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Lizzie Crowdagger

Sorcières & Zombies

Route de nuit

Dans la vieille 205 éclairée par le clair de lune, Claire dormait, ou, en tout cas, essayait. Elle avait roulé toute la soirée pour se rendre à un mariage, s’était perdue en pleine campagne, et avait décidé de renoncer jusqu’à l’aube, jugeant qu’il serait plus facile, une fois reposée, de se repérer lorsque le soleil serait levé.

L’ennui, c’était que la voiture ne valait pas un lit. Claire se retourna afin de trouver une position moins inconfortable sur son vieux siège pourri ; sans succès. Elle retira ses chaussures et essaya de baisser le dossier, mais il était déjà au plus bas.

Trois heures du matin, elle ne dormait toujours pas. Elle se retourna une nouvelle fois, puis une autre, se redressa un peu, et hésita à reprendre le volant.

C’est alors qu’elle aperçut une silhouette devant la voiture. Quelqu’un approchait.

Claire sentit une vague de panique s’emparer d’elle, mais parvint à se calmer. Il n’y avait rien de bien anormal ; juste un type qui se baladait.

Un type qui se baladait sur une départementale, à trois heures du matin. Rien d’anormal.

Elle prit une profonde inspiration, espérant calmer les battements de son cœur. Sans grand succès. Surtout qu’elle devinait, derrière la silhouette qui était maintenant à quelques mètres de la voiture, d’autres ombres se déplaçant lentement.

Mais peut-être rêvait-elle ? Peut-être n’étaient-ce que les ombres des arbres qui attisaient son imagination ?

Il n’y avait qu’un moyen de savoir. Elle alluma les phares.

Claire poussa un cri d’horreur en découvrant ce qu’avait révélé la lumière jaune : devant elle se trouvaient une demi-douzaine de personnes, hommes et femmes, aux vêtements déchirés, aux regards de drogués, qui se dirigeaient vers la voiture d’une démarche hésitante, trébuchant régulièrement.

Des zombies.

— Oh mon Dieu, murmura Claire d’une voix faible.

Après être restée pétrifiée quelques instants, elle se décida à faire démarrer la voiture. Qui cala. Elle songea avec une ironie distante que cela faisait vraiment mauvais film d’horreur. Il lui fallut quatre essais, avant que la voiture ne se décide enfin à s’ébranler.

Les zombies (car il s’agissait bien de mort-vivants, il n’y avait pas de doutes là-dessus : il manquait même de la peau sur certains d’entre eux) étaient maintenant à quelques centimètres de la voiture.

— Merde ! hurla Claire, paniquée, en manquant de renverser un des cadavres ambulants.

Elle ne pouvait quand même pas les écraser. Et puis, elle réalisa le ridicule de la situation : ils étaient déjà morts, de toute façon. Tremblante, elle appuya sur l’accélérateur et renversa un zombie, qui roula sur le capot avant de tomber au sol.

Elle put voir un instant son regard mort la fixer, ce qui la révulsa encore plus et lui donna envie de vomir, d’être ailleurs, et surtout de se réveiller de ce cauchemar horrible.

Elle roula quelques minutes droit devant elle, en essayant de se calmer un peu. À l’intersection suivante elle aperçut, à quelques centaines de mètres, une maison éclairée. « Maison » était sans doute un peu léger pour désigner l’endroit. « Manoir » aurait été plus exacte, mais Claire préférait évacuer ce terme de son esprit. C’était juste une grande maison.

***

À son grand soulagement, Claire arriva à la grande maison sans rencontrer de nouveaux monstres.

Elle arrêta la voiture à quelques mètres de la porte, déverrouilla sa portière et se préparait à sortir lorsqu’un mauvais pressentiment la poussa à s’interrompre. Bien sûr, il y avait de la lumière, mais… qu’est-ce qui lui disait que la maison n’était pas déjà pleine de ces créatures ?

Elle décida que le mieux était de klaxonner. S’il y avait des résidents à l’intérieur, ils finiraient bien par venir voir ce qu’il se passait. Elle espérait juste que les morts-vivants, s’il y en avait, ne réagiraient pas ; ou, au moins, plus lentement.

Une minute passa et rien ne se produisit. Puis une autre minute.

Finalement, la porte s’ouvrit. Claire retint son souffle, et espéra qu’il ne s’agissait pas d’un zombie.

