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Lizzie Crowdagger

Créatures de rêve

Lorsqu’Alys entra dans le PMU, tous les regards se tournèrent immédiatement vers elle. Il faut dire que la clientèle était essentiellement masculine et qu’elle attirait un peu l’attention, avec ses longs cheveux blonds, son mètre quatre-vingt, sa petite jupe en treillis noir, ses bas résille et ses rangers aux lacets rouges.

Ensuite, les regards croisèrent celui de la jeune femme et jugèrent bon de revenir là où ils étaient quelques secondes plus tôt, parce qu’elle avait une façon de vous dévisager en retour qui mettait mal à l’aise la plupart des gens.

Alys alla près du bar, laissa tomber à terre un gros sac de voyage et s’assit sur un tabouret.

— Vous faites quoi, à bouffer ?

— Pas grand chose, répondit le barman. Il me reste des sandwiches.

— Un jambon-beurre, alors. Et puis une bière. Et un paquet de clopes.

Une fois que le barman lui eut apporté ses cigarettes, sa bière et son sandwich, Alys se mit à manger. Le pain était un peu rassis et la bière était tout juste buvable, mais ça remplissait l’estomac. Un type à côté d’elle tenta péniblement de la draguer pendant qu’elle avalait son repas, mais elle lui prêta à peine attention, concentrée qu’elle était sur sa tâche.

Ensuite, elle alluma une cigarette et demanda à la cantonade :

— Dites, ça fait un bail que je ne suis pas venue dans ce coin… pour aller vers Longsil, c’est par où, déjà ?

Pendant quelques secondes, le silence se fit.

— Ne répondez pas tous en même temps.

— Qu’est-ce que vous voulez aller faire là-bas ? demanda le type qui avait essayé laborieusement de flirter avec elle. Vous êtes journaliste ?

— Pas franchement. Je veux juste aller faire un tour dans ce patelin.

— Il n’y a plus personne, à Longsil.

— Je sais. Et alors ? Ça me va bien, d’être seule.

Avec un peu de chance, l’homme comprendrait qu’il pouvait arrêter d’essayer de la draguer.

— La ville hantée, fit mystérieusement un vieil homme assis près d’elle, le regard dans le vide. Il y en a qui n’en sont jamais revenus.

Alys se mit à sourire.

— Il paraît, ouais.

— Vous êtes journaliste, hein ? reprit celui qui lui avait déjà posé la question. Une fouille-merde qui espère pouvoir pondre un article dans une feuille de choux de la capitale en exhumant un passé douloureux ?

— En même temps, soupira la jeune femme, quand bien même je serais une chasseuse de fantômes, qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Vous espérez peut-être me vendre une carte ?

— Je voudrais que vous évitiez d’aller là-bas. Vous n’y trouverez rien de bon.

— Franchement, j’y comptais pas trop. Malheureusement, il paraît que j’y suis née.

***

Alys finit par trouver quelqu’un pour lui indiquer la route de Longsil. Il n’y eut en revanche personne pour la prendre en stop. Alors, elle marcha durant un peu plus de deux heures, son sac à dos sur les épaules.

Heureusement, il ne pleuvait pas, même si le ciel était gris. Elle arriva enfin à l’embranchement qui menait vers son village natal. Il devait encore lui rester trois kilomètres à parcourir : grosso-modo, une rivière à traverser et une colline à gravir.

En fait de rivière, il ne s’agissait que d’un ruisseau. Il devait y avoir eu plus d’eau dans le passé, car le pont qui l’enjambait paraissait ridiculement surdimensionné. Des barrières étaient censées empêcher les gens de le traverser, mais elles avaient été déplacées pour permettre à une voiture de passer.

Alys se demanda qui pouvait bien vouloir aller là-bas. Peut-être un amateur de surnaturel : elle avait toujours en tête certains articles de journaux qu’elle avait lus sur la ville. Les plus anciens avaient des titres tels que « Catastrophe à Longsil » ou « Effondrement de la dernière mine d’or de France ». Les plus récents étaient du genre « Une disparition mystérieuse », « Nouvelle disparition à Longsil » ou encore « Le nouveau triangle des Bermudes », selon le type de journaux.

L’impression que quelqu’un d’autre s’était dirigé récemment vers le village fut confirmée quand, un peu avant d’y arriver, Alys tomba sur une voiture arrêtée.

À l’intérieur, sur le siège du conducteur baissé au maximum, elle apercevait quelqu’un qui semblait dormir. Elle jura. Il fallait tout de même être complètement débile pour s’endormir dans un bled que tous les ploucs du coin qualifiaient de « ville hantée ».

Elle dévissa l’antenne de la voiture et s’en servit, en la passant entre la vitre et le caoutchouc du joint, pour ouvrir la portière ; puis elle s’assit du côté passager et vérifia que la personne qui se trouvait dans l’autre siège vivait encore.

Il dormait, simplement. Elle essaya de le secouer un peu pour le réveiller et constata qu’elle n’y parvenait pas.

Elle ne parut pas surprise outre mesure puisqu’elle se contenta de hausser les épaules, de baisser son siège et de fermer les yeux à son tour.

***

Lorsqu’elle se réveilla, il faisait nuit, il pleuvait des cordes et l’homme à côté d’elle n’était plus là. Elle tourna la tête et l’aperçut alors grâce à la lumière de la pleine lune. Il était à quelques dizaines de mètres de la voiture, en train de courir vers elle.

Derrière lui, trois ombres le poursuivaient en aboyant. Alys espéra qu’il s’agissait bien de chiens et pas… d’autre chose.

Ils gagnaient du terrain. L’homme eut dix mètres d’avance, puis cinq, puis trois. Alys ouvrit la portière et il plongea à l’intérieur avant de la refermer précipitamment. Le premier chien se cogna contre la carrosserie avec un choc sourd.

— Eh ben, constata la jeune femme, c’était chaud.

— Qui vous êtes, vous ? demanda l’homme, haletant et trempé.

— Alys.

— Et qu’est-ce que vous faites là ?

— Pour l’instant, je me contente de te sauver la peau. Sacrés molosses, hein ?

