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Lizzie Crowdagger

Une mine de déterrés

Le sergent Leslie, actuellement chargée de mener la garde à la porte Sud de la ville de Sénéla, raffermit la prise sur son arbalète lorsqu’elle aperçut les deux étrangers qui approchaient à pied.

La première était une femme qui, quoique grande et vêtue de manière légèrement trop provocante à son goût, ne semblait a priori pas vraiment être source de troubles potentiels.

Le second était un homme qui devait mesurer près de deux mètres, était large d’épaules et avait une allure patibulaire. Son visage balafré était en partie caché par des lunettes sombres et, pour ne rien arranger, il portait un long manteau noir qui pouvait dissimuler une quantité non négligeable d’armes. C’était une incarnation du suspect parfait.

Leslie grimaça. Le manteau et les lunettes étaient vraiment en trop. Avec ce genre d’accessoires, il devait venir de la capitale.

Elle s’avança de deux pas et porta la main à son casque pour saluer les deux individus.

— Bonsoir, Messieurs-dames.

— ’soir, lança le grand type. Un problème ?

— La ville est actuellement… en quarantaine. À votre place, je passerais mon chemin.

Le gaillard jeta un coup d’œil rapide à la femme qui l’accompagnait, puis retira ses lunettes et plongea ses yeux dans ceux de Leslie. Ou plus exactement, plongea son œil unique dans ceux de Leslie, puisque celui qui se trouvait sur le chemin de la balafre était manifestement mort.

— En quarantaine ? demanda-t-il finalement. Pourquoi ?

— Morts-vivants. Je veux bien vous laisser rentrer, mais vous ne pourrez pas sortir avant que ce soit réglé. Alors, à votre place…

— Je sais. Vous passeriez votre chemin. Mais on a à faire ici.

— D’accord, soupira la garde. Je vais juste prendre vos noms, si vous le voulez bien.

— Raymond D’Arc, répondit l’homme.

— Anya Volk, fit la femme. Avec un K.

Le sergent Leslie nota scrupuleusement les noms des deux étrangers.

— Et vous venez pour… ?

— On prend des vacances.

La garde les laissa entrer, bien qu’elle n’en croyait pas un mot.

Elle fronça les sourcils lorsque Anya Volk passa devant elle. Elle trouvait qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

Pour commencer, la femme était beaucoup trop poilue. Et puis, il y avait sa voix. Leslie comprit alors : la femme n’en était pas réellement une. Leslie sourit. Les deux étrangers venaient bien de la capitale, pas de doute là-dessus.

***

Raymond d’Arc entra dans une taverne et chercha du regard pendant quelques instants la personne avec qui il avait rendez-vous.

Finalement, quelqu’un leva la main. Il s’agissait d’un homme aux cheveux grisonnants qui portait une petite barbiche bien taillée. Il était assis seul à une table et avait déjà entamé une bière.

Raymond se laissa tomber sur une chaise en face de lui et tendit une de ses énormes mains en guise de salut.

— Vous êtes André, je suppose ?

— Oui, fit l’homme aux cheveux gris. C’est moi qui vous ai écrit. Je vous suis très reconnaissant d’avoir accepté notre offre, monsieur D’Arc.

— Ray.

— Hein ?

— Tout le monde m’appelle Ray, expliqua le géant en allumant une cigarette.

Les deux hommes échangèrent des banalités pendant quelques minutes en attendant que la serveuse apporte deux nouvelles bières à la table.

Alors qu’elle retournait vers le comptoir, le détective vit toutes les têtes se tourner vers l’entrée de la taverne. Bien qu’il lui tournât le dos, il devina que sa coéquipière, après être passée à leur auberge pour déposer leurs affaires, venait d’entrer dans l’établissement.

Anya, à cause de son physique et de ses tenues, déclenchait toujours des réactions lorsqu’elle entrait dans ce genre d’endroits.

Un des voisins des deux hommes demanda d’une voix assez forte, de manière à se faire entendre de l’intéressée tout en ne s’adressant pas directement à elle :

— Hey, les gars, c’est un homme ou une femme ?

Ray se tourna vers l’individu, arbora un sourire désagréable et lui répondit avec un regard menaçant :

— Si tu continues comme ça, elle pourrait bien être ton pire cauchemar, mon pote.

L’homme détourna le regard et le ramena vers sa bière. Face à Ray, le niveau d’audace de la plupart des gens diminuait radicalement.

— Tu sais, lança joyeusement Anya en tirant une chaise et en s’asseyant à côté de son collègue, je suis capable de répondre toute seule.

— Tu n’es jamais contente, de toute façon.

— Je suppose que tu as raison. Enchantée, au fait, ajouta-t-elle en prenant conscience de la présence d’André. Anya Volk.

— André Léger. Enchanté aussi, quoique ce soit un peu… inattendu…

— Anya est ma collaboratrice, expliqua Ray. Mais vous en faites pas, ça change rien aux tarifs.

André ne répondit rien, mais il était clair, vu son expression, que les tarifs n’étaient pas ce qui lui posait le plus problème.

— Si vous nous expliquiez la situation ? demanda la jeune femme.

— Il y a trois mois, la mine… elle s’est effondrée. Probablement à cause d’un attentat.

— Explosifs ? demanda Ray.

— Oui. Il faut savoir qu’il y avait eu une grève, un peu avant. Le travail venait de reprendre.

— Quelles étaient les raisons de la grève ? demanda Anya.

André soupira. Il n’aimait pas être interrompu et encore moins par une femme qui essayait de tenir son pichet de bière d’un air raffiné mais n’arrivait qu’à paraître encore plus vulgaire.

— À cause des conditions de travail. On pensait que c’était dangereux. Quand il y a eu l’explosion, sur les trois cents mineurs, une cinquantaine est restée prise au piège. Ils ne sont jamais ressortis.

André s’arrêta quelques secondes, ému et au bord des larmes. C’était des collègues avec qui il avait travaillé.

— Tenez, fit la jeune femme en lui tendant un mouchoir en dentelle.

— Merci.

— Vous voulez qu’on trouve les responsables, c’est ça ?

— Ils ont arrêté deux personnes, expliqua André. Grégoire et Maximilien, deux des meneurs pendant la grève. Seulement, avec les camarades… enfin, on n’est pas sûr que la garde soit impartiale, vous voyez ?

— Vous pensez pas que c’est les bons coupables ? demanda Ray.

— J’ai du mal à croire que ce soit eux. Ils n’auraient pas mis la vie de leurs collègues en danger. S’ils avaient posé une bombe, ça aurait été plutôt pour faire sauter Maugeais et Maurice.

— C’est qui, ces types ?

— Les propriétaires de la mine.

— Ça paraît logique, admit Anya. Pends ton patron, t’auras son pognon.

Ray jeta un regard surpris à sa collaboratrice.

— Je suis pas sûr que j’ai bien fait de te recruter…

— Ne t’en fais pas, répliqua la jeune femme avec un sourire. On est partenaires, à niveau égal. C’est pas comme si t’étais vraiment mon patron.

***

— T’en penses quoi ? demanda Ray lorsqu’ils sortirent de la taverne.

Il remit ses lunettes de soleil, malgré le fait qu’il faisait presque nuit.

— Pour l’instant ? demanda Anya. Pas grand-chose.

— Ouais. Écoute, commença le colosse avec un air gêné, je me disais, pour voir les gars du syndicat, demain…

— Oui ?

— Peut-être que ça serait plus pratique si tu venais… enfin, pas avec l’apparence que tu as maintenant, tu vois ce que je veux dire ?

— Quoi ? s’étouffa la jeune femme.

— Je dis juste, t’aurais peut-être des possibilités que t’as pas maintenant. Pour l’enquête, tu sais ?

— Tu sais très bien que je n’aime pas l’autre option. Je ne me sens pas moi-même quand je ne suis pas…

— Ouais, ouais, soupira Ray. Comme tu veux.

Le colosse avait du mal à comprendre sa collègue. Elle disait détester cette partie d’elle-même, et pourtant elle ne faisait aucun effort pour s’enlever les poils qu’elle avait au visage et aux jambes, ce qui lui aurait permis de passer à peu près pour une fille normale. Il comprenait vaguement qu’elle refusait de se laisser imposer ce à quoi une femme devait ressembler, mais il trouvait qu’elle aurait parfois pu accepter de se simplifier la vie.

— Encore heureux, que ce soit comme je veux. Sinon, cette histoire de morts-vivants…

— C’est vrai que c’est… imprévu.

— On demandera des informations à l’auberge, proposa la jeune femme. D’ailleurs, on est arrivés.

Ray examina le bâtiment quelques secondes. Ça ne payait pas de mine, mais ça avait l’avantage de ne pas être trop cher. Le détective haussa les épaules et entra à la suite de son amie.

— Bonsoir, Mademoiselle ! Bonsoir, Monsieur ! les salua l’aubergiste lorsqu’ils entrèrent.

Il s’agissait d’une jeune femme plutôt large qui était présentement occupée à passer le balai dans la salle à manger.

— Re-bonsoir, Sylvie, répondit Anya.

— « Sylvie » ? Vous avez déjà fait connaissance ?

— Tu me connais, toujours sociale et à l’écoute des autres.

— Ouais, soupira Ray en sortant une cigarette de son manteau. Vaut mieux que tu le sois pour deux, j’suppose.

— Dis-moi, fit Anya en se tournant vers l’aubergiste, tu es au courant de cette histoire de morts-vivants ?

Sylvie posa son balai contre un mur, puis haussa les épaules, choisissant manifestement ses mots.

— Non… Je veux dire, je sais ce que tout le monde sait. Le bourgmestre a ordonné qu’on ferme les accès à la ville. Mais…

— Il y a eu des morts étranges ?

— Vous êtes de la garde ? demanda Sylvie en souriant.

— On en a la gueule ? répliqua Ray.

La jeune femme fut un peu surprise par la remarque du colosse, qu’elle trouva agressive ; mais l’homme avait un petit sourire qui semblait indiquer qu’il s’agissait plutôt d’une tentative malheureuse d’humour.

— Nous sommes détectives, expliqua Anya sur un ton beaucoup plus doux. On enquête sur l’explosion de la mine.

L’aubergiste grimaça. Elle n’avait manifestement pas envie de parler de ce sujet.

— C’est un sujet sensible ? demanda l’enquêtrice.

— Mon père… est resté là-dessous.

— Oh, ma pauvre. Je suis vraiment désolée.

— De toute façon, ils ont déjà décidé des coupables…

— Tu crois que c’est eux ?

Sylvie haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Écoutez, mademoiselle Volk, à part mon père et un ou deux de ses amis, je ne connaissais pas vraiment les mineurs. Mais…

— Mais ? l’encouragea Anya.

— Cette mine, c’était tout ce qui leur permettait de vivre. Pourquoi ils auraient voulu la faire sauter ?

***

— Mademoiselle Volk ?

Anya sortit de son demi-sommeil et ouvrit les yeux. Elle était dans une baignoire à moitié remplie, il était huit heures du matin, et elle se trouvait plutôt bien. Dommage, décida-t-elle, qu’il y ait cette enquête à résoudre et ces histoires de morts-vivants. Elle aurait préféré qu’il se soit vraiment agi de vacances.

— Oui, Sylvie ?

— Je peux entrer ? Je vous apporte plus d’eau chaude.

— Tu peux entrer.

Sylvie ouvrit la porte et aperçut le dos nu de la détective. Lorsqu’elle se retourna, cette dernière vit que l’aubergiste était restée figée, le visage blême.

— Oups. J’avais oublié le tatouage.

***

— Alors, commença Sylvie en s’asseyant en face d’Anya dans la salle à manger. Vous êtes une sorcière ?

La détective termina de mâcher le morceau de tartine qu’elle avait dans la bouche avant de répondre.

— Je ne sais pas. Vous appréciez les sorcières, dans le coin ?

— Pas vraiment, Mademoiselle. On dit qu’elles invoquent le diable et font… des choses.

— Des choses ?

— Ben… du genre, sexuelles. Dans les bois, vous savez ?

Anya se tourna vers l’aubergiste avec un petit sourire.

— À titre personnel, je préfère faire ça dans un lit.

Sylvie baissa les yeux d’un air timide, pendant que la sorcière continuait.

— Le tatouage que j’ai dans le dos est une sorte de protection. Je sais que le pentacle a une mauvaise image, mais c’est juste ça. Une protection.

— Alors vous n’invoquez pas de… démon ?

Anya secoua la tête et regarda les escaliers qui menaient aux chambres.

— Je n’arrive déjà pas à invoquer Ray, fit-elle en écartant les mains en signe d’impuissance.

— Je suis désolée, s’excusa Sylvie en baissant la tête. Je croyais que les sorcières étaient maléfiques et… vous savez, ce genre de choses. Mais vous avez l’air d’être une fille bien.

La détective regarda son interlocutrice en terminant sa tartine, puis elle haussa les épaules.

— Ça dépend ce que t’appelles « fille bien », je suppose.

***

Après que Ray eut fini par se lever et avaler en vitesse un petit-déjeuner, Anya et lui allèrent retrouver André et une vingtaine de ses collègues dans ce qui était encore le local du syndicat des mineurs.

La jeune femme se demanda quelques secondes ce qu’allait devenir ce syndicat, maintenant qu’il n’y avait plus de mine. Cela dit, ça n’était pas son problème : elle était juste là pour découvrir ce qui s’était passé.

André présenta les deux détectives aux travailleurs. La présence de Ray fut plus chaudement accueilli que celle de sa coéquipière, comme celle-ci s’y était un peu attendu.

C’était un peu frustrant. Elle avait fait un effort sur sa tenue : elle avait enfilé une robe raisonnablement couvrante, avait longuement peigné ses cheveux noirs et passé un temps considérable à se maquiller.

Et pourtant, les anciens mineurs préféraient Ray, même si celui-ci ne s’était ni coiffé, ni rasé.

Ce fut, par conséquent, surtout le colosse qui anima la discussion. Il posait des questions auxquels les hommes répondaient, se complétant ou se contredisant parfois.

Anya trouva assez rapidement que la conversation tournait en rond et se concentra plutôt sur les archives qu’André avait apportées concernant la mine et le syndicat. Les informations lui semblaient plus intéressantes que tous les témoignages expliquant à quel point Grégoire et Maximilien étaient innocents.

— S’ils sont blancs comme neige, demanda-t-elle soudainement, pourquoi est-ce qu’ils ont été arrêtés ?

C’était peut-être la façon de poser la question, mais les réactions qu’elle obtint furent plutôt agressives. Qui était-elle pour poser cette question ? Pourquoi ne voyait-elle pas qu’il s’agissait d’un complot ?

Tout cela ne l’avançait pas à grand-chose, aussi décida-t-elle qu’elle n’avait qu’à laisser Ray se débrouiller avec les anciens mineurs. De son côté, elle estimait que ce n’était pas eux qui pourraient lui apprendre ce qui s’était passé.

***

— Monsieur Maugeais ? demanda la secrétaire en entrant dans le bureau de son chef.

Celui-ci était un homme d’une soixantaine d’années qui portait une moustache blanche élégante.

— Qu’y a-t-il, Isabelle ? J’avais demandé qu’on ne me dérange pas.

La secrétaire grimaça, manifestement embarrassée.

— Il y a cette femme… enfin…

— Je crois qu’elle parle de moi, expliqua Anya en entrant dans la pièce. Ça vous gêne si je m’assoie ?

— Qui êtes-vous ? demanda monsieur Maugeais d’un air furieux. Sortez d’ici immédiatement !

— Je m’appelle Volk, répondit la détective.

Elle tira une chaise et s’assit dessus.

— Anya Volk, reprit-elle. Avec un K. Je mène une enquête sur l’effondrement de votre mine.

Monsieur Maugeais fit un signe de tête à sa secrétaire, qui sortit du bureau.

— Une enquête ? demanda-t-il avec un air dédaigneux. Voyez-vous ça…

— J’ai deux questions pour vous.

— Moi, j’ai une question pour vous. Vous préférez partir seule ou vous faire mettre dehors par la sécurité ?

— S’il vous plaît ? demanda Anya sur un ton doux, avec un regard enjôleur. Les mineurs n’ont pas voulu répondre à celle-là. Pourquoi Maximilien et Grégoire auraient fait sauter la mine ? C’était leur gagne-pain. C’était leurs collègues.

Le propriétaire soupira, puis s’assit en face de la jeune femme en secouant la tête.

— Je vais vous le dire. C’était les meneurs de la grève. Ils voulaient empêcher les « jaunes » de reprendre le travail. C’était une question de principe. Pour ne pas perdre la face.

— Oh, fit Anya. Je vois. Des anarchistes.

Maugeais esquissa un sourire. L’arrivée de la jeune femme avait été quelque peu intrusive, mais l’enquêtrice ne partait peut-être pas sur de trop mauvaises bases, finalement.

— J’ai une autre question. Après, je vous laisse tranquille.

— Allez-y.

— Dans combien de temps la mine aurait fermé ?

— Pardon ?

Anya sortit la feuille où elle avait pris des notes et la regarda quelques secondes.

— Les gisements les plus accessibles commençaient à s’épuiser, monsieur Maugeais. La mine n’était plus très rentable. Et avec les conventions de travail que le syndicat avait réussi à négocier…

Elle regarda ses notes quelques instants et siffla, admirative.

— Les mineurs ont dû sacrément se mobiliser. J’aimerais bien avoir le même contrat. Surtout la partie sur le licenciement…

— Où voulez-vous en venir ? aboya le propriétaire.

— De vous à moi, Monsieur, cette explosion, elle vous arrangeait bien, non ?

— Sortez de mon bureau ! hurla Maugeais en se levant. Je n’ai pas à écouter les insinuations d’une dégénérée !

— Ce ne sont pas des insinuations. Vous avez pu mettre fin à tous les contrats grâce à la clause sur le cas d’accident majeur.

La porte du bureau s’ouvrit sur un homme approximativement du même âge que Maugeais, peut-être un peu plus jeune. Il s’appuyait sur une canne, mais Anya se demanda si c’était par besoin ou pour l’esthétique. En tout cas, elle devina qu’il devait s’agir de monsieur Maurice, son associé.

— Isabelle m’a dit qu’il y avait un problème, Antoine ?

— Cette… personne… allait s’en aller.

L’associé fit un sourire charmant en plongeant son regard dans celui d’Anya.

— Mademoiselle, nous sommes ravis de votre visite. La sortie est la deuxième porte à droite.

La jeune femme se leva immédiatement, baissa légèrement la tête devant Maurice, puis obéit à son injonction implicite et quitta les lieux.

***

Ray et André entrèrent dans la taverne, accompagnés de quelques anciens mineurs qui avaient décidé de rester avec eux un peu plus longtemps que prévu.

Même si ça l’embarrassait, le détective devait admettre que le départ de sa collaboratrice avait facilité les choses : les langues s’étaient déliées et la défiance qu’avaient certains des travailleurs s’étaient envolée.

Les discussions avaient beaucoup porté sur la personnalité des deux hommes accusés de l’explosion et sur le conflit récurrent qui avait opposé les mineurs à leurs patrons.

Les travailleurs étaient parvenus, quelques années plus tôt, à obtenir un certain nombre d’avantages en échange de la pénibilité et du danger que représentait leur travail. Cependant, ils avaient estimé que ce compromis était remis en cause lorsque Maugeais, constatant la raréfaction des ressources, leur avait demandé de creuser plus profondément. Les mineurs craignaient pour leur sécurité et s’étaient mis en grève ; mais, contrairement à ce qui s’était passé des années plus tôt, Maugeais n’avait pas cédé. Certains liaient ce changement d’attitude à son association avec Maurice, réputé implacable, mais toujours est-il qu’après plus d’un mois pendant lequel la mine avait été bloquée, le travail avait repris.

Enfin, seulement quelques heures. Ensuite, il y avait eu l’explosion.

— Y’a un truc que je pige pas, demanda Ray en fixant son verre de bière. On peut vraiment faire sauter toute une mine comme ça ? Je veux dire, d’après ce que vous m’avez dit, elle est pas franchement petite…

— Tous les puits ont été condamnés après l’explosion, expliqua André, mais on ne connaît pas vraiment l’état de la mine. Seule la garde y a eu accès, et elle refuse de nous donner des informations sur l’enquête. Elle dit que ça pourrait nuire à son bon déroulement.

— Hum.

— Moi j’dis, fit un type plutôt petit qui avait beaucoup pris la parole pendant les discussions collectives, la vérité c’est que cette mine tourne toujours.

Ray lui jeta un regard interrogateur.

— Tu veux dire quoi ?

— Les nains. Ils ont fait venir des nains. Ces types travaillent pour rien. Ça leur coûte moins cher.

— Des nains ? répéta Ray, manifestement sceptique.

— Ne l’écoutez pas, protesta André. Marc, tu sais très bien que ce n’est pas le cas. Comment ils feraient sortir le minerai ? Et les hommes ?

— Pas des hommes, répliqua Marc, toujours convaincu de sa théorie. Des nains. Ils sortent pas, ces gars.

Ray secoua la tête en signe de dénégation.

— T’as jamais vu de nains, mec. Si y’en avait dans votre mine, y’en aurait un paquet en train de vider des pintes au comptoir.

— Les nains vivent sous la montagne, protesta Marc qui n’en démordait pas. Et pour faire sortir le minerai, ils les mettent dans des bateaux. Il y a une rivière souterraine.

André leva les yeux au ciel.

— C’est ridicule.

Ray hocha très légèrement la tête. Il était plutôt d’accord avec l’avis du syndicaliste.

***

Après son entretien avec Maugeais, lorsqu’elle sortit dans la rue, la première réaction d’Anya fut de donner un coup de poing dans un mur en briques.

— Merde ! lâcha-t-elle.

Elle soupira en réalisant que ses longs ongles vernis avaient pénétré dans la paume de sa main et qu’elle saignait, mais la douleur la calma un peu.

Il y avait, dans la vie, une grande quantité de choses qu’Anya détestait, mais Maurice avait peut-être mis le doigt sur la première de la liste.

Il avait essayé de se servir de magie sur elle.

Cela n’avait pas fonctionné, encore heureux, mais Anya avait dû faire semblant d’être sous l’effet du sort pour ne pas révéler qu’elle avait elle-même quelques capacités dans le domaine.

— Putain de trouduc’, râla-t-elle.

Elle s’alluma une cigarette.

— Je lui ferai bouffer son sourire, à ce connard…

— Monsieur Volk ? fit une voix sur sa droite.

Anya se tourna et aperçut le sergent Leslie, accompagnée d’un autre garde plus grand qu’elle.

— Mademoiselle Volk, rectifia-t-elle sur un ton glacial.

— Techniquement, je ne crois pas, non. Et la loi interdit à un homme de porter des vêtements de femme. Je vais vous demander de nous accompagner au poste, monsieur Volk.

Anya regarda le sergent Leslie d’un air incrédule.

— Vous vous foutez de moi, hein ?

***

— Alors, c’est ça, votre rivière souterraine ? demanda Ray.

André et lui arrivaient devant ce qui ressemblait à un cours d’eau ordinaire.

— C’est la Nela. Là, elle n’est plus sous terre, évidemment, mais elle prend sa source dans la montagne.

— Et elle passe vraiment dans la mine ? demanda l’enquêteur.

Il retira ses lourdes bottes. André le regarda mettre ses pieds dans l’eau, un peu incrédule devant la vision du géant patibulaire qui barbotait joyeusement.

— Sous la mine, plus exactement. C’est pour ça qu’on ne voulait pas creuser plus profondément. Une percée au mauvais endroit et ça aurait été une inondation catastrophique.

— Tout ça pour de la ferraille, grogna le géant.

— Cette… « ferraille », comme vous dites, monsieur Ray, fait vivre toute la ville. Les forges, les…

— D’accord, d’accord. Bon, je vois pas de bateaux pour la faire sortir, en tout cas.

— Marc a des théories farfelues. Vous ne croyez quand même pas à son histoire de nains ?

— Non, admit Ray en esquissant un sourire. Mais la rivière n’a pas rejeté de cadavres ou d’autres choses ?

— D’autres choses ?

Le géant se tourna vers lui, le regard caché par les lunettes.

— Ouais. Dans le milieu, on appelle ça des indices.

— Pas que je sache.

— Y aurait moyen de la remonter ? Pour entrer dans la mine par là ?

— Vous rigolez ? demanda André. Il faudrait nager à contre-courant et en apnée pendant Dieu sait combien de temps.

— Pas une brillante idée, alors. D’autres moyens de rentrer dans la mine ?

— N’y pensez pas. Tout a été bouché après l’effondrement.

Ray grimaça, manifestement mécontent.

— Comment je suis censé trouver ce qui a bien pu se passer dedans, alors ?

***

Confinée seule dans une petite cellule, Anya s’ennuyait mortellement. Elle avait bien essayé de s’occuper en se limant les ongles, mais un garde lui avait immédiatement confisqué sa lime parce qu’elle risquait de s’en servir pour s’évader.

Elle avait donc opté pour la sieste, mais il y a un nombre d’heures maximales pendant lesquelles une personne en bonne santé peut dormir dans la même journée.

Finalement, après une éternité, le garde qui avait participé à son arrestation la fit entrer dans une pièce pour prendre sa déposition.

— Nom ?, commença-t-il.

— Volk. Avec un K.

— Prénom ?

— Anya. Avec un Y.

— Non, je veux dire, votre vrai prénom.

La jeune femme laissa échapper un long soupir.

— C’est mon vrai prénom.

— Ne vous moquez pas de moi.

— Écoutez, vous n’avez qu’à écrire n’importe quoi. Vous avez l’air de mieux connaître mon prénom que moi.

— Si vous continuez sur ce ton, vous allez aussi recevoir une amende pour outrage, Monsieur.

La sorcière se tourna vers le garde et lui jeta un regard mauvais.

— Nom de Dieu, mais c’est quoi votre problème ? Je suis une putain de femme, andouille ! Merde, j’étais déjà tombée sur des policiers crétins et des péquenots débiles, mais vous, en tant que crétin de péquenot de policier débile, vous battez tout le monde !

— Monsieur, calmez-vous.

— Et voilà, vous recommencez. C’est parce que j’ai plus de poils aux jambes et au visage que la moyenne des femmes ? Ou alors vous êtes juste jaloux parce que je suis plus grande que vous ?

Le garde soupira.

— Peut-être que vous voulez être une femme, concéda-t-il, mais si je retirais votre culotte, qu’est-ce que je verrais ?

Anya prit une grande inspiration et parvint à se calmer.

— Rien, répondit-elle finalement.

— Pardon ?

— Parce qu’avant que votre main n’atteigne ma culotte, je vous aurais arraché les deux yeux et les aurais mangés.

Le garde resta coi, estomaqué.

— Je plaisante, évidemment, tempéra Anya avec un grand sourire. Je ne mange pas les yeux, c’est trop gélatineux. Je me contenterais de vous les…

— Ça suffit ! coupa Leslie en entrant dans le bureau. Richard, je vais m’occuper de ça.

— Bien, sergent, lâcha le garde.

Il se leva et quitta la pièce, jetant au passage un regard mauvais à Anya. Leslie soupira et se laissa tomber sur le siège en face de la jeune femme.

— Écoutez, ne rendez pas les choses difficiles, d’accord ? Je préférerais aussi passer mon temps à faire autre chose.

La détective leva les yeux au ciel. Son interlocutrice n’avait pas passé l’après-midi en cellule, elle.

— J’imagine que c’est rassurant, lança-t-elle finalement. Si votre priorité est de m’emmerder, ça veut dire que vos morts-vivants ne sont pas une si grande menace, pas vrai ?

Le sergent fit un petit sourire et reprit le formulaire qu’avait commencé à remplir l’autre garde.

— Écoutez, je vais être conciliante. Je note « Anya » comme prénom. Et je peux remplir aussi la profession moi-même, détective Volk. En vacances, bien sûr. Il ne reste plus qu’une question délicate : votre âge ?

La jeune femme haussa les épaules et répondit à la question. En mentant légèrement : elle faisait plus jeune qu’elle ne l’était.

— Bien, fit Leslie en continuant à remplir le procès-verbal. On va y arriver.

— Et pour les morts-vivants ? demanda Anya.

Leslie leva les yeux vers elle, étonnée.

— Pardon ?

— Si je les mentionnais dans la conversation, c’est que j’espérais que vous attraperiez la perche et me donneriez un peu d’informations, expliqua la détective en se passant la main dans les cheveux.

— Ce n’est pas à vous de poser les questions, Volk.

Anya baissa la tête, un petit sourire aux lèvres.

— J’aurais dû m’attendre à celle-là. Écoutez, sergent, je veux juste savoir, en tant que simple citoyenne, si je dois m’inquiéter ou pas.

— Simple citoyenne ? Mon cul, Volk, vous êtes une putain de fouille-merde, ouais. Maintenant, pour votre gouverne, nous avons retrouvé un mort il y a deux jours, près de la rivière. Il avait des traces de morsures humaines. Plus rien depuis. Satisfaite ?

— C’est tout ?

— Nous avons un bourgmestre un peu… disons qu’il aime prendre ses précautions. Tenez, signez ça.

Anya attrapa la feuille que lui tendait le sergent et la parcourut du regard. Elle grimaça.

— Je ne vais pas signer ça. C’est au masculin.

— Eh bien, si je dis que j’ai arrêtée une femme parce qu’elle portait une robe, c’est un peu ridicule, non ?

— Mon Dieu, soupira Anya. Est-ce que les morts-vivants ont déjà mangé le cerveau de tout le monde sans que personne ne s’en rende compte ?

***

— Vous cherchez toujours des indices ? demanda André.

Il était quelque peu essoufflé. Ray avait mis un point d’honneur à parcourir les bois qui se situaient le long de la rivière, afin de chercher des éventuels cadavres.

— Vous savez, Marc n’a vraiment pas…

— Chut ! coupa Ray.

Il le stoppa en plaçant une main énorme sur son torse. André fronça les sourcils, ne comprenant pas pourquoi ils s’arrêtaient. Il allait poser la question, mais s’interrompit en voyant le loup qui sortait de derrière un buisson.

— Oh, fit-il d’un air calme. On a souvent des loups, dans le coin. Ne vous en faites pas, ils n’attaquent pas les humains.

— Ouais ? demanda Ray en jetant un regard aux alentours. Alors pourquoi ils nous encerclent, hein ?

André déglutit. Il voyait effectivement des loups dépasser tout autour d’eux. Ce n’était pas un comportement normal.

— Mon Dieu, lâcha-t-il.

Les loups commençaient à se rapprocher avec un grondement sourd. Pendant ce temps, le colosse avait sorti un gros cigare de son manteau et était en train de l’allumer tranquillement.

— Vous faites quoi ?

— Avec les loups, ça se joue à l’intimidation.

— Je… protesta André.

C’était déjà trop tard. La meute chargeait. Le syndicaliste ferma les yeux, s’attendant à mourir déchiqueté d’un instant à l’autre. À sa grande surprise, rien ne se passa. Lorsqu’il les rouvrit, Ray faisait face à un gros loup, qui devait être le chef de meute, et semblait l’affronter du regard.

Il avait retiré ses lunettes, mais avait toujours son cigare dans la bouche, un petit sourire aux lèvres.

La bataille silencieuse dura près d’une minute, puis le colosse fit un pas en direction de la bête et se baissa pour coller son visage face au sien. Alors, il lui souffla de la fumée au museau.

Le cœur d’André s’arrêta de battre ; il s’attendait à ce que le loup lui ouvre la gorge d’une seconde à l’autre. Pourtant, il se contenta de gronder, puis partit la queue basse, bientôt suivi par le reste de la meute.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda le syndicaliste en reprenant sa respiration.

— J’dirais qu’on s’en sort bien, fit Ray en remettant ses lunettes sombres. Par contre, vous avez raison. Les loups normaux font pas ça.

— Des loups-garous ? suggéra André.

— Non, je sais reconnaître un loup-garou quand j’en vois un. Peut-être bien qu’ils étaient possédés, ou quelque chose comme ça. Un truc magique.

André lui jeta un regard surpris. Il avait du mal à comprendre tout ce qui se passait, mis à part qu’il venait de peu d’échapper à la mort.

— Attendez une seconde. Vous pensez que quelqu’un aurait ensorcelés ces loups pour nous tuer ?

— Juste une hypothèse que j’émets.

— Et vous les avez fait fuir avec un simple regard ?

Le colosse haussa les épaules, puis arbora un petit sourire.

— Franchement, comparé à se coltiner ma pote quand elle est dans un de ses mauvais jours, un loup ensorcelé, c’est du gâteau.

***

— Écoutez , soupira le sergent Leslie, qui commençait à être fatiguée de sa détenue récalcitrante. Vous signez ça et vous êtes libre. Bien sûr, vous êtes censée payer une amende dans les trente jours, mais j’imagine que vous aurez quitté la ville d’ici-là, alors…

— C’est juste que je ne comprends pas. Selon la même loi quelque peu datée qui m’a valu d’être arrêtée, il faudrait aussi interpeller les femmes qui portent des pantalons. Vous voyez ce que je veux dire ?

Leslie jeta un coup d’œil à sa tenue de garde qui n’était pas exactement un modèle de féminité et haussa les épaules.

— Je peux deviner.

— Je suppose que c’est un supérieur qui vous a demandé de le faire ?

— Comment ça ?

— Si j’étais un peu paranoïaque, je dirais que quelqu’un n’a pas envie que je continue à enquêter.

Le sergent secoua la tête, manifestement peu convaincue.

— Je pense plutôt qu’un de mes supérieurs a une certaine vision de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas. N’allez pas chercher midi à quatorze heures. Vous êtes dans une petite ville…

— Si vous le dites, soupira Anya en signant son procès-verbal. Je peux vous poser une dernière question ?

— Je sens que vous allez le faire de toute façon.

— Pourquoi Grégoire et Maximilien ont été arrêtés ?

— Je ne peux pas vous dévoiler d’informations sur une enquête en cours.

— Je vois, fit la détective en se levant. Merci quand même.

Elle se dirigea vers la porte et s’apprêtait à sortir de la pièce lorsque Leslie l’arrêta :

— Volk !

— Hum ?

— Au diable la procédure, je vais vous répondre. Vos types. Ils avaient des explosifs chez eux et des traces de poudre sur les mains. Ils ont fait sauter la mine. Vous ne les innocenterez pas, parce qu’ils ne sont pas innocents. Tout ce que vous ferez, c’est perdre votre temps.

Anya inclina la tête en signe de remerciement, puis fit un petit sourire à la garde.

—Plus personne n’est innocent, de nos jours, de toute façon.

***

Lorsque Anya arriva à l’auberge, Ray était déjà attablé, en train de manger un plat plutôt copieux à base de poulet et de riz.

— Je me demandais ce que tu faisais.

— Ça n’avait pas l’air de te préoccuper beaucoup, répliqua la jeune femme.

Elle salua Sylvie, occupée à servir deux autres clients, et s’assit en face de son coéquipier.

— J’ai eu une journée de merde.

Elle lui expliqua rapidement ce qu’il lui était arrivé, puis Ray fit de même.

— Hum, lâcha pensivement Anya quand il eut terminé. Tu crois vraiment que ces loups étaient ensorcelés ?

— Peux pas dire avec certitude. J’ai pas tes talents. J’sais juste que les loups normaux sont pas comme ça.

— Maurice a utilisé de la magie contre moi. Peut-être qu’il a voulu vous éliminer aussi.

— Ouais.

— En tout cas, j’aime bien cette histoire de nains. Ça me rappelle les contes.

— C’est ridicule.

— Oui, mais ça expliquerait des choses. Malgré la baisse de rentabilité, peut-être que Maugeais n’avait pas vraiment intérêt à détruire sa mine, après tout. Tu as regardé les plans ?

— Non.

— C’est assez énorme. Je ne sais pas comment leur montagne tient encore debout. Même avec moins de profit et s’il fallait creuser plus loin, Maugeais n’avait pas forcément intérêt à faire sauter la mine. À moins que ça ne soit un prétexte pour l’exploiter clandestinement.

— Ou alors, proposa Ray, c’est pas lui. Ça pourrait même être les deux inculpés.

— C’est vrai, admit la jeune femme. Tout semble être contre eux. Il y a des preuves et, malgré ce que disent les mineurs, ils avaient des raisons de le faire. Mais je ne peux pas sentir Maugeais. Et Maurice est encore pire.

— Le fait que t’aimes pas des gens ne veut pas dire qu’ils sont coupables.

— Pourquoi pas ? Au pire, on pourrait fabriquer des preuves.

Ray lui jeta un regard mauvais mais ne dit rien, se contentant de finir son assiette.

— Ces types se sont battus pendant trois semaines pour essayer d’avoir des conditions de sécurité correctes, reprit Anya. C’est la garde qui a fait dégager le piquet de grève pour que le travail reprenne.

— Et donc, demanda le colosse, ça justifie de tuer une cinquantaine de personnes.

— Je n’ai pas dit ça ! protesta la jeune femme. Ce que je veux dire c’est que…

Elle soupira, ayant du mal à trouver ses mots.

— Écoute, interrompit Ray. On est détectives. On cherche la vérité. Même si c’est pas celle que voudrait voir notre client.

— La vérité, c’est que Maugeais est coupable en général. Il vit dans ses bureaux, il a plein de fric qu’il gagne en exploitant les autres qui sont dans la misère. Alors à un moment, si quelqu’un pète les plombs, c’est de sa faute, aussi, non ?

— Ouais. D’acc’, lâcha le géant en levant les yeux au ciel. Sauf que là, on cherche à savoir qui a fait sauter cette mine. Point. Pas qui est coupable « en général ». Sinon, on n’a pas fini.

***

Lorsque Sylvie se leva à six heures du matin et descendit dans la salle à manger de l’auberge, elle eut la surprise d’y trouver Anya, plongée dans les archives et notes qu’André avait fournies.

— Bonjour, lança l’aubergiste.

— Salut.

— Vous voulez déjeuner ?

— Du café. Je veux bien du café.

Anya continua à plancher sur les documents concernant la mine pendant que Sylvie s’activait derrière le comptoir. Elle haussa les épaules et retourna à son problème.

Elle voulait un moyen de pénétrer dans la mine, mais André avait certifié à Ray que tous les puits avaient été fermés. D’après les rapports qu’elle voyait, la mine avait effectivement été entièrement condamnée après l’explosion.

Sylvie lui apporta sa tasse de café.

— Merci.

Anya avala une gorgée en regardant la liste des différents puits. Elle réalisa alors que le puits numéro 2 avait été fermé cinq ans plus tôt. Il avait, comme les autres, été condamné, mais seul son accès avait été muré pour éviter que des promeneurs ne s’enfoncent dans la mine.

La jeune femme eut un petit sourire. Avec une bonne pioche, elle ne doutait pas que Ray serait capable de lui ouvrir le passage.

Elle termina son café en regardant Sylvie, qui s’était assise seule à une table et semblait lugubre.

Anya se leva, tira sa chaise et se laissa tomber en face de l’aubergiste.

— Ça n’a pas l’air d’aller.

La jeune femme haussa les épaules.

— Tu veux en parler ?

— C’est juste… cette enquête. Ça remue des choses, vous savez ?

— Je suis désolée.

— Oh, non, mademoiselle Volk. J’espère que vous trouverez la vérité.

Anya hocha la tête.

— On va essayer.

— Et je me demandais… vu que vous êtes une sorcière, vous n’avez pas une potion magique contre le chagrin ?

— J’aimerais bien. J’ai peur de ne pas avoir aussi souvent recours aux potions magiques et aux boules de feu que ce que les gens imaginent.

Sylvie eut un petit sourire,

— Pas non plus de potion pour être plus courageuse ?

— Comment ça ?

— J’aimerais oser quitter cette ville, expliqua l’aubergiste. Seulement, c’est tout ce que je connais. J’aimerais être aussi courageuse que vous.

— Que moi ? s’étonna Anya.

— Vous voyagez, vous faites un métier dangereux, vous n’avez pas peur de ce que les gens disent sur vous. J’aimerais avoir votre courage.

— C’est parce que tu ne m’as jamais vu face à une araignée, plaisanta la sorcière. Non, je n’ai pas de potion, mais…

Anya se maudit intérieurement pour le côté gnan-gnan de ce qu’elle s’apprêtait à dire, mais la fin justifiait les moyens.

— … je suis sûre que tu trouveras tout le courage dont tu as besoin dans ton cœur.

***

Pour le repas de midi, André vint rejoindre les deux enquêteurs dans l’auberge. Ils étaient les uniques clients à rester pour le déjeuner. Anya se sentait un peu désolée pour Sylvie qu’il n’y ait pas plus de monde.

— Donc, fit André en se découpant un morceau de viande, vous voulez vraiment aller dans cette mine ?

— On pourrait passer par le puits 2, expliqua la jeune femme. Il n’a été que muré.

— Le puits 2, répéta André. C’est un conduit vertical avec un ascenseur. S’il ne marche plus, vous comptez descendre avec des cordes ? Ça fait plus de cent mètres.

— Ça nous fera de l’exercice, répliqua Ray.

— Vous êtes inconscients. C’est dangereux. Ça pourrait s’effondrer à tout moment…

— Anya pense qu’il n’y a pas que des risques d’effondrements.

— Vous pensez à quoi ?

La jeune femme parut soudainement passionnée par ses ongles. Elle n’avait manifestement aucune envie de répondre.

— Bon sang, soupira André, soyez clairs !

— Des morts-vivants, lâcha Ray.

— Quoi ? C’est ridicule !

— Il y a deux jours, expliqua Anya, un cadavre a été retrouvé avec des traces de morsures près de la rivière. Cette rivière passe sous la mine, qui est actuellement remplie de cadavres.

— Je suis pas convaincu, tempéra son équipier. Enfin, on va prendre nos précautions. On aurait besoin d’un coup de main. La mine, c’est votre truc.

André se passa la main dans la barbiche d’un air songeur, puis haussa les épaules.

— D’accord. S’il faut ça pour découvrir la vérité…

— Je viens aussi.

Les regards se tournèrent vers Sylvie, debout à côté de la table, une corbeille de pain à la main.

— C’est pas une bonne idée, protesta Ray.

— Mon père est là-bas. Si c’est un mort-vivant…

— Tu feras quoi ? Il te reconnaîtra pas.

— Je veux au moins connaître la vérité.

Le colosse interrogea sa coéquipière du regard. Celle-ci eut un petit sourire.

— Tu sais couper la viande, nota-t-elle à destination de l’aubergiste. Tu devrais pouvoir te débrouiller face à un zombie.

***

— Putain, râla Anya tandis qu’ils parcouraient le chemin qui montaient à la mine. Ça grimpe.

— Toi, au moins, répliqua Ray, t’as pas à trimballer de pioche. Et puis, t’étais pas obligée de mettre des talons.

— Va te faire foutre.

— C’est vrai que c’est loin, admit le colosse. Les mineurs se tapaient ça tous les jours ?

— Non, expliqua André. Il y a des entrées plus bas, la plupart pour des conduits horizontaux. La mine est en dessous de nous.

— On marche sur du gruyère, ajouta Anya en grimaçant. Pas rassurant.

— Vous verrez vite que vous préférez avoir la terre sous vous plutôt qu’au-dessus. L’entrée du puits 2 est là.

André montra du doigt un trou sombre dans la façade de la montagne et s’avança vers l’entrée. Sylvie et Ray le suivirent tandis qu’Anya restait un moment dehors.

Elle resta deux minutes seule avant que son ami ne finisse par ressortir, une lampe de mineur à la main.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il.

— J’ai… mal aux pieds ?

— Juste ça ? Qu’est-ce qu’il y a ? T’as peur de descendre ?

Anya se tourna vers lui et acquiesça, un peu honteuse.

— Je ne m’étais pas rendue compte que ça serait… comme ça. En voyant l’entrée… l’obscurité, l’enfermement…

— Tu peux rester là.

— Non. Donne-moi juste un peu de temps, d’accord ?

***

— Elle arrive, annonça Ray à André et Sylvie.

Ceux-ci s’étaient tous les deux équipés de casques et de lampes. Ils s’étaient arrêtés devant une grille métallique qui barrait le chemin.

— Ça devait pas être un mur ? demanda le colosse.

— Il s’agissait au départ d’un puits d’aération, expliqua André. Plus tard, un ascenseur a été ajouté pour permettre de transporter des hommes, mais l’entrée a été fermée après un accident.

— Je me fous du cours d’histoire. Pourquoi il y a une grille ?

— Pour condamner l’entrée tout en assurant une ventilation.

— Ça va pas me faciliter le boulot, ça.

Il regarda quelques instants la grille et constata que le maillage et les barreaux étaient assez fins et plutôt rouillés. Il ne serait finalement pas si difficile d’en venir à bout.

Il attrapa la pioche et commença à donner de violents coups. Il fallut peu de temps pour que, alliés à la rouille, ils entraînent la casse de quelques barreaux.

Après quelques minutes d’efforts, Ray parvint à tordre la grille pour élargir l’ouverture et permettre à quelqu’un de passer en se contorsionnant un peu.

Il fut le premier à se lancer, et râla tandis que les barreaux déchiraient sa chemise et l’égratignaient. C’était l’inconvénient d’avoir un gabarit imposant.

— Bon, allons voir si cet ascenseur fonctionne.

Il s’avança un peu dans le couloir et découvrit une salle de petite taille. Au fond de celle-ci, il remarqua une petite cage.

— Je vais vérifier les cordes, expliqua André en le rejoignant. Il ne faudrait pas qu’elles lâchent au milieu de la descente.

— D’accord.

— Votre amie ne vient pas, au fait ?

— J’ai dit qu’elle arrivait, râla Ray.

Sylvie regarda, curieuse, le colosse hausser les épaules et faire quelques pas dans la salle, visiblement nerveux.

— Elle a peur de descendre ? demanda-t-elle.

— Elle va venir, répéta le géant.

— Écoutez, fit André, elle devrait peut-être rester là. Je ne sais pas si elle est vraiment faite pour…

— Vous voulez dire quoi ? demanda Ray un peu agressivement.

Son ton fit légèrement reculer l’ancien mineur, qui lâcha un soupir. Apparemment, le détective n’aimait pas qu’on critique sa collègue.

— Je veux dire, persista néanmoins André, qu’on ne vient pas dans une mine avec des chaussures à talon, une petite jupe et du maquillage. Surtout quand on a peur du noir.

— Qui c’est, qu’a peur du noir ? demanda Anya.

Les regards se tournèrent vers elle tandis qu’elle passait à travers l’ouverture de la grille et rejoignait ses trois compagnons, dorénavant silencieux.

— Bon, fit-elle joyeusement, on y va, ou vous attendez quelqu’un ?

***

Serrés dans la petite cage de bois, Ray faisait tourner la manivelle qui contrôlait la descente. André montrait l’évolution des roches tandis qu’ils s’enfonçaient, pendant qu’Anya se cramponnait à une des rambardes de l’ascenseur.

— Ça va ? chuchota Sylvie.

— Ça ira mieux quand on sera à nouveau dehors.

L’aubergiste posa timidement une main sur l’épaule de la sorcière, pour la rassurer.

— L’exemple de courage fait un peu pitié à voir, hein ? railla cette dernière.

***

— D’accord, fit André alors qu’ils arrivaient en bas. Je propose qu’on reste groupés, maintenant. Si vous vous perdez dans les tunnels…

— Chier, coupa Ray. C’est bas de plafond, ici.

— Marchez au milieu des couloirs, reprit l’ancien mineur. Et évitez de toucher aux étais. Si vous respectez ça, je pense que tout ira bien.

Le petit groupe suivit André à travers les tunnels. Sylvie semblait parfaitement à l’aise dans la mine tandis que Ray, qui était obligé de marcher voûté, râlait en permanence. Derrière eux, Anya, plutôt nerveuse, se retournait régulièrement, comme pour vérifier que rien ne les suivait.

Au bout d’une dizaine de minutes, le géant réalisa que son amie était restée un peu en arrière.

— Bon sang, râla André. Surveillez votre copine. Si elle panique ici, elle peut tous nous faire tuer.

— Elle n’est pas du genre à…

Derrière eux, un cri aigu résonna dans les tunnels et interrompit Ray, qui soupira.

— … paniquer. Bon, on y va.

Ils firent demi-tour et se dirigèrent aussi vite que possible vers l’origine du cri. Au bout d’une vingtaine de mètres, ils aperçurent la jeune femme, à genoux au milieu du couloir. Elle leur tournait le dos.

— Anya ? fit doucement Ray. Ça va ?

La détective se releva doucement et se tourna vers son ami. Ce dernier réalisa alors à la lumière blafarde de la lampe qu’elle avait l’épaule gauche ensanglantée et qu’elle tenait une pierre d’un bon gabarit dans la droite.

Anya pointa du pouce un cadavre dont le crâne venait manifestement d’être démoli avec la roche en question.

— On dirait que j’avais raison, sur les morts-vivants.

***

Le petit groupe se dirigea d’un pas rapide vers l’ascenseur. En voyant le cadavre, ils avaient unanimement décidé de remonter à la surface.

— J’aurais peut-être dû prendre le corps ? suggéra Ray. Comme preuve ?

— C’est juste un cadavre, maintenant, répliqua Anya. J’irai voir Leslie. J’espère qu’elle me croira. Mais j’aimerais qu’on sorte d’ici rapidement.

— Un instant, protesta André tandis qu’ils arrivaient vers la cage de bois.

Il jeta un coup d’œil à l’ascenseur et grimaça.

— Quoi ? demanda Anya. On ne va pas rester coincés là, quand même ?

— Je ne pense pas. Mais ce serait plus prudent d’éviter de mettre trop de poids d’un coup. La corde est en bon état, mais on ne peut pas en dire autant du bois.

— On fait quoi ? demanda Ray.

— Je propose deux voyages. Je monte avec mademoiselle Volk, et vous suivez tous les deux. Les charges seront à peu près équilibrées.

— D’accord, fit le colosse. Mais grouillez-vous. J’ai pas envie de moisir ici.

L’ascenseur commença à remonter, actionné par Anya, manifestement pressée de ressortir.

Aussitôt, Sylvie s’élança dans un tunnel, à la surprise de Ray. Ce dernier se mit à lui courir après, mais vu la hauteur de plafond, il était désavantagé par sa taille.

— Bon sang ! hurla-t-il. Qu’est-ce que tu fous ?

— Mon père est là-dedans ! répliqua la jeune femme.

— Il est mort ! protesta-t-il. C’est un putain de zombie !

Devant lui, Sylvie s’immobilisa face à un mort-vivant, réalisa qu’il ne s’agissait pas de son père, fit quelques pas en arrière et s’engagea dans un embranchement.

— Chier, râla Ray en sortant un couteau de son manteau.

Il regarda le mort-vivant un instant. Celui-ci s’élança vers lui d’un pas lent et mal assuré.

Le colosse planta sa lame dans la tête du zombie, qui s’écroula immédiatement ; puis il retira l’arme et repartit à la poursuite de l’aubergiste.

***

Lorsque l’ascenseur fut arrivé, Anya se précipita vers l’extérieur. Le soleil l’aveugla quelques secondes lorsqu’elle aperçut l’entrée de la grotte, mais elle réalisa qu’elle aimait ça. Après son passage sous terre, c’était une véritable délivrance.

Ensuite, elle vit que le sergent Leslie se trouvait devant l’ouverture, lui tournant le dos. La détective fronça les sourcils. C’était étrange.

— Leslie ! lança-t-elle. Je suis heureuse de vous voir.

Le plaisir n’était manifestement pas réciproque, puisque le sergent pointa une arbalète en direction de la détective, qui s’immobilisa en levant les mains.

Elle eut alors la surprise de voir trois autres gardes s’avancer dans l’entrée de la mine, accompagnés de monsieur Maurice, qui tenait toujours sa canne à la main.

— Qu’est-ce qui se passe, bon sang ?

— Il se passe, répondit Leslie, que vous êtes en état d’arrestation, mademoiselle Volk.

— Qu’est-ce qu’il fait là ? demanda Anya en pointant Maurice du doigt.

Ce dernier arbora un sourire et joignit ses deux mains au dessus du pommeau de sa canne.

— Un de mes travailleurs, expliqua-t-il, m’a rapporté que des intrus semblaient se diriger vers la mine dont je suis co-propriétaire. Le périmètre étant interdit, j’ai prévenu la garde. Je lui ai aussi fait part de votre intrusion dans notre bureau et de ma crainte que vous ayez été engagée par le syndicat pour effacer les preuves.

— Quoi ? Vous ne croyez pas ce type, quand même ?

— Il est plus crédible que vous, répliqua Leslie.

— Il vous manipule ! La vérité, c’est que cette mine est pleine de morts-vivants !

— De morts-vivants ? D’accord. Vous me raconterez ça au poste. Vous aurez tout le temps de réfléchir à la façon de présenter ça, hein ?

***

— Papa ! hurla Sylvie.

Elle se précipita vers un mineur aux vêtements déchirés et à la peau pleine de terre. Il était occupé à effectuer le même travail qu’il avait fait durant toute sa vie.

— Papa ? répéta la jeune femme en s’approchant de lui. C’est moi.

Le mort-vivant se retourna vers elle, le regard vide.

— Tra… vaa… iill… eerr…

Sylvie soupira. Une larme coula le long de sa joue.

— Papa…

Ce fut à ce moment là que le zombie tendit la main vers elle et l’agrippa.

— Faaiimm…

***

À l’extérieur, Anya et André étaient sous la menace des arbalètes des membres de la garde.

— Bon sang, vous pouvez descendre ! protestait l’enquêtrice. Vous le verrez, qu’il y a des morts-vivants !

— Madame, ajouta André. Ce qu’elle dit est vrai.

— C’est ridicule, pouffa Maurice. Pourquoi pas des nains ?

— Réfléchissez, reprit Anya. Il y a eu un mort avec des traces de morsures près de la rivière. La rivière passe sous la mine…

— Volk… soupira Leslie. D’accord, supposons. Pourquoi ces cadavres de mineurs se seraient-ils relevés ?

— À cause de lui ! répliqua la jeune femme en pointant le co-propriétaire de la mine du doigt. Il sait se servir de magie. C’est un putain de nécromant !

— Cela devient ridicule, protesta l’accusé.

— Il a raison, ajouta le sergent. Vous l’avez vu faire une boule de feu ?

— J’ai senti la magie.

— Et comment l’auriez-vous sentie ?

Anya soupira, et se décida à tenter le tout pour le tout.

Elle enleva sa chemise.

***

Alors que le mort-vivant s’apprêtait à mordre Sylvie, Ray l’attrapa par le col et l’envoya rouler par terre.

— Dégage, saleté !

— Arrêtez ! C’est mon père !

— C’est plus ton père ! protesta le géant en se tournant vers elle, furieux.

— Ne le tuez pas, je vous en supplie.

— Plus facile à dire qu’à faire, répliqua le colosse.

Puis il entendit un bruit derrière lui et se retourna.

— Oh, merde.

À l’autre extrémité du tunnel, lentement mais sûrement, un groupe entier de cadavres se dirigeait vers eux.

***

Anya montrait son dos nu face aux gardes et Maurice. Tout le monde pouvait voir le pentacle qui s’étalait sur une bonne partie de la surface de sa peau.

— Et en quoi cela joue en votre faveur ? demanda Leslie.

La détective se retourna, les bras croisés sur la poitrine pour la masquer aux regards.

— En plus de tout, vous êtes une sorcière ?

— Ça prouve que j’ai pu sentir sa magie, répondit Anya aussi calmement qu’elle le pouvait.

— Ou que vous avez été embauchée pour maquiller les preuves. Rhabillez-vous, je vous emmène au poste. On discutera de ça là-bas.

— Attendez ! protesta l’enquêtrice. Et ça, vous pensez que je me le suis fait moi-même ?

Elle montra la blessure qu’elle avait à l’épaule. Leslie s’approcha un peu, intriguée, et examina la plaie. Elle pouvait voir distinctement les traces de dents, qui semblaient humaines.

Leslie grimaça.

— Ces traces… constata-t-elle. Ça pourrait être n’importe qui…

— Mais quel humain m’aurait mordue ? demanda Anya en remettant sa chemise. Ce n’est pas courant, quand même !

— D’accord, mais pourquoi monsieur Maurice aurait-il intérêt à faire de ses travailleurs des morts-vivants ?

— C’est évident, répliqua André. Il ne faut pas les payer. Ils travaillent tout le temps et ne se plaignent pas.

— Ridicule !

— Bon, soupira le sergent, avant de se tourner vers ses hommes, pensive. On arrête les trois. On réglera tout ça au poste, après être descendus faire un tour dans cette mine. Journée de merde.

— Un instant, protesta Maurice. Vous comptez m’arrêter ?

— Oui, je compte. Je réalise que je n’ai pas franchement les idées claires, et peut-être bien que c’est à cause de vous. À moins que ça ne soit elle. Alors pour l’instant, tout le monde la ferme, d’accord ?

Le propriétaire de la mine soupira et grommela quelques mots.

— Qu’est-ce que vous… commença Leslie.

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Elle s’écroula, endormie. Les trois autres gardes l’imitèrent dans la seconde, ainsi qu’André. Seule Anya se tenait encore debout, quoique chancelant légèrement.

Maurice eut un sourire malsain et se saisit de sa canne, avant d’en sortir une épée.

— Tu ne crains pas la magie, constata-t-il, mais on verra si tu résistes aussi bien à cette lame.

***

Ray essayait de repousser les morts-vivants qui approchaient, mais il y parvenait de moins en moins bien. Son couteau était resté coincé dans le crâne d’un de ceux qu’il avait achevés et il devait maintenant se contenter de se servir de ses mains nues. Même s’il avait une force considérable, ce n’était pas suffisant pour les tuer et ils revenaient toujours à la charge.

Derrière lui, Sylvie regardait son père s’approcher d’elle. Elle ne parvenait pas à bouger.

Le mort-vivant ouvrit la bouche pour mordre.

Et puis son comportement changea. Il se figea, avant de se mettre à hurler de douleur, en harmonie avec les autres zombies.

— Papa ! fit Sylvie.

À sa surprise, les yeux de son père se tournèrent vers elle. Ils ne semblaient plus aussi vides que quelques minutes plus tôt.

— Sylvie, souffla le mort-vivant.

La jeune femme se mit à pleurer et le serra dans ses bras.

Pendant ce temps, Ray regardait, un peu surpris, les cadavres hurler puis s’écrouler devant lui un par un. Il se retourna et vit Sylvie échanger quelques mots avec son père. Puis ce dernier s’immobilisa à son tour, apparemment mort pour de bon.

Le détective s’approcha lentement de la jeune femme et posa une main sur son épaule.

— C’est fini. On devrait remonter, maintenant.

***

Lorsque Ray et Sylvie sortirent à la lumière du jour, ils eurent la surprise de découvrir une demi-douzaine de corps allongés à côté d’un loup noir qui était occupé à dévorer ce qui restait de monsieur Maurice. À coté de la bête, les vêtements d’Anya traînaient, éparpillés.

— Oh, merde, fit Ray.

— Mon Dieu, lâcha Sylvie, effrayée.

Le colosse soupira et décida de s’allumer un cigare.

— Oh non, railla-t-il en imitant la voix d’Anya. Je déteste cette partie de moi. Sauf quand il y a un repas gratuit à la clé, évidemment, hein ?

La louve s’arrêta de manger pour tourner la tête vers lui et retroussa ses babines, menaçante.

— Je ne comprends pas, fit Sylvie.

— Moi non plus, répliqua Ray. Pas moyen qu’elle se transforme lorsqu’il s’agit d’enquêter, Mademoiselle ne va quand même pas s’abaisser à utiliser son odorat de loup pour trouver le coupable. Par contre, lorsqu’il s’agit d’utiliser ses mâchoires de loup pour le déguster, là, plus de problème.

— Vous voulez dire, demanda l’aubergiste, que ce loup, c’est mademoiselle Volk ?

— Ouais, répondit Ray. Je pense qu’on ferait mieux de se retourner.

— Donc, demanda Sylvie en tournant le dos à Anya, c’est une louve-garou ?

— On peut dire ça, je suppose.

Ray inspira une bouffée de tabac, attendant que son amie ait fini de se transformer.

— C’est bon ? demanda-t-il. On peut se retourner ?

— Oui et non, répondit Anya. Merde, je n’aurais pas dû remettre ma chemise. Hum, Sylvie ? Je pourrais t’emprunter ta veste ?

L’aubergiste la retira et la lui tendit, en prenant toujours soin de ne pas se retourner.

— Oh, et pour ta gouverne, Ray, non pas que ça te regarde, parce que je fais ce que je veux, mais ce connard avait une canne-épée. J’ai été obligée de me transformer. C’était une question de vie ou de mort.

— Une canne-épée ? cracha le colosse. C’est tellement ringard. Ces ploucs ne savent pas que maintenant on fait des arbalètes miniatures qui peuvent se cacher dans une manche ?

***

Anya était assise sur une table, les pieds battant dans le vide. Elle était seule, et elle s’ennuyait.

Pourtant, elle était censée être à une fête. Elle était même supposée faire partie des personnes en l’honneur de qui elle était organisée.

Une semaine avait passé depuis la mort de Maurice. Le sergent Leslie avait mené une nouvelle enquête et lui avait posé un nombre incalculable de questions. Elle avait fait venir un mage d’une ville environnante, comme expert. Des gardes s’étaient relayés sans cesse dans ce qui restait de la mine.

Il en était ressorti que les deux inculpés, Grégoire et Maximilien, étaient innocents. Les explosifs trouvés chez eux ne correspondaient pas aux dégâts causés dans la mine. Il n’était pas bien clair si ces explosifs avaient été placés dans leurs appartements pour les faire arrêter ou s’ils comptaient s’en servir pour autre chose ; mais dans le doute, les deux hommes avaient fini par être relâchés.

La culpabilité de Maugeais n’était pas très claire non plus. Il prétendait ne pas être au courant des agissements de son associé et avançait que ce dernier avait agi seul, suite à des désaccords sur la gestion de la mine. En ce qui concernait Anya, les détails ne l’intéressaient pas vraiment. Elle savait que Maugeais était coupable en général.

Quant à Maurice, sa mort avait finalement été attribuée aux loups que Ray et André avaient croisés, prés de la rivière.

Le syndicat des mineurs avait décidé d’organiser une fête, pour célébrer la libération des deux inculpés, mais aussi pour remercier les deux détectives privés, qui devaient partir le lendemain.

Et si son coéquipier était effectivement en train de plaisanter avec une poignée de mineurs, un verre de vin à la main, Anya regardait tout cela de loin, seule.

Elle se leva et se dirigea vers André, profitant d’un moment où il n’était pas en train de parler avec des « camarades ».

— Je vais y aller, expliqua-t-elle.

— Déjà ? s’étonna le syndicaliste.

— Je suis un peu fatiguée.

— D’accord, très bien. Merci pour ce que vous avez fait.

Anya haussa les épaules.

— Ça changera quoi ? demanda-t-elle. D’accord, ils sont libérés, mais…

— Je pense que ce n’est pas rien. Ils auraient été exécutés.

— Je sais, mais pour vous… la mine va rester fermée.

— Au moins, nous avons obtenu la vérité. Sans compter une indemnisation non négligeable. Nous vous devons beaucoup, nous en avons conscience.

Anya ne répondit pas qu’elle trouvait qu’elle avait plutôt l’impression que les gens avaient conscience de devoir beaucoup à Ray, et pas à elle. C’était une fête, après tout, elle n’allait pas casser l’ambiance.

***

Le lendemain, Ray et Anya se dirigeaient vers la porte Sud de Sénéla, leurs bagages à la main. Ils devaient prendre la diligence qui passait à six heures du matin.

— Tu boudes ? demanda le colosse en bâillant.

— Pourquoi ?

— T’as pas beaucoup parlé, ce matin.

— Je suis fatiguée.

— Non, c’est pas ça. T’es plus matinale que moi, d’habitude. Et t’as bu moins que moi, hier.

— C’est peut-être ça, le problème, répliqua la jeune femme.

— Quoi ?

— Personne ne m’offre à boire. Personne ne vient discuter. J’ai passé une journée dans un poste de garde, je suis allée au fond d’une mine, je me suis fait mordre par un mort-vivant, j’ai tué un nécromant, et tout ça pour quoi ? À part André, les types pour qui j’ai fait ça ne m’ont même pas remerciée. Je ne sais pas pourquoi je continue à faire ce boulot, tu sais ?

— Parce que tu te débrouilles toujours pour bouffer le sale type ? plaisanta Ray.

— N’empêche, plus de contrats au rabais chez des bouseux qui n’ont jamais vu de louve-garou, c’est trop…

— Mademoiselle Volk !

La jeune femme se retourna, surprise, et aperçut Sylvie qui courait vers elle.

— J’ai cru que j’allais vous manquer, annonça-t-elle à bout de souffle lorsqu’elle les eut rejoints. Vous êtes partis tôt.

— La diligence est à six heures, expliqua Ray.

— Je sais, fit l’aubergiste. Mademoiselle Volk, je voulais vous remercier.

— Tu sais, je crois que tu pourrais m’appeler Anya, maintenant.

Sylvie eut un petit sourire embarrassé, puis elle baissa la tête et chercha dans une de ses poches. Elle en sortit quelque chose d’argenté qu’elle plaça dans la main de la détective.

— C’est un collier, expliqua-t-elle. C’est un cadeau, pour vous remercier. Je me suis décidée à vendre l’auberge et à quitter cette ville. Bien sûr, je sais que ça ne vaut sans doute pas toutes les protections magiques que vous avez, mais…

— Oh, si, ça les vaut largement, fit Anya en serrant l’aubergiste dans ses bras. Merci, Sylvie.

Les deux femmes échangèrent encore quelques mots, puis la détective rattrapa son ami, tandis que la serveuse lui faisait au revoir de la main.

— Personne ne m’aime ! railla Ray en imitant la voix de son amie. Personne ne vient me parler !

— Oh, ça va.

— Personne ne me dit merci ! continua son compagnon en mettant ses lunettes de soleil. Tu parles. C’est juste que t’es jamais contente.

— Ce n’est pas vrai, répliqua Anya.

Un sourire aux lèvres, elle attacha le collier autour de son cou.

— , je le suis.