C’était en fait un jeune type d’une vingtaine d’années, aux cheveux longs, au visage boutonneux et à l’air pas très réveillé. Il avait un tee-shirt qui disait « I see fragged people », des lunettes et un caleçon. S’il ne donnait pas forcément, à premier abord, l’impression d’avoir une véritable vie, il n’avait en tout cas pas l’air d’être un non-mort.

Claire sortit de la voiture et se demanda un moment comment expliquer la situation.

— Vous voulez quoi ? demanda le garçon avec une voix aiguë.

— Je peux entrer ? Je me suis perdue, et dehors il y a des…

La phrase mourut dans sa bouche. Elle ne pouvait pas prononcer le terme « zombie » sans se sentir un peu ridicule. « Mort-vivant » ne sonnait pas beaucoup mieux.

— Ça roule, fit le garçon.

Il entra dans la grande maison. Claire le suivit, mal à l’aise. Elle referma la porte derrière elle, et se tourna vers le jeune homme d’un air implorant.

— Il vaudrait mieux fermer à clé, peut-être ? S’il vous plaît ?

— Si vous voulez, répondit le jeune homme en verrouillant la porte. Au fait, moi c’est Ludovic.

— Claire.

Il s’assit à côté d’une antique table en bois sur laquelle était posé un ordinateur portable, beaucoup moins antique et beaucoup moins en bois.

— Ça va vous paraître fou, fit Claire, mais dehors il y avait des…

La situation lui paraissait idiote, à présent qu’elle était au chaud, à la lumière, en face d’un type qui pianotait sur un ordinateur.

— Des quoi ? demanda Ludovic. On croirait que vous avez vu un fantôme.

— C’était des zombies, répondit Claire d’une voix faible.

— Ah, fit Ludovic, sans trésaillir.

— Je suis sérieuse ! ajouta Claire.

— Oh, je n’en doute pas, répondit le jeune homme. J’ai lu les news.

Claire fronça les sourcils.

— Les news ?

— Sur Internet, expliqua le garçon. Il paraîtrait que les morts se relèvent.

Claire essaya de digérer l’information. Ce n’était donc pas une hallucination. Ce n’était pas non plus, a priori, un phénomène localisé. Et ce stupide garçon boutonneux qui paraissait s’en moquer !

— Mon Dieu, lâcha-t-elle. Il faut faire quelque chose.

— Parlez-en à ma sœur, répliqua le garçon. C’est elle qui est accro à ce genre de trucs. Moi, tant qu’ils ne bouffent pas les ordis…

— Votre sœur ? demanda Claire. Où est-elle ?

Ludovic fit un geste vague de la main.

— Quelque part à l’étage, répondit-il. Elle va adorer cette histoire. Maintenant, excusez-moi, mais cet algorithme ne va pas s’écrire tout seul, si vous voyez ce que je veux dire.

— Mais votre vie est en danger, bon sang ! s’exclama Claire.

— On vit dans un monde dangereux, répliqua calmement Ludovic. Mais ça n’empêche pas que le code ne s’écrit pas tout seul. Moi, tant que les programmes morts ne se relèvent pas…

Claire haussa les épaules et décida qu’il valait peut-être mieux laisser ce boutonneux asocial à son ordinateur et partir à la recherche de sa sœur.

Elle se dirigea vers les escaliers, attrapant au passage un bâton de randonnée qui traînait contre le mur. Ça pouvait toujours être utile.

***

Alors que Claire montait les vieux escaliers en bois avec précaution (ce qui ne les empêchait pas de grincer abominablement), elle sentit quelque chose contre sa jambe.

Son cœur manqua quelques battements, mais lorsqu’elle baissa les yeux, elle put se rendre compte qu’il ne s’agissait que d’un chat noir qui se frottait contre elle.

Soulagée, elle se baissa pour le caresser. Juste un chat ordinaire, se dit-elle alors que son cœur se calmait. Pas de quoi paniquer.

Elle se remit à grimper les escaliers et posa le pied sur le parquet du premier étage. C’était vraiment une grande maison. Le couloir partait à gauche et à droite et elle ne savait pas trop où aller.

Quelques mètres en dessous d’elle, Ludovic pianotait toujours sur son ordinateur, sans paraître le moins du monde se soucier de sa visiteuse.