— Ouais. Putain, je ne sais pas d’où ils sortent. Il n’y avait personne ce matin. Je crois qu’il vaudrait mieux se tirer d’ici.

Il tourna la clé de contact, mais la voiture n’émit qu’un bruit pathétique avant de caler. Il réessaya à trois reprises : ça ne fonctionnait pas mieux.

— À mon avis, dit Alys, on est coincés ici.

Elle était obligée de parler fort à cause du bruit de la pluie sur la carrosserie.

Elle se retourna et entreprit de passer entre les deux sièges pour aller sur la banquette arrière. Au bout de quelques contorsions, elle y parvint et se mit à fouiller dans le coffre.

— Vous cherchez quoi ?

— Je sais pas. Arrête de me vouvoyer, tu veux ?

— D’accord.

— C’est quoi, ton nom ?

— Stéphane.

— Ah, super.

— Mon prénom ? demanda Stéphane, un brin étonné.

— Non, ça, expliqua la jeune femme.

Elle lui montra la grosse clé en croix destinée à permettre de démonter les roues de voiture.

— Et tu comptes faire quoi ?

— Ben, ça.

Elle ouvrit la portière arrière droite et balança un coup de chaussure dans la tête du premier chien à lui sauter dessus, ce qui lui donna assez de temps pour se lever et envoyer un coup de clé dans le suivant.

Stéphane entendit encore quelques coups, suivis de jappements pitoyables venant des molosses qui l’avaient poursuivi. Après quoi, Alys se rassit sur le siège avec un large sourire sur le visage et du sang sur les vêtements.

— Je crois que les toutous ne nous embêteront plus.

— Euh… ouais, lâcha Stéphane. Je crois que tu as raison, elle ne redémarrera pas. Qu’est-ce qu’on fait ?

— Toi, je sais pas. Moi, j’ai un truc à régler dans ce bled.

— On devrait peut-être rester ensemble ?

— Ouais. Si tu veux que je continue à te protéger, effectivement, il vaudrait mieux que tu restes avec moi.

***

Alys et Stéphane s’approchaient lentement du village, à cause de l’obscurité et peut-être aussi de l’appréhension de ce qu’ils allaient y trouver.

Marcher dans la boue, sous des trombes d’eau, n’est jamais quelque chose de très agréable, mais c’était pire avec l’atmosphère oppressante. Stéphane avait essayé de se protéger un peu en prenant un k-way dans la voiture, tandis qu’Alys se moquait complètement d’être trempée.

— Je suis venu dans l’après-midi, expliqua le jeune homme. Il n’y avait rien. Je ne vois pas d’où sortent ces chiens.

— Et tu venais faire quoi, ici ?

— Mon frère est mort dans l’accident de la mine, il y a deux ans.

— Et ?

— C’est juste que… je ne sais pas. Je voulais voir comment c’était. J’ai entendu dire que tout, là-bas, était resté comme avant. Et toi ? Qu’est-ce que tu viens faire ?

— Mon psy m’a dit que je devais tuer le père.

— Pardon ?

— Ouais. Il m’a dit : monsieur Vermont, parce que ce connard m’appelle Monsieur, vous êtes un homosexuel refoulé, selon Lacan et Freud, bla bla bla, vous n’avez pas tué le père. Connard.

— Hum, fit Stéphane sans trop comprendre. D’accord.

— Parce que ce corps a un pénis, expliqua Alys. Alors il croit qu’il peut m’appeler Monsieur.

— Heu. Ah, fit le jeune homme. Tu es… transsexuelle ?

— J’imagine, répondit Alys.

Elle essaya piteusement d’allumer une cigarette, ce qui, vu la pluie, n’était pas une tâche facile. Elle eut un grand sourire lorsqu’elle y parvint enfin.

— Ça, ou bien je suis une démone enfermée dans ce corps de mortel pathétique, reprit-elle. Peut-être même que je suis les deux en même temps. Ce serait très quantique.

— Quoi ? demanda Stéphane. Démone ?

— Je suis pas une ange, ça c’est sûr.

— Ah, euh… D’accord. Et sinon, pourquoi tu continues à le voir, ce psy ? S’il t’emmerde tant que ça ?

— Là où j’étais, j’étais un peu obligée de le voir de temps en temps. Et je ne pouvais pas trop me tirer de là où j’étais.

— Waw, lança Stéphane en rigolant. Ta façon de le dire, on croirait que c’était une prison.

— Ouais, répliqua Alys. Eux, ils appelaient ça un hôpital psychiatrique, mais ça revenait un peu au même, dans les faits.

Stéphane déglutit, réalisa qu’il avait commis une bourde et se demanda comment la rattraper. Il décida de changer subtilement de sujet :

— Et ton histoire de père à tuer…

— Je suis amnésique, en fait. J’ai appris que mon père vivait dans ce bled.

— Oh, fit le jeune homme. Je vois. En fait, tu es venue essayer de retrouver la mé…

Il ne termina pas sa phrase, car Alys lui avait attrapé le bras pour le forcer à s’arrêter.

— Ne bouge pas avant que je te le dise, chuchota-t-elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Regarde sur l’arbre.

Le jeune homme plissa les yeux et parvint à distinguer, malgré l’obscurité et la pluie, une ombre à forme d’oiseau posée sur une branche. Une sorte de corbeau, peut-être, sauf que c’était plus grand et que ça avait l’air plus menaçant. La bête se tourna vers lui et le dévisagea avec des yeux rouges brillants.

Stéphane sentit son cœur se glacer d’effroi.

— On va avancer doucement, fit Alys. En suivant le chemin. Si on ne court pas, il ne nous fera pas de mal.

Il fit un petit signe de tête, heureux que la personne avec qui il était s’y connaisse autant en animaux. Puis ils avancèrent tous les deux en essayant de se faire aussi petits que possible.

Au bout d’une dizaine de mètres, l’oiseau hurla, quitta son perchoir et se jeta sur eux, les serres en avant. Stéphane se protéga le visage avec le bras et ferma les yeux.

Lorsqu’il les rouvrit, il aperçut le corbeau en train de toucher le sol sans aucune grâce. Il avait rebondi contre la clé démonte-pneu que tenait Alys.

La jeune femme bloqua l’animal en l’écrasant avec le pied, puis lui planta son outil dans le crâne avec un sourire vicieux. Stéphane eut envie de vomir.

— Tu avais dit qu’il ne nous attaquerait pas…

— Je ne me souviens pas avoir dit ça.

— Tu as dit qu’il ne nous ferait pas de mal, protesta le jeune homme.

— Ouais. Je n’ai pas dit qu’il n’essaierait pas.

***

Ils finirent par arriver au village, sains et saufs quoique complètement trempés.

— À partir de maintenant, chuchota Alys, il vaudrait peut-être mieux éviter de faire du bruit. On a de la chance qu’il pleuve.

— Pourquoi ? demanda Stéphane. Il n’y a plus personne.

— Ouais, ouais.

— Et quand bien même, répliqua le jeune homme. Si on pouvait trouver de l’aide, pour la voiture…

Alys soupira.

— Si tu veux aller demander de l’aide, vas-y seul. Moi, je préfère ne pas être repérée.

— N’empêche qu’il n’y a personne. Le village est interdit d’accès à cause des risques d’effondrements.

— C’est ça. Suis-moi. Et silence.

Stéphane obéit. Il ne comprenait pas la paranoïa de la jeune femme, mais il n’avait aucune envie de rester seul dans ces bois ; surtout que c’est elle qui avait gardé la clé en croix.

Ils tournèrent dans quelques rues et ne mirent pas énormément de temps pour arriver à destination. Le village n’était vraiment pas grand.

Alys s’arrêta devant un bâtiment de quelques étages dont le rez-de-chaussée avait brûlé. Une moitié de porte en bois, noircie par le feu, bloquait toujours l’entrée. Alys essaya de la pousser doucement, mais elle ne s’ouvrit qu’avec un grincement bruyant.

La jeune femme grimaça, puis fit signe à Stéphane de la suivre.

— Merde, chuchota-t-elle. Tout a brûlé.

— On est où ?

— C’était le syndicat des mineurs.

— Comment tu sais ça, au fait ? Tu n’es pas censée être amnésique ?

Alys lui jeta un regard mauvais destiné à lui faire comprendre que ce n’était pas le genre de questions qu’on posait à une personne qui avait perdu la mémoire.

— Je me suis un peu renseignée avant. Viens, on monte au premier. Ici, on peut nous voir de la rue.

Stéphane la suivit à travers les détritus qui traînaient sur le sol du local, content de ne plus être sous la pluie. Des escaliers en pierre avaient été léchés par les flammes mais ils tenaient toujours et leur permirent d’accéder au premier étage. Stéphane constata qu’une simple porte, juste après les escaliers, séparait le local syndical d’un logement ordinaire.

Ici, il y avait quelques traces de brûlé sur les murs proches de l’escalier, mais le reste paraissait intact.

— On peut parler normalement, maintenant ? demanda Stéphane après qu’Alys eut refermé la porte.

— Je pense, oui. Viens, on monte, on verra mieux là-haut. Et n’allume pas de lumière.

Stéphane soupira, énervé par le comportement de la jeune femme. Il obéit néanmoins : il était de toute façon peu probable qu’il y eut encore du courant.

Il suivit Alys jusqu’à une chambre exiguë sous les toits. Elle s’agenouilla à côté de la fenêtre et lui fit signe de venir le rejoindre.

— Tu vois l’église, là-bas ?

— Oui.

Elle était au bout d’une rue par laquelle ils n’étaient pas passés pour venir, à une centaine de mètres de la maison, peut-être un peu plus.

— Tu vois la lumière ?

Stéphane dut se concentrer pour apercevoir la faible lueur qui filtrait du vitrail, mais il finit par acquiescer.

— Alors, il n’y a personne, hein ? demanda Alys.

— Je ne comprends pas. Tout à l’heure…

— Tout à l’heure, tu n’es pas venu ici.

— Je suis allé à l’église, je n’ai…

— Pas tout à fait cette église.

— Quoi ?

Stéphane ne comprenait pas. Alys soupira et chercha ses mots quelques instants.

— Tu es allé faire un tour dans le village. Et ensuite, tu t’es endormi dans la voiture, n’est-ce pas ?

— Oui. Je me suis réveillé et j’ai voulu y retourner pour aller chercher…

— Non. Tu ne t’es pas réveillé.

Stéphane fronça les sourcils.

— Tu veux dire qu’on est dans un rêve ?

— Plus ou moins.

— Alors, je vais me réveiller ?

— Ouais. Il vaut mieux que tu croies ça.

— Écoute, je… protesta le jeune homme. Ça ne tient pas debout.

— Crois ce que tu veux.

— Cela dit, tu as raison, c’est flippant, cette ambiance.

Alys haussa les épaules, l’air manifestement assez peu flippée.

— Je ne sais pas. Moi je trouve ça assez excitant, les ombres qui rôdent dehors, la pluie qui tombe, et nous, à l’intérieur, finalement relativement protégés…

Elle approcha son visage de Stéphane, qui était un peu étonné. Alys posa tout de même ses mains sur son cou. Le jeune homme allait dire quelque chose, mais il perdit connaissance.

***

Elle le rattrapa avant qu’il ne tombe et le traîna jusqu’au lit.

— Je te dirais bien de faire de beaux rêves, lâcha-t-elle, mais il vaudrait peut-être mieux que tu te réveilles de celui-là d’abord.

Elle redescendit ensuite les escaliers et sortit de la maison. Il lui fallut quelques fractions de seconde pour se réhabituer à la pluie glaciale. Son truc, c’était d’imaginer qu’il faisait beau et chaud, mais ça n’était pas terriblement efficace.

Elle fit une dizaine de mètres, tourna au coin de la rue, avança encore un peu, et arriva là où elle le voulait, c’est-à-dire devant la maison de Bernard. C’était un chasseur, alors il devait bien y avoir un fusil chez lui. Elle savait qu’il était sorti vivant de l’accident de la mine, alors il n’y avait pas trop de risque de tomber sur lui.

Trouver le fusil dans la maison ne fut pas bien difficile, car il était exposé sur le mur du salon, à côté d’une tête de cerf empaillé très kitsch. Trouver des munitions se révéla un peu plus dur : il fallut une dizaine de minutes à Alys pour trouver le tiroir où les cartouches étaient rangées. Ensuite, elle repartit rapidement vers le logement où elle avait laissé Stéphane.

Alors qu’elle allait tourner au coin de la rue, quelqu’un l’attrapa vigoureusement par les épaules et la plaqua face au mur, en lui plaçant une main sur la bouche.

Alys entendit des bruits de pas et vit trois ombres passer à côté d’elle et de la personne qui l’avait empêchée de se faire repérer bêtement.

Cette personne la relâcha et elle put se retourner. Alys aperçut une jeune femme aux yeux verts brillants et aux cheveux longs, noirs et, surtout, manifestement secs malgré la pluie torrentielle.

— Tu n’es pas réelle, hein ? constata Alys.

— Tsss. Réelle, pas réelle, ce n’est pas la peine d’être si normative.

***

Une fois qu’elles furent rentrées et installées dans une chambre au chaud, Alys se présenta :

— Je m’appelle Alys. En ce moment, en tout cas. Je vais peut-être garder ce prénom, il est pas mal.

— Je m’appelle Laura. C’est pas non plus mon vrai nom, mais l’original est un peu imprononçable.

— Et qu’est-ce que tu viens faire là ?

— Je te sens un peu agressive.

Alys aussi se sentait un peu agressive. Elle avait prévu que les choses seraient compliquées, mais elle avait en plus eu droit à un boulet dans les pattes et rencontrait encore un autre élément qui allait sans doute perturber ses plans.

Pour autant qu’elle ait jamais eu de plans.

— Pourtant, reprit Laura, si tu réfléchis, on devrait s’entendre. On est là pour la même chose, non ?

— Je ne sais pas. Tu es là pour quoi ?

— Mon travail, c’est de faire en sorte que les choses ne se passent pas trop mal quand les rêves et la réalité se chevauchent un peu. Dans la mythologie grecque, on nous appelait les Oneiroi.

— Hum, fit Alys.

— Bon, reprit Laura, tu dois te demander ce que je fais là, alors ? Tu auras, je suppose, remarqué que cette ville est coincée quelque part entre le rêve et la réalité, entre la vie et la mort…

— Sans blague ?

— Le problème, continua la jeune femme onirique, c’est que des gens se retrouvent, ni morts, ni vivants, coincés dans ce cauchemar.

Il y eut un moment de silence. Laura paraissait réfléchir et Alys ne l’interrompit pas. À la place, elle retira ses chaussures et son tee-shirt trempé.

— Le problème principal, reprit l’oneiroi, n’est pas que cette ville se trouve entre le rêve et la réalité, c’est que c’est devenu un cauchemar.

— Des gens ont disparu, ajouta Alys. Ou ne se sont pas réveillés.

— J’ai vite compris que la source de ce cauchemar se trouvait dans la mine. Nous, les rêves, on sent un peu ce genre de choses.

— C’était pas non plus très dur à deviner, répliqua Alys. C’est depuis l’accident de cette mine que ce village est désaffecté.

— De là où je suis, expliqua Laura, je ne peux pas vraiment le savoir. En tout cas, j’ai essayé d’y aller, seulement il y a quelque chose, ou quelqu’un, qui m’empêche d’approcher. Quelque chose ou quelqu’un qui arrive à se protéger des rêves… et au final, je ne suis que ça.

— Pas grave, fit Alys en allumant une cigarette avec son Zippo. Moi, je ne suis pas un rêve.

— Tu serais prête à aller là-bas ? Je n’ai aucune idée de ce qu’il y aura dessous…

— Je n’ai pas peur des rêves. Et puis, je pense que mon père est là-bas.

Laura hocha la tête.

— Peut-être. J’ai cru comprendre que tu étais amnésique.

— Ah, fit Alys. C’est donc toi qui nous espionnait.

L’oneiroi parut un peu désarçonnée et regarda son interlocutrice avec un air dubitatif.

— Tu m’avais repérée ?

— Non, répliqua la jeune femme en souriant. Je bluffais, en fait.

***

Stéphane mit un certain temps à émerger de son sommeil et plus encore à se décider à se lever. Ce fut un affreux mal de crâne qui le motiva à essayer d’aller chercher de l’aspirine.

Il tituba pour descendre les escaliers, s’appuyant lourdement sur la rampe. Il aperçut un pied nu d’Alys par l’entrebâillement de la porte d’une chambre. Voulant voir si la jeune femme était éveillée, il poussa le battant d’un mouvement qui se voulait léger et réalisa, d’une part, qu’elle ne dormait plus et, d’autre part, qu’elle n’était pas seule.

La jeune femme aux cheveux sombres qui se tenait à côté d’elle semblait assoupie, elle.

— Hum, fit Stéphane. Désolé.

— ’lut. Bien dormi ?

— Hum… Euh… Qu’est-ce qu’il s’est passé, en fait ?

Alys se gratta les cheveux et arbora un sourire légèrement gêné.

— Oh. Je t’ai mis K.O. Je pensais que tu te réveillerais.

— Hein ?

— Hummm ? fit Laura en se retournant.

La jeune femme se mit la tête sous un oreiller pour isoler un peu ses oreilles de la source de bruit.

— Je veux dire, reprit Alys, te réveiller dans le monde réel. Mais apparemment, tu es toujours là.

— Euh, fit Stéphane en décidant de ne plus chercher à comprendre. Ouais. C’est qui, au fait ?

— Elle s’appelle Laura. C’est une flic onirique.

— Chui pas flic, marmonna l’oneiroi.

— Elle va nous filer un coup de main pour sortir de ce cauchemar.

— Je ne comprends pas trop de quoi tu parles…

Alys soupira et lui jeta un regard las.

— Tu vas vraiment être le boulet de service, hein ?

***

Stéphane sentait que le gramme de paracétamol que lui avait donné Alys commençait à faire effet : il n’avait presque plus mal à la tête. Le fait de prendre une douche chaude aidait peut-être aussi.

Il avait été surpris, puis enchanté, de voir que la maison abandonnée depuis des années avait encore de l’eau chaude, surtout alors qu’il n’y avait pas d’électricité. Il ne chercha cependant pas à étudier en détail le fonctionnement de l’installation, préférant se demander dans quel pétrin il s’était fourré.

D’abord, il y avait eu Alys. Ensuite, cette Laura. Qui était-elle donc ? D’où sortait-elle ? Et pourquoi l’autre, qui lui avait fait tous ces sermons paranoïaques pour ne pas qu’ils se fassent repérer, avait ramené dans leur abri la première fille qu’elle avait croisée ?

En tout cas, songea Stéphane, ces deux nanas n’avaient pas tort. C’était un cauchemar.

***

Le jeune homme retrouva les deux femmes dans le salon. Elles étaient assises sur un canapé percé et étaient en train de manger des biscottes, sans se préoccuper de savoir de quand elles dataient.

Stéphane inspira et exposa le plan qu’il avait préparé devant le miroir, en se rasant :

— Je pense qu’il faudrait retourner à la voiture. Même si on n’arrive pas à la faire redémarrer, on n’aura qu’à faire le chemin à pied jusqu’à la départementale. Il y aura bien quelqu’un pour nous prendre en stop après…

Il n’était en fait pas véritablement motivé par son idée car, s’il faisait maintenant jour, il pleuvait toujours des cordes dehors. De toute façon, la proposition n’avait pas l’air d’enchanter Alys.

— Non, répliqua-t-elle simplement. On va aller faire un tour à la mine.

— Quoi ? s’exclama le jeune homme.

***

Les trois jeunes gens marchaient sous la pluie et Stéphane grelottait de froid.

Il trouvait un peu injuste d’être le seul à paraître ne pas se moquer de l’eau qui leur tombait dessus. La pluie ne semblait effectivement pas déranger Alys, qui ne cherchait même pas à éviter les flaques. Quant à Laura, elle était toujours parfaitement sèche, ce qui n’aurait tout simplement pas dû être possible.

Le jeune homme avait récupéré la clé en croix, pour pouvoir se défendre en cas d’attaque, tandis qu’Alys portait le fusil sur l’épaule. Comme s’ils allaient à une étrange partie de chasse.

— Écoutez, fit Stéphane. La mine a été détruite il y a deux ans, dans l’accident. Ça ne sert à rien de…

— Si.

— Tout s’est effondré.

— Dans la réalité, oui, répliqua Alys. Pas ici.

Stéphane soupira et se demanda si c’était la jeune femme qui était folle ou si c’était lui.

— C’est normal de trouver ça bizarre, le réconforta Laura en posant une main sur son épaule. La plupart du temps, les rêves sont moins… réalistes.

— Mouais, grommela le jeune homme sans paraître très convaincu.

— Et, accessoirement, ajouta-t-elle sur un ton joyeux, la plupart du temps, on ne risque pas de ne jamais s’en réveiller.

***

— On est arrivés, expliqua Laura.

Stéphane s’approcha du rocher qui leur bouchait la vue. La jeune femme onirique, tout comme Alys, avait insisté pour qu’ils fassent un détour afin de ne pas se faire remarquer et, cette fois-ci, il n’avait pas protesté.

— Oh, oh, chuchota Stéphane.

En contrebas, la mine était effectivement toujours présente, et des rails s’engouffraient dans l’entrée. La veille, pourtant, il était venu et avait observé l’éboulement qui bloquait la voie.

C’était à n’y rien comprendre. Ou alors, pire, il commençait à se demander s’il ne comprenait pas de mieux en mieux ce qu’il se passait. Si c’était le cas, ça ne lui plaisait pas.

— Tu vois, murmura Alys en se plaçant à côté de lui. La mine est toujours là.

— Je vois, répliqua Stéphane, lugubre.

— Et ça, vous le voyez ? demanda Laura.

Elle tendait un doigt vers l’entrée de la grotte. Un chariot en sortait, poussé sur les rails par deux hommes en habits de mineurs : ils portaient une vieille tenue bleue noircie par la terre et un casque muni d’une lampe.

— Bon, fit Laura. Je ne pourrai pas m’approcher beaucoup plus de la mine. Vous allez devoir vous débrouiller sans moi à partir de maintenant.

— Mais comment on peut entrer ? demanda Stéphane, tandis que les mineurs continuaient à pousser leur wagonnet. S’il ne faut pas qu’on se fasse remarquer…

Et, effectivement, il ne tenait pas à se faire remarquer. Il y avait quelque chose d’inhumain dans les deux hommes. Leurs vêtements avaient l’air de ne pas avoir été lavés depuis des années et ils avaient un regard vide, presque mort.

— Ben, fit Alys en attrapant son fusil, il y a une technique plutôt rodée, pour ce genre de cas, non ?

Stéphane regarda la jeune femme sortir de la cachette offerte par le rocher et se diriger nonchalamment vers les deux mineurs.

— Oh non, souffla-t-il.

— Elle ne va quand même pas faire ça ? demanda Laura. Remarque, ça pourrait marcher. C’est dans les vieux pots…

— Je n’y crois pas, coupa Stéphane. Elle…

Elle venait d’assommer les deux hommes coup sur coup, avec la crosse de son arme. Elle entreprit ensuite de les déshabiller et enfila une tenue bleue. Elle conserva néanmoins ses rangers aux lacets rouges, espérant peut-être que dans l’obscurité de la mine personne ne les remarquerait.

— Bon alors, tu viens ? lança-t-elle à Stéphane.

***

— Tu sais, expliqua Laura au jeune homme qui rechignait à enfiler une veste bleue qui ne sentait pas très bon, tu n’es pas obligé d’y aller…

— Je ne suis pas très courageux, répliqua Stéphane, mais quand même. Je ne vais pas la laisser y aller seule.

— Comme tu veux.

— Et puis, ce n’est qu’un rêve, si j’ai bien compris. Ce n’est pas comme si je risquais quelque chose.

Laura grimaça, et interrogea Alys du regard. Cette dernière se contenta de hausser les épaules.

— Il vaut sans doute mieux que tu crois ça, ouais. Bon, il faut que vous trouviez ce qui est à l’origine de ce cauchemar…

— … et qu’on le détruise, compléta Alys. Pas compliqué.

— Faites gaffe. Quand ce sera fait, sortez vite.

— Ouais, fit la jeune femme en dissimulant son fusil à l’intérieur du chariot. Je ne comptais pas m’éterniser, de toute façon. Tu es prêt ?

— Autant qu’on puisse l’être, répliqua Stéphane.

— Bon, alors on y va.

Lorsqu’il pénétra dans la mine, ses yeux mirent un peu de temps à s’adapter à l’obscurité. Au moins, il n’y avait plus de pluie. Tout en gardant la tête baissée, il chuchota à sa coéquipière :

— Au fait, tu as prévu un plan ?

— Ouais. On suit les rails.

***

Alys et Stéphane avançaient depuis quelques minutes lorsqu’ils croisèrent un chariot qui se dirigeait vers l’entrée. Ils baissèrent tous les deux la tête et espérèrent que les deux autres mineurs ne leur adresseraient pas la parole.

Ils n’avaient pas vraiment l’air d’être en état de parler, songea la jeune femme. S’il y avait eu une échelle de la vie et de la mort, avec tout en haut le jeune humain en bonne santé et tout en bas le squelette décomposé, ils auraient peut-être été légèrement au-dessus des zombies, mais ce n’était même pas évident car, dans les derniers films du genre, ces derniers étaient un peu moins crétins.

— Bon. Jusqu’ici, tout va bien.

Alys regretta instantanément d’avoir dit ça. Dans ce qui ressemblait à un rêve de série B, c’était à peu près aussi malin que d’annoncer qu’on était à deux jours de la retraite quand on était un policier qui s’apprêtait à désarmorcer une bombe.

— Eh, toi ! lança une voix qui venait de sa gauche.

Elle ne se tourna pas, espérant que, par miracle, l’homme ne s’adressait pas à elle.

— Toi ! répéta l’homme. Viens voir par ici.

— Moi ? demanda enfin Alys, toujours sans montrer son visage.

— Oui, toi.

Elle obéit à contrecœur, et s’approcha de l’homme. Il n’avait pas la peau décharnée, un œil sans orbite ni même un teint spécialement livide, mais l’ensemble lui donnait tout de même un air de parenté avec un cadavre ambulant. Alys n’avait jamais lu Aristote, mais elle trouva tout de même que le tout était plus mort que l’ensemble des parties.

— Je ne t’avais pas demandé d’aller me ramener…, commença l’homme d’une voix traînante. Hé mais ?

Avec une rapidité surprenante vu son apathie quelques secondes plus tôt, le contremaître attrapa Alys par le col et l’envoya contre un mur situé sur sa droite. Le casque de la jeune femme tomba au sol, dévoilant ses cheveux blonds.

— Une femme ? s’étonna l’homme.

Puis il ne chercha plus à comprendre et commença à l’étrangler avec une force surhumaine. Alors qu’elle se demandait comment elle allait faire pour sortir de ce mauvais pas, le contremaître s’effondra.

À la place de l’homme se tenait Stéphane avec la clé démonte-pneu.

— Bien joué, fit simplement Alys en se dirigeant vers leur chariot.

— J’ai eu une bonne prof.

— Tu sais, je crois qu’on ne va pas passer inaperçus longtemps.

La jeune femme attrapa le fusil qui était resté dans le chariot.

— Du coup, on devrait peut-être passer au plan B ?

— Il y avait un plan A ?

— Non, admit Alys. Donc, j’allais proposer qu’on fonce vers le Boss.

— Le Boss ? protesta Stéphane. On n’est pas dans un jeu.

— Le patron, quoi. Mon père.

— Euh… Et tu veux qu’on fonce ?

— Ouais.

— Vers où ?

Alys prit un air pensif : ils se trouvaient effectivement dans une grande salle où débouchaient trois tunnels en plus de celui par lequel ils étaient venus. Ensuite, elle arbora un sourire joyeux.

— Fastoche. Quand il y a un choix, ma politique c’est de prendre le plus à gauche.

***

— Écoute, fit un Stéphane essoufflé tandis qu’ils cavalaient dans le couloir. Ça me… paraît quand même…

Il ne termina pas sa phrase, car il vit un mineur de dos à quelques mètres devant eux. L’homme devait les avoir entendu courir ou parler, car il commençait à se retourner lentement.

Lorsqu’il eut terminé sa manœuvre, il se retrouva nez à nez avec les deux canons du fusil d’Alys.

— À ta place, murmura cette dernière, je ne ferais pas trop de bruit.

— Heu- eur ?

— J’ai juste une question à te poser. Si t’es capable de répondre. Où est votre patron ?

Le mineur eut l’air de se concentrer horriblement pour essayer de comprendre la question, puis il arbora un sourire joyeux.

— Derre… heuurr… vous…

Alys et Stéphane se retournèrent, d’un geste synchrone. Il y avait une dizaine de mineurs derrière eux. Et puis, surtout, il y avait un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être soixante, qui portait un superbe costume noir qui contrastait terriblement avec les vêtements sales et usés de ses employés.

— Mathieu, Mathieu, Mathieu… lâcha celui qui ne pouvait être que monsieur Vermont. Je suis heureux de voir que mon fils daigne passer me voir après toutes ces années, mais tout de même.

Alys leva le fusil vers son père d’une seule main et lui fit un sourire malveillant.

— Je ne suis pas ton fils.

Ensuite, elle tira. La tête de monsieur Vermont partit en arrière. Du sang gicla par terre.

Le corps ne s’écroula pas. Au lieu de cela, lentement, le propriétaire de la mine ramena la tête en avant. Il avait un trou rouge en plein dans le front, mais il souriait comme si de rien n’était.

— Allons, allons. Tu croyais vraiment que ce serait si facile ?

— Ben, je dois dire que j’espérais un peu.

***

Monsieur Vermont claqua dans ses doigts et Alys comme Stéphane se retrouvèrent immobilisés en quelques secondes. Le jeune homme eut les deux bras bloqués par le mineur que la jeune femme avait menacé plus tôt, tandis que deux hommes arrachaient le fusil de cette dernière et la neutralisaient.

Vermont s’approcha d’elle, lentement, ses chaussures brillantes grinçant sur le sol. Une fois qu’il fut en face d’elle, il fit un signe aux hommes, qui la lâchèrent. Il lui envoya un coup de poing qui l’envoya au sol.

— Que tu abandonnes ta famille, c’était déjà méprisable, lâcha-t-il.

Deux hommes relevèrent Alys et l’immobilisèrent à nouveau.

– Que tu te travestisses, c’est juste… ridicule, continua-t-il. Mais que tu viennes essayer de gâcher mon rêve…

— Ton rêve ? répliqua Alys. Le terme « cauchemar » serait plus approprié.

— Quelle importance ? soupira le quinquagénaire. C’était la seule façon de préserver ce village. La mine ne pouvait plus tenir…

Il haussa les épaules et s’approcha d’un mineur auquel il fit un signe de la tête. L’homme s’inclina respectueusement et sortit un couteau imposant de sous sa veste bleue.

— Sans la mine, continua Vermont en revenant vers Alys, il n’y avait plus de village. Mais ça, évidemment, tu t’en fous. Enfin, peu importe…

Il écarta la veste bleue et fit glisser son couteau sur le tee-shirt d’Alys. Cette dernière baissa la tête pour suivre le parcours de la lame, montrant plus de curiosité que de crainte.

— Tu sais, reprit le quinquagénaire, voir que son fils a des seins… Quelle déchéance, pour un père.

Alys leva les yeux au ciel, manifestement peu touchée par la remarque.

— Cela n’a plus d’importance maintenant, reprit son père. Tu avais raison. Tu n’es plus mon fils.

Ensuite, il lui planta le couteau en plein dans le cœur. Alys gémit un peu, sans hurler, tandis qu’un filet de sang coulait de sa bouche.

— Il n’y a pas que notre histoire personnelle, tu sais. Ce… cauchemar, comme tu dis, a besoin de sang neuf.

Puis il fit signe à ses hommes de lâcher la jeune femme, une fois encore.

Malgré le couteau dans le cœur, elle resta debout. Vermont lui jeta un regard surpris. Elle lui envoya un coup de tête et ce fut lui qui tomba.

Stéphane profita de la diversion pour se dégager d’un coup de coude et plongea sur le fusil.

Le patron de la mine essaya de se relever, mais reçut un coup de pied dans l’estomac et retomba au sol, cette fois-ci sur le dos. Alys s’assit sur sa cage thoracique pendant que Stéphane tenait les mineurs en respect.

— Quoi ? demanda-t-elle avec un sourire mauvais. Tu croyais que tu étais le seul à pouvoir plier un peu les lois de la physique dans les rêves ? Crétin.

Elle retira le couteau de sa poitrine, envoyant un peu de sang sur le visage de son père.

— Tu croyais tirer avantage de ce rêve, hein ? Assouvir ton appétit pour l’or, ta soif de pouvoir…

— C’était le village, qui comptait…

— Conneries. Tu as vu ce que tu as fait du village. La vérité, c’est que tu voulais te servir de ce cauchemar, alors que c’est lui qui se servait de toi. Tu as perdu.

Elle planta alors le couteau dans la gorge de l’homme. Le sang coula, beaucoup. Cela ne suffit pas à Alys, qui s’acharna à essayer de le décapiter.

— La prochaine fois, râla-t-elle, je prendrai une putain de tronçonneuse.

— Tu fais quoi ? protesta Stéphane. C’était ton père, tout de même !

— Non, répliqua Alys d’un air léger. J’ai menti. Le vrai Mathieu Vermont est mort. Je ne suis pas lui. Je ne suis pas amnésique non plus. Les fantômes, par contre, ont tendance à avoir une mauvaise mémoire. Pratique, si tu sais en profiter.

Alors qu’elle parlait, elle continuait péniblement à essayer de décapiter Vermont, mais son couteau n’était pas l’outil adapté. La tâche était d’autant plus ardue que l’homme continuait à se débattre, malgré ses blessures qui auraient dû être fatales.

— Pourquoi ? demanda Stéphane.

— Tout ça, c’est un rêve, répliqua Alys. Ça marche à base d’histoires. Tu commences à rajouter les tiennes en loucedé, et c’est toi qui finis par écrire le scénario.

La jeune femme s’arrêta et fronça les sourcils.

— Ce qui me fait penser…

Elle se leva subitement et s’approcha d’un chariot dont le contenu était couvert par une bâche. Les autres mineurs la regardèrent faire sans broncher. Vermont, lui, commençait à se relever.

— Ah ! fit Alys en écartant la bâche. Oui, on dirait que ça fonctionne.

Elle se pencha au-dessus du chariot, et en sortit une tronçonneuse qu’elle montra à Stéphane avec un air ravi. Elle s’approcha de Vermont, qui avait fini par se relever, et tira sur le câble qui permettait de démarrer l’engin.

— Arrête-la. Elle va tous nous tuer.

Stéphane se tourna vers l’origine de la voix et se figea. C’était un mineur qui avait parlé. Il le reconnaissait. C’était son frère.

— Antoine ? demanda-t-il, incrédule.

Alys, qui avait mis un pied sur Vermont pour l’immobiliser, se tourna vers lui et fronça les sourcils.

— Quoi ? demanda-t-elle.

— Arrête-là, répéta Antoine. Elle va me tuer. Tu ne peux pas la laisser faire !

Stéphane braqua son fusil sur la jeune femme.

— Wow, fit Alys. Ça va pas ou quoi ?

Elle posa la tronçonneuse en signe d’apaisement.

— Tue-la, ordonna Antoine.

— Tais-toi ! cria Stéphane.

Alys eut une petite grimace d’incompréhension.

— C’est à moi que tu parles ? demanda-t-elle.

— Tue-la, répéta Antoine. Si tu veux me sauver, tue-la !

Stéphane mit un doigt sur la détente mais sentit ses mains commencer à trembler. Est-ce que c’était vraiment Antoine ? Est-ce qu’il pouvait lui faire confiance ? Mais c’était son frère. Il était sans doute plus digne de confiance qu’une fille qui avait une propension à vouloir décapiter les gens à la tronçonneuse.

Alys le regarda d’un air songeur, puis elle se mit à sourire.

— Non, tu ne me parlais pas. Tu entends quelqu’un que je n’entends pas, hein ? Laisse-moi deviner. Ton frangin ?

— Tue-la ! fit Antoine. Tue-la, tue-la, tue-la !

— Tais-toi ! hurla Stéphane.

— Tu réalises qu’il est mort, hein ? reprit Alys. Ce n’est pas lui. C’est juste ce putain de cauchemar qui essaie de se servir de toi.

— Sauve-moi ! hurla Antoine. Tue-la !

Stéphane prit une inspiration, et il appuya sur la détente. Le coup de feu résonna un moment dans la mine.

Antoine s’écroula.

— Bon choix, commenta Alys. Ne le prends pas mal, mais pendant une seconde j’ai vraiment cru que t’allais faire une connerie.

Après quoi, elle reprit sa tronçonneuse et s’approcha de ce qui restait de Vermont.

***

Stéphane contempla le carnage, à peu près aussi atterré que les mineurs qui n’avaient toujours pas bougé. Alys, de son côté, était couverte de sang. Elle tenait la tête décapitée de Vermont dans une main et la tronçonneuse dans l’autre.

Elle leva le crâne et l’examina attentivement.

— Je crois que c’est bon, commenta-t-elle en le laissant rouler à terre. On peut y aller.

Stéphane sortit un peu de sa torpeur, et regarda à nouveau le corps décapité.

— C’était vraiment nécessaire ? demanda-t-il.

Alys haussa les épaules.

— En tout cas, le fusil et le couteau n’étaient pas suffisants.

Il y eut un grondement sourd. Stéphane sentit la terre vibrer.

— Il faut vraiment qu’on y aille, fit Alys.

Ils avancèrent une dizaine de mètres, croisant quelques mineurs qui semblaient se réveiller.

— Si rien de ce que tu as dit n’est vrai, demanda Stéphane, pourquoi être venue ?

— Je lui avais promis. À Mathieu, je veux dire. Enfin, son fantôme. Et puis…

Alys réalisa alors que Stéphane ne l’écoutait plus. Il avait sorti une photographie de son frère qu’il regardait avec un air triste.

Ça arrangeait Alys de ne pas avoir à raconter la fin de son histoire. La vérité, c’était qu’un fantôme lui avait raconté quelque chose et qu’elle avait voulu voir le fond de la chose.

Pas par bonté d’âme. Pas par quête de la vérité. Pas pour apaiser une âme en peine. Uniquement parce qu’elle s’ennuyait, qu’elle n’avait rien de mieux à faire et qu’une ville fantôme, avec une mine, ça lui avait semblé cool. Elle sentait au fond d’elle-même que ça ne serait pas forcément pris pour une raison très valable.

Elle posa sa main sur l’épaule de Stéphane.

— Ce n’était pas lui, tu sais. Ton frère est mort depuis un moment.

Stéphane se tourna vers elle. Il avait des larmes aux yeux.

— Je suis désolée, fit Alys. Mais il faut qu’on y aille.

***

Alys fut un peu déçue. Elle estimait qu’ils auraient dû sortir de la mine de justesse, suivis de peu par des effondrements apocalyptiques. Il n’y eut rien de tout ça, juste la terre qui tremblait un peu, et ils purent atteindre la sortie sans encombre et sans trop se presser. Dehors, Laura les attendait, assise sur un rocher.

Stéphane s’écarta un peu, la photo de son frère toujours à la main. Il s’assit sur une pierre et se remit à pleurer. Alys ne le suivit pas. Il voulait sans doute qu’on lui foute la paix.

— Bravo, fit Laura sans se préoccuper du jeune homme. Tu t’en es bien sortie.

— Je suppose, répondit Alys. Mais, et lui ? Il a dû tuer son frère.

La jeune femme onirique haussa les épaules.

— Ce n’était pas vraiment son frère.

— Je sais bien. C’est pas pour ça que c’est simple à vivre. Enfin, j’imagine que le bon côté, c’est qu’il ne s’en souviendra sans doute même pas en se réveillant.

Laura regarda Stéphane, qui pleurait toujours.

— Peut-être que son subconscient, si. C’est une façon de tourner la page. Métaphoriquement parlant. En le tuant dans son rêve, c’est comme s’il acceptait de le laisser partir. Une merde dans le genre, en tout cas.

— T’es une psy, maintenant ?

— Non. Je passe ma vie dans les rêves, mais je suis pas très douée pour les analyser.

Alys secoua la tête et s’alluma une cigarette.

— Pour une créature mythologique ou onirique ou je sais pas quoi, tu ne sers pas à grand-chose.

— Normal, répliqua Laura. Ce sont des rêves d’humains, pas les miens. Ce serait malvenu d’en être la protagoniste, pas vrai ? Et puis, t’as l’air douée en manipulation onirique. T’avais pas besoin d’aide.

Alys tira sur sa cigarette. Elle se demandait quand elle allait se réveiller.

— Même moi, reprit Laura, j’y ai cru, à ton histoire d’amnésie. Tu sais quoi ? Quand tu mourras, tu pourrais faire une bonne oneiroi. Je pourrais te pistonner.

Alys lâcha un soupir.

— Non, merci.

Elle regarda la mine, qui commençait enfin à s’écrouler. Vraiment pas aussi impressionnant qu’elle l’aurait imaginé.

— On dirait que ça se termine, commenta Laura.

— Ouais.

— À une prochaine, peut-être.

***

Alys ouvrit les yeux. Elle écarta une mèche de cheveux qui lui était tombée sur la bouche. À son côté, Stéphane bâilla. Puis il tourna la tête vers elle, surpris.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— Arrête de me vouvoyer, répondit simplement Alys.

Stéphane haussa les épaules et décida que si la jeune femme avait passé la nuit à dormir à côté de lui, c’est qu’il était peu probable qu’elle fût une voleuse ou une tueuse.

— C’est drôle, dit-il. Je sais que j’ai fait un rêve, mais je l’ai déjà oublié.

Alys leva les yeux au ciel et elle décida de s’allumer une cigarette, parce que c’était ce qu’elle faisait en général quand elle se réveillait.

— Vraiment ? Moi, je m’en souviens plutôt bien.

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