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Enfin une vraie écrivaine de fantasy : le « guide des personnages » de la série La chair & le sang

, 19:00

Depuis le deuxième épisode de la série de fantasy urbaine lesbienne (et vampirico-punko-garou) La chair & le sang, j’ai ajouté un « Résumé des épisodes précédents » au début de chaque épisode. (Sauf pour la version fanzine, pour l’aspect pratique : réduire le nombre de pages rend l’agrafage moins compliqué…)

Il y a évidemment un aspect utilitaire à la chose : rappeler brièvement certains évènements pour les personnes qui suivent le rythme de parution de la série, et ont donc eu deux mois pour oublier ; et éventuellement permettre à quelqu’un qui n’aurait pas compris qu’il s’agit d’une série feuilletonnante (et n’aurait donc pas lu les précédents épisodes) d’espérer un peu se raccrocher en cours de route. Cela dit, un aspect non négligeable qui m’a poussée à inclure ce « résumé des épisodes précédents », c’était que je trouvais l’exercice amusant, et que ça permettait de faire un clin d’œil aux séries télés.

Pour le prochain épisode, qui devrait être disponible dans quelques jours aux abonné·e·s Tipeee (et le premier août pour le reste du monde), j’ai décidé d’y adjoindre aussi un guide de personnages, en l’occurence nommé « Factions en présence ». Là encore, ce n’est pas tant que je pense que c’est indispensable pour suivre l’œuvre, mais parce que j’étais toujours assez amusée par ces livres de fantasy qui commencent par (en plus d’une carte) avoir une généalogie ou un guide expliquant à quelle Maison ou quel clan appartient tel personnage (mention spécial pour les guides de personnages du trône de fer, qui composent à eux seuls un nombre de pages considérables).

Voici donc, en avant première, ces factions en présence (attention : même si la plupart des personnages sont présentés au début du premier épisode, et qu’il y a peu d’indications substantielles, les plus récalcitrant·e·s au spoiler feraient peut-être mieux d’éviter une lecture trop détaillée s’ils ou elles n’ont pas lu les précédents épisodes).


Guide des personnages de la série de fantasy urbaine La chair & le sang(Cliquez sur l’image pour l’agrandir.)

Bref, voilà, ça n’apporte sans doute pas grand-chose, mais ça m’a fort amusée de le faire. Et puis, maintenant, j’ai enfin l’impression d’être une vraie écrivaine de fantasy… quoique, pas tout à fait, il manque encore une carte. Ou peut-être un plan de métro ?


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Billets connexes

Réflexion sur le financement participatif, l'auto-édition et les changements dans le rapport à la création

, 13:41

Dans un billet précédent, j’ai fait un petit bilan de Tipeee et discuté de son intérêt éventuel pour les auteurs, essentiellement dans une logique bassement financière. Dans ce billet-ci, je voudrais tenter d’esquisser quelques réflexions sur les implications politiques et « éthiques » de ces changements dans la création qu’impliquent ce type de financement participatif, mais aussi l’auto-édition et d’autres évolutions.

Au final, je ne suis pas très satisfaite de cet article et j’ai plus l’impression de jeter des pensées en vrac, mais vu que ça fait un moment que je suis dessus, j’ai préféré le publier tel quel, donc ce n’est vraiment pas à prendre comme une vérité absolue ou une position tranchée, mais bien comme une esquisse de réflexion.

Le modèle classique

Avant de commencer, examinons un peu le modèle « classique ». Dans celui-ci un auteur ou une autrice envoie un manuscrit à un éditeur (ou celui-ci contacte un auteur), qui accepte de le publier (ou n’accepte pas, mais dans ce cas l’histoire s’arrête ici). L’éditeur imprime ensuite le livre, et le vend, en passant par un distributeur et des librairies, et reverse des droits d’auteurs.

Dans ce modèle, celui qui détermine la valeur d’une œuvre, c’est en premier lieu l’éditeur, qui décide de quelle œuvre est digne d’être publiée ou pas. C’est ensuite la critique, et le public (qui décide de l’acheter ou pas), en passant par le distributeur et les librairies (qui décident si le livre sera mis en avant ou pas), mais en pratique c’est souvent le fait d’avoir tel ou tel éditeur qui va conditionner l’accès à telle distribution, telle librairie, et tel réseaux de critiques, et donc en bonne partie au public (un petit éditeur ne sera pas aussi bien diffusé qu’un grand, un éditeur généraliste pas diffusé aux mêmes endroits qu’un éditeur spécialisé, etc.).

L’éditeur est le principal garant de la qualité d’une œuvre : il publie uniquement des œuvres dont il estime que la qualité littéraire est suffisante. Par ailleurs, il les retravaille ensuite, en concertation avec l’auteur. L’éditeur peut prendre des risques, et décider d’investir de l’argent dans une œuvre même s’il sait qu’elle risque de ne pas marcher financièrement. Si les librairies et le distributeur ne décident pas des œuvres qui sont publiées ou non, elles peuvent néanmoins mettre en avant les livres qu’elles jugent les meilleures, d’un point de vue littéraire.

Bref, dans ce modèle, ce qui prime c’est la qualité littéraire de l’œuvre.

Évidemment, le modèle que je viens de présenter est on ne peut plus théorique : en pratique, mis à part (et encore) cas d’associations à but non lucratif, un éditeur aura tout intérêt à publier un livre qu’il trouve médiocre s’il pense qu’il va faire de très grosses ventes, de même qu’un·e libraire aura intérêt à mettre en avant les best-sellers plus que ses choix personnels. Il y a de fait une certaine contradiction entre l’objectif de promouvoir la qualité littéraire (ou du moins une certaine vision de celle-ci, puisqu’elle est indéfinissable et impossible à mesurer) et celui de faire de l’argent, ou du moins de ne pas mettre la clé sous la porte.

Dans ce modèle, on a donc deux facteurs qui permettent de déterminer le succès d’un livre :

  • la popularité auprès du public, c’est-à-dire le nombre de ventes[1] ;
  • la qualité « littéraire », qu’on ne peut pas mesurer en soi mais qui peut être « validée » par un certain nombre d’instances intellectuelles (critiques, prix, etc.), et qui entraine une certaine rémunération en plus de celles provenant directement des ventes (bourses, invitations prestigieuses rémunérées, récompenses, etc.).

Auto-édition

Dans le modèle de l’auto-édition, on squizze complètement l’éditeur, puisque c’est l’auteur ou autrice qui est son ou sa propre édit·eur·rice. Il n’y a donc plus personne pour s’assurer que l’œuvre publiée est d’une certaine qualité, et c’est d’ailleurs un des reproches fréquents faits à l’auto-édition : il y a sans doute des livres bien, mais il y en a beaucoup trop qui sont mauvais, il n’y a personne pour faire le tri, etc..

Dans ce modèle, le principal et quasi unique critère de succès est le nombre de ventes. On a tendance à penser ce système sans « filtre », mais je pense que ce n’est pas tout à fait aussi exact : la plate-forme de vente (qui n’est, au final, jamais qu’une librairie en ligne) effectue un choix de mise en avant un peu de la même manière que peut le faire un·e libraire. Certes, contrairement à ce·tte dernier·e, c’est pratiquement uniquement le facteur commercial qui prime, et principalement sous forme d’algorithmes automatisés, mais il serait illusoire de penser ces algorithmes comme neutres. Le fait de choisir telles catégories pour ranger les livres, de choisir tels critères pour les classer ou les mettre en avant est tout sauf neutre et va privilégier certains ouvrages et en masquer d’autres.

Toujours est-il que dans ce modèle, comparé à l’édition, il n’y a dans les faits qu’une seule chose qui détermine le succès de l’œuvre : la popularité auprès du public, puisqu’à partir du moment où une œuvre n’est pas éditée il est assez illusoire de pouvoir espérer obtenir une reconnaissance littéraire.

Ce qui est intéressant à mon avis, comparé à l’édition, c’est que le seuil pour qu’il s’agisse d’un succès est sans doute plus bas : pour un éditeur, vendre un livre à une cinquantaine d’exemplaires est en général un échec cuisant ; pour un·e auto-édiité·e, cela peut être considéré comme satisfaisant, en particulier s’il s’agit de genres qui n’ont pas un très grand public et ne se vendent pas très bien. L’auto-édition peut donc permettre de publier des œuvres qu’un éditeur ne pourrait pas se permettre de publier (parce qu’il y a les frais d’impressions, de maquettage, de réalisation de couverture, de corrections, etc.).

Le financement participatif

Pour finir, regardons un peu le fonctionnement du financement participatif, qui n’est jamais au final qu’une variante de l’auto-édition[2]. Dans ce modèle, l’auteur ou l’autrice met à contribution son public pour lui demander des dons réguliers (ou pas, d’ailleurs, je pense que cette analyse s’applique aussi pour des financement participatifs non réguliers comme Ulule ou Kickstarter).

En apparence, on pourrait penser que ce système est assez similaire au précédent, et que c’est avant tout la popularité auprès du public qui va déterminer le succès d’un livre ou d’un·e écrivain·e. Il me semble pourtant qu’il s’agit de quelque chose d’un peu différent, qui ne demande pas tant une certaine « popularité » qu’une forme d’« adhésion » ; ou dit autrement, ce n’est pas tant le nombre de lecteurs et lectrices qui importe, mais le nombre de « fans », ou en tout cas de personnes prêtes à passer un cap un peu supérieur à celui du simple achat du livre fini.

Je pense que ça a des conséquences qui sont en partie positives : certains types de livres (ou d’autres médias, d’ailleurs) ont un public restreint, mais qui est prêt à payer parce qu’il y a un vrai besoin que de telles œuvres existent. Le financement participatif peut donc permettre de financer la création d’œuvres qui n’auraient pu se faire ni avec une validation éditoriale, ni en comptant sur un grand nombre de ventes.

D’un autre côté, dans ce modèle il ne s’agit souvent plus tant de payer pour acheter un livre, mais de soutenir un projet ou une personne.Dans ce cas, ce qui détermine le succès d’une œuvre, ce n’est plus uniquement la qualité de celle-ci (qu’il s’agisse de qualité en terme de « popularité » ou en terme de « qualité littéraire »), mais également le « charisme » de l’auteur, ou plutôt du « porteur de projet ».

Un problème de personnalisation

Évidemment, c’est un élément qui n’est pas non plus complètement absent des modèles précédents : on achète souvent un livre parce que c’est Untel qui l’a écrit ; les livres de stars auront sans doute plus de succès, indépendamment de leur contenu, que ceux d’anonymes ; et il est plus facile de trouver un éditeur lorsqu’on a un certain réseau de connaissances. Là où je vois une différence, c’est que j’ai l’impression que ce système pousse beaucoup plus les auteurs et autrices à se « mettre à nu ».

En regardant de nombreuses pages Tipeee et Patreon (que ce soit pour mon article précédent ou pour avoir des idées de contreparties pour le mien), j’ai été assez frappée de voir le nombre de contreparties qui ne concernent pas l’œuvre, mais une forme d’accès à l’intimité de l’auteur ou autrice : chat/visioconférence, accès à des photos, rencontre en tête à tête…

(Même la contrepartie hyper-courante « votre nom dans les remerciements » m’interroge : certes, dire « merci », cela paraît la moindre des choses, mais… lorsque je m’abonne à Mediapart, je ne m’attends pas à ce que mon nom apparaisse dans une longue liste en bas d’un prochain article. Même (pour reprendre la métaphore prisée par le créateur de Tipeee) lorsque je met quelques pièces dans le chapeau d’un musicien qui fait de la guitare dans le métro, je ne m’attends pas à ce qu’il cite mon nom à la fin de la prochaine chanson. Il paraît important de faire sentir au donateur ou à la donatrice qu’il/elle est important·e ; quand bien même c’est fait de manière un peu hypocrite, en fin de générique d’une vidéo Youtube au milieu de cinquante noms que personne ne lit jamais. Certains « créateurs » résolvent ce problème de la surabondance de noms à citer en faisant de « votre nom dans les remerciements » une récompense chère et limitée aux plus généreux (et aux plus riches) des donateurs. Peut-être que je suis une connasse ingrate, mais j’ai choisi de ne pas proposer du tout ce type de contrepartie : après tout, pourquoi quelqu’un qui fait un don sur Tipeee mériterait-il/elle plus d’être remercié·e publiquement que quelqu’un qui a acheté un (voire plusieurs) de mes livres dans une librairie ?)

Cet accès à l’intimité de l’auteur ou autrice se fait aussi dans les descriptions des projets et donc de leur porteurs et porteuses. Quand j’ai créé ma page Tipeee, je me suis d’abord sentie un peu « obligée » d’expliquer pourquoi je demandais de l’argent, et aussi comment obtenir telle ou telle somme impacterait mon quotidien : je pourrais me payer du chauffage, mettre un peu de beurre dans les pâtes, ne plus flipper pour le loyer, me payer une Harley (ça, c’était si je gagnais beaucoup, hein). Comme ça me mettait un peu mal à l’aise, j’ai depuis corrigé le tir, en présentant plutôt ça comme l’accès à du contenu : pour 1€, vous avez du contenu numérique, pour 5€ des fanzines, si j’obtiens 100€/mois je posterai des passages supprimés, si j’en ai 200€ je ferai des autocollants. Il n’empêche qu’avec ce système j’ai l’impression que ça pousse à livrer des bouts de son intimité ou de sa vie privée pour obtenir une sympathie du public et le pousser à donner (en tout cas pour les auteurs et autrices peu reconnues, mais qui sont l’essentiel de ceux et celles qu’on trouve sur ces plateformes). Et j’avoue que je me demande parfois un peu « quand même, si je la jouais un peu plus misérabiliste, est-ce que je ne gagnerais pas un plus d’argent ? ».

(Même si ça ne concerne pas la création, je trouve que c’est aussi quelque chose qu’on voit aussi malheureusement beaucoup dans les « pots communs » pour soutenir une personne en difficulté, payer une opération, etc. Dans un « marché » où il y a beaucoup plus de personnes dans la merde que de personnes prêtes à filer beaucoup d’argent, on ne peut pas juste dire qu’on a besoin d’argent pour payer telle opération, mais il s’agit de montrer des échanges avec le médecin et des honoraires détaillés pour justifier sa bonne foi, d’expliquer à quel point la situation actuelle cause une souffrance physique ou psychique, etc.)

Je fais ce reproche pour le financement participatif, mais je pense qu’il est vrai un peu partout. Même pour un livre édité (et encore plus pour un livre auto-édité), il est de bon ton d’être présent sur les réseaux sociaux ; présence qui implique un minimum d’interactions, et qui encourage quand même pas mal à parler de soi. Je ne suis pas super élitiste à regretter l’époque bénie où les auteurs étaient inaccessibles sur leur piédestal, mais je pense que cette injonction à rendre accessible son intimité est de plus en plus présente, et (évidemment) pas que pour les écrivain·e·s.

Une exposition d’autant plus indispensable qu’on est minorisé·e

Par ailleurs, il me semble que cette forme d’injonction à rendre accessible son intimité est d’autant plus forte, et touche différemment, lorsqu’on est une femme ou qu’on fait partie de groupes minorisés. Ça rejoint d’ailleurs la façon dont les œuvres sont perçues et analysées : les hommes blancs (hétéros, cisgenres, valides, etc.) pourront parler de manière universelle et « détachée » ; tandis que les œuvres de femmes et de personnes minorisées seront beaucoup plus souvent considérées comme autobiographiques, reflétant forcément leur vécu et leur position sociale, là où celle des hommes sera considérée comme « neutre ».

En regardant rapidement sur Patreon des « créateurs » et « créatrices » de fiction LGBT et non spécifiée comme LGBT, j’ai remarqué que la présentation des artistes avait tendance à différer. Dans le premier cas, il s’agit de livrer une forme de liste sur des éléments identitaires de la personne avant ce qu’elle fait : « I’m a twenty-something, gender fluid child playing at being an adult. I am also a self-published writer », « I’m a Mexican trans woman working as a writer, translator, and editor ». Dans le second, il n’y a pas cette première partie, et c’est la deuxième qui est mise en avant : « I’m a writer, editor and publisher of speculative fiction, which means anything from magic realism to horror ».

On peut sans doute expliquer en partie cela par le fait que les groupes minorisés sont constamment soumis à cette injonction à se rendre accessibles et à rendre leur vie privée disponible. Pour prendre uniquement les personnes LGBT, on peut penser à l’omiprésence de questions du type « c’est laquelle qui fait l’homme ? » adressée à un couple lesbien, ou encore « est-ce que tu es opéré·e ? » à une personne trans.

Il y a sans doute également un aspect plus communautaire, ces façons de se présenter reprenant au final une façon de faire (discutable, mais ce n’est pas le sujet) dans certains cercles « militants » ; on peut aussi supposer que l’objectif, pour du financement participatif, est de montrer qu’il ne s’agit pas juste de financer un auteur ou une autrice, mais une personne d’un groupe marginalisé qui est sous-représenté, et donc de faire appel à un soutien communautaire.

Ce soutien communautaire permet à certain·e·s artistes de connaître un certain succès qu’elles n’auraient peut-être pas connues ni dans l’édition classique, ni dans l’auto-édition sur des plate-formes. Mais cette survisibilité peut aussi entraîner des attaques violentes de groupes réactionnaires, comme le montrent les attaques récentes (et pas que récentes, d’ailleurs) contre Sophie Labelle. Les personnes appartenant à des groupes minorisés sont donc d’autant plus poussées à s’exposer, mais en le faisant elles prennent beaucoup plus de risques.

 Un système injuste

Au vu de ce que j’ai dit précédemment, on pourrait en conclure que le financement participatif est un système injuste, et c’est un reproche que j’ai vu pour le critiquer. Je pense qu’il est en partie déplacé, non pas parce qu’il est faux, mais parce qu’il est tout aussi vrai pour les autres systèmes de publication. La rémunération, comme le succès (les deux étant en général corrélés, et le succès est en soi une forme de rémunération) d’un·e écrivaine est quelque chose de fondamentalement injuste, puisqu’à quantité de travail égal, on pourra avoir dans un cas à peu près zéro rémunération/succès, ou alors être un best-seller et gagner des millions.

Dans le cas de la publication par un éditeur, les chances de succès viennent du fait de réussir à convaincre d’une part le public (qui doit acheter l’œuvre) et d’autre part une forme d’« élite littéraire » (d’abord l’éditeur qui décide de publier le livre ou pas, et quel éditeur, puis éventuellement les critiques, les jurys, etc.). Dans l’auto-édition, il s’agit là uniquement de convaincre le public d’acheter l’œuvre. Dans le financement participatif, il s’agit de convaincre la portion la plus enthousiaste de ce public de donner de l’argent régulièrement.