— Comment s’appelle votre sœur ? lui demanda Claire en criant.

— Lise, répondit Ludovic après un petit moment.

— Et où est-elle ?

— Je vous l’ai dit, au premier étage.

— Ça a l’air grand.

— Elle est peut-être dans la salle de bains, répondit-il finalement, comme à contrecœur. Vers la droite.

Claire se dirigea donc vers la droite, en brandissant son bâton d’un air menaçant. Ou, plus exactement, d’un air pathétique qui se voulait menaçant.

— Et peut-être pas, ajouta le jeune homme en marmonnant.

— Lise ? appela Claire. Lise ?

Pas de réponse. Tout cela lui paraissait bizarre. D’abord les zombies, puis cette maison, puis ce type…

Elle espérait au moins que Lise prendrait cette affaire au sérieux. Ça ne résoudrait pas vraiment le problème, mais au moins, elle ne s’inquiéterait plus seule.

***

Claire avançait lentement en faisant bien attention à allumer systématiquement toutes les lumières : le mieux ce serait éclairé, le mieux elle se sentirait. Elle était suivie par le chat qui se frottait régulièrement aux meubles ou à ses jambes. Lise ne répondait toujours pas.

Peut-être dormait-elle ? Mais était-ce possible, avec tout le boucan qu’elle avait fait ?

Soudainement, un cri lui glaça le sang. Elle se précipita vers la chambre d’où il semblait provenir, ouvrit la porte d’un geste brusque et resta pétrifiée.

La fenêtre de la chambre avait été brisée. Il y avait des éclats de verre dans la moitié de la pièce. Au milieu de ceux-ci, à genoux, se trouvait celle qui devait être Lise, la tête en sang, assaillie par une demi-douzaine de gros corbeaux qui paraissaient bien décidés à faire d’elle leur dîner.

Claire parvint à sortir de sa stupeur et alla agiter son bâton au milieu des oiseaux qui se dispersèrent. Elle attrapa ensuite le bras de la jeune fille et la tira vers le couloir, fermant brusquement la porte derrière elles.

— Merci, fit Lise.

Elle essuya la trace de sang qui lui coulait du front. La première chose que remarqua Claire, c’est que, contrairement à ce qu’elle avait cru en l’apercevant, la blessure était plutôt légère : le front de la jeune fille était bien un peu abîmé, mais à part ça, elle était indemne.

La seconde chose que remarqua Claire, c’est que Lise ressemblait trait pour trait à son frère. Bien sûr, elle était plus féminine, mais elle avait le même visage, les mêmes yeux verts étranges, les mêmes cheveux noirs. Un moment, elle se demanda si elle était aussi socialement inadaptée que lui.

Niveau tee-shirt, c’était le même genre : « I see fragged people » était remplacé par un plus politique « One solution, Revolution ». Claire se demanda d’ailleurs furtivement pourquoi une fille qui portait un tel tee-shirt vivait dans une gigantesque maison. En revanche, Claire nota que Lise portait un pantalon. Il y avait donc du progrès.

— Mais qui êtes-vous ? demanda Lise en levant un sourcil.

— Je me suis perdue, répondit Claire. J’allais à un mariage… je me suis endormie dans la voiture, et j’ai été attaquée par des zombies… et je suis venue me réfugier ici.

Il y eut un court moment de silence, le temps que la jeune fille digère la phrase.

— Des zombies ? dit-elle finalement. Cool.

***

Claire expliqua toute l’histoire avec moult détails à Lise, qui l’écoutait beaucoup plus sérieusement que son frère. Mais plutôt que de se mettre à avoir peur, comme elle s’y était attendue, elle paraissait surexcitée : il fallait barricader la maison, fabriquer des armes, aller au garage chercher de quoi faire des cocktails molotov.

— Du calme, répliqua Claire, qui ne l’était pas vraiment. Si on tient jusqu’au lever du soleil, je pense que tout ira bien.

— Ah, fit Lise, manifestement un peu déçue de l’avortement de la première guerre vivants/zombies.

— Il faudrait trouver un endroit où on soit en sécurité, ajouta Claire.

— Hmmm, réfléchit Lise. La cave ? On pourrait se barricader dedans.

— Mais on serait coincées.

— C’est vrai. Hmmm. On pourrait demander à mon oncle.

— Votre oncle ? s’étonna Claire. Où est-il ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? La baraque est plutôt grande, si vous n’avez pas remarqué.

Claire soupira. Malgré la gravité de la situation, cette fille prenait tout à la légère, ce qui commençait à lui taper sur les nerfs.

— Bon, fit-elle. Il n’est apparemment pas au premier. On va voir au rez-de-chaussée.

Les deux jeunes femmes se dirigèrent donc vers le bout du couloir, Claire avançant prudemment en tête, poursuivant sa quête obsessionnelle pour allumer toutes les lumières, Lise fermant la marche, criant régulièrement « Tonton ? Tonton ! ».

Elles finirent par arriver au bout du couloir où se trouvaient d’autres escaliers, et redescendirent au rez-de-chaussée avec précaution, le chat noir toujours à côté d’elles.

Claire sentit un vent froid la parcourir alors qu’elle allumait l’interrupteur du bas. Elle se tourna, et aperçut qu’une porte menant à un jardin était ouverte.

— Merde, lâcha-t-elle.

— Oh, c’est normal, répliqua Lise, elle a toujours mal fermé.

— Mais ils ont pu rentrer ! hurla Claire, paniquée.

— Zen, répondit Lise, inébranlable. Rien ne dit qu’ils l’ont fait. Allons chercher mon oncle.

Claire inspira et souffla profondément, tentant, d’une part, d’enrayer le sentiment de panique qu’elle éprouvait et, d’autre part, de ne pas s’énerver contre Lise.

Elle la rattrapa alors qu’elle entrait dans une autre pièce, apparemment la cuisine.

— Je ne sais pas vous, fit-elle joyeusement en ouvrant le réfrigérateur, mais moi, les films d’horreur, ça me donne faim.

Comme pour les autres pièces, Claire se précipita vers l’interrupteur, et en quelques secondes les néons s’allumèrent, illuminant toute la cuisine.

Et, accessoirement, le couple de morts-vivants qui se tenaient juste derrière Lise, les bras tendus vers elle.

Claire poussa un cri d’horreur.

Lise, avec une rapidité surprenante, plongea dans le réfrigérateur, en ressortit un carton de jus de pomme dans une main et une barquette de steacks hachés dans l’autre, puis fit un petit pas en arrière juste à temps pour éviter le bras d’un zombie.

Elle tendit le carton à Claire qui l’attrapa, médusée, et elle se mit à déchirer fébrilement le plastique qui enveloppait les steacks. Elle les lança devant les morts-vivants qui, comme elle l’avait espéré, se précipitèrent dessus.

Elle sortit de la cuisine, un steack haché toujours à la main, tandis que Claire fermait la porte et la bloquait.

— Si c’est pas malheureux, gâcher de la nourriture comme ça.

— Tu t’en es gardé un ? demanda Claire, atterrée, en désignant le steack qu’elle avait à la main.

— Je me disais, plutôt que ce soit le chat qui le bouffe qu’une de ces bestioles.

Elle tendit la viande au chat, qui s’en empara en ronronnant. Claire secoua la tête, alors que ses mains tremblaient.

— Tu te rends compte qu’ils auraient pu te tuer ? demanda-t-elle. Que ce sont des putain de mort-vivants ? On n’est pas dans un film !

— Cool, répondit Lise en attrapant le carton de jus de pomme. J’aurais aussi pu me faire dévorer par un monstre à neuf dimensions, mais ce n’est pas le cas. Je suis en vie, et j’ai soif et faim.

Claire dut faire plusieurs exercices de respiration, pendant que Lise buvait bruyamment à la bouteille.

— Bon, dit finalement Lise, je pense qu’il faudrait aller dans le garage.

— Le garage ?

— Par là, expliqua Lise en montrant une porte. Ça mène au garage. Léonard y est peut-être.

— Léonard ?

— Mon oncle.

— Et tu ne pouvais pas le dire plus tôt ?

Lise se contenta de hausser les épaules.

— Je ne savais pas que son nom était si important pour vous.

— Je veux dire, qu’il était au garage !

— Je n’en suis pas certaine. Mais il travaille souvent là-bas. Ça lui sert d’atelier.

— Il travaille à quatre heures du matin ?

— Aucune idée, je n’ai pas de montre.

Lise avala quelques nouvelles gorgées de jus de pomme pendant que Claire essayait de se calmer. Lorqu’elle eut fini de boire, elle annonça :

— Bon, il faudrait aussi aller chercher mon frangin. Pour qu’on soit plus efficace, je propose qu’on se sépare.

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, répliqua Claire, horrifiée. C’est la meilleure manière d’y passer toutes les deux.

Lise commença à avancer dans le couloir, sans prendre la peine d’allumer la lumière.

— Mais non, répondit-elle. Ils font toujours ça dans les films d’horreur, et ils ont de l’expérience dans le domaine.

***

Claire dut se contenter de regarder, hallucinée, Lise s’éloigner dans le couloir sombre.

Elle n’aurait pas dû la laisser partir seule. Elle n’aurait surtout pas dû la laisser l’abandonner. Au moins, le chat était toujours là, en train de finir de manger son steack, mais Claire ne misait pas énormément sur son potentiel protecteur.

D’un autre côté, peut-être que l’oncle serait moins cinglé que son neveu et sa nièce. Peut-être qu’il ne s’agissait que d’un problème d’âge.

Claire ouvrit donc la porte menant au garage et se précipita vers l’interrupteur, le bâton prêt à la défendre. Elle commençait à être habituée à ce manège.

Elle descendit les escaliers de pierre avec précaution. Lorsque, arrivée en bas, elle actionna l’interrupteur, elle fut surprise de ce qu’elle vit.

Elle s’était attendue à voir un joyeux foutoir, avec éventuellement un « oncle Léonard » travaillant au milieu ; elle ne s’était pas attendue à voir un avion.

Ce n’était pas un avion de ligne, évidemment, juste un vieux modèle à hélice, mais cela faisait tout de même incongru. Elle s’approcha un peu, impressionnée.

— Monsieur Léonard ? appela-t-elle.

Elle eut le temps d’entendre un petit bruit derrière elle, se retourna, et se retrouva nez à nez avec le canon d’un fusil à pompe.

De l’autre côté se tenait un type à l’allure étrange : il portait une espèce de chapeau de cow-boy, un vieux blouson d’aviateur et des lunettes de soleil. Mais le pire, c’est que les traits de son visage, à l’exception d’une épaisse moustache qui descendait de part et d’autre de sa bouche, étaient les mêmes que ceux de Lise et Ludovic.

— Monsieur Léonard ? répéta Claire, un peu plus nerveuse.

— Ah, répondit-il, vous n’êtes pas un de ces foutus zombies.

Sa voix sonnait mal. Elle avait un côté viril, mais il paraissait artificiel, comme s’il se forçait. Et malgré ça, elle restait trop aiguë, comme la voix de Ludovic.

— Lise ? ne put s’empêcher de demander Claire, tellement Léonard lui rappelait la jeune femme.

— Ah, fit l’oncle en baissant son arme, vous avez vu ma nièce. Beau brin d’fille, hein ? Ravi de savoir qu’elle va bien.

Claire ne répondit pas, et espéra que Lise allait toujours bien. De toute façon, après les dernières minutes passées en présence de cette fille, elle n’était plus certaine que cette dernière serait celle à plaindre si elle venait à croiser une meute de morts-vivants.

— Vous êtes au courant, pour les zombies ? demanda Claire.

— Évidemment. L’un d’entre eux a essayé de me bouffer. Mais c’est à mon Remington qu’il a goûté !

Il éclata de rire en terminant sa phrase, alors que Claire se mordait nerveusement les lèvres. Léonard ne s’annonçait pas plus facile à vivre que sa nièce.

— D’où est-ce que vous venez ? demanda-t-il.

— J’étais perdue, répondit Claire. J’allais à un mariage, et…

— C’est ce qui s’appelle une pleine lune de miel, coupa Léonard.

Il éclata de rire une nouvelle fois. Non seulement sa blague était exécrable, mais en plus son rire sonnait faux. Claire commençait sérieusement à se demander si ce n’était pas Lise déguisée.

— Et vous êtes venue en voiture ? demanda Léonard, redevenu sérieux.

— Oui, répondit Claire. Vous n’avez pas entendu les coups de klaxon, tout à l’heure ?

— Non. Faut croire que le garage est bien isolé. Peu importe. Vous voulez mon avis ?

Claire ne répondit pas, mais son interlocuteur n’attendait pas de réponse.

— Faudrait repartir en voiture. À cinquante à l’heure, les zombies nous emmerderont pas. Je sortirais bien l’avion, mais j’crois pas qu’ils nous laisseraient le temps de décoller.

— D’accord, répondit Claire.

Elle n’objecta pas que, pour elle, il s’agissait plutôt d’un retour au point de départ. Cela dit, elle était toujours vivante, le lever de soleil était maintenant un peu plus proche et elle n’était plus seule.

C’était déjà ça.

***

Le retour vers le hall principal aurait pu se faire sans encombre si Léonard n’avait pas subitement décidé, comme sa nièce, de faire un brusque détour par la cuisine.

Il ne parut que légèrement surpris lorsqu’il se retrouva nez à nez avec les deux morts-vivants.

— Crénom de Dieu.

Il leva son Remington calibre 12. Il y eut une détonation assourdissante et des éclaboussures de sang lorsqu’il tira en plein ventre du mort-vivant le plus proche, qui vacilla sous le choc et reprit immédiatement sa marche.

Nouvelle détonation, cette fois-ci dans les jambes de la créature, qui s’écrasa par terre, mais continuait à ramper vers Léonard.

— La tête, bon sang ! hurla Claire, les larmes aux yeux et les mains sur les oreilles. Tout le monde sait qu’il faut viser la putain de tête !

— Ah ! répliqua Léonard. C’est la tradition. La tête, c’est pour les dernières balles.

Et, comme il ne lui restait plus que deux balles dans son fusil, il les utilisa pour faire exploser dans des grande gerbes de sang les têtes des deux morts-vivants, ce qui parut le satisfaire pleinement. Et fit vomir Claire.

Léonard parcourut la cuisine à grande enjambées, marchant avec ses grandes bottes dans le sang des deux cadavres qui ne se relèveraient plus, alluma le gaz au maximum et ressortit, donnant au passage une tape dans le dos de Claire pour qu’elle se reprenne.

Celle-ci s’essuya la bouche, et essaya de suivre Léonard, qui se dirigeait vers le couloir où avait disparu Lise quelques minutes plus tôt.

— Vous avez fait quoi, avec le gaz ? demanda-t-elle.

— Ah ! fit joyeusement Léonard. Tout va sauter ! Finis, ces putain de zombies !

— Et nous avec, marmonna Claire.

— Pas si on se dépêche, miss.

En effet, le retour vers le hall principal fut plus rapide que l’aller. Mais lorsque le trio (le chat, en effet, les suivait toujours, même si personne ne lui prêtait vraiment attention) débarqua dans le hall, il n’y avait trace ni de Lise, ni de Ludovic. L’ordinateur portable de ce dernier était maintenant éteint.

— Merde ! fit Claire. Et l’autre con qui a allumé le gaz à fond !

— Restez polie, miss, répondit Léonard avec une voix qui semblait toujours aussi peu naturelle. Allez donc démarrer la voiture, je me charge de mes neveux.

— Mais…, protesta faiblement Claire.

— Pas d’objections, répliqua-t-il d’une voix autoritaire. Allez-y. Maintenant.

Claire obéit, sans trop savoir pourquoi (peut-être quelque chose dans le ton de l’homme), et se précipita vers la voiture, après un bref coup d’œil pour vérifier qu’il n’y avait pas de zombies sur le chemin.

Derrière elle, un coup de vent fit claquer la porte.

***

Léonard sourit en entendant le moteur démarrer après quelques essais infructueux. Il plongea sa main dans une poche de son vieux manteau, en sortit un cigare. Puis il plongea son autre main dans une autre poche et en tira une boîte d’allumettes.

Il alluma le cigare. Rangea les allumettes. Caressa distraitement le chat qui se frottait à ses pieds.

Puis il tira une longue bouffée, avant de le jeter, d’un geste théâtral, vers le couloir.

***

Malgré la distance, l’explosion secoua la voiture. Claire eut le temps de se demander si Lise, Léonard et Ludovic avaient eu le temps de sortir de la maison. Puis elle s’écroula, inconsciente.

***

Léonard s’approcha un peu de la voiture et jeta ses lunettes de soleil sur le sol, révélant des yeux verts à l’intensité étrange.

Puis il s’assit sur un petit muret en pierres qui se trouvait juste à côté et retira sa fausse moustache, avant d’ouvrir son vieux blouson d’aviateur et de défaire la bande qui lui comprimait la poitrine.

Lise (ou quel que fût son nom) conserva néanmoins le chapeau de cow-boy. Elle trouvait qu’il lui allait bien.

Le chat sauta à son tour sur le muret et s’allongea à côté de la jeune fille.

— Alors ? demanda cette dernière. Tu en penses quoi ? J’ai mon examen ?

— Je ne sais pas trop quoi penser. D’accord, tu as atteint l’objectif, admit le chat. Mais les méthodes…

— Quoi, les méthodes ? demanda la jeune fille en souriant. Tant qu’à faire un boulot, autant le faire avec style.

— Je trouve que tu as fait ça avec beaucoup de légèreté.

— Légèreté et subtilité, c’est ma devise, répliqua la demoiselle.

— Je n’ai pas parlé de subtilité.

— Mais ça a marché, non ? J’ai pourri le cauchemar jusqu’à la moelle et, demain, quand elle se réveillera, tout ça aura disparu et elle se dira qu’elle a fait un mauvais rêve. Ce qui ne sera pas tout à fait faux, n’est-ce pas ?

— Ça a marché, admit le chat. Mais tout de même. Les méthodes…

— On ne peut plus efficaces.

— Mais pas très académiques. Tu étais censée lui faire prendre confiance en elle, lui apprendre à lutter contre l’adversité, ce genre de choses. C’est comme ça qu’on fait, d’habitude.

— Elle avait besoin d’apprendre à se contrôler, répliqua Lise. Et de se décoincer un peu. Je suis sûre que ça lui sera bénéfique, plus tard. Elle stressera moins.

— D’accord, dut admettre le chat. Tu es qualifiée pour le boulot. C’est indéniable.

— Cool, fit la jeune fille. Je suis prête pour la police onirique.

— Je t’ai déjà dit de ne pas utiliser ce terme. Ça n’a rien à voir avec la police.

— D’accord, d’accord, admit Lise. Pompier onirique, si tu préfères.

Il y eut un silence, pendant lequel le chat comme la jeune fille regardèrent le manoir qui brûlait toujours.

— Peut être pas pompier, d’accord, admit-elle. Allez viens, on va voir s’il reste des trucs à grailler dans la cuisine.

Elle observa deux morts-vivants, au loin, qui semblaient en train de manger quelque chose. Était-ce un cadavre d’humain ? Vu la distance, c’était dur à dire.

— La prochaine fois, je crois que je viendrai en zombie. Eux, au moins, ils mangent.

— Ce n’est pas un jeu, objecta le chat.

— Ouais, ben ça ne veut pas dire qu’on doit forcément crever de faim, hein ?

***

Et pendant que Ludovic-Lise-Léonard, suivie du chat, faisait le tour du manoir en flammes afin de voir s’il n’y avait pas de quoi se faire un petit repas à la bonne flambée, dans la vieille 205, éclairée par le clair de lune, Claire dormait.

Paisiblement.

Créatures de rêve

Lorsqu’Alys entra dans le PMU, tous les regards se tournèrent immédiatement vers elle. Il faut dire que la clientèle était essentiellement masculine et qu’elle attirait un peu l’attention, avec ses longs cheveux blonds, son mètre quatre-vingt, sa petite jupe en treillis noir, ses bas résille et ses rangers aux lacets rouges.

Ensuite, les regards croisèrent celui de la jeune femme et jugèrent bon de revenir là où ils étaient quelques secondes plus tôt, parce qu’elle avait une façon de vous dévisager en retour qui mettait mal à l’aise la plupart des gens.

Alys alla près du bar, laissa tomber à terre un gros sac de voyage et s’assit sur un tabouret.

— Vous faites quoi, à bouffer ?

— Pas grand chose, répondit le barman. Il me reste des sandwiches.

— Un jambon-beurre, alors. Et puis une bière. Et un paquet de clopes.

Une fois que le barman lui eut apporté ses cigarettes, sa bière et son sandwich, Alys se mit à manger. Le pain était un peu rassis et la bière était tout juste buvable, mais ça remplissait l’estomac. Un type à côté d’elle tenta péniblement de la draguer pendant qu’elle avalait son repas, mais elle lui prêta à peine attention, concentrée qu’elle était sur sa tâche.

Ensuite, elle alluma une cigarette et demanda à la cