça, c'est aussi parce qu'au cours d'un certain nombre de discussions par rapport à l'édition par Glénat de la BD Pepper & Carrot (diffusée sous licence libre), j'ai été un peu irritée de lire à plusieurs reprises que critiquer l'utilisation d'une œuvre par une grande entreprise revenait à critiquer le choix de licence de l'auteur, ou que quelqu'un qui placerait une création sous licence libre devrait bien accepter un usage légal qui en est fait puisqu'il ou elle l'autorise. Ma position, c'est qu'il est impossible de mettre dans une licence tous les usages que je ne souhaiterais pas voir faits d'une création (que ce soit parce qu'il est difficile de les prévoir exhaustivement, et parce qu'il y a des chances que ces clauses soient jugées trop arbitraires, floues, etc.) mais que ça ne veut évidemment pas dire que je m'interdis le droit de critiquer un tel usage si je juge qu'il est néfaste (que ce soit pour moi, pour la société, pour les petits chats, etc.).

Voilà, ceci étant dit, je vais lister quelques clauses qui me semblent importantes dans une licence libre.

Note

[1] Oui, j'ai bien conscience que c'est parfaitement ridicule et outrancièrement pompeux de parler de trilogie pour des billets de blog.

 Non garantie

C'est une clause que j'ai assez peu vu évoquée dans la discussion de ces derniers jours, mais qui est, l'air de rien, assez importante. On la retrouve en particulier pour les logiciels, et c'est en général la partie de la licence qui est écrite TOUTE EN CAPS LOCK et qui dit quelque chose comme :

CE LOGICIEL EST FILÉ TEL QUEL ET EN AUCUN PUTAIN DE CAS L'AUTEUR NE POURRAIT ÊTRE TENU RESPONSABLE DE CE QUI VOUS ARRIVE QUAND VOUS L'UTILISEREZ, Y COMPRIS MAIS PAS UNIQUEMENT S'IL DEVAIT CAUSER DES PERTES DE DONNÉES, L'EXPLOSION DE VOTRE ORDINATEUR, UNE COUPURE D'ÉLECTRICITÉ DANS LA RÉGION OU ENCORE L'OUVERTURE D'UNE PORTE VERS L'ENFER.

Un roman ou une BD n'ont pas forcément de tels risques, pourtant on retrouve tout de même des clauses un peu similaires. Dans les licences Creative Commons[1], on a ainsi les deux clauses suivantes, que je me permets de copier dans leur intégralité. La première, « Représentation, Garanties et Avertissement » (les caps locks ne sont pas de moi) :

SAUF ACCORD CONTRAIRE CONVENU PAR ECRIT ENTRE LES PARTIES ET DANS LA LIMITE DU DROIT APPLICABLE, L’OFFRANT MET L’ŒUVRE A DISPOSITION DE L’ACCEPTANT EN L’ETAT, SANS DECLARATION OU GARANTIE D’AUCUNE SORTE, EXPRESSE, IMPLICITE, LÉGALE OU AUTRE. SONT NOTAMMENT EXCLUES LES GARANTIES CONCERNANT LA COMMERCIABILITE, LA CONFORMITE, LES VICES CACHES ET LES VICES APPARENTS.

Et la suivante, « Limitation de responsabilité » :

A l'exception des garanties d'ordre public imposées par la loi applicable, l'Offrant ne sera en aucun cas tenu responsable vis-à-vis de l'Acceptant, sur la base d'aucune théorie juridique ni en raison d'aucun préjudice direct, indirect, matériel ou moral, résultant de l'exécution du présent Contrat ou de l'utilisation de l'Œuvre, y compris dans l'hypothèse où l'Offrant avait connaissance de la possible existence d'un tel préjudice.

Maintenant, à titre de comparaison, regardons le contrat d'édition type proposé par la Société Des Gens De Lettre (SGDL) :

L’auteur garantit à l’éditeur la jouissance entière et libre de toutes servitudes des droits cédés contre tous troubles, revendications et évictions quelconques. Il déclare notamment que son œuvre est originale, ne contenant ni emprunt à une création protégée par la propriété intellectuelle, ni propos à caractère diffamatoire qui seraient susceptibles d’engager la responsabilité de l’éditeur.

L’auteur garantit également que son œuvre ne fait l’objet ni d’un autre contrat ni d’un droit de préférence consenti dans les termes de l’article L 132-4 du Code de la propriété intellectuelle, ni d’un apport de droit à une société de gestion collective et qu’il est à ce titre en capacité de signer le présent contrat.

C'est pas exactement la même, hein ? Parce que les éditeurs, ils n'aiment pas trop prendre de risques, et ils aiment pouvoir avoir la possibilité de se retourner contre l'auteur s'ils doivent envoyer 20 000 exemplaires tout neufs à la benne (en plus de devoir payer des dommages et intérêts) parce qu'il s'avère que l'écrivain qui a signé le contrat a en fait tout pompé ailleurs.

Et un élément qui n'a pas beaucoup été noté dans « l'affaire Glénat », c'est que même quand il y a la perspective de récupérer une œuvre gratuitement, les éditeurs n'aiment pas trop quand il n'y a pas cette clause. Ainsi, David Revoy, auteur de Pepper & Carrot, raconte l'aspect légal de l'édition par Glénat de son œuvre :

We ended by just adding a single page to the CC-By : a minimal set of paragraph just to ensure I'm the author and certify to publish the comic under the CC-By and Glénat to respect the rules of it[2].

Alors, certes, ce n'est que rajouter une simple page, mais ça reste un contrat signé, ce qu'il aurait tout à fait pu refuser de faire. Sous cet angle, ce qui était présenté comme une démarche novatrice de Glénat de payer un auteur alors qu'ils auraient pu diffuser le texte gratuitement ressemble plus à celle, pour le coup pas franchement originale, d'un éditeur qui fait signer un contrat à un auteur en échange de lui filer quelques kopecks.

Et ça aurait aussi tendance à me faire penser que les risques que feraient courir les licences libres aux auteurs, qui pourraient encore moins vivre de leur art si elles se répandaient, sont un peu surestimés. Parce qu'en fait, les licences libres même les plus permissives restent beaucoup moins avantageuses qu'un contrat d'édition classique (sans parler de l'exclusivité accordée à l'éditeur, qui va parfois jusqu'à la mort et au-delà).

En tout cas pour ma part cette clause de non-responsabilité est quelque chose auquel je n'accordais pas un grand intérêt quand j'avais réfléchi à l'époque de choisir une licence pour Pas tout à fait des hommes ou Noir & blanc, mais que j'ai appris à apprécier après avoir lu un peu attentivement des contrats d'édition.

Évidemment, j'avoue que savoir que ça pourrait rendre des éditeurs réticents à exploiter sans vergogne et sans me payer mes textes sous licence libre m'arrange aussi un peu.

Hin hin ! Je sais ce que tu penses : « Est-ce que ses citations de l'Inspecteur Harry, c'est de la référence, du pastiche, ou du plagiat ? » Si tu veux savoir, dans tout ce bordel j'ai pas très bien compris non plus. Mais c'est 50 000 exemplaires qui risquent de partir à la benne, en plus de dommages et intérêts qui seront plus lourds que les miens parce que moi j'ai juste mis ce texte sur mon site. Tu dois te poser qu'une question : «  Est-ce que je tente ma chance ? » Vas-y, tu la tentes ou pas ?

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Clause non-commerciale

Ça peut paraître un peu paradoxal, vu ce que je viens de dire juste avant, que je ne sois pas fan des clauses non-commerciales. Mais bon, il faut regarder un peu plus précisément ce que c'est cette clause, dans les licences Creative Commons NC :

L'Acceptant ne peut exercer aucun des droits qui lui ont été accordés à l'article 3 d’une manière telle qu’il aurait l'intention première ou l'objectif d'obtenir un avantage commercial ou une compensation financière privée.

Bon, déjà en lisant ça ne me paraît pas super clair si quelqu'un a ou pas le droit de rentrer dans ses frais s'il ou elle distribue des versions papiers, ce qui est quand même un peu embêtant parce que malgré le développement du numérique l'écriture ça reste quand même beaucoup sur papier, et ça me ferait chier d'empêcher des gens de diffuser des fanzines à prix libre qui reprennent mes textes, par exemple. Pire, il n'y a rien qui empêche que du profit soit fait sur mes textes, juste que ça n'aille pas à la personne directement. Si quelqu'un publie le texte gratuitement sur un blog bourré de pubs, mais où c'est l'hébergeur qui touche le fric, pas de souci. Publier le texte en un post Facebook, pas de problème non plus (sauf si c'est Facebook qui le fait, peut-être).

Par ailleurs, j'ai vu des personnes argumenter que la licence NC permettrait d'éviter une appropriation par un éditeur, mais je ne trouve pas que ce soit le cas. Ça permet justement de garder sous le coude la possibilité de pouvoir filer une exclusivité à un éditeur (ou de la garder pour soi en tant qu'auteur/autrice, certes) qui aurait alors le monopole de la version papier d'une œuvre. Y compris des œuvres dérivées : l'auteur d'une fanfic inspirée d'une œuvre sous licence NC ne pourra pas imprimer son propre texte pour le vendre à ses potes. Je ne dis pas que c'est super grave ou que je trouve que les auteurs qui utilisent cette licence sont des glands, juste que si je diffuse mes textes en autorisant les modifications je n'ai personnellement pas envie de mettre ces barrières derrière, parce que mon but c'est justement que tout le monde ait le même accès à l'œuvre plutôt que la situation où c'est l'auteur parfois, et le plus souvent l'éditeur qui se réserve les droits.

Un autre point qui est un peu négligé, c'est que les licences libres brouillent parfois un peu la frontière entre auteur/autrice et lecteurs/lectrices : dans le cas où il y a un aspect collaboratif et où des gens font des contributions qui sont intégrées par l'auteur/autrice dans l'œuvre originale, il ou elle doit aussi respecter les conditions de la licence[3]. Ça ne pose pas de gros problème pour un de mes romans comme Pas tout à fait des hommes qui n'a jamais eu de « vraies »[4] contributions extérieures ; en revanche, pour le projet qui a fait parler de lui ces derniers jours, Pepper & Carrot, je pense que les personnes qui disent que l'auteur aurait dû publier sous clause non commerciale ne réalisent pas que c'est une œuvre qui intègre pas mal de contributions d'autres personnes[5] et qu'avec une clause non-commerciale, soit l'auteur n'aurait pas pu intégrer ces modifications, soit il n'aurait pu signer aucun contrat d'exploitation, et peut-être même pas[6] inciter à des dons via Patreon/Tipeee sur le projet.

En ce qui me concerne, pour les choix de licence pour les textes que je diffuserai sous une licence ouverte[7], j'opterais plutôt pour ne pas mettre de telle clause, parce que ça met des restrictions à certains usages que je n'ai pas envie d'empêcher, tout ça pour éviter quelque chose qui ne viendra probablement jamais dans tous les cas. Il ne s'agit pas de dire que je trouverais ça cool qu'on se fasse du fric sur mon dos, juste que je préfère faire confiance aux gens. Après, évidemment, si quelqu'un fait de l'argent grâce à ça je trouverais normal de rémunérer de manière décente les gens qui ont bossé dessus. Je n'ai pas connaissance de licence idéale qui permette d'imposer ça, mais je trouve un peu chié de reprocher ça aux licences libres alors qu'en vrai le système des contrats d'édition ne le permet pas non plus[8].

(On m'a signalé également l'existence de licences comme la Peer Production License, qui n'autorise pas l'utilisation commerciale sauf si :

i. You are a worker-owned business or worker-owned collective; and

ii. all financial gain, surplus, profits and benefits produced by the business or collective are distributed among the worker-owners

L'idée est intéressante, mais en dehors du fait que je ne suis pas sûre que cela ait une grande valeur juridique, ça rejoint un peu ce que je reproche à la clause non commerciale des Creative Commons, qui est que ça n'empêche aucunement que d'autres fassent du profit. Par exemple, un individu ou une association qui ne fait pas de profits aurait le droit de publier mon roman sur Amazon, y compris avec des tarifs qui donnent 70% de royalties à Amazon, qui n'est pourtant pas une entreprise autogérée. On pourrait aussi envisager une Coopérative des Éditeurs Véreux qui publierait de telles œuvres sans payer les auteurs, serait, pour le maquettage, client (et pas employeur) d'auto-entrepreneurs précaires, et se répartirait les bénéfices entre eux. Ou pour reprendre l'exemple Glénat, on pourrait supposer que des gens capables d'aller mettre de l'argent au Panama pour échapper à l'évasion fiscale seraient également compétents pour monter une association loi 1901 qui ne fait pas de profit mais rémunérerait une entreprise pour diffuser l'œuvre.)

Copyleft

Une notion importante pour moi, c'est la notion de copyleft, c'est-à-dire que les gens ont le droit de diffuser leurs propres modifications, mais que le résultat doit lui même être sous (la même) licence libre. C'est ce qui est parfois aussi appelé « viralité » et qui distingue un peu l'approche « libre » de l'« open-source ». L'idée, c'est que le but d'une licence libre est de permettre qu'une personne (physique ou morale) n'ait pas le monopole sur une création ; cette clause permet d'éviter que quelqu'un reprenne une œuvre libre pour en faire une version dérivée « privatrice », dont les droits, eux, seraient réservés, et ainsi se réattribuer une exclusivité sur cette œuvre.

C'est à peu près couvert par la clause Partage à l'identique (SA, share alike) des licences Creative Commons, mais il y a des points sur lesquels, idéalement, je serais pour le coup un peu plus chiante.

 J'aimerais que ça s'applique aussi aux collections

Par exemple, je ne suis pas fan de la précision, dans la licence CC-BY-SA :

ll est toutefois entendu qu’une Œuvre qui constitue une Collection ne sera pas considérée comme une Adaptation aux fins de la présente Licence.

Ce que ça veut dire concrètement, c'est que quelqu'un peut créer une anthologie de nouvelles en prenant des textes sous licence CC-BY-SA, mettre aussi des textes à lui, et que l'ensemble ne serait pas ensuite soumis à cette licence. Ça peut paraître un peu extrémiste d'avoir cette position, mais j'estime qu'une anthologie de nouvelles n'est pas juste l'équivalent d'un pack « une bière achetée, un paquet de chips offert » mais forme une œuvre en tant que telle, que le choix des nouvelles, la façon de les agencer ensemble ne se fait pas au hasard et constitue une œuvre dérivée de toutes les nouvelles qu'elle inclut et pas juste une « collection », et, par conséquent, qu'elle devrait être traitée de la même manière qu'une adaptation, c'est-à-dire en s'assurant que toutes les licences sont compatibles et en diffusant l'ensemble sous une licence compatible. De la même façon, il me semblerait logique que pour illustrer une nouvelle ou un roman, il faille des illustrations sous licence compatible et que l'ensemble soit diffusé sous une licence compatible[9].

D'autres licences ont une approche différentes : par exemple, la GNU Free Documentation License correspondrait mieux à mes besoins sur ce point précis, puisqu'une collection de documents doit être placée sous la même licence ; mais d'un autre côté, je la trouve inutilement complexe sur d'autres points.




J'aimerais que les gens distribuent le « code source »

Avec une licence libre pour le logiciel, la notion de copyleft oblige en général à distribuer le code source. Pour les licences adaptées aux œuvres artistiques, ce n'est en général pas le cas, ce qui se comprend[10] ; et en même temps, si quelqu'un reprend un de mes bouquins sous licence libre et en fait une version avec une mise en page qui tue trop et est trop magnifique, je souhaite qu'il ou elle diffuse également les fichiers utilisés pour créer cette mise en page[11] et pas juste le PDF final d'un côté et le texte brut de l'autre, ceci afin d'assurer que d'autres personnes puissent continuer à faire des modifications sur l'adaptation qu'il ou elle a faite (pour moi, la mise en page chiadée est une forme d'adaptation).

 Compatibilité

C'est un point qui peut sembler un peu accessoire pour un roman : la compatibilité entre diverses licences libres. Pour moi, ce n'est pas d'une importance majeure, mais je trouve tout de même intéressant que la licence CC-BY-SA 4.0 soit compatible[12] avec la GNU General Public License 3.0. Dit comme ça, ça peut sembler obscur, mais en gros ça veut dire que si je distribue un roman sous licence CC-BY-SA 4.0, c'est possible d'utiliser des éléments de l'histoire pour les intégrer dans un jeu vidéo libre publié sous licence GPL 3.0. (Et, oui, dans ce cas précis il faut préciser les numéros de version en plus du reste, ce qui rend le tout encore plus imbitable. Désolée. Les compatibilités entre licence libre, c'est un peu la merde[13].)

Conclusion (enfin)

J'ai conscience que cet article, cumulé aux deux précédents de la série, auront probablement fait fuir tous les gens qui ne sont pas spécialement des geeks des licences libres. Pour les personnes qui auront suivi jusqu'au bout, les conclusions que je tirerais de tout ça sont les suivantes :

D'abord, il y a une grande variété de licences libres, et encore plus de licences de libre diffusion ; si celles qui ont été évoquées ici ne vous suffisent pas, vous pourrez notamment vous référer à la Liste des licences avec commentaires de la Free Software Foundation. Par ailleurs, je n'ai parlé ici que des clauses que je jugeais importantes et un peu méconnues (je n'ai pas parlé, par exemple, de la clause appelée – c'est pas du tout sexiste, tiens – « de paternité », ou des clauses concernant la reproduction à l'identique, parce que je pense qu'elles sont un peu plus consensuelles d'une licence à l'autre et qu'il y a moins d'enjeu à ce sujet) mais il y en a évidemment pas mal d'autres, certaines assez originales, si vous avez envie de lire tous les textes de licences. En face, je n'ai parlé que d'une clause classique dans les contrats d'édition (la responsabilité) et évoqué une autre (l'exclusivité, plus exactement la cession des droits) ; un comparatif plus détaillé aurait été encore plus rébarbatif que ne l'est déjà cet article, mais j'espère que ça suffira à ce que vous ne repartiez pas de cette lecture avec en tête l'idée que les licences libres serait une arnaque pour l'auteur/rice et que le contrat d'édition le/la protègerait (ni l'inverse, d'ailleurs).

Ensuite, les licences libres ne sont pas foncièrement anti-capitalistes et n'ont, pas plus que le droit d'auteur ou le copyright, de garanties qui permette d'éviter l'exploitation des contributeurs et contributrices[14]. Certaines boîtes vont inévitablement essayer d'abuser du premier cas, comme d'autres abusent déjà du second. On pourrait envisager des licences qui iraient dans le sens d'empêcher ça, mais je doute que ce soit forcément la manière la plus efficace de procéder. Pour parler uniquement des revenus des auteurs/rices, correcteurs/rices, traducteurs/ices, on pourrait envisager que garantir une rémunération minimum passe par un cadre légal, au-dessus des contrats que l'on peut signer individuellement. Il me semble que ce serait plus efficace que de reprocher à un/e auteur/rice individuel/le son mauvais choix de licence ou de n'avoir pas bien négocié son contrat. Évidemment, ce n'est pas vraiment dans le zeitgeist[15], et la tendance va plutôt dans l'autre sens, comme l'inversion de la hiérarchie des normes entérinée par la loi travail ou la multiplication de recours à des auto-entrepreneurs sans salaire minimal (uberisation) le montrent malheureusement, mais ça me paraîtrait plus intéressant comme revendication que de reprocher à des précaires les choix qu'ils ou elles font pour essayer de se faire un peu de thune malgré tout, ou tout simplement pour diffuser leurs créations dans un esprit de partage.

 Et la licence que j'ai choisie, dans tout ça ?

Pour terminer, avec tout ça j'étais censée choisir une licence pour mes textes sur Github. Je n'ai pas trouvé la licence idéale, aussi je vais sans doute opter pour la licence CC-BY-SA 4.0, en ajoutant quelque chose qui ressemblerait à ça :

Ce texte est publié sous la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike (CC-BY-SA) 4.0 International[16]. Vous avez le droit de le partager et le modifier selon les conditions de cette licence. Il est également demandé, mais pas requis, de :

– publier les fichiers sources (les documents que vous avez utilisés pour éditer l'œuvre, qu'il s'agisse de fichiers Markdown, LibreOffice, Word, InDesign, etc.) si vous avez modifié l'œuvre, y compris la mise en page ;

– rémunérer correctement les auteurs de l'œuvre si vous tirez un profit de la diffusion de celle-ci ;

– dans le cas où l'œuvre (ou une adaptation de celle-ci) serait incluse dans une collection (telle que définie par la licence), que la collection dans son ensemble soit diffusée sous licence CC-BY-SA 4.0 ou compatible.

Ces trois demandes additionnelles n'ont pas de valeur légale ; d'un point de vue juridique, seul le texte de la licence mentionnée ci-dessus fait foi. D'un point de vue non-juridique, le non-respect de ces demandes sera géré avec un extrême préjudice.

(Post-scriptum, pour expliquer un peu plus cette façon de faire (dont la rédaction différera probablement un peu), et qui implique deux critères supplémentaires par rapport à ceux évoqués ci dessus :

  • qu'une licence soit connue ;
  • qu'une licence soit « efficace ».

Le premier point est important, l'air de rien, parce que c'est chiant de lire une licence pour savoir ce que tu as précisément le droit de faire. Si je vois qu'un projet est sous licence GNU GPL ou CC-BY-SA, je sais ce que je peux faire avec, si je peux inclure des morceaux dans un projet à moi ou pas, etc. Avec une licence obscure, c'est moins évident, ce qui n'encourage pas à partager une telle œuvre ou en faire une version modifiée (ça demande de se fader la lecture). Bref, c'est un équilibre à trouver entre les gens que ça pourrait rebuter alors que j'aurais pas envie de les rebuter, et les usages néfastes potentiels que ça pourrait prévenir. Par ailleurs, en général les licences les plus connues sont aussi celles qui ont été le plus soumises à « l'épreuve du feu » devant des tribunaux. Je préfère une licence qui n'est pas tout à fait comme je le veux, mais en laquelle j'ai suffisamment confiance si quelqu'un ne la respectait pas, qu'une licence qui serait dans l'absolue « meilleure » mais sur laquelle je ne pourrais pas forcément compter en pratique.

Ma solution à ça, plutôt que d'avoir des clauses que je trouve trop floues qui me semblent délicates à mettre dans une licence qui se veut un cadre juridique, et qui pourraient bloquer des éventuels usages que je n'ai pas envie de décourager, voire que j'ai envie d'encourager[17] c'est d'ajouter cette sorte notice d'intention, qui n'a explicitement aucune valeur légale et peut donc se permettre d'être outrancièrement floue, et se place clairement sur le plan de l'éthique ou de la politique et pas de la loi.)

Bon, et promis, je vais m'arrêter là pour les articles qui parlent de licence libre, et reparler un peu plus d'écriture, ce qui est quand même le but premier de ce site.

(Post-scriptum bis, en guise de teaser qui ne débouchera peut-être jamais sur rien de concret : je me rends compte qu'il y a quelque chose de pas très honnête dans mes trois articles sur les licences libres pour des romans (alors que dans le même temps j'explique que je doute que ça ait vraiment d'impact pour des romans vu que ça reste quelque chose de créé assez individuellement), et que je devrais peut-être divulguer, c'est que ma tendance à vouloir privilégier des licences libres vient peut-être aussi en partie du fait que je pourrais peut-être envisager d'avoir d'éventuelles idées de projets de fiction qui pourraient avoir un développement un peu plus collaboratif que des romans ou des nouvelles et être un peu plus interactifs que des romans ou des nouvelles.)


Si vous aimez ce que j'écris et que vous voulez me soutenir financièrement, il y a une page Tipeee où vous pouvez vous abonner à partir d'1€ par mois. En contrepartie, vous aurez accès à mes prochains textes de fiction en avant-première.


Notes

[1] Ici CC-BY-SA 3.0, mais, même si je n'ai pas vérifié, je pense que c'est la même chose pour toutes les variantes.

[2] Traduction amatrice : « Nous avons fini par simplement ajouter une simple page à la CC-By : un ensemble minimal de paragraphes pour s'assurer que j'étais bien l'auteur et certifiais publier cette BD sous la CC-By et que Glénat respectait les règles de cette licence ».

[3] À moins de mettre en place des mécanismes de cessions du copyright pour chaque contributeur/contributrice.

[4] Le terme est mauvais, et je comprendrais que les personnes qui ont, en fait, contribué à Pas tout à fait des hommes le prennent mal, mais je ne voyais pas quoi utiliser d'autre. Pour clarifier, je parle de contributions qui comptent dans le champ du droit d'auteur. Une correction orthographique, ou un commentaire du genre « tu devrais développer tel personnage » sont de vraies contributions mais ne rentrent pas dans ce cadre là. Réécrire un paragraphe, par contre, si.

[5] Et, personnellement, ce que je trouve de vraiment notable dans ce projet, ce n'est pas le coup de Glénat mais comment l'auteur original a réussi à inciter ces contributions. Je veux dire, c'est impressionnant, il y a un wiki pour construire l'univers, des outils pour faire en sorte que les traducteurs et traductrices n'aient pas à galérer, avec la bagatelle de VINGT-QUATRE dépôts sur Github.

[6] Sérieusement, il n'y a que moi qui trouve que la clause NC des licences Creative Commons est quand même affreusement floue ?

[7] Et il ne s'agira pas de tous mes textes.

[8] Il peut évidemment y avoir des contrats corrects, mais dans un système où les clauses sont décidées « librement » entre deux agents qui n'ont pas du tout le même rapport de pouvoir, cela favorise aussi des éditeurs qui demandent une cession démesurée des droits en échange d'une rémunération qui, elle, est loin de l'être. Concrètement, si à un moment où je ne peux pas payer mon loyer, un éditeur me proposait un chèque de 1000€ en échange d'une impression à 10 000 exemplaires d'un roman, ce serait difficile de refuser, même si j'aurais bien conscience que c'est du foutage de gueule. (Heureusement, personne n'a envie d'imprimer 10 000 exemplaires de mes bouquins, ce qui résout le problème.)

[9] Je ne suis pas sûre exactemet de comment lire la licence CC-BY-SA sur ce sujet : d'un côté, le passage sur les collections me laisserait croire que ce n'est pas le cas, de l'autre il est précisé que synchroniser une musique à des images animées est une adaptation, or je ne vois pas trop la différence avec le fait de mettre des images pas animées dans un texte ; mais j'aurais tout de même tendance à penser que, la licence ne considère pas ce cas comme une adaptation.

[10] La notion de « code source » pour un roman est un peu plus floue, je le conçois.

[11] Par exemple, si cette personne a utilisé LibreOffice, le document ODT, ou le fichier InDesign si c'est InDesign, etc.

[12] Du moins, dans le sens CC-BY-SA 4.0 vers GPL 3.0 ; pas dans le sens inverse.

[13] Ce que je préfère, c'est quand même comment une licence peut être compatible avec une autre en deux étapes, en passant d'abord par une troisième licence.

[14] Auteurs/rices, correcteurs/rices pour les romans/BDs/manuels/etc., développeur/se/s pour des programmes, traducteur/rices pour l'ensemble, etc.

[15] Dans l'ère du temps, quoi, mais je me suis dit que quitte à faire des articles abscons, autant caser des mots allemands.

[16] Je mettrai sans doute la version française quand celle-ci sera disponible.

[17] Par exemple, je tiens à faire remarquer qu'avec ce choix de licence (ou le choix précédent de licence qui était, au choix, Licence Art Libre ou Gnu GPL), il serait tout à fait possible de faire une campagne Pas tout à fait des hommes en utilisant le moteur et les sprites de Battle for Wesnoth.