Certes, cela se fait peut-être plus sur des bases de rapport à la personne et moins uniquement sur l’œuvre (même si ce n’est jamais complètement uniquement sur l’œuvre). Cela dit, je ne pense pas que cela en fasse quelque chose de fondamentalement plus injuste et qu’il y ait une forme de pureté de la qualité littéraire. Il me semble qu’au final il s’agit juste de « classements » sur des bases un peu différentes mais au final toutes aussi arbitraires les unes que les autres, qui demandent toutes un mélange de chance et de travail (pour produire un texte étant reconnu comme « littéraire », pour produire un livre « vendeur » , pour construire et garder de bonnes relations avec des éditeurs amis, ou pour apparaître comme quelqu’un de « cool » et qu’il faut soutenir). Le financement participatif est sans doute plein de défauts, mais je pense qu’il peut au moins avoir l’avantage, en suscitant l’adhésion d’une communauté, même restreinte, de permettre le financement de projets ou la rémunération d’auteurs et d’autrices qui sont situé·e·s sur des thématiques qui seraient trop spécifiques pour toucher un public large (du moins pour celles et ceux qui ne bénéficient pas de l’autre levier potentiel qui est la reconnaissance littéraire, mais qui, elle aussi, est plus difficilement accessible pour des groupes minorisés).

Une dévalorisation de la qualité littéraire

Un autre reproche souvent fait à l’auto-édition (et également sous sa forme de financement participatif), c’est la dévalorisation de la qualité littéraire. J’avoue que je ne suis pas sensible à cet argument, et que je ne vais pas m’étaler dessus, parce que je pense que la notion de « qualité littéraire » est assez arbitraire et subjective, et qu’elle correspond plus aux codes de bon goût d’une certaine élite. Après, je pense que le fait de chercher la popularité entraîne des risques de vouloir s’adapter et produire quelque chose de « calibré » pour que ça marche auprès du public ; mais on pourrait dire la même chose lorsqu’il s’agit de vouloir produire des textes étant considérés comme ayant une « haute valeur littéraire », et capables de plaire à la (bonne) critique et de remporter des prix prestigieux.

Au final, je pense que cette situation est l’énième itération d’une sorte de conflit dans la culture, c’est-à-dire qui détermine quelles œuvres sont bonnes ? Le vote du public ? Des critiques ? Des académiciens ? Des éditeurs ? Des libraires ? Je ne pense pas qu’elle soit complètement inintéressante, parce que ça permet aux lecteurs et lectrices de découvrir des livres (si je fais confiance à un éditeur/une librairie/un·e critique, je peux acheter presque les yeux fermés le livre recommandé même si je ne connais pas, en sachant que je vais avoir des chances de l’apprécier), mais je pense que c’est des choses qui évoluent « naturellement » et qui commencent à exister pour l’autoédition (avec par exemple des blogueu·r·se·s littéraires et autres booktubeu·r·se·s qui, qui sait, seront peut-être l’élite littéraire d’après-demain).

Un modèle capitaliste qui va envoyer des gens au chômage ?

Parmi les reproches faits à l’auto-édition et au financement participatif, il y a aussi le fait qu’il s’agit de participer à un système prédateur et capitaliste, qui donne la part belle à Amazon, et qui met en péril tous les métiers de la chaîne du livre que sont les éditeurs, distributeurs et libraires.

Bon, tout ceci n’est pas entièrement faux, mais je trouve que c’est un peu idéaliser l’industrie « classique » du livre : Hachette et la Fnac ne sont pas moins capitalistes qu’Amazon. On met toujours en avant les petites librairies, sans dire que les ventes de livres papiers passent beaucoup par des grandes surfaces spécialisées (Fnac, Furet du Nord) ou pas (Carrefour, Auchan). À l’inverse, dans ce débat on mentionne rarement que si les petites librairies ont du mal à survivre, ce n’est peut-être pas tant à cause de l’auto-édition qu’à cause des augmentations des prix des loyers.

Par ailleurs, en soi l’auto-édition n’est pas spécialement incompatible avec la librairie : une librairie peut très bien vendre des livres papier auto-édité·e·s, et un service indépendant de vente de livres numériques (bref, une librairie numérique) peut très bien accepter les ebooks d’auto-édité·e·s ; si elles ne sont pas très chaudes ou ne font pas d’efforts pour le faire, ce n’est pas vraiment la faute des auto-édité·e·s.

Même pour les éditeurs, ce n’est pas en soi complètement incompatible avec l’auto-édition : souvent, les auteurs et autrices qui s’auto-éditent le font parce qu’ils/elles n’ont pas trouvé d’éditeurs, et sont rarement complètement fermé·e·s à l’idée de signer un contrat avec un éditeur qui propose des dispositions correctes. Le problème principal de ce côté-là, c’est peut-être que d’avoir l’auto-édition comme alternative peut permettre à des auteurs et autrices d’être un peu plus exigeantes sur ce que « conditions correctes » peut vouloir dire.

Et encore, je ne serais pas si optimiste là-dessus. Au contraire, j’envisage très bien des éditeurs mettre en avant qu’un·e écrivain·e a déjà gagné un peu d’argent grâce à son Tipeee ou Patreon comme argument pour donner une rémunération dérisoire (*tousse* Glénat *tousse*).

Après, je pense que les éditeurs peuvent permettre des choses positives que le financement participatif et l’auto-édition ne permettent pas vraiment, en tout cas sous leurs modèles actuels. Idéalement, un éditeur peut permettre de sortir un peu de l’individualisme, en permettant à un·e écrivain·e pas connu·e de « percer » un peu, en profitant du succès d’une œuvre pour remettre en avant une autre qui était passée inaperçue (ou pour financer la sortir d’un livre pas rentable), en aidant un·e écrivain·e à « s’améliorer », etc. De même, les librairies indépendantes peuvent mettre en avant des livres un peu plus confidentiels qui ne seraient jamais mis en avant sur Amazon ou la Fnac, et se servir des ventes des best-sellers pour inviter et donc donner une chance à des auteurs et autrices peu connu·e·s.

C’était mieux avant ?

Ceci étant dit, je pense qu’il y a certainement des choses à repenser un peu dans l’auto-édition, d’autres qui évolueront dans les années à venir (pour le meilleur ou pour le pire), mais je pense qu’on ne peut quand même pas ignorer un fait, c’est que si des auteurs et autrices se tournent vers ces solutions pour gagner de l’argent, c’est quand même en bonne partie parce que la « chaîne du livre » ne permet pas aux auteurs et autrices de gagner leur croûte. Je doute que l’auto-édition ou le financement participatif permette à une majorité d’écrivain·e·s de le faire, mais ça complète un peu, et en tout cas c’est une piste qui est explorée pour ces raisons, de même que des gens deviennent chauffeurs Uber ou livreurs Deliveroo parce qu’ils ne trouvent pas de boulot.

La multiplication de moyens de gagner un peu d’argent avec ses « créations » (le terme « travail » est rarement utilisé) pour compléter un salaire pas mirobolant ou des allocations qui le sont encore moins (en espérant faire partie des quelques élu·e·s — toujours ceux et celles mis·e·s en avant, évidemment — qui pourront en vivre confortablement) s’inscrit dans l’air du temps. Si, lorsqu’on parle de l’auto-édition, du financement participatif pour la culture, etc., on discute beaucoup de l’impact (positif ou négatif) sur l’Art ou la Littérature, je pense que c’est au final une question assez secondaire par rapport à la manière dont ça s’inscrit dans une évolution des rapports au travail, qui vise un peu à transformer tout le monde (ou le maximum de personnes) en auto-entrepreneurs/« indépendants » précaires, où c’est chacun·e pour sa pomme dans sa galère, avec le rêve qu’on fera peut-être partie de la poignée d’élu·e·s qui « réussiront ».

Pour autant, je pense qu’il ne faut pas tomber dans le piège d’idéaliser les modèles précédents, alors que c’est la faillite de ceux-ci qui a conduit autant de personnes à se tourner vers ces solutions (au niveau de l’écriture, le modèle de l’édition traditionnelle, mais on peut parler plus généralement du chômage de masse et de la précarité généralisée).

 Faut-il pouvoir vivre de son art ?

Je pense par ailleurs qu’il faut faire attention avec la revendication de « pouvoir vivre de son art » . Certes, il est plus que légitime que des aut·eur·rice·s ou autres « artistes » veuillent avoir les moyens d’une existence décente et cherchent par conséquent à tirer des revenus de leurs créations, dans un monde porté par le paradoxe du chômage de masse mêlé à la volonté des patrons de faire travailler leurs employé·e·s plus et plus longtemps. Cependant, je pense qu’il faut faire attention à ne pas tomber dans le piège de l’Artiste situé en-dehors du monde (et en particulier en dehors de la catégorie des travailleur·se·s), et, dans un monde idéal, je pense surtout qu’il faudrait que le travail nécessaire au fonctionnement de la société soit mieux réparti entre tou·te·s, pour laisser à chacun·e la possibilité de créer, sans qu’il y ait nécessairement besoin de le monétiser pour pouvoir survivre. À ce sujet, je vous invite d’ailleurs à lire l’article récent de Tanx, portrait de l’artiste en travailleur.

D’un côté, il faut bien admettre que le mantra que je voyais beaucoup quand je commençais à écrire, « de toute façon peu de personnes vivent de l’écriture, la plupart ont un travail à côté »[3], ne marche plus lorsqu’il n’y a plus de travail à côté[4] ; de l’autre, le message que je vois beaucoup chez les auto-édité·e·s, qu’on pourrait résumer à « quand on veut, on peut, et à force d’acharnement on peut avoir du succès et devenir patron à la place du patron » est complètement illusoire et ne donne l’impression de marcher que parce qu’on met en avant les quelques success-stories et jamais les échecs, pourtant beaucoup plus nombreux. Dans tous les cas, ceux pour qui ça marche vraiment, c’est Amazon, Lagardère, Kickstarter et compagnie, bref ceux qui se nourrissent et exploitent sur le rêve de « peut-être que si tu t’acharnes, tu réussiras ».

Au niveau individuel, on en est souvent réduit·e à choisir le moins pire pour soi, mais je pense important d’essayer de conserver une certaine lucidité sur le fait que dans tous les cas c’est un système qui est loin d’être idéal, et est au contraire profondément injuste et inégalitaire. Dans ce grand jeu de roulette (truqué, puisque tout le monde n’a clairement pas les même chances), plutôt que d’espérer croire qu’on fera partie des Élu·e·s si on s’acharne suffisamment et si le Destin nous sourit, il me paraît plus sain (et mathématiquement plus efficace, d’un point de vue probabiliste) d’œuvrer pour renverser la table et construire autre chose.

Notes

[1] Même si l’on trouve parfois des livres que personne ne semble avoir aimé mais que tout le monde a l’air d’avoir lu.

[2] Le financement participatif peut aussi être utilisé par des éditeurs (et est au final une version modernisée de la souscription), mais je parle ici d’auteurs ou autrices qui font appel au financement participatif directement, sans passer par un éditeur.

[3] Qui est tout de même bien pratique pour camoufler le fait que pendant ce temps certains vivent, et pas si mal, du travail des autres.

[4] En particulier, de travail permettant de gagner un salaire correct tout en ayant le temps et l’énergie d’écrire à côté, ce qui implique de ne pas rentrer lessivé·e après sa journée de travail, ou de ne pas devoir enchaîner 70h de conduite dans la semaine pour gagner l’équivalent d’un SMIC.


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Retour sur "Enfants de mars et de Vénus" #2 : Lev, grosse butch fantastique

, 14:28

Dans les épisodes précédents

enfants-mini.png J’ai écrit un livre, Enfants de Mars et de Vénus, un polar fantastique paru le 23 février dernier aux éditions Dans nos histoires. Il peut être acheté en librairie ou commandé directement sur le site de l’éditeur pour le prix de 12€. Si c’est trop cher ou que vous voulez regarder à quoi ça ressemble avant, le livre peut être également être lu gratuitement dans son entièreté, également sur le site de l’éditeur.

Suite à ça, j’ai décidé d’écrire quelques articles de blog pour revenir sur l’écriture de ce livre. Dans le précédent, Alys et les clichés trans, j’expliquais comment j’avais eu l’idée du personnage d’Alys, sorcière trans dans un monde fantastique ; mais que, même avec cette idée de protagoniste et un début d’intrigue en tête, j’avais ensuite eu un blocage.

Le problème

Rétrospectivement, je pense que le problème était qu’Alys jouait le rôle du personnage mystérieux et un peu « barré », et que je voulais absolument lui mettre dans les pattes un personnage jouant le rôle de la « raison », et aussi du personnage plus « normal » auquel un lecteur lambda est censé pouvoir s’identifier plus facilement. Par ailleurs, comme il s’agit d’un univers fantastique, où le surnaturel s’immisce dans le monde réel, ce personnage avait aussi pour fonction de douter. Le résultat, c’est que c’était chiant, et que ce personnage était juste un boulet à l’intrigue. Certes, il ou elle (suivant les versions) avait les réactions à peu près normales qu’une personne à peu près saine d’esprit devrait logiquement avoir dans ces circonstances ; le problème, c’est que ça nuisait au dynamisme de l’histoire, puisqu’en général, en tant que lecteur ou lectrice, on a envie de découvrir l’intrigue et le mystère, pas qu’un des protagonistes fasse tout pour l’éviter. Ça n’allait pas du tout avec l’esprit du roman, bref c’était un peu nul.

Le personnage auquel le lecteur lambda peut s’identifier

Ce qui m’amène à faire une petite parenthèse sur cette idée qu’il faut absolument que l’histoire soit racontée du point de vue d’un personnage auquel le lecteur lambda puisse s’identifier, et surtout pas du personnage un peu hors-norme. L’idée, en gros, c’est que le lecteur découvre les choses en même temps que le personnage. Ça n’est pas forcément nocif : par exemple, que les romans Sherlock Holmes soient racontés du point de vue de Watson n’est pas gênant et, au contraire, je pense qu’on peut argumenter que ça marche à peu près bien. Et parfois, c’est moins réussi, ça rajoute des personnages un peu inutiles (comme le personnage de l’agent du FBI dans l’adaptation en film d’Hellboy, qui a d’ailleurs disparu dans le 2), mais bon, ce n’est pas dramatique.

Le problème, c’est que « lecteur lambda », ça vient avec son lot de suppositions : déjà, j’ai mis au masculin, mais en général ça va aussi être calibré pour quelqu’un de blanc, d’hétérosexuel, cis, etc. Et donc, lorsque l’on parle de thématiques LGBT, il y a toujours cette tendance à vouloir avoir un protagoniste un peu en dehors de ça pour que l’histoire reste accessible aux « gens normaux ». Parce que voilà, le problème de ce procédé narratif dans ce genre de cas, c’est que quand c’est appliqué par exemple pour des thématiques LGBT, ça renvoie vite le message, au final, qu’il y a la norme straight d’un côté et les bizarreries LGBT de l’autre qu’il faut impérativement expliquer aux gens normaux.

(Évidemment, on peut jouer là-dessus. Par exemple, dans Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), Cassandra joue ce rôle de personnage « normal », qui n’est ni une vampire, ni une louve-garou, ni une sorcière, et découvre plus ou moins cet univers en même temps que le lecteur ou la lectrice. Dans ce cas, je trouvais intéressant de faire notamment de sa transidentité, non pas un élément de « bizarrerie », mais justement quelque chose qui ancrait le récit dans le monde réel par rapport aux éléments surnaturels.)

Quand j’avais ce projet en tête, ce n’était pas quelque chose que je me disais consciemment, en mode « il faut un héros hétérosexuel et cis plus ou moins normal pour faire en sorte que le lecteur ne soit pas trop rebuté par la thématique trans » ; mais c’était quelque chose qui était forcément dans un coin de ma tête et qui venait de la façon dont ce genre d’histoires est souvent structuré.

Le fantastique

Un autre problème avec le(s) personnage(s) « point de vue » que j’avais en tête à la base, c’est le rapport au fantastique, c’est à dire à l’immersion du surnaturel dans le monde réel. Le problème de mettre un personnage ayant des réactions à peu près « normales » dans ce genre de cas, c’est que, forcément, on passait beaucoup de temps à se demander « est-ce que c’est réel ou pas ? comment est-ce possible ? est-ce que le personnage est en train de sombrer dans la folie ? ». Certes, c’est un peu la base du fantastique, mais autant s’attarder sur ce genre de considérations marche bien pour un roman d’horreur, autant pour quelque chose à la tonalité un peu plus rock’n roll, c’est moins adapté. Or, Enfants de Mars et de Vénus est quand même moins inpiré de Lovecraft que de Doom (à qui il doit d’ailleurs en partie son titre).

Lev

Et puis, un jour, j’ai eu l’idée du personnage de Lev, une grosse butch plutôt bourrine, qui n’a pas peur de grand-chose, a une tendance au doute assez limitée et, même quand c’est le cas, qui est plutôt « dans le doute, on n’a qu’à cogner » que « est-ce que tout ça est bien réel ? ». J’ai commencé à écrire quelques bouts de texte avec elle, et je l’ai faite interagir avec Alys, à la base juste pour une nouvelle et sans me dire que j’allais l’utiliser pour ce projet-là. Sauf que j’ai réalisé tout de suite que ça marchait super bien et ça m’a complètement débloquée.

Du point de vue de l’autrice, ce qui était super cool avec Lev, c’est qu’elle avait une « voix » assez forte, ce qui permet de donner le ton tout de suite. Évidemment, ça ne règle pas tous les problèmes de construction d’intrigue, mais avec juste quelques lignes je savais tout de suite à quoi l’histoire allait ressembler, pas juste dans ce qu’elle racontait (je savais déjà, bien avant, ça que je voulais une enquête avec de la sorcellerie où les thématiques trans avaient une certaine importance), mais surtout comment elle allait être racontée, et à quoi elle pourrais ressembler, non pas dans ma tête, mais une fois couchée sur papier.

Un côté plus personnel

Je n’aime pas trop donner de détails sur ma vie privée, mais je pense que c’est dur de parler de Lev sans dire que c’est sans doute un des personnages que j’ai écrits dans lequel je me projette le plus, qui m’a en partie permise de me construire (et je ne prétends pas qu’elle était forcément une bonne influence, notez bien). Je pense que si elle a eu un aspect aussi libérateur sur l’écriture de ce roman, c’est aussi pour ça. C’est dur de vraiment décrire sans rentrer dans les détails, mais disons qu’elle m’a permis de lever des barrières que j’avais dans ma tête, et de m’autoriser des choses que je ne m’autorisais pas.

Un roman qui devient « communautaire »

Bref, l’irruption de Lev réglait un peu tous les problèmes que j’avais pour écrire ce roman. Sauf qu’évidemment, avec un personnage qui correspond un peu à tous les clichés qu’on peut avoir en tête quand on entend le mot « gouine » (plus peut-être quelques autres auxquels on ne pense pas forcément), l’idée d’avoir un personnage auquel le lecteur « lambda » peut s’identifier, c’était un peu mort.

À l’inverse, ça devenait tentant de jouer aussi un peu sur les clichés dans les représentations sur les lesbiennes dans la fiction : psychopathe, prête à trahir son amante à la moindre occasion, et (comme pour les personnages de meuf trans) avec une tendance à mourir avant la fin de l’histoire.

Le problème d’être en dehors des clous

Il y a eu ensuite Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), qui reprenait les mêmes ingrédients, mais à l’époque, ça n’allait pas de soit, pour moi, d’écrire un roman qui soit à ce point « communautaire ». C’était une période où, après avoir publié des textes en ligne de manière complètement gratuite, j’envisageais plutôt de passer par un éditeur, et je savais qu’un bouquin qui parlait aussi frontalement de ces thématiques n’allait pas être simple à « vendre ».

Même maintenant, ça m’arrive de me demander si je n’aurais pas plus de « succès » (à supposer que le terme veuille dire quelque chose en soi) si je faisais des choses un peu plus calibrées, qui correspondent un peu plus aux codes des genres (littéraires) tels qu’ils existent actuellement. Et en même temps, je repense au bien que ça m’a fait d’écrire ce genre de personnage, et je me dis que si des personnes peuvent ressentir 10% de cet effet, ben ça vaut le coup, et quelque part c’est plus important et ça a plus de sens que d’écrire un énième roman de fantasy avec un élu qui sauve le monde de la prophétie.

Bref

Bref, tout ça pour dire que je suis contente qu‘Enfants de Mars et de Vénus soit enfin sorti, et que les personnages d’Alys et de Lev soient enfin publics, surtout que j’ai un rapport assez particulier avec cette dernière.

J’en profite pour rappeler que je serai présente à la librairie Terre des livres à Lyon pour parler un peu autour de ce livre (et éventuellement pour des dédicaces, il paraît que c’est quelque chose qui se fait). La veille (le 21 avril, donc), je serai également présente à l’émission de radio On est pas des cadeaux sur Radio Canut 102.2 FM.

Retour sur "Enfants de Mars et de Vénus" #1 : Alys et les clichés trans

, 13:27

J’ai décidé de faire quelques articles pour revenir un peu sur Enfants de Mars et de Vénus, maintenant qu’il est sorti, à la fois pour prendre le temps de regarder en arrière avec un peu de recul, et éventuellement pour donner une sorte de Making of pour ceux et celles que ça intéresserait.

Enfants de Mars et de Vénus

enfants-mini.png Mais avant d’en parler, rappelons tout de même qu‘Enfants de Mars et de Vénus est un polar fantastique. Le livre est paru le 23 février dernier aux éditions Dans nos histoires, et peut être acheté en librairie ou commandé directement sur le site de l’éditeur pour le prix de 12€. Si c’est trop cher ou que vous voulez regarder à quoi ça ressemble avant, le livre peut être également être lu gratuitement dans son entièreté, également sur le site de l’éditeur.

Dans cet article je ne spoilerai a priori pas grand chose de l’œuvre, donc si vous ne l’avez pas (encore) lue vous pouvez continuer cet article sans risques :)

Par rapport à Une autobiographie

Le premier jet d‘Enfants de Mars et de Vénus a été écrit en 2008 et 2009, ce qui remonte déjà un peu. Il a donc été écrit avant Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), même s’il est sorti après. Ça n’a pas forcément une grande importance, mais ça peut être utile pour situer.

Par ailleurs, Enfants de Mars et de Vénus a été écrit juste avant Une autobiographie transsexuelle avec des vampires (dont le premier jet a été écrit entre 2010 et 2011), ce qui explique en partie qu’ils aient certaines thématiques communes (notamment le fait de pas mal parler lesbianisme et transidentité)[1]. L’angle d’approche est sensiblement différemment, l’univers n’est pas le même, il n’y a donc pas de personnages en commun, mais d’une certaine manière on peut voir les deux œuvres comme deux manières différentes de traiter le même thème, tout simplement parce qu’il y avait des idées que j’avais au moment d’écrire Enfants de Mars et de Vénus que je ne pouvais pas inclure dans l’œuvre et qui se sont donc retrouvés dans Une autobiographie.

Je ne vais pas revenir plus en détail sur Une autobiographie (j’avais écrit quelques billets à propos de cette œuvre, sur la politique et représentation, les méchants, et la narration à la première personne). Je ne vais pas non plus faire ici un comparatif détaillé entre ces deux œuvres ; juste admettre qu’elle sont, par certains côtés, assez similaires (pas sur tout, évidemment).

À l’origine, le personnage d’Alys

Mais revenons-en à Enfants de Mars et de Vénus, et à sa « génèse ». Tout a commencé avec l’idée du personnage d’Alys, qui m’est venue en tête quelques années encore avant de commencer à écrire ce roman (ce qui doit nous situer autour de 2005 et ne nous rajeunit vraiment pas). Dès le début, j’avais envie d’écrire sur un personnage trans. À cette époque, je découvrais un peu le militantisme LGBT, et les luttes trans qui commençaient à être un peu plus visibles ; j’avais déjà écrit Pas tout à fait des hommes, qui a comme protagonistes un couple de femmes ainsi qu’un personnage secondaire gay. Je précise qu’à ce moment-là, je pensais juste avoir un personnage trans et pas parler de thématiques trans. La limite peut paraître ténue, mais dans le second cas, ça veut dire que ça a aussi une certaine importance pour l’histoire, alors que dans le premier, pas forcément.

 La découverte des clichés trans

Ce qui a pas mal changé les choses, du moins pour Enfants de Mars et de Vénus, c’est que je me suis intéressée à la représentation des personnages trans dans la fiction. Et, très honnêtement, il n’y avait pratiquement que des clichés et des représentations pourries. Même pour les représentations qui semblaient les meilleures, une rapide recherche révélait plein de critiques, en général quand même assez pertinentes.

Maintenant, il faut dire un mot sur ma façon d’écrire. Globalement (un peu moins maintenant, je trouve, mais beaucoup à l’époque), j’aime bien jouer avec les clichés. Il faut être honnête : c’est assez facile, parce qu’on a plein de matériel de base, et en plus on peut passer pour intelligente à peu de frais : « ah ah, regardez, vous pensez que je vais reproduire un cliché, mais en fait je m’en moque ». J’avais auparavant, dans Pas tout à fait des hommes (et dans le texte précédent situé dans le même univers, l’Énième Prophétie), joué un peu avec les clichés présents dans la fantasy. Le problème, c’est qu’en fantasy, même les détournements ont probablement déjà été vus quinze fois, et j’avais honnêtement un peu l’impression de faire du sous-Pratchett.

Les clichés trans, en revanche, c’était autre chose (et ça l’est toujours). Une tonne de clichés pourris, mais à peu près aucune œuvre qui jouait avec, les critiquait, s’en distanciait. Même pour les représentations de personnages homos ou bis, on trouvait, d’une part des représentations positives (plus maintenant qu’il y a dix ans, certes) et d’autre part des œuvres qui se moquaient des clichés. Là, il n’y avait rien ou presque. C’était une opportunité en or.

(Évidemment, je caricature un peu les choses. Je ne me suis pas dit « oh, sur quelle minorité y-a-t-il des clichés que je pourrais détourner pour devenir riche et célèbre » ; il y avait avant tout une certaine frustration à voir que sur ce sujet, beaucoup d’œuvres de fiction étaient incapables de faire autre chose que de se vautrer dans le cliché dégueulasse.)

Je ne vais pas faire ici une liste détaillée de ce genre de clichés ; voilà tout de même quelques exemples, souvent repris sans sourciller alors que quand on prend la peine d’y réfléchir un peu on peut imaginer des façons de les traiter qui non seulement soient moins pourries d’un point de vue politique, mais aussi qui donnent une histoire à mon avis plus intéressante :

  • le classique : le héros découvre que la meuf qu’il a embrassée est trans, alors il vomit et on est censé compatir avec lui ou se dire « ah, ah, il s’est fait avoir » ;
  • la focalisation sur la « transformation », avec révélation sur l’« avant » ou encore sur le processus de féminisation pour bien montrer que les meufs trans ont une féminité artificielle (la masculinité, elle, étant neutre et naturelle) ;
  • les meufs trans qui veulent « s’approprier la féminité » des femmes, de manière figurée ou façon Le silence des agneaux (œuvre qui, sans trop spoiler, a pas mal influencé Enfants de Mars et de Vénus) ;
  • tout le côté « j’ai un lourd secret à te révéler » ;
  • évidemment, les personnages de meufs trans qui ont tendance à finir par se faire buter.

C’est donc comme ça que la transidentité d’Alys est devenu un élément un peu plus central au récit que ce que j’avais en tête à la base.

L’univers

Cet élément a aussi un peu joué sur l’univers que j’avais en tête. Au tout début, j’avais en tête un univers plus orienté futuriste et science-fiction (mais avec quand même de la magie) ; le fait de donner plus de place à des thématiques un peu sérieuses m’a poussée à ancrer le récit dans un monde plus proche du nôtre. D’autant plus qu’un des clichés sur les représentations de personnages trans dans la fiction c’est de présenter comme de la fiction, je n’avais pas envie que la transidentité d’Alys puisse être mis sur le même plan que ses nanomachines et son bras cybernétique[2]. L’univers reste tout de même fantastique : il s’agit d’un monde proche du nôtre mais où les rêves ont un peu plus tendance à s’immiscer dans la réalité.

Une protagoniste… et un blocage

À ce moment-là, j’avais une idée assez claire du personnage d’Alys : une sorte de pseudo-sorcière tendance punk, pas mal influencée (je dois bien le dire) par le personnage de John Constantine dans le comics Hellblazer (créé à l’origine par Alan Moore), et les sorcières du Disque-Monde par Terry Pratchett. J’avais une idée du caractère du personnage, comment elle parlait, ses motivations. Bref, ça aurait dû rouler.

Assez vite, j’ai écrit une nouvelle avec ce personnage et dans cet univers : Créatures de rêve. J’étais plutôt contente de ce texte et, encore aujourd’hui, ça fait partie des nouvelles que j’ai écrites que je préfère[3].

J’ai cependant longtemps coincé sur le passage au format « roman » : je savais que je voulais une enquête, des personnages un peu gauchistes, mais tout était très flou, rien, à part le personnage central, ne me plaisait vraiment, et j’ai arrêté deux premiers jets parce que je n’allais nulle part.

L’arrivée de Lev

Les choses se sont débloquées lorsque j’ai eu l’idée du personnage de Lev, et d’en faire la narratrice. Au lieu d’avoir quelque chose de boîteux, il y avait une alchimie qui fonctionnait bien, en tout cas qui me plaisait, et j’ai finalement réussi à écrire la première version d‘Enfants de Mars et de Vénus assez vite. Mais c’est une autre histoire, et je parlerai du personnage de Lev dans l’article suivant.

Notes

[1] Pour celles et ceux que ça intéresse, les personnes de Bull et Valérie dans Une autobiographie sont aussi à la base plus ou moins inspirés de Lev et Alys dans Enfants, même s’ils ont par la suite évolué différemment.

[2] Je ne désespère cependant pas d’écrire un jour une suite où elle finira par acquérir des nanomachines et un bras cybernétique, parce que l’idée était quand même cool.

[3] Même si je l’ai pas mal réécrit récemment, en partie pour que ce soit un peu plus complémentaire et moins redondant par rapport à Enfants de Mars et de Vénus

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Petit retour sur ''La chair & le sang'' : genèse du projet

, 14:11

episode_01.pngAprès la publication du premier épisode de La chair & le sang, j’avais envie me poser un peu pour revenir sur comment je me suis mise à écrire ce projet, et pourquoi, sur certains aspects, il est un peu différent du reste (tout en s’en rapprochant sur d’autres).

Au départ, des nouvelles érotiques

Tout a commencé l’été dernier, quand je me demandais comment faire dans ma vie pour gagner un peu d’argent. J’ai donc décidé de tester l’écriture de nouvelles érotiques, en me disant que ça devait bien se vendre et que ça nécessitait moins de boulot qu’un roman entier, bref, que c’était peut-être rentable.

Je me suis donc créé un autre pseudonyme, et j’ai écrit quelques textes qu’on pourrait qualifier d’érotique ou de pornographique, selon votre point de vue. Je ne vais pas faire un bilan détaillé de cette expérience (même s’il y aurait beaucoup de choses intéressantes à en dire), mais toujours est-il que même si ça m’a rapporté un peu d’argent, ça ne permettait pas non plus de rouler sur l’or (le fait de me limiter à des histoires lesbiennes n’aidant pas) ; et surtout, écrire quelques textes, c’est amusant, mais passer sur un mode plus « industriel » qui serait nécessaire pour dégager un vrai revenu est très vite éprouvant.

(Non, je ne vous donnerai pas mon (mes) pseudonymes d’autrice érotique ; si vous lisez ce genre de textes, peut-être que vous le devinerez en reconnaissant certaines scènes (même si je n’en ai pas gardé beaucoup), même si je vous serais reconnaissante de le garder pour vous ^^)

L’idée d’en faire une romance

Par ailleurs, j’étais vite frustrée en écrivant ces textes, parce qu’il y avait des personnages que j’aimais bien mais que je ne pouvais pas vraiment développer dans ce cadre puisque ce n’est pas forcément ce qu’on demande à ce genre de textes.

J’ai donc décidé de reprendre ces textes et ces personnages, et d’en faire une série de romance, en ne faisant pas tout tourner autour des scènes de cul mais en développant les relations entre les personnages.

Le pitch à la base était d’avoir une intrigue allant un peu à contre-pied de ce que je percevais comme l’intrigue « standard » des romances parlant de sado-masochisme : au lieu d’avoir une héroïne n’ayant jamais eu ce genre de pratiques à la base qui est initiée au monde super-dark de la fessée par un·e amant·e charismatique et ténébreu·x·se dans ce qui est censé être une apothéose de décadence, j’avais envie de partir d’une héroïne qui a de base des pratiques vaguement « extrêmes »[1] mais qui se retrouve mi-paniquée, mi-fascinée lorsqu’elle découvre l’univers bizarre et effrayant des gens qui offrent des bouquets de fleurs ou veulent faire des dîners aux chandelles.

Moins de cul, plus de guns

Très rapidement, le projet a évolué vers quelque chose qui correspond peut-être plus à ce que j’ai l’habitude de faire, et même l’aspect « romance » est devenu moins central, tandis que les embrouilles de politique vampirique et les histoires de meurtres et d’enquête policière prenaient une part plus importante.

En ce sens, La chair & le sang a fini par plus se rapprocher d’Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), puisqu’en plus de se dérouler dans le même univers, le genre est le même (bitlit) et l’intrigue suit un peu le même modèle.

Une série feuilletonnante

De même, tout comme Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), La chair & le sang est découpé en épisodes. Cela dit, ils sont un peu différents : là où dans Une autobiographie les trois épisodes constituant le roman sont voulus comme plus ou moins indépendants, ceux de La chair & le sang suivent un peu plus le principe du feuilleton.

(Paradoxalement, malgré ses épisodes plus indépendants, c’est Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires)) qui a toujours été publié au format « roman » regroupant les trois épisodes, alors que pour La chair & le sang ils sont publiés indépendamment alors qu’ils le sont moins. Cela dit, ça s’explique en partie par l’évolution des usages : les séries littéraires étaient moins courantes lors de la première publication d‘Une autobiographie, et le numérique était encore peu présent.)

L’autre particularité de La chair & le sang, de ce point de vue, c’est que j’ai commencé à le diffuser… avant même d’avoir fini de l’écrire, puisque si j’ai une idée assez précise d’où je vais, à l’heure actuelle tous les épisodes ne sont pas rédigés (et, pour être tout à fait honnête, j’ai beaucoup moins d’épisodes écrits d’avance que ce que j’avais prévus). Bref, l’écriture d’une série est quand même quelque chose d’un peu différent, la pression n’est pas tout à fait la même, et si c’est sans doute une expérience enrichissante, il y a aussi une petite dose de panique : mon Dieu, est-ce que je vais réussir à tenir les délais ?.

(De ce point de vue, il est assez amusant que le premier épisode de La chair & le sang sorte à un mois d’écart d’Enfants de Mars et de Vénus, puisque pour celui-ci c’est tout à fait l’inverse : le texte est terminé depuis des années et a eu le temps de prendre la poussière (métaphorique) sur mon disque dur avant de trouver un éditeur et d’être enfin publié.)

Un résultat que j’assume

Voilà, donc tout ça pour dire que La chair & le sang est un projet un peu spécial pour moi et qui est, sur certains aspects, peut-être un peu « bâtard ».

À l’origine, je n’étais même pas sûre de publier cette série sous ce pseudonyme ; au final, ça donne quelque chose que j’« assume » et dont le résultat, à vrai dire, me plaît plutôt pas mal et n’est en tout cas pas juste quelque chose de commercial ou d’alimentaire écrit à la va-vite pour me faire un peu d’argent. (À l’exception des couvertures, qui n’auraient pas été dans le même style sans le facteur « j’aimerais bien que ça se vende un peu sur Amazon et Kobo ».)

Bref, j’espère que vous aimerez aussi ce premier épisode si vous choisissez de le lire, et à bientôt pour les épisodes suivants :)

Rappel :Les coups et les douleurs est disponible à la vente en livre électronique pour 2,99€ :

  • directement sur ce site, via Paypal :

    (Cette méthode est encore un peu expérimentale : si vous passez par celle-ci et que vous n’avez pas accès au fichier après, n’hésitez pas à m’envoyer un mail à lizzie at crowdagger point fr.)
  • sur Amazon ;
  • sur Kobo ;
  • sur Smashwords.

Il est également disponible en version papier, imprimée façon fanzine (A4 plié en deux, agrafé), pour 5€, dans la boutique ou directement ici :

Note

[1] Évidemment, la notion de « pratique extrême » est assez discutable et ne fait pas beaucoup de sens, surtout lorsqu’on ne sait pas vraiment quel référentiel utiliser. Par exemple, l’ingestion du sang de sa partenaire est probablement une pratique plutôt hors-norme dans le monde réel mais est plus classique dans une relation avec une vampire. Mais vous voyez ce que je veux dire…

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La chair & le sang #1 : Les coups et les douleurs maintenant disponible aux abonné·e·s

, 20:02

episode_01.png

Ça y est, le premier épisode de La chair & le sang, série de fantasy urbaine lesbiano-vampirique est disponible pour les abonné·e·s Tipeee !

Il s'intitule Les coups et les douleurs, et l'on y suit les aventures de Jessica, lesbienne masochiste avec un penchant pour le surnaturel. Ce texte est déjà disponible pour les personnes s'étant abonnées via Tipeee (à partir d'1€ par mois), ou pour celles qui le feraient à partir de maintenant, donc vous savez quoi faire :)

Il sera également d'ici quelques semaines disponible à la vente en numérique sur les plate-formes comme Amazon, Kobo, etc., et directement sur ce site si j'arrive à bidouiller un truc avec Paypal.

Quant à la version papier au format « fanzine », elle devrait arriver dans les boîtes aux lettres des personnes ayant souscrit un « abonnement papier » d'ici quelques semaines.

Bonne lecture, en espérant que ça vous plaise :)

Neuf conseils pour écrire des personnages LGBT de manière inclusive

, 16:05

Il est extrêmement difficile d'écrire des histoires avec des personnages LGBT. Comme on m'a souvent demandé des conseils sur ce sujet (ce qui est bien normal), j'ai décidé de vous livrer neuf règles à suivre afin de produire une œuvre inclusive.

Remarque : ces conseils ont été rédigés pour des personnages LGBT, mais la plupart sont également valides pour écrire des personnages d'autres groupes inhabituels. N'hésitez pas à les adapter aux questions de sexisme, racisme, handicap, classe, âge, etc., pour avoir une œuvre encore plus inclusive !

1) Détaillez les personnages LGBT que vous incluez

À des fins d'inclusivité, il est vital que vous listiez rigoureusement dans tout résumé du livre tous les personnages LGBT que vous incluez, ainsi que leur « catégorie » spécifique. C'est très important pour deux raisons :

  1. Imaginez qu'un lecteur ouvre votre livre et ne soit pas au courant, commence à s'identifier au personnage, puis réalise qu'il est gay. Ou, pire, qu'il fantasme sur une de vos héroïnes, tout ça pour réaliser à la moitié du roman qu'elle est transsexuelle ! Vous voulez éviter ce genre de désagrément, qui peut pousser un lecteur à refermer un livre et à faire des commentaires négatifs, et qui est une approche qui manque clairement de pédagogie.
  2. De leur côté, les personnes LGBT ne s'intéressent pas vraiment à l'histoire et veulent juste qu'il y ait quelqu'un de leur groupe qui soit représenté. Savoir s'il s'agit de fantasy épique, de science-fiction policière, ou de romance historique est accessoire, ce qui compte est de lister précisément les identités représentées. Ne dites pas ce roman inclut des personnages LGBT, détaillez au maximum : ce roman inclut deux lesbiennes, un homme trans et un bisexuel. Ou, mieux : ce roman inclut deux lesbiennes, une végétarienne féminine et une sadomasochiste androgyne, un homme trans asiatique et un bisexuel qui a des traits autistiques.

2) Documentez-vous

Les personnes LGBT sont compliquées. Pour inclure des personnages LGBT dans votre histoire, il est donc nécessaire de bien vous renseigner. Vous pouvez faire cela en allant poser des questions aux personnes LGBT que vous connaissez, elles adorent toujours répondre à des questions. Le mieux, cependant, est de repérer un·e écrivaine LGBT pour lui demander comment faire pour écrire votre histoire. Attention : même s'il ou elle est écrivain·e, il ou elle est avant tout LGBT et donc (cf point 1) ne s'intéresse pas à l'histoire, mais aux détails identitaires des personnages que vous souhaitez inclure. Surtout, faites-lui bien comprendre que vous le/la contactez uniquement parce que vous savez qu'il/elle est LGBT : les écrivain·e·s LGBT restent avant tout des homos et/ou des trans, et n'aiment pas beaucoup qu'on les considère comme quelque chose d'autre.

3) Partagez doctement tout ce que vous avez appris

Ce serait purement du gâchis s'il y avait des éléments que vous aviez appris qui n'apparaissaient pas dans votre roman. Par ailleurs, ce serait perdre les lecteurs s'il y avait des éléments qui n'étaient pas bien expliqués : imaginez un film ou un livre sur les militaires qui ne détaillerait pas précisément le code gestuel ou les abréviations qu'ils emploient ! Non, il est nécessaire de bien expliquer tous les points qui pourraient ne pas être connus d'un lecteur hétérosexuel ou cisgenre. Par conséquent, pensez à bien détailler tout ce que vous savez dès que vous avez un personnage LGBT. Par exemple, il serait tout à fait malvenu d'avoir un personnage trans sans détailler son traitement hormonal, les chirurgies qu'il ou elle a faites, ou encore les procédures pour les obtenir. Une œuvre qui inclut des personnages LGBT n'a pas à avoir comme objectif premier d'être intéressante, mais pédagogique. Toute information compte, même si, après toutes vos recherches, elle peut paraître triviale : votre lecteur ou lectrice n'est pas aussi éduqué·e que vous. Par exemple, si vous avez un personnage de gay folle, pensez à bien préciser qu'il y a aussi des gays plus masculins. Cela dit, c'est un mauvais exemple, car...

4) Évitez les clichés, c'est-à-dire les personnages LGBT qui font trop communautaires

Il est important de ne pas trop perdre le lecteur en lui montrant des personnages qui révèlent du cliché. Donc, en réalité, évitez les folles, les butches, etc., et préférez des personnages LGBT qui soient un peu plus normaux. Après tout, on n'a pas envie de reproduire des clichés homophobes en faisant croire qu'il existe véritablement une communauté LGBT qui a développé des codes à elle.

5) Ne mettez pas trop de personnages LGBT

Les personnes LGBT évitent consciencieusement de traîner entre elles, ou de discuter entre elles : elle préfèrent, comme tout le monde, la compagnie des hétérosexuels cisgenres. Par conséquent, si vous avez un personnage LGBT, il ne serait pas très réaliste qu'il ou elle ait des ami·e·s LGBT. Les LGBT ne se regroupent jamais entre elles et eux, c'est un cliché homophobe. Bien sûr, cette nécessité de réalisme (on n'a, après tout, jamais vu de groupes entièrement constitués de gays ou de lesbiennes !) peut être légèrement assouplie si vous souhaitez être très inclusi-f-ve, mais pensez à tout de même à mettre un certain nombre de personnages normaux. Ne pas le faire pourrait être très contre-productif : imaginez que vous vous donniez le mal d'écrire un roman où l'intégralité des personnages soient LGBT, et que le lecteur en vienne à considérer cela comme normal et plus exceptionnel : vos efforts d'inclusivité ne seraient pas perçus à leur juste valeur.

6) Ne faites pas commettre d'actes répréhensibles à vos personnages LGBT

Dans une démarche inclusive, il est important que vos personnages LGBT soient présentés sous une lumière positive. Pour cela, évitez de leur faire commettre des actions immorales : ce serait homophobe ou transphobe. Par dessus tout, évitez absolument d'avoir un ou une antagoniste LGBT. Ne vous fiez pas à la popularité des anti-héros ou au fait que pour pas mal d'œuvres, le personnage que les gens préfèrent est le méchant : les règles de jugement moral dans la fiction sont tout à fait les mêmes que dans la réalité, et il est donc nécessaire que vos personnages LGBT se comportent de manière exemplaire pour ne pas véhiculer des clichés homophobes.

(À titre exceptionnel, on peut se permettre qu'un personnage LGBT effectue un acte légèrement immoral (comme employer une insulte problématique), à condition qu'il ou elle fasse amende honorable par la suite. Cela permet de montrer que la déconstruction est un processus permanent.)

7) Si rien n'indique dans l'œuvre qu'un personnage est LGBT, pensez à le préciser en dehors de l'œuvre

Imaginons que vous ayez un personnage LGBT, mais que rien n'indique dans votre œuvre qu'il ou elle est LGBT. C'est évidemment une erreur : vous avez mal appliqué les conseils 1) et 3). Heureusement, tout n'est pas perdu, et vous pouvez encore clamer que votre personnage qu'on ne voit avoir que des relations hétérosexuelles est en réalité pansexuel, ou que votre héros qui a tout d'un homme cis hétéro se pose des questionnements sur sa non-binarité, même si cela n'apparaît dans aucun des textes que vous avez écrits.

Astuce : personne, à part vous, n'étant dans votre tête, vous pouvez aussi décider rétroactivement qu'un personnage était en réalité LGBT, pour transformer une œuvre non-inclusive en œuvre inclusive. Si quelqu'un vous fait remarquer que, tout de même, rien ne laissait présager que le personnage était LGBT, et doute de votre sincérité, répliquez-lui que c'est parce que les homos sont des gens comme les autres et que douter de vous ainsi est profondément homophobe.

 8) Il est important que vous expliquiez en quoi vous êtes concerné·e ou pas

À partir du moment où vous mettez en scène des personnages LGBT, il est vital que tout le monde sache si vous êtes LGBT ou pas, et, si oui, quelles cases vous cochez et lesquelles vous ne cochez pas. Deux cas de figure :

  • Vous n'êtes pas LGBT, auquel cas il est important de faire savoir à tout le monde que vous avez produit des efforts surhumains pour écrire votre œuvre. Accessoirement, cela vous permet d'éviter que les gens pensent de vous que vous êtes un pédé.
  • Vous êtes LGBT, auquel cas, à partir du moment où vous déballez votre vie personnelle en mettant en scène des personnages qui sont également LGBT, les gens ont bien le droit d'avoir accès à votre intimité. C'est tout de même la moindre des choses.

(Ces deux cas de figures s'appliquent de manière différenciée suivant les différentes lettres que vous incluez. Par exemple, si vous êtes une lesbienne cis, et que vous incluez des lesbiennes ainsi que des personnages trans, vous devez préciser que vous êtes vous même lesbienne et accepter de répondre aux questions sur ce qui est autobiographique ou pas[1], mais vous pouvez dire que vous êtes cis pour a) ne pas risquer de passer pour une femme trans b) que le travail de documentation que vous avez dû réaliser pour apprendre des choses sur les personnes trans soit reconnu à sa juste valeur.)

9) Expliquez à quel point écrire des personnages LGBT est difficile

Dans tous les cas, il est nécessaire que vous expliquiez à quel point il était compliqué d'écrire une œuvre avec des personnages LGBT, et que cela relève d'une démarche volontariste d'inclusivité et que ce n'est certainement pas une idée qui vous serait passée par la tête naturellement. On ne voudrait pas laisser croire que pour écrire correctement une histoire avec des personnages LGBT, il suffirait d'avoir une bonne histoire, de mettre des personnages qui sont homos ou trans, et d'éviter d'être homophobe ou transphobe. Il est donc nécessaire d'expliquer à quel point ce procédé vous a demandé du travail surhumain, de la déconstruction, un travail de recherche dantesque, etc. Après tout, n'importe qui peut sans problème écrire des histoires avec des guerres, de la géopolitique, des explications plus ou moins scientifiques, mais comme, contrairement à ça, les personnes LGBT ne sont pas quelque chose qu'on croise tous les jours, inclure des personnages LGBT demande un véritable travail de recherche qui n'est pas donné à tout le monde.


Si vous aimez ce que j'écris et que vous voulez me soutenir financièrement, il y a une page Tipeee où vous pouvez vous abonner à partir d'1€ par mois. En contrepartie, vous aurez accès à mes prochains textes de fiction en avant-première. Mon projet en cours est une série inclusive, safe, déconstruite et pédagogique, qui inclut les identités suivantes :

  • une lesbienne masochiste ;
  • une pansexuelle top ;
  • une skinhead lesbienne (que je dois réécrire car elle est grosse et masculine et qu'on m'a fait remarquer que c'était un cliché lesbophobe) ;
  • une femme noire asexuelle et aromantique ;
  • un homme bisexuel qui a un trouble obsessionnel compulsif.

(Accessoirement, la plupart de ces personnages sont des vampires ou des loups-garous, mais c'est tout à fait accessoire à l'intrigue.)

Vos dons sont nécessaires car écrire sur des identités si particulières de manière inclusive et respectueuse me demande un effort approfondi de documentation et de déconstruction qui nécessite un travail long et difficile.


Note

[1] Et, soyons honnête, l'essentiel de votre histoire est autobiographique, non ? Quand les minorisé·e·s écrivent des histoires de minorisé·e·s, c'est forcément autobiographique, c'est bien connu.

Utiliser correctement les espaces insécables (c'est pas si facile)

, 21:56

J'ai écrit un article sur les espaces insécables, les différentes variantes de celles-ci, et comment j'ai fait pour gérer ça dans Crowbook. Pour démontrer visuellement là où sont utilisées les espaces insécables, j'ai ajouté des balises HTML pour qu'elles aient un fond coloré et soient visibles.

Malheureusement, Dotclear ne veut pas me garder ce formatage sur ce blog, donc il faudra que vous alliez voir l'article ici : Utiliser correctement les espaces insécables (c'est pas si facile)

Billets connexes

Textes sur Github, et réflexion plus personnelle sur l'intérêt d'une licence libre pour de la fiction

, 23:11

Création d'un compte (et de dépôts) sur Github

Cette annonce ne parlera sans doute qu'à un certain type de personnes, mais je suis quand même heureuse de vous annoncer que mes textes publiés sur ce site sont (pas encore tous, certes) maintenant également sur Github, avec pour l'instant :

Pour les gens qui ne connaissent pas Github, c'est une plate-forme de partage de code source, ce qui n'aura donc pas forcément d'intérêt pour la plupart des lecteurs et lectrices. L'objectif est cependant de pouvoir permettre un accès aux fichiers sources des textes (au format Markdown) pour rendre d'éventuelles modifications plus faciles, que ce soit :

  • si vous avez envie de faire un projet dérivé par rapport à un de ces textes (traduction, fiction interactive, version corrigée parce que vous aimez pas la fin, etc.)
  • ou simplement si vous voulez adapter un peu plus finement la mise en page : par exemple, je fournis en général une version PDF qui est au format A5[1], afin de permettre à la fois une possibilité de lire sur écran d'ordinateur et une impression au format "brochure" (avec deux pages par feuille A4)[2], mais vous pourriez avoir envie d'un autre format pour imprimer chez vous.

Merci au passage aux personnes sur Twitter qui m'ont donnée des conseils pour créer ces dépôts git à partir de mon dépôt privé en gardant l'historique correspondant aux textes en question. Ça ne m'a pas évité complètement les prises de tête, mais ça m'a encouragée à les surmonter ^^

 Réflexion sur l'utilisation d'une licence libre

La création de ces dépôts publics sur Github, ainsi que la discussion qui m'a emmenée à écrire l'article Art, licence libre, édition et capitalisme : quelques réflexions m'ont également conduite à réfléchir à quelle licence (si j'en mettais une) choisir pour ces textes.

La situation actuelle (un peu chaotique)

Actuellement, certains des textes publiés dans ces dépôts sont explicitement placés sous des licences libres. Ainsi, Pas tout à fait des hommes et Noir & Blanc sont placés sous la Licence Art Libre[3], tandis que les autres textes, eux, ne sont placés sous aucune licence, ce qui veut dire concrètement que vous n'avez pas le droit de les modifier et pas le droit de les diffuser ailleurs[4].

J'ai l'intention que ça change prochainement, pour deux raisons. D'abord, parce que ça n'a pas grand intérêt de les mettre sur Github dans le cas contraire[5] (mais j'aurais pu ne pas les mettre sur Github pour commencer). Ensuite, parce que je continue à trouver intéressant de placer des textes sous licence libre, malgré les limites que je peux trouver à ça.

Les freins à l'utilisation de licences libres

Tout d'abord, donnons les raisons qui sont à mon avis de bonnes raisons de ne pas utiliser de licence libre pour des textes de fiction. Il y a tout d'abord des raisons pour ne pas vouloir autoriser de modifications, en considérant qu'une œuvre est quelque chose de personnel, et qu'on ne veut pas voir quelqu'un d'autre la modifier. Ce n'est pas un rapport que j'ai en général avec mes textes de fiction : ça me gênerait éventuellement s'il y avait mon nom et le même titre sur la couverture d'une œuvre qui n'est plus la mienne et que je ne « valide » pas forcément, mais s'il est clair qu'il s'agit d'une œuvre différente, en soit[6] ça ne me pose pas vraiment de problème.

Ensuite, il y a ce qui est pour moi la raison majeure : c'est que ça rend le fait de trouver un éditeur très compliqué. La plupart des éditeurs n'aiment déjà pas trop avoir un texte qui n'est pas inédit[7], mais ne pas pouvoir avoir d'exclusivité[8], ça ça poserait vraiment des problèmes. C'est ce qui fait que je ne diffuserai clairement pas tous mes textes sous licence libre, parce qu'un éditeur apporte tout de même une diffusion qui n'est pas la même qu'en auto-édition (surtout pour le papier).

C'est ce qui fait aussi, paradoxalement, que je ne pense pas que le risque qu'un éditeur reprenne un de mes textes publiés sous licence libre et le diffuse sans me demander mon avis et sans me payer soit réel. Comme je l'expliquais dans mon article précédent sur ce sujet, je pense que pour un éditeur qui fait un boulot sérieux, il est plus intéressant de payer 10% de droits d'auteurs et de s'assurer ainsi que je vais faire un peu de promotion pour l'ouvrage, plutôt que de ne pas me payer et s'exposer à mon ire. Comme témoignait le président-directeur général et actionnaire majoritaire de SharkEditing, qui avait envisagé d'imprimer Pas tout à fait des hommes à 100 000 exemplaires sans me rémunérer afin de pouvoir se payer une nouvelle Porsche :

Elle ne disait rien. Elle ne menaçait pas, elle ne hurlait pas. Elle se contentait de me regarder. Et c'était pire. Ses yeux étaient comme une porte ouverte sur l'abîme, comme un tunnel ouvert vers l'Enfer. Son regard accusateur, pire que celui qui avait fixé Caïn dans la tombe, avait une intensité plus brûlante encore que les flammes qui avaient englouti ma première Porsche pendant la loi travail. J'ai senti une terreur s'emparer de moi comme je n'en avais pas connu depuis mes cauchemars d'enfance, et je me suis mis à courir en criant et pleurant, et j'ai arraché ma cravate et déchiré ma chemise, jurant de ne plus jamais penser à exploiter le travail de quelqu'un d'autre, comprenant que mon âme ne connaîtrait le repos que lorsque la propriété privée des moyens de production serait abolie.

Évidemment, c'est moins vrai pour un éditeur « vautour » qui ne chercherait pas à faire un boulot sérieux, mais à faire son beurre en vendant au format numérique de nombreux livres publiés sous licence libre. Cela dit, ce n'est pas très différent des sites de piratage[9] qui ne regardent pas spécialement si le texte est libre ou pas. Le fait qu'il y ait le droit de le faire ne change, au final, pas grand-chose.

Évidemment, je peux me tromper[10], mais dans les faits j'ai l'impression que contrairement au monde de l'informatique, jusqu'à maintenant l'exploitation commerciale de romans ou de BDs libres s'est plutôt faite soit de manière très marginale, soit avec l'accord de l'auteur.

Les raisons de le faire quand même

Voyons maintenant les raisons qui me poussent, malgré tout, à vouloir continuer à proposer des textes sous licence libre. D'abord, je dois admettre que ce n'est pas forcément évident : autant je suis convaincue non seulement de la pertinence, mais de la necessité d'utiliser des licences libres pour le logiciel, autant pour des œuvres culturelles ça me paraît plus discutable, d'autant plus pour quelque chose comme l'écriture qui reste, essentiellement, assez peu collaborative ou qui a besoin d'être adaptée. Autant il peut m'arriver d'avoir envie[11] de modifier un programme pour qu'il fasse quelque chose qui corresponde (plus) à mes besoins, autant je me suis rarement dit « ce bouquin est bien, mais ce serait mieux si la fin était différente, je pourrais la réécrire ». D'ailleurs, j'ai des bouquins qui doivent être sous licence libre depuis près de dix ans, et à ma connaissance personne n'en a fait de versions modifiées[12].

D'un autre côté, je vois quand même un certain nombre de choses qui pourraient avoir un intérêt et rentrent plus ou moins dans la notion d'œuvre dérivée, même s'il ne s'agit pas strictement de réécrire l'œuvre :

  • l'édition est peut-être celle qui se rapproche le plus de la réécriture, mais qui ne l'est pas forcément : je mets là-dedans à la fois le fait d'apporter des corrections orthographiques ou de lourdeurs, d'enlever ou de réagencer des passages, mais aussi l'aspect mise en page, ajouts d'illustrations, etc.
  • la traduction (qui entraîne forcément, aussi, une part de réécriture) ;
  • la « fanfiction », c'est-à-dire la reprise de personnages ou de l'univers pour faire d'autres histoires ;
  • l'adaptation sous d'autres formats (jeux vidéos, films, bande dessinée, etc.) ;
  • et, bien sûr, la simple reproduction sans modification (parfois avec une mise en page différente, donc ça se mélange un peu avec le premier point).

Pour le coup, même si ce n'est pas arrivé très régulièrement, j'ai déjà eu des demandes de ce genre pour des nouvelles, le plus souvent pour me demander l'autorisation de reproduire sans modification, et une fois ou deux pour des projets d'adaptation sous d'autres formats. J'ai toujours répondu positivement, mais avoir une licence (plutôt qu'une autorisation par mail ou message privé) permettrait, d'une part, d'éviter que des gens n'osent pas demander, et d'autre part de poser un cadre qui évite des conflits ou des incompréhensions[13].

Une petite remarque pour finir : licence libre, cela veut dire en autorisant les modifications et sans restriction commerciale. J'avais aussi envisagé d'autres formes de licences, plus restrictives (notamment les clauses non-commercial et non-derivative des licences Creative Commons), mais je trouve ces restrictions au finales pas forcément pertinentes :

  • En ce qui concerne l'autorisation de modifications, personnellement elle ne me gêne pas plus que ça, et les inconvénients (restriction pour trouver un éditeur, risque que quelqu'un se fasse de l'argent sur mes textes sans me payer) sont a priori les mêmes sans autoriser de modifications, donc autant les autoriser.
  • En ce qui concerne la clause « pas d'utilisation commerciale », j'avoue qu'elle pourrait me parler, car l'idée que quelqu'un se fasse de l'argent sur mes textes sans me rémunérer ne me plaît pas trop. Cependant, une telle clause bloquerait aussi des usages que je n'ai pas envie d'empêcher, comme l'impression de type fanzine dans des lieux « alternatifs ». À l'inverse[14], elle n'interdit pas quelqu'un de diffuser un texte gratuitement sur un site qui se fait de l'argent grâce à son contenu gratuit (Facebook, hébergeur de blogs avec de la publicité, etc.). Dans les faits, je ne suis pas sûre qu'il y aurait une formulation qui puisse avoir du sens d'un point de vue juridique et qui permettrait de trancher facilement entre les usages que j'estime légitimes et ceux qui me posent problème.

 La suite au prochain épisode

Voilà, tout ça pour dire ce que je vous apprenais déjà à peu près dès le début : je compte passer prochainement les quelques textes disponibles sur ce site sous licence libre. Dans le prochain article de ce feuilleton qui commence à être un peu ennuyeux[15] et n'intéressera sans doute à ce stade plus que les libristes convaincu·e·s, je réfléchirai à ce que je voudrais voir dans une telle licence, et, partant de là, quelle licence choisir, sachant (teaser) qu'aucune ne convient parfaitement à ce que je voudrais.


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Notes

[1] Bien que je ne suis pas sûre que ce soit très consistant pour tous les textes.

[2] En utilisant éventuellement un logiciel comme BookletImposer pour transformer le fichier en A4 avec deux pages A5 (et dans le bon ordre une fois les feuilles repliés) par page A4).

[3] Pas tout à fait des hommes est même sous double licence avec la GNU General Public License.

[4] Pour rajouter un peu de complexité, précisons également que la nouvelle couverture de Pas tout à fait des hommes n'est pas dans ces dépôts, puisqu'elle utilise des images tirées de sites de stock photos pour lesquelles j'ai une autorisation, mais pas le droit de refiler cette autorisation à d'autres gens.

[5] À part pour moi, puisque ça me fait un backup des données.

[6] Et ce n'est pas toujours la position que j'ai eue, ni celle que j'aurais forcément pour une œuvre plus « intime ».

[7] Avec l'argument que le texte a déjà été diffusé et a donc quelque part, trouvé son public. Assez ironiquement au vu des textes auto-édités qui sont ensuite repris par des grands éditeurs, il semblerait que ça s'applique paradoxalement plus à un texte diffusé à vingt personnes sur un blog qu'à un texte auto-édité et vendu à des centaines de milliers d'exemplaires. Allez comprendre.

[8] Et, faut-il le rappeler ? À partir du moment où on a autorisé des gens à diffuser un texte, on ne peut plus revenir sur cette autorisation et en empêcher sa diffusion.

[9] Qu'ils proposent réellement le texte ou pas, d'ailleurs ; je pense qu'un certain nombre arnaquent aussi la personne qui veut télécharger, en lui proposant juste des pages de pub sans fin ou des programmes vérolés.

[10] Et le développement du livre numérique fait que mes certitudes sont peut-être moins assurées que dans le passé.

[11] Les capacités techniques, le temps, la motivation, c'est autre chose.

[12] Certes, ce ne sont pas des non plus des best-sellers.

[13] Pour prendre un exemple, admettons qu'une dessinatrice me demande l'autorisation pour faire une BD sur son blog à partir d'une petite nouvelle et que je dise « ok, pas de problème ». La dessinatrice se met au travail et fait cette BD. Est-ce qu'elle a le droit de diffuser l'œuvre commercialement ? Ou gratuitement, mais ailleurs que sur son blog ? Est-ce que, moi, j'ai le droit de rediffuser cette BD sur mon site ? Et si, finalement, je n'aime pas cette BD, est-ce que je peux lui demander de ne pas la diffuser ? Tout ça n'est pas clair, et il vaut mieux s'assurer qu'on se comprenne bien avant que quelqu'un n'investisse de l'énergie dans un travail possiblement assez long.

[14] À condition que j'ai compris clairement le texte juridique de la licence, ce qui n'est pas tout à fait évident.

[15] Et qui contient beaucoup trop de notes de bas de page.

Billets connexes

Création d'une page Tipeee

, 19:29

J'ai créé une page Tipeee où vous pouvez me faire des dons mensuels si vous le souhaitez (et, évidemment, si vous le pouvez). L'idée de cette plate-forme, c'est que les donateurs s'inscrivent pour faire des dons réguliers (c'est un abonnement) à des « créateurs de contenu » (j'aime pas ce mot, mais bon...) et permettre ainsi de soutenir leur travail.

Je vais tâcher de ne pas trop répéter les informations que vous pourrez trouver sur la page en question, et plutôt de les compléter en expliquant la démarche qui m'a emmenée à faire ce choix.

L'argent, c'est utile des fois

Évidemment, tout ça part d'un constat : des fois l'argent c'est utile, par exemple pour acheter à manger ou payer le loyer. Je ne vais pas m'étaler sur ma vie privée, mais disons simplement que je n'ai pas de boulot rémunéré régulier qui me permet d'exercer l'écriture simplement comme un loisir, que pour des tas de raisons que je ne détaillerai pas c'est compliqué d'en trouver un, et qu'à côté de ça des fois j'ai besoin ou envie de me payer des trucs.

Bien entendu, l'idéal aurait été que je connaisse un succès faramineux avec les textes que j'écrivais et que les éditeurs se bousculent au portillon pour me faire signer des contrats avec des avances de 10 000€, qu'HBO ou Netflix me propose une adaptation en série, mais malheureusement jusqu'ici ça n'a pas trop été le cas. Donc, il y a quelques mois, j'ai essayé d'écrire[1] des textes plus alimentaires, à la qualité assez douteuse, qui sans me permettre de me faire une fortune (loin s'en faut), m'ont rapporté un peu plus d'argent par rapport au temps investi que mes autres textes.

Le truc, c'est que je n'aime pas franchement ça, à la fois pour des raisons artistiques, éthiques, et, disons le honnêtement, de santé mentale. Après, ce n'est pas spécialement que je porte dans mon cœur Tipeee et les entreprises du genre qui ont pas mal fleuri ces dernières années[2], mais disons que dans le monde tel qu'il est c'est une alternative que j'avais envie d'essayer.

Ce que j'espère de cette source de financement

L'intérêt de ce moyen de financement serait de pouvoir publier des textes en gagnant un peu d'argent et avec un peu plus d'autonomie que si je m'engageais sur une exclusivité Amazon (cf un article précédent, Le fonctionnement d'Amazon pour les auteurs/autrices auto-édité·e·s, qui explique un peu comment Amazon pousse à accepter cette exclusivité). Ce serait aussi de pouvoir éviter d'avoir une approche trop commerciale de l'écriture et de pouvoir écrire un peu plus ce que j'ai envie d'écrire, bref de pouvoir continuer à faire ce que vous pouvez lire dans les textes disponibles sur ce site : pas spécialement de la Haute Littérature, mais des écrits que j'espère divertissants mais qui peuvent se permettre d'aborder des questions comme la luttes des classes, les thématiques communautaires LGBT, le féminisme, etc.

(En relisant ce passage je réalise que cette présentation peut donner un peu l'impression que si tout ça ne marche pas, je vais arrêter complètement d'écrire les textes que j'ai envie d'écrire. Ce n'est pas le cas : même si le « compteur de tips » plafonne à zéro €, je continuerai à écrire ce que j'aime bien. Par contre à un moment donné il y a des contraintes financières qui font que je risque d'avoir moins de temps pour ça.)

Idéalement, ça serait suffisant pour pouvoir publier les textes gratuitement et accessibles à tout le monde, voire sous licence libre. Pour l'instant, l'idée plus réaliste serait de rendre les futurs textes accessibles en avant-première aux personnes qui « cotisent », de les diffuser également de manière payante sur les plate-formes diverses (sans exclusivité) et éventuellement sur ce site[3], et de les rendre disponibles gratuitement/à prix libre au bout d'une certaine période. Je pense qu'il y a des détails qui évolueront au fur et à mesure que ça se mettra en place, mais c'est en gros l'idée que j'ai en tête derrière la création de cette page Tipeee.

Les projets que ça va concerner

Tout ceci concerne uniquement les textes futurs à paraître en auto-édition. Donc ça ne concerne pas les textes déjà publiés, qui restent disponibles sur ce site et ne vont pas être réservés aux personnes qui « cotisent ». Ça ne concerne pas non plus les textes qui seront publiés par un éditeur (notamment Enfants de Mars et de Vénus), et ça ne veut pas dire que je ne veux plus bosser avec des éditeurs, juste qu'actuellement ce n'est pas la solution pour tous mes textes[4].

Donc, quels sont les textes que ça va concerner ? En gros, les textes que je compte auto-éditer au courant de l'année (ou après mais on va déjà parler de l'année à venir). Je ne vais pas trop m'avancer sur ce que ce sera exactement, mais j'aimerais au moins que ça inclut :

  • Un des trois romans que j'ai écrits ces dernières années et qui n'ont pas encore été publiés. Je ne vais pas livrer un pitch tout de suite parce que je ne sais pas encore lequel exactement ce sera (ça dépend de plusieurs facteurs) mais ça devrait être assez sûr que je vais en auto-publier au moins un.
  • Une série épisodique, un peu sur le format d'Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), que ce soit pour la taille des épisodes et la thématique lesbo-lycanthropo-vampirique, avec moins de transidentité, plus de romance et de sexe (parce qu'à la base ça devait être un truc purement commercial), et aussi plus de discussion sur le syndicalisme chez les créatures surnaturelles (parce que ça a un peu dévié en cours d'écriture).

Bon, ce n'est pas très détaillé, mais je donnerai plus de détail d'ici quelques temps, pour présenter chaque projet en question quand les choses seront un peu plus abouties.

Les contreparties

Évidemment, vous pouvez cotiser à la page Tipeee juste par altruisme ou parce que vous m'aimez bien, mais l'idée est quand même plutôt de proposer une sorte d'abonnement numérique : à partir d'1€ par mois, vous aurez accès à ces textes au moment de leur sortie (et même un peu avant) Évidemment, si vous avez envie de mettre plus j'en serais très contente mais l'idée est tout de même de rendre ces livres à peu près accessibles financièrement, avec un tarif de base qui reste à peu près dans les cordes par rapport au prix moyen du livre numérique et au nombre de sorties prévues dans l'année.

(Il y aussi l'idée d'abonnement « VIP » pour recevoir des exemplaires papiers et dédicacés de ces textes au moment de leur sortie, actuellement à 15€ par mois mais dont le prix va sans doute un peu varier parce que je ne sais pas trop pour l'instant à quelle fréquence je sortirai ces livres et donc combien ça peut coûter[5].)

 Les alternatives

Si vous voulez me soutenir financièrement parce que vous avez aimé les textes que vous avez pu lire gratuitement, mais que vous ne souhaitez pas passer par Tipeee ou faire un don mensuel, vous pouvez également faire un paiement à prix libre via Payal[6], ou encore acheter les versions papier.

Si vous avez envie de soutenir ce que je fais parce que vous trouvez ça cool, mais que vous n'avez pas les moyens que ça passe par le biais financier, vous pouvez aussi bien évidemment parler des livres autour de vous, sur les réseaux sociaux ou sur votre blog, laisser un commentaire sur les sites où vous êtes inscrit·e qui permettent de commenter les livres, etc. (D'ailleurs, ça marche aussi si vous n'avez pas aimé et que vous voulez permettre à d'autres personnes de ne pas se faire avoir, mais je ne devrais pas le dire.)

Voilà, désolée pour ce billet très orienté commercial et auto-promotion, c'est pas un truc que j'aime spécialement faire, mais l'état du monde fait que j'y suis bien obligée parfois. (Et désolée aussi pour les gens qui trouvent que je dis trop souvent que je suis désolée.)

Notes

[1] Sous un autre pseudonyme.

[2] Quant à PayPal, je n'en dirai pas de mal.

[3] Si j'arrive à trouver un système qui marche à peu près pour faire des ventes directes.

[4] Et dans l'absolu il n'y a rien qui empêche que je signe un contrat pour un livre déjà publié de cette façon, même si en pratique la majorité des éditeurs demandent à ce que ce soit inédit.

[5] J'avais à la base aussi prévu une récompense hors de prix qui permettrait que votre nom figure dans les remerciements de chaque texte paru, mais même si ça a l'air de beaucoup se faire pour ce genre de projets j'ai préféré la supprimer, d'une part car je doute que quelqu'un veuille mettre autant par mois, et d'autre part parce que je crois que ce genre de contrepartie me met un peu mal à l'aise. Je préférerais mettre des remerciements pour les gens qui ont participé à une œuvre que pour les gens qui sont riches. À la place, j'ai mis en place une récompense absolument hors de prix où je m'engage à me faire une coupe mulet, parce que je me suis dit que c'était plus rigolo.

[6] Celui Dont On Ne Peut Pas Dénigrer Le Nom.

La mise en page dans les dialogues et ses implications

, 18:09

Il y a, en français, deux écoles pour la mise en page des dialogues dans les nouvelles et romans : la première, que j'appellerai « classique », qui utilise les guillemets, et la seconde, appelons-la « moderne »[1], qui s'en dispense, se contentant des tirets cadratins.

Un exemple concret, dans la version « classique » :

« Bonjour, fit-il. Comment allez-vous ?

— Ma foi, pas si mal, répondit-elle. Et vous ?

— On fait aller. »

et la même chose dans la version « moderne » :

— Bonjour, fit-il. Comment allez-vous ?

— Ma foi, pas si mal, répondit-elle. Et vous ?

— On fait aller.

Préférence personnelle

Voilà, voilà, en soi tout cela n'est pas passionnant : ça ne change pas forcément grand-chose et ça dépend surtout du style de l'éditeur. Sauf que quand on s'auto-édite, vu qu'on a aussi ce rôle, on doit bien se poser la question de savoir lesquels on utilise.

Personnellement, j'étais plutôt une traditionaliste adepte des guillemets. Notamment, je trouvais ça intéressant parce que ça permettait de clarifier ce qui relevait ou pas du dialogue dans le cas d'incise longue, ou d'insérer des actions au milieu d'une ligne de dialogue :

« Bonjour », fit-il en enlevant son chapeau, qui manqua de lui glisser des doigts dans le processus. « Comment allez-vous ?

— Ma foi, pas si mal. » Elle s'alluma une cigarette. « Et vous ?

— On fait aller. »

Dans un cas comme ça, je trouve que le passage sur le chapeau qui manque de glisser des doigts rend la première ligne de dialogue un peu difficile à lire sans les guillemets : il faut un effort pour savoir ce qui relève du dialogue ou de la narration (pas un effort colossal, je dois l'admettre, mais je suis une lectrice feignante) :

— Bonjour, fit-il en enlevant son chapeau, qui manqua de lui glisser des doigts dans le processus. Comment allez-vous ?

Par ailleurs, le « Elle s'alluma une cigarette » ne peut pas être inclus tel quel dans la version moderne (ce n'est pas une incise) et nécessite donc de couper le dialogue (ce qui n'est pas forcément un mal, d'ailleurs) :

— Ma foi, pas si mal.

Elle s'alluma une cigarette.

— Et vous ? reprit-elle.

— On fait aller.

Une parenthèse anti-parenthèse

Il y a une alternative au fait de couper le dialogue en plusieurs lignes, qui est de montrer une indication claire que cela ne relève plus du dialogue (ce qui est prononcé par le personnage) mais de la narration :

— Ma foi, pas si mal. (Elle s'alluma une cigarette.) Et vous ?

— On fait aller.

J'ai une opinion assez tranchée sur le sujet : il y a déjà une façon claire d'indiquer que quelque chose relève ou pas du dialogue, c'est des foutus guillemets. Si t'as envie de te débarrasser des guillemets dans les dialogues, d'accord, mais ne va pas les remplacer par quelque chose qui n'est pas adapté parce que ça a déjà un autre sens. Par exemple dans le cas suivant :

— Ma foi, pas si mal. (Et entre nous, pas si bien non plus, hein.) Et vous ?

Est-ce que le « (Et entre nous, pas si bien non plus, hein.) » est prononcé par le personnage, les parenthèses servant à une indication de ton ? Est-ce que c'est le narrateur qui indique que le personnage ne va pas si bien ? Ben, on sait pas trop.

Vous me direz, on peut trouver autre chose que les parenthèses, ajouter une autre façon (par exemple les italiques) pour indiquer qu'on sort du cadre du dialogue, mais ça ne change rien au problème principal : on a quelque chose qui est fait pour ça, et c'est les guillemets. Si tu te retrouves à devoir mettre des parenthèses à la place, c'est peut-être que tu devrais utiliser l'autre méthode pour la mise en page des dialogues. Et si tu ne veux pas mettre de guillemets, soit, mais dans ce cas il faut un minimum d'adaptation.

Bon, en vrai vous faites ce que vous voulez, hein, je ne juge pas, je dis juste que c'est de la merde.

Une expérience sans guillemets

Quand j'ai corrigé un peu Sorcières & Zombies récemment, j'en ai profité pour passer à cette méthode « moderne », sans guillemets (et sans parenthèses non plus (enfin, pour marquer qu'il ne s'agit pas du dialogue, sinon je n'ai rien contre les parenthèses)). Je voulais voir ce que ça donnait et ce que je devais changer.

Et, au final, ça ne change pas grand chose : pour 80% (estimation pifométrique) des lignes de dialogues, un « chercher/remplacer » était suffisant. Mais il y avait les soucis dont je parlais au-dessus, d'incises trop longues et d'actions au milieu des dialogues.

Et ce qui est intéressant, en devant adapter ces cas-là, c'est que je me suis rendue compte que ce n'était pas juste un souci de forme, mais que ça influençait un peu sur la façon d'écrire. Pour reprendre l'exemple avec l'incise trop longue :

« Bonjour », fit-il en enlevant son chapeau, qui manqua de lui glisser des doigts dans le processus. « Comment allez-vous ?

— Ma foi, pas si mal. » Elle s'alluma une cigarette. « Et vous ?

— On fait aller. »

Bon, on voit que l'incise est trop longue, donc on en fait une action à part :

— Bonjour, fit-il.

Il enleva son chapeau, qui manqua de lui glisser des doigts dans le processus.

— Comment allez-vous ?

Ah, mais là ça ne va plus trop, parce que le tiret cadratin, normalement, indique une alternance, et là c'est la même personne qui parle alors que rien ne l'indique. Résultat, à la lecture, on pourrait croire que c'est à lui qu'on pose la question « Comment allez-vous ? ». Pour régler ça, on pourrait se contenter d'un truc genre « reprit-il » ou « continua-t-il », mais il ne faut pas en abuser (et on va peut-être déjà en avoir besoin en-dessous), donc faisons en sorte que ce soit clair d'une autre façon :

— Bonjour, fit-il.

Il enleva son chapeau, qui manqua de lui glisser des doigts dans le processus. Il tâcha de ne pas se laisser décontenancer et poursuivit :

— Comment allez-vous ?

— Ma foi, pas si mal.

Elle s'alluma une cigarette.

— Et vous ? demanda-t-elle.

— On fait aller.

Ha, mais une seconde. Vous ne trouvez pas que ce « Elle alluma sa cigarette » fait un peu cheap, maintenant ? Quand c'était au milieu d'une ligne de dialogue, ça passait bien, mais là avec son paragraphe à part ça fait quand même un peu radin, on serait tentée d'étoffer un minimum :

Elle sortit un briquet Zippo doré d'une poche de son blouson en cuir et s'alluma une cigarette. Elle prit le temps de savourer une bouffée de tabac avant de demander :

— Et vous ?

Bon, je concède que c'est un exemple un peu bidon, mais vous voyez un peu l'idée : en passant uniquement d'une différence sur la mise en forme, ça entraîne des changements dans le texte lui-même, avec moins de participes présents (« en enlevant ») mais plutôt des verbes d'actions (« il enleva »), avec peut-être des descriptions étoffées à certains endroits ou à l'inverse supprimées à d'autres.

La forme influence le fond

Évidemment, quand j'ai fait ce changement de mise en forme, ça n'a entraîné que des modifications mineures, mais j'ai tout de même l'impression que si j'avais utilisé directement cette façon de mettre en page les dialogues au moment de l'écriture, il y aurait eu plus de différence.

Je crois que pour mon projet en cours je vais essayer cette approche « moderne », car j'ai l'impression que ça me forcerait à éviter l'abus de participes présent et à mettre un peu plus de descriptions au milieu des dialogues, choses qui ne feraient pas de mal à mes textes.

Je prenais ce choix de mise en forme des dialogues, entre école « classique » et « école moderne », uniquement sous l'angle esthétique et de la mise en page, mais au final j'en viens à envisager de changer de façon de faire non pas pour ces raisons, mais pour ce que ça implique[2] sur la façon d'écrire ces passages de dialogues.

Bref, je sais bien que j'invente pas l'eau chaude dans ce billet, mais je voulais juste partager cet exemple de comment une simple façon de mettre en forme peut avoir plus d'impact qu'on ne le croit.

Notes

[1] J'ai déjà vu utiliser le terme « à l'anglosaxonne », expression qui j'avoue me perplexifie car dans les textes anglais et américains on n'utilise justement que des guillemets et on ne voit jamais de tirets cadratins.

[2] Sans être sûre de cerner tout ce que ça implique exactement.

Billets connexes

Crowbook : un outil pour transformer un livre vers HTML, Epub et PDF

, 22:22

Grâce à l'argent que je gagne avec les ventes de mes livres, j'ai décidé d'embaucher une informaticienne indépendante pour qu'elle me fasse un logiciel adapté à mes besoins (et peut-être aux vôtres, sait-on jamais). J'ai donc le plaisir de vous présenter Crowbook, un outil pour transformer un livre écrit en Markdown en différents formats (HTML, EPUB, PDF, et en théorie ODT même s'il y a encore du boulot à faire pour ce dernier).

Pourquoi ?

Cela fait un certain temps que je suis passée au format Markdown pour écrire mes nouvelles et romans, parce que je trouve ça simple et efficace, puisqu'il s'agit essentiellement (du moins pour un roman) de texte brut, avec quelques balises pour les chapitres, le gras, etc.. Par exemple :

Chapitre 1
======

Un paragraphe dont un morceau est *en italiques*.

Cependant, la « chaîne » que j'utilisais avant me posait quelques soucis : c'était un peu compliqué (il y avait des tas de Makefiles partout, un scrpit qui preprocessait mes fichiers pour gérer les espaces insécables, etc.) et le résultat n'était pas toujours aussi customisable que je l'aurais voulu. Je voulais donc un outil :

  • où j'ai un fichier unique en entrée, qui établit différentes options pour le roman (son titre, sa langue, son fichier de couverture) et liste tous les fichiers Markdown qui constituent les chapitres ;
  • et qui me donne un résultat qui correspond à ce que je veux sans que j'ai besoin de passer cinquante options (s'il y a des options à passer, je veux les mettre une fois pour toutes dans le fichier de configuration).

Le résultat

Le résultat c'est donc Crowbook. Je n'ai pas encore eu le temps de passer tous mes textes sur cet outil (surtout que je voudrais en profiter pour corriger certaines choses sur un ou deux), mais vous pouvez déjà voir le résultat pour Pas tout à fait des hommes (HTML, PDF, EPUB, ODT).

Installer Crowbook

Crowbook est un logiciel libre (licence LGPL), donc vous pouvez l'utiliser librement, accéder à ses sources, les modifier, etc. Pour télécharger Crowbook, le plus simple est probablement de télécharger un exécutable précompilé :

(Si vous êtes sous Debian ou Ubuntu, vous pouvez maintenant aussi récupérer un ".deb" et l'installer avec sudo dpkg -i crowbook-0.4.0-1_i686.deb ; auquel cas, ignorez les instructions ci-dessous ^^)

(Vous pouvez également le compiler à partir des sources ; pour cela je vous invite à regarder la page Github du projet.)

Une fois que vous avez extrait le programme crowbook de l'archive, vous pouvez l'exécuter directement en vous plaçant dans le bon répertoire. Cela dit, vous voudrez peut-être l'installer dans un répertoire accessible par votre PATH pour pouvoir l'exécuter depuis n'importe où. il y a pour cela la méthode bourrin, qui nécessite les droits d'utilisateur root :

$ sudo cp crowbook /usr/bin

mais je recommande plutôt de l'installer dans votre répertoire HOME :

$ cp crowbook ~/bin
$ export PATH=–/bin/:$PATH

(la dernière ligne est à copier dans votre fichier .bashrc si vous ne voulez pas avoir à la retaper à chaque fois que vous ouvrez un terminal.)

Et voilà !

(Ces indications sont valables pour Linux et devraient être vraies aussi pour Mac OS X. Je ne sais pas comment on fait sous Windows, désolée.)

Utilisation

Pour initialiser un livre avec un certain nombre de fichiers Markdown:

$ crowbook --create mon_livre.book chapitre_*.md

Il faut ensuite éditer à la main le fichier mon_livre.book. Ce n'est pas si compliqué, celui pour Pas tout à fait des hommes se limite à ça :

author: Lizzie Crowdagger
title: Pas tout à fait des hommes
lang: fr
subject: fantasy

cover: couv/cover.png
epub.version: 3

output.epub: endr.epub
output.html: endr.html
output.pdf: endr.pdf
output.odt: endr.odt

- chapitre_01.md
- chapitre_02.md
...
- chapitre_15.md

ensuite, il suffit de faire

$ crowbook mon_livre.book

et roulez jeunesse ! (Il y a plus d'options, cela dit, mais pour plus d'informations allez voir la page GitHub).

Spécificités de Crowbook

Alors peut-être que vous êtes un peu rabat-joie et que vous vous dites « d'accord, tout ça c'est bien beau, mais il y a déjà des programmes qui font ça, celui il a quoi de particulier ? ». Ce à quoi je répondrai que, d'abord, il y a Crow dans le nom, ce qui fait que c'est quand même tout de suite beaucoup plus cool. Je veux dire, si vous avez le choix, dans une soirée un peu classe, entre dire « pour mes bouquins j'utilise Gitbook » et « pour mes bouquins, j'utilise Crowbook », vous préférez quelle version ?

Ensuite, crowbook essaie de prendre en compte les soucis de la typographie française (et peut-être d'autres langues dans un futur lointain), et notamment ces purée de @!#☠ d'espaces insécables à mettre avant '?', ';' ou encore '!'. À ma dernière poussée de rigidité typographique, je m'étais amusée à regarder sur quelques-uns des livres numériques que j'avais achetés, combien mettaient correctement des espaces fines insécables avant les signes de ponctuation double. Eh bien, il n'y en avait aucun. Sérieusement, il y en a qui vont pleurer parce que maintenant on peut écrire « nénufar » mais ça ne choque personne que dans des livres publiés, de la Littérature, oui Madame, on estime que « oh une espace fine insécable c'est trop dur à mettre j'ai qu'à mettre une espace insécable justifiante à la place » ?

Bon, j'ai bien conscience que ces histoires d'espaces fines insécables, d'espaces cadratins et compagnie, ça peut sembler abstrait et abscons, mais voici un exemple du rendu que ça peut donner pour les dialogues, où il faut normalement utiliser une espace de taille fixe (en l'occurrence cadratin) et non pas justifiante (dont la taille va varier pour que le texte soit aligné à droite). Dans un cas (à droite) on va avoir des débuts de dialogue alignés, c'est propre, c'est carré, dans l'autre les répliques ne sont pas alignées :

crowbook2.png

(Remarque : j'ai dû faire remonter un bug dans Crowbook aujourd'hui (en vérifiant le rendu de certains fichiers) puisqu'auparavant il affichait une espace fine insécable, ce qui « collait » les dialogues au tiret. Comme quoi essayer d'avoir une typographie correcte, ce n'est vraiment pas évident...)

Cave canem Caveat emptor

Crowbook est actuellement en version 0.4. Le numéro plutôt bas devrait vous mettre la puce à l'oreille : ce n'est encore pas très mature, il y a sans doute des bugs, etc. Par ailleurs :

  • le programme utilise la commande zip pour générer les fichiers EPUB, donc ça ne marchera pas si elle n'est pas installée sur votre système (même si ça me paraît peu probable ?) ;
  • de même, c'est latex qui est utilisé pour générer du PDF, et il est pour le coup moins improbable que ce logiciel ne soit pas installé sur votre machine.

Voilà, je crois que c'est tout pour le moment. Sur ce, je vais retourner m'atteler à la conversion de mes livres, en espérant ne pas trop découvrir de bugs !

(Billet mis à jour le premier mars 2016)

L'écriture, un métier dont on peut vivre ?

, 15:49

Suite à cet article paru sur le site Actuallité, Vivre de sa plume : la vie de l'auteur, entre vocation et profession, j'ai vu passer quelques discussions intéressantes sur la question, pour résumer, « les auteurs devraient-ils pouvoir vivre de leur plume » ?

Comme ça faisait partie des questions qui me trottent dans la tête depuis un moment, je vais essayer de résumer un peu là où suis dans mon cheminement de pensée.

Je précise que je parle ici principalement (au début en tout cas) de ce que je connais un peu, c'est-à-dire les romans de fiction, éventuellement « de genre » (même si je ne suis pas persuadée que ça fasse une grosse différence). La question est sans doute différente pour les auteurs et autrices de livres ou articles scientifiques ou encore de manuels scolaires, les journalistes, ou même pour le champ (moins éloigné dans l'absolu) de la bande dessinée.

Quelques considérations économiques

Si on regarde de temps en temps les chiffres du monde du livre, même de loin, on peut constater qu'il y a une augmentation du nombre de livres publiés (et encore plus pour les auto-publiés) sans qu'il y ait la même augmentation du nombre de livres achetés par les lecteurs et lectrices.

Donc il n'y a pas besoin de faire de maths compliquées pour comprendre que le nombre d'exemplaires vendus par livre a tendance à diminuer. Sans compter que la moyenne n'est pas forcément le meilleur indicateur, puisqu'elle est tirée vers le haut par un nombre restreint de best-sellers. Donc en gros : la plupart des livres ne se vendent pas tant que ça, beaucoup de livres ne se vendent qu'à quelques centaines d'exemplaires.

Partant de là, même avec des droits d'auteurs importants (mettons, allez, soyons ouf, 20%) si on regarde combien de romans il faut écrire pour toucher un smic, on en arrive vite à « au moins un par mois », ce qui rend un peu compliqué, du coup, de vivre de son écriture (même si c'est certes un rythme que des auteurs fort prolifiques ont réussi à tenir, par exemple la famille Bruce avec les OSS 117).

Si on regarde ça, on pourrait être tentée de dire qu'effectivement, l'écriture de romans est plutôt un truc à faire tout en ayant un boulot à côté.

D'autres considérations économiques

Cela dit, si on regarde de temps en temps les chiffres du chômage, même de loin, on peut penser qu'avec 6 millions de chômeurs et chômeuses en France, la possibilité d'avoir un boulot à côté n'est pas non plus accessible à tout le monde. (Et ce d'autant plus si on se limite aux boulots qui permettent d'être en capacité d'écrire à côté : puisque je suis à peu près sûre que, mettons, les profs de fac sont plus représenté·e·s chez les écrivain·e·s que les ouvrier·e·s à la chaîne.)

Évidemment, j'ai bien conscience que la possibilité de vivre de son écriture est dans l'ensemble plus limitée que celle de trouver un taf pas trop pourri, mais je me dis qu'au moins si le fait que l'écriture soit considérée comme un travail (potentiel, du moins) pouvait me valoir d'arrêter d'être emmerdée par Pôle Emploi, ça ne serait pas forcément un mal. Je ne prétends pas écrire des choses magnifiques et indispensables pour le monde, mais ça me paraît toujours moins inutile que d'envoyer un CV qui ne sera pas lu ou me fader une formation pour apprendre des trucs que je sais déjà. (Bon après on pourrait aussi revendiquer qu'on arrête de faire chier tou·te·s les chômeu·r·se·s et autres allocataires, mais on s'égare un peu.)

Disons qu'au moins je trouverais ça plutôt pas mal si on pouvait arrêter de dire « le plus simple pour un auteur, c'est de garder un boulot à côté », comme si l'accès à un boulot qui permette d'avoir un peu de temps de cerveau disponible pour l'écriture était universellement accessible à tout le monde.

Amateur ou professionnel ?

Après, personnellement, je suis pas spécialement pour revendiquer un statut de « professionnelle ». Au contraire, je trouve ça cool qu'il y ait des espaces de la culture qui échappent, au moins en partie, à la sphère marchande : éditeurs associatifs, librairies autogérées, ça existe aussi et c'est tant mieux.

Ce qui me pose le plus souci, c'est le mélange entre les deux, et notamment de devoir te fader les devoirs du « professionalisme » sans en avoir les « droits ». Je veux dire, je lis régulièrement des conseils aux auteurs, parfois des trucs spécifiques pour l'auto-édition, et des fois j'ai un peu l'impression de lire ça :

  • si tu veux soumettre ton mansuscrit à un éditeur, il faut que ce soit nickel chrome : mise en page correcte, se relire un certain nombre de fois, se faire relire par d'autres ;
  • si tu veux t'auto-éditer, il faut que ce soit encore plus nickel chrome, il faut que ce soit irréprochable au niveau de la forme, qu'il n'y ait pas de fautes d'orthographe, et aussi que t'arrives à avoir une couverture impeccable ;
  • une fois le roman sorti, il faut se bouger le cul pour faire des dédicaces, tenir un blog, faire ta promo sur les réseaux sociaux ;
  • mais quoi qu'il en soit, très peu d'auteurs parviennent à en vivre donc garde ou trouve-toi plutôt un vrai boulot à côté.

Bref, ce qui me gêne c'est que j'ai l'impression qu'alors que les auteurs ont de plus en plus une paye d'amateur, il y aussi des attentes d'un degré de professionalisme plus élevé et plus d'attentes en terme de boulot connexe à celui de l'écriture, et, tout ça me semble un peu contradictoire.

Ce qui me paraît le plus contradictoire, c'est de garder le même contrat d'édition. Je veux dire, le principe du contrat d'édition, c'est que tu cèdes tes droits à l'éditeur. Céder, ça veut dire que tu les as plus : c'est l'éditeur qui en a l'exclusivité. Il y a encore beaucoup de cas où ces droits ne sont pas cédés pour une période limitée (5, 10 ans, mettons), mais à vie, ou plus exactement à vie et 70 ans après ta mort.

Perso (et je crois pas avoir vu cette idée défendue par d'autres), je ne trouverais pas aberrant de dire « si tu veux les droits sur une œuvre jusqu'à 70 ans après la mort de l'auteur, là ça on rentre dans le domaine « professionnel », donc le minimum c'est de filer l'équivalent d'un SMIC ». Certes, un roman ne prend pas toujours le même temps à écrire, mais avec une estimation pifométrique de durée (un roman = un an) et de nombre de mots (un roman= cinquante mille mots) tu peux calculer un minimum par nombre de mots, et donc une rémunération minimale.

Après, il y a plein de petits éditeurs qui ne peuvent pas payer ça, et le but n'est pas de restreindre les publications aux quelques best-sellers, donc on pourrait dire « ben dans ce cas on n'est pas dans un truc professionnel, donc tu peux pas avoir les mêmes droits sur l'œuvre, et surtout pas sur la même durée ».

Évidemment, il est assez improbable que ça évolue dans ce sens : globalement, la tendance est plutôt à donner plus de flexibilité, à laisser employeur et salarié·e·e fixer librement (pour l'employeur, en tout cas) les conditions de travail sans avoir à s'emmerder des mammouths comme le code du travail. Alors, étendre ça à ce qui ne relève même pas du salariat ? Voyons, vous n'y pensez même pas.

De manière plus générale

Cela dit, voilà, personnellement, j'avoue que la possibilité de « vivre de son écriture », à la limite, je m'en fous un peu. Je pense que je pourrais aussi réussir à écrire si j'avais un boulot pas trop chiant qui me laissait du temps à côté (et du temps à côté, peut-être qu'on en aurait un peu plus si on se disait que le chômage structurel c'est pas juste que les sans-emploi sont des feignant·e·s mais qu'en fait peut-être il y aurait moyen que ceux et celles qui ont un boulot bossent moins). Le truc, c'est que c'est compliqué.

Parce qu'en fait, si on y regarde bien, ce truc d'une cession d'un travail, où l'auteur/autrice n'est pas salarié·e, c'est pas exactement spéficique à l'écriture. Ça a tendance à se généraliser de plus en plus, avec des boîte qui préfèrent faire appel à des « indépendant·e·s » plutôt que de payer des salarié·e·s. On paie non plus un salaire fixe en fonction du nombre d'heures, mais au résultat ; et comme c'est fabuleux la libre concurrence et que, rappelons-le, il y a 6 millions de chômeu·r·se·s, on peut imposer des rémunérations super basses. Et puis, plus besoin de s'embêter avec les licenciements vu que t'as juste à dire « bon, ben maintenant on va bosser avec quelqu'un d'autre ».

De même, la confusion « amateur » / « professionnel » est, j'ai l'impression, de plus en plus utilisée, il n'y a qu'à voir la multiplication des mots en -ing et des termes à base de « collaboratif » ou « participatif » pour désigner ce genre de pratiques : crowdsourcing, wwoofing, information participative, etc. Bon, d'accord, on a bien conscience que tu vas pas pouvoir dégager l'équivalent d'un SMIC avec ce pseudo-taf, mais ça peut compléter ton boulot principal, ou ta retraite. Ou, mieux, tu ne seras pas payé·e du tout, mais « ça te fera de la pub », ça te permettra de « découvrir », etc. Autant de jolis mots qui masquent qu'il s'agit bien d'un business et qu'avoir des gens qui bossent gratuitement ou pas cher ça permet de réduire la masse salariale (et accessoirement de renforcer l'armée des chômeu·r·se·s prêt·e·s à bosser pas cher pour avoir de quoi payer leur loyer ou leur chauffage).

Au final la question n'est peut-être pas « est-ce que l'écriture est un métier dont on devrait pouvoir vivre ? » mais « est-ce que demain il y aura encore des tafs dont on peut vivre, et pas juste survivre sans savoir ce qu'on gagnera le mois prochain et si on aura de quoi payer le loyer ? ».

Et comme j'ai bien conscience que ce n'est pas une conclusion très positive, on n'a qu'à finir sur un petit extrait d'une chanson révolutionnaire pour se remonter le moral :

Oui mais, ça branle dans le manche

Les mauvais jours finiront

Et gare à la revanche

Quand tous les pauvres s'y mettront !

Réflexion sur le délai entre écriture et publication

, 21:02

Il fut un temps, pas si lointain (grosso-modo jusqu'à la première version, auto-éditée à l'époque, d'Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires)), où les choses étaient simples : j'écrivais des trucs, je les relisais vaguement, et je les publiais sur ce site. Merde, dans certains cas je les publiais même en même temps que je les écrivais.

Maintenant, j'ai pris un rythme différent. Pour donner une idée : Enfants de Mars et de Vénus va sortir très prochainement. J'ai bouclé le premier jet de ce roman il y a à peu près cinq ans. J'ai, par ailleurs, en ce moment trois manuscrits de romans à peu près terminés, pour deux d'entre eux déjà bien relus, dont je ne sais pas encore l'avenir exact.

C'est assez perturbant, et pas toujours très motivant pour écrire : est-ce que j'ai vraiment le besoin urgent d'avoir non plus trois, mais quatre manuscrits sur les bras ?

Bien sûr, il y a aussi des bons côtés. D'abord, il faut être honnête : les textes que je publiais en mode YOLO n'étaient pas exempts de défauts qui auraient pu (et, parce que je suis en général repassée dessus depuis, ont en partie pu) être corrigés si j'avais pris le temps de les laisser reposer un peu. Ensuite, les romans qui sortent en étant édités sont plus diffusés que ceux que je partageais sur mon site il y a cinq ans.

Bref, je ne me plains pas particulièrement : j'ai choisi de passer du mode « entièrement auto-éditée » à celui « j'essaie d'abord d'avoir un éditeur », ce qui impose un rythme différent qui est le lot de la plupart des auteurs et autrices. Mais de fait, il faut se faire à ce rythme.

Une des conséquences c'est que ça n'a pas beaucoup de sens que je parle de ce que j'écris en ce moment. Je veux dire, j'aime bien poster des extraits et parler un peu de ce que je fais, mais est-ce que ça a vraiment un intérêt ? Si vous aimez l'extrait ou que le pitch que je vous présente vous plaît, vous ne pourrez pas lire le roman avant plusieurs années, Peut-être que vous, vous gérez mieux l'attente que moi, mais personnellement je trouverais ça plus frustrant qu'autre chose.

À l'inverse, les livres dont je peux vraiment parler, c'est forcément « à froid ». Ce n'est pas complètement négatif : par exemple, j'ai bien aimé écrire mes différents articles à propos d'Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) (#1 : politique et représentation, #2 : les méchants, et #3 : la narration à la première personne). Ça me permettait de revenir dessus à tête reposée, et je ne sais pas si ça a intéressé d'autres gens que moi mais en tout cas je trouvais que ce n'était pas un mal de revenir sur un texte déjà sorti, dont je sais qu'il ne sera (a priori) plus modifié, sans me dire « ah tiens peut-être que je pourrais corriger ça ». Je pense que c'est une expérience que je réitèrerai pour les prochains romans, et peut-être même pour d'autres plus anciens. À voir.

Par ailleurs, je trouve que se fixer une échelle de temps plus large rend les corrections et relectures nettement moins pénibles. Bien sûr, il faut toujours faire le boulot, mais je trouve plus agréable de reposer un premier jet pendant six mois ou un an, puis de m'y attaquer avec, certes, un objectif de correction mais aussi, dans une certaine mesure, un œil de « lectrice fraîche », ce qui n'est pas vraiment possible quand tu enchaînes trois relectures en une semaine pour pouvoir l'imprimer dans la foulée.

Donc voilà, ça n'a pas que des inconvénients, mais ça a aussi des aspects assez frustrants et pas très motivants et si j'écris ça c'est surtout parce que j'arrive pas trop à me remettre à l'écriture d'un roman que j'avais commencé il y a quelques mois parce, que, à quoi bon ? Si c'est pour qu'il traîne au fond d'un répertoire avec les autres...

Bref, tout ce billet pas très intéressant pour dire pourquoi je ne poste plus trop d'extraits de textes en cours d'écriture. À moins que je change d'avis et que je me dise que le roman sur lequel j'arrive pas à me remettre, je serais plus motivée si je le pré-publie sur Internet et tant pis si ça fait que ça rend compliqué de trouver un éditeur après parce que gnagnagna c'est pas inédit. J'avoue que je sais pas trop comment me dépatouiller de tout ça, comme le prouve mon incapacité à trouver une conclusion à ces interrogations.

La narration à la première personne (vaguement à propos d'Une autobiographie transsexuelle #3)

, 22:04

Voici le troisième article qui a pour objectif de poser quelques éléments de réflexions diverses autour d'Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires). Pour rappel, le premier article sur le sujet tournait autour des aspects un peu politiques liés à la représentation de minorités (en l'occurrence lesbiennes et femmes trans), tandis que le second parlait des méchants. Toujours pour rappel, si vous ne l'avez pas encore lu, vous pouvez notamment commander le livre sur le site de l'éditeur, Dans nos histoires.

Avertissement : cet article peut contenir quelques légers spoilers si vous n'avez pas encore lu ce livre.

Dans cet article, même si je pars de ce livre comme point de départ et exemple, j'en profite aussi pour donner quelques réflexions personnelles, qui valent ce qu'elles valent, sur la narration à la première personne. Je tiens à préciser (encore) que même si j'ai une relative expérience dans l'écriture de fiction, je n'ai pas un cursus littéraire, donc jen'utilise pas forcément les bons mots pour parler des choses et il y a des chances pour que je dise un paquet d'évidences (voire des absurdités) pour des gens qui s'y connaissent un peu dans le domaine. J'espère que ça intéressera quand même certaines personnes, en tout ça m'a permis de mettre un peu des trucs au clair dans ma tête.

Lire la suite...

À propos de gratuité

, 11:00

Il y a quelques temps, j'avais vu passer un article en deux parties de Thibault Delavaud, intitulé La gratuité, pire ennemie de l'auteur indé. J'avais, à l'époque, eu envie d'écrire une petite réaction dessus, puis comme un certain nombre de choses que j'avais pour projet d'écrire, je l'avais remis à plus tard.

Il y a quelques jours, j'ai vu passer un article du même auteur qui revenait un peu là-dessus, Le mythe de la rémunération de l'auteur, et là j'ai une insomnie, donc je me suis dit que c'était le bon moment.

La gratuité, dangereuse pour les auteurs ?

Si je résume les arguments en essayant de ne pas les déformer, la gratuité n'est un outil valable pour un auteur que dans des cadres, grosso-modo, de promotion de ce qui est payant, soit en limitant la gratuité dans le temps afin de faire de la pub pour que le livre se vende mieux, soit en distribuant un livre gratuitemet afin que les lecteurs qui l'auraient découvert aient envie de lire la suite ou les autres livres de l'auteur, et pour cela mettent la main au porte-feuilles. Par ailleurs il y a l'idée que la gratuité est sur-estimée et que ce n'est pas parce que vous mettez votre chef d'œuvre en ligne gratuitement que ça va faire un buzz de ouf.

Dans l'absolu, je pense que si vous essayez de vous faire de l'argent en vendant vos livres, ce n'est pas une stratégie absurde et je suis assez d'accord sur les limites de la gratuité comme outil de promotion.

Ce qui me pose plus question, c'est qu'il y a aussi l'idée que tout travail mérite salaire et que, si vous distribuez gratuitement vos livres, vous contribuez à fragiliser l'industrie du livre et, en gros, à faire en sorte que beaucoup d'auteurs n'arrivent pas à vivre de l'écriture.

Alors évidemment, vu que d'une part je propose gratuitement à disposition une bonne partie de mes textes (même si des fois je préfère dire que c'est à prix libre, mais dans les faits ça revient à pouvoir les télécharger gratuitement), et d'autre part que je n'ai pas envie de foutre mes « camarades auteurs » dans la merde, ça m'interroge.

Les textes gratuits cassent-ils le marché ?

Ce qui m'a amené à me poser la question : est-ce que les textes gratuits « cassent le marché », et donc la rémunération des auteurs ? Sauf que je pense, à la réflexion, que la question est, comme cela, assez mal posée.

Déjà, mettons qu'on se dise « je vais lire un livre, n'importe lequel, je vais donc prendre le moins cher » ; soit, mais dans ce cas, est-ce que la plupart des gens se tournent vraiment vers des auteurs auto-édités inconnus, plutôt que de piocher dans les nombreux auteurs classiques tombés dans le domaine public et reconnus comme d'une grande qualité littéraire et qu'il est bon d'avoir lu ? Je n'en suis pas persuadée.

Surtout, je pense que la plupart du temps, on a envie de lire un livre donné, ou un livre d'un·e auteur·e donné·e, parce qu'on en a entendu parler, parce qu'un·e ami·e l'a trouvé génial, parce qu'il a eu une super bonne critique, ou alors parce qu'on est fan de la série télé qui en a été adaptée.

Autant dire que dans ce cadre, oui, la gratuité (ou un pris très faible) peut-être un élément un peu déloyal mis en place par un grand éditeur qui s'en sert pour inonder le marché, en investissant de l'argent dans la publicité, les médias, etc. Mais je doute que cette faculté de « casser le marché » soit la même pour les petits auteur·e·s auto-édité·e·s qui diffusent leur livre gratuitement puisque de toute façon tout l'argent qu'ils pourraiennt gagner avec c'est 15,24€ et un mars.

L'auteur indé doit-il être petit patron ?

Bref, ce qui me gêne avec les articles sus-mentionnés, c'est que ça donne l'idée que la gratuité « dangereuse » vient avant tout des petits auteurs auto-édités et pas des campagnes de promotions agressives menées par des entreprises qui ont un peu plus de pouvoir sur le « marché »[1]. Et j'ai l'impression que ce n'est pas la première fois que je vois une certaine tendance à pointer du doigt les « amateurs » d'un domaine qui feraient du tort aux « professionnels ».

Comme je le disais en introduction, je ne trouve pas les conseils sur l'utilisation de la gratuité absurdes pour des auteur·e·s qui désirent se faire de l'argent avec leurs œuvres. Ce qui me pose question, en revanche, c'est que ce soit le seul modèle envisageable, et quand bien même l'auteur reconnaît dans son article que la majorité des auteur·e·s ne vivent pas de leur plume et que « si vous ne gagnez pas votre vie avec la vente de vos livres, ne désespérez pas, c’est tout à fait normal ». Dans ce cadre, est-il vraiment si absurde que le fait de faire de l'argent et des ventes ne soit pas forcément l'objectif principal d'un certain nombre d'auteurs dits « amateurs » ?

Certes, on peut dire que « tout travail mérite salaire », et certes il est très difficile pour un·e auteur·e de faire en sorte que son écriture soit considérée comme un travail légitime. Pour autant, est-ce qu'il faut forcément considérer l'écriture comme un travail ? Est-ce que tout processus créatif doit forcément être monétisé ?

Ça rejoint quelque chose qui me gêne dans beaucoup de discours que je vois passer sur l'auto-édition : le fait de vouloir absolument s'éloigner de ce qui peut relever de l'amateurisme ou du DIY (j'avais écrit un article il y a quelques temps sur les liens que je voyais entre auto-édition et DIY) et où il faut penser commercial, marketing, professionalisme. Au final l'auto-éditeur doit se muer en auto-entrepreneur, voire en petit patron : comment espérer faire des ventes avec une couverture peu attractive ? il faut bien recruter un graphiste professionnel (stagiaire si possible, ça réduira vos frais).

En soit, ça ne me pose pas de problèmes que des gens aient cette approche[2] (et je confesse que j'ai le cul un peu entre deux chaises là-dessus), mais ce qui me gêne c'est que ça devient le seul discours et au final la seule possibilité dans ce domaine. Vous voulez essayer de vous faire de l'argent avec vos livres ? Ok, ça ne me pose pas de problème, franchement, je comprends, un peu d'argent, surtout quand on n'en a pas beaucoup, c'est toujours ça de pris. Mais si vous considérez que l'écriture c'est un loisir, que vous avez envie de diffuser des textes gratuitement, ben très bien aussi. Oui, même si vous estimez en votre âme et conscience que c'est pas un niveau « profesionnel » et qu'il y a quelques maladresses et sans doute quelques coquilles. Et même si vous mettez comme couverture le dessin que votre petit frère a fait sous Paint et que vous, vous trouvez cool mais qui, objectivement, n'est pas du niveau d'un·e graphiste professionnel·le.

Je ne pense pas que faire ça nuise aux auteur·e·s qui essaient d'en vivoter ou tout du moins de gagner un peu d'argent, de même que je ne pense pas que le groupe de punk qui joue à prix libre dans un squat mette en danger les revenus de Johnny Hallyday ou de groupes de musique semi-professionnels. On pourrait cependant, à juste titre, m'objecter qu'un certain nombre de textes gratuits sont diffusés sur Amazon ou Kobo, qui sont loins d'être des squats autogérés et qui, eux, ne se privent pas pour s'en servir d'argument de vente. Cela dit il me semble que le problème est dans ce cas plus lié à une question d'indépendance[3] que de gratuité.

Comme avec les pirates, je pense que c'est prendre le problème par le mauvais bout que de cibler les auteur·e·s qui diffusent gratuitement leurs textes. Il me semble que si on veut s'interroger sur la gratuité et ses conséquences, on pourrait commencer par regarder d'un peu plus près non pas les gens qui créent du contenu gratuitement mais les entreprises qui se font du beurre sur ce contenu, qu'il s'agisse d'Amazon pour les livres mais également de Facebook, Tumblr, Twitter, Wordpress, etc., ou encore des phénomènes comme le crowdsourcing, la récupération commerciale du « participatif » qui camoufle souvent un travail gratuit, etc. (Et tant qu'à faire on pourrait s'interroger sur la propriété privée des moyens de production, et conclure par Vive la sociale !, mais je m'enflamme un peu.)

Notes

[1] Ou, pour élargir hors du domaine du livre, des entreprises qui proposent un service censément « gratuit » mais où vous êtes le produit.

[2] Du moins, le fait de considérer l'auto-édition comme une possibilité de se faire de l'argent, je ne cautionne évidemment pas l'exploitation de stagiaires.

[3] De plus en plus difficile à atteindre en ces temps où, pour avoir une chance d'être lu·e, il faut passer par Amazon pour les livres et par Facebook ou Twitter pour les articles de blog.

Lettre aux vilains pirates et autres téléchargeurs de livres

, 15:11

Cher·e téléchargeu·r·se de livres,

On ne se connaît pas, ou peut-être que si, peu importe, mais j'ai envie de t'écrire cette petite lettre parce que j'ai vu une lettre d'auteur sur ce sujet pour expliquer à quel point les méchants lecteurs qui pirataient des livres étaient responsables de la pauvreté des auteurs ; et je ne me situe pas dans la même perspective.

D'abord, je voudrais te dire que j'ai bien conscience que « téléchargement » ne veut pas dire piratage. Un drôle de mot, d'ailleurs, piratage, pour parler que de ce qui n'est jamais qu'un téléchargement illégal. Mais admettons que tu télécharges illégalement des livres et, pire, que tu télécharges illégalement mes livres.

Ce n'est pas terrible.

D'abord parce qu'il se trouve que jusqu'à présent les bouquins que j'ai écrits sont disponibles en téléchargement légal, soit sur ce site, soit sur le site de l'éditeur, parce que j'ai un éditeur qui est cool et qui pense à l'accès à lecture pour les gens qui ont pas de thune. Donc dans ces conditions, ce serait un peu con d'aller te faire chier à les télécharger illégalement. Cela dit, ça ne sera peut-être pas le cas pour tous mes bouquins, et peut-être qu'à un moment tu auras envie d'enfiler un bandeau noir et de pirater une de mes œuvres.

Alors franchement, si tu as de la thune, et que je te permets, grâce à ce que j'écris, de passer un bon moment, je trouverais ça sympa que tu m'en files un peu. De manière générale, je trouverais ça cool que les gens qui le peuvent achètent plus de bouquins, si possible d'auteurs qui ne sont pas des best-sellers, si possible publiés par des petits éditeurs alternatifs, si possible en passant par une librairie indépendante plutôt que par Amazon.

Après, des fois c'est compliqué, je comprends. Des fois t'as pas de thune, des fois Amazon c'est quand même le plus simple, et des fois t'as envie d'acheter le dernier bouquin dont tout le monde parle plutôt qu'un truc obscur que t'es pas sûr·e d'aimer. Je comprends. Je fais pareil.

Mais c'est vrai que c'est pas terrible.

Après, laisse-moi t'expliquer pourquoi, même s'ils n'étaient pas disponibles en téléchargement légal (et le fait que ce soit légal ou pas ne change pas grand chose au final si on considère qu'une lecture téléchargée gratuitement est forcément un manque à gagner pour l'auteur), je ne pleurerais pas trop si tu piratais un de mes bouquins. Ça veut dire parler un peu de la rémunération des auteurs.

En gros, la plupart du temps, pour des éditions papier, un auteur touche un « à valoir ». C'est de l'argent que tu touches avant la parution du livre, et qui correspond à une sorte d'avance sur les droits d'auteur. Ensuite, tu touches des droits d'auteurs sur chaque vente, sauf qu'en fait tu ne les touches pas vraiment, puisque ça rembourse l'à-valoir. Pour vraiment toucher les droits d'auteurs sur les ventes, il faut donc dépasser un certain nombre de ventes. Ça n'arrive en fait pas forcément très souvent.

(Un petit aparté pour les éditions numériques : j'ai l'impression que les éditeurs numériques ont souvent tendance, eux, à ne pas filer d'à-valoir du tout. Ça, tu vois, cher·e téléchargeu·r·se de livres, c'est de mon point de vue pire que pas terrible, et en terme de rémunération des auteurs je pense que ce genre de pratique éditoriale est plus dommageable que tes petits piratages, mais il n'est pas de bon ton de trop critiquer les éditeurs quand tu veux essayer de leur refourguer tes bouquins. Oups.)

Autrement dit, concrètement, pour parler des livres qui sont édités (l'auto-édition étant un cas encore différent), tu peux pirater le livre, tu peux le chourrer dans une librairie qui l'a, tu peux faire une prise d'otages dans une librairie qui l'a pas pour demander à ce qu'on t'en donne un, ça n'a pas d'impact concret sur ma rémunération à moi. Ça ne veut pas dire qu'il faut faire tout ça, d'un côté parce que ça en aurait un peu sur celle de mon éditeur, qui est en l'occurrence un petit éditeur associatif qui n'est pas pété de thune ; et toi, de ton côté, tu risquerais de te faire choper et ça n'en vaut probablement pas la peine.

Il y a autre chose à savoir sur la rémunération des auteurs : elle n'est pas terrible. C'est très dur d'en vivre. Alors oui, c'est cool si tu files un peu de thune à des auteurs qui galèrent. Mais tu sais quoi ? Moi, par exemple, ma principale source de revenu c'est le RSA, pas les droits d'auteurs.

Alors je pourrais dire que c'est de ta faute, que si tu piratais pas le milieu de l'édition serait génial et que je pourrais me payer plein de trucs avec mes droits d'auteurs. Mais en fait, j'en doute. Alors je préfèrerais te demander de ne pas râler sur ces feignant·e·s d'assisté·e·s qui touchent des allocations au lieu de se trouver un vrai travail. Mieux, que tu pirates ou pas, tu sais ce qui serait super ? C'est de se mobliser quand les différents gouvernement font passer de nouvelles lois pour fliquer encore plus les chômeu·r·se·s, pour réduire leurs allocs, pour remettre en cause différents acquis sociaux ou démanteler le droit du travail.

Parce qu'au final, la défense corporatiste des intérêts des auteurs face à ceux de leurs lecteurs, je ne suis pas sûre que ça mène à grand chose, et quitte à réclamer de la thune à des gens, peut-être qu'on pourrait s'allier pour la prendre dans les poches de ceux qui en ont vraiment.

À propos d'Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), #2 : les méchants

, 18:15

Voici le deuxième article qui a pour objectif de poser quelques éléments de réflexion diverses autour d'Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires). Pour rappel, le premier article sur le sujet tournait autour des aspects un peu politiques liés à la représentation de minorités (en l'occurrence lesbiennes et femmes trans). Toujours pour rappel, si vous ne l'avez pas encore lu, vous pouvez notamment commander le livre sur le site de l'éditeur, Dans nos histoires.

Et en l'occurrence, si vous ne l'avez pas encore lu, vous devriez peut-être vous arrêter là pour l'instant, parce que si le premier article était sans spoiler, ce ne sera pas forcément le cas de celui-ci, puisque je vais notamment parler de « méchants » et de qui sont les antagonistes dans la première partie du livre.

Lire la suite...

À propos des différents formats numériques

, 06:50

Remarque préliminaire : ce billet a pour but d'informer sur les différents formats numériques dans lesquels sont disponibles mes livres. Il ne s'agit donc pas de considérations globales sur les formats possibles pour le livre numérique, ou en tout cas celles-ci sont assez périphériques.

Les livres en téléchargement sur ce site

Un certain nombre de textess de fiction que j'ai écrits sont disponibles sur ce site, et peuvent être téléchargés gratuitement[1]. J'essaie, dans la mesure du possible, de les proposer sous plusieurs formats différents, pour correspondre aux différents usages :

  • le format PDF, qui est plutôt destiné à l'impression, mais peut aussi être adapté à la lecture sur ordinateur ;
  • le format HTML, qui est destiné à être lu à l'intérieur du navigateur, et me semble adapté soit pour des textes relativement courts, soit pour commencer un roman et voir si on aime avant de lancer une autre application ou de le transférer sur liseuse[2] ;
  • le format Epub, plutôt destiné à être transféré sur une liseuse mais qui peut aussi être lu sur d'autres supports (ordinateur, tablette, un de ces téléphones modernes qui fait le café).

Comme je l'ai dit, j'essaie. Ce qui implique que ce n'est pas forcément toujours parfait, et notamment que certains formats ne sont pas toujours disponibles (notamment en Epub, que j'essaie de produire systématiquement depuis assez peu de temps). Donc si, pour une raison ou pour une autre, vous observez des manques à ce niveau, comme par exemple si vous vous rendez compte :

  • qu'un texte donné n'est pas disponible au format Epub alors que vous aimeriez bien le mettre sur votre liseuse ;
  • qu'un fichier PDF a un format bizarre (par exemple en A6) et que ça ne vous arrange pas (sachant que par défaut j'essaie de générer du format A5[3], pour permettre une lecture correcte sur écran et d'imprimer en mode brochure avec deux pages par feuille, mais n'hésitez pas à critiquer si ça ne vous convient pas) ;
  • qu'il y a des problème de formatage dans le fichier ;
  • etc.

n'hésitez pas à me le signaler par mail (lizzie at crowdagger point fr). Même si c'est une tâche assez rébarbative, j'essaie d'être réactive là-dessus, donc vraiment, n'hésitez pas à me dire si vous aimeriez lire un texte sur votre liseuse mais que le bon format n'est pas disponible.

Pair ailleurs, n'hésitez pas à me signaler si vous voulez d'autres formats que PDF/Epub/HTML. Pour l'instant ce sont les formats qui me semblent le plus pertinents[4] mais s'il y en a d'autres auxquels je ne pense pas qui vous semble indispensables, n'hésitez pas à me contacter (par mail — voir ci-dessus — ou en commentaire ici-même).

Les livres en téléchargement sur des plate-formes de vente

Un certain nombre de mes textes sont également disponibles en téléchargement (payant ou gratuit) sur des plate-formes de vente, comme Kobo, Amazon, ou Ibookstore. Dans tous les cas, mes livres sont sans DRMs. Je suis en effet absolument contre les systèmes de Digital Rights Management, qui ont pour but de contôler ce qu'un utilisateur peut faire d'un media numérique[5]. Par conséquent, si un de mes livres est distribué avec des DRMs, c'est qu'il y a un problème ; merci de me le signaler pour que je puisse le corriger, et éventuellement vous fournir à la place une version qui ne soit pas verrouillée.

Notes

[1] Pour être honnête, j'essaie de mettre en place un principe de « prix libre » afin d'encourager mes quelques lectrices et lecteurs à donner une petite somme de leur choix en échange de ce téléchargement, mais d'une part vous pouvez, de fait télécharger ces textes gratuitement, et, d'aitre part, ce n'est pas le sujet de cet aticle.

[2] Après, vous pouvez aussi lire tout le roman en HTML dans votre navigateur, moi je m'en fous, c'est juste que je trouve que ça fait vite mal aux yeux.

[3] Mais je pense qu'une fois sur deux je me plante et j'envoie le format adapté à la dernière impression, qui peut être du A6, du 6x8 pouce, etc.).

[4] Il y aurait aussi le Mobi (lisible sur Kindle), mais, vu l'état actuel de mes compétences, je suis incapable de faire autre chose qu'une conversion du Epub avec Calibre, ce que vous pouvez tout aussi bien faire vous-même.

[5] Les DRM peuvent concrètement vous emmerder si vous avez envie de lire votre livre sur une liseuse d'une autre marque, si vous ne souhaitez pas utiliser le logiciel officiel que vous devriez utiliser, si vous voulez en faire une copie de sauvegarde, ou encore si le distributeur décide pour une raison arbitraire que vous n'avej plus le droit de llire ce bouquin. C'est notamment arrivé à un certain nombre de personnes qui ont vu Amazon retirer 1984 de leur liseuse, sans doute pour montrer que la réalité pouvait rejoindre la fiction.

Rock'n troll

, 21:58

Voilà une très courte nouvelle, pas forcément transcendante, qui est sans doute inspirée des discussions enflammées (pour ne pas dire des flamewars) sur les réseaux sociaux et des proportions que ça peut prendre, mais qui vient surtout du fait que je réalisais qu'il y avait un genre que je n'avais abordé dans mes écrits, et qui pourrait peut-être être rigolo. Ou pas. Je ne sais pas si je développerai cet aspect-là, mais en attendant, voilà le petit texte en question.

Comme d'habitude, vous pouvez le lire en-dessous, ou alors récupérer le texte au format :

(Ouais, vu la taille du texte, c'était peut-être pas indispensable...)

Thomas décapsula sa canette de bière et fit craquer ses doigts. Il s'apprêtait à passer à l'attaque. Pas physiquement, non, puisqu'il était seul dans son appartement, situé au septième étage d'un immeuble du centre ville. Thomas s'apprêtait à passer à l'attaque depuis son canapé.

Thomas était un troll. Pas la créature mythologique à la taille imposante : si Thomas n'était pas particulièrement petit, il n'était pas non plus très grand, et n'avait guère la carrure d'une armoire à glace. Thomas se contentait de sévir sur Internet, et particulièrement sur les réseaux sociaux qu'il affectionnait beaucoup ces derniers temps. Il était spécialisé dans l'attaque contre les féministes et les minorités déviantes, qu'il se faisait plaisir à insulter et à harceler. Il trouvait ensuite jubilatoire de voir les réactions outrées de ces salopes hystériques lorsqu'il se moquait d'elles.

Ce soir, il avait décidé de passer un cran au-dessus. Il avait repéré le site d'une de ces connasses, fouillé de fond en comble pour y trouver tout ce qu'il pouvait, et réussi à dégotter quelques informations compromettantes dont il savait pertinemment qu'elles feraient mal à Femigrrrl. Par exemple, révéler qu'elle s'appelait en réalité Sylvie Lefèvre, ou encore son adresse. Voilà qui la ferait flipper.

Lorsqu'il posta les informations qu'il avait réussies, par ses compétences techniques, à se procurer, la réaction de l'intéressée ne se fit pas attendre.

Tu sais quoi, trouduc ? Ce genre de choses pourrait te coûter cher.

Thomas eut un grand sourire devant la menace. Comme si elle allait porter plainte, c'était tellement crédible. Et évidemment, vu que lui faisait attention à ne poster que sous pseudonyme et à ne rien révéler de sa vraie vie, il ne craignait pas grand chose.

Thomas prit le temps d'avaler une gorgée de bière en réfléchissant à une réplique cinglante.

Tu me fais trop peur, Sylvie. Je me fais pipi dessus. Tu vas appeler ton petit copain Pierre ?

Thomas avait en effet réussi, en cherchant bien, à trouver des mails privés qui n'auraient jamais dû se trouver sur un serveur public. Quelle couillonne, cette fille. Elle l'avait cherché aussi. Ça lui apprendrait peut-être à se servir d'Internet.

Il y eut rapidement un réponse de Femigrrrl.

Tu devrais arrêter tes conneries MAINTENANT et présenter des excuses. Ou alors tu auras des soucis. Dernier avertissement.

Thomas se mit à rire, seul devant son ordinateur. Elle s'imaginait vraiment lui faire peur ?

Oh, je suis mort de trouille. LOL.

Il sirota ensuite une autre gorgée de bière, attendant la réponse de l'hystérique débile.

Déguste bien ta Heineken et réfléchis à ce que je dis. DERNIÈRE CHANCE.

Thomas faillit recracher sa gorgée et regarda sa canette, qui était effectivement une Heineken. Comment est-ce qu'elle savait ? Par hasard, peut-être ? Des tas de gens buvaient de la Heineken, non ?

Oh, tu as failli en foutre partout. Ça aurait été dommage de tacher ton beau canapé en cuir.

Thomas soupira. La webcam. Cette connasse avait dû pirater son ordinateur. Il devait admettre qu'il l'avait sous-estimée. Cela dit, ça ne l'inquiétait pas plus que ça. Au pire, elle allait lui faire quoi, lui effacer ses fichiers ? La belle affaire, il avait des sauvegardes sur son autre ordinateur. Il commença par cacher la caméra avec son doigt, puis tapa maladroitement de l'autre main :

OMG une script-kiddie. Tu sais te servir d'un programme de P1RATE, LOL. J'ai trop peur.

Il regardait les étagères devant lui à la recherche d'un rouleau de scotch. Il n'allait pas pouvoir rester éternellement le doigt sur sa caméra.

Derrière lui, il entendit deux vibrations et se retourna, surpris. Il fit un bond en arrière lorsqu'il aperçut la femme qui était en train de consulter son portable.

Elle était plutôt grande, mais pour le reste, c'était dur de voir à quoi elle ressemblait, car elle avait une cagoule violette sur la tête. Elle portait également une combinaison noire avec des lignes violettes, des docs violettes, et une cape violette et noire.

Elle tenait un téléphone d'une main, et une batte de base-ball de l'autre, qui reposait sur son épaule.

« Je ne suis pas une script-kiddie, répondit-elle, amusée. Je suis Captain Feminist. »

Thomas resta un moment bouche bée, la peur se mêlant à l'incompréhension.

« Quoi ? finit-il par réussir à dire.

— Le nom n'est pas forcément définitif », admit Captain Feminist.

Elle lui envoya alors un coup de batte en plein dans la jambe, sans qu'il n'ait pu s'y attendre. Tout au plus avait-il eu le temps de la décaler légèrement, sauvant temporairement son genou.

« Par contre, reprit la super-héroïne, je pense vraiment que je vais garder la batte. »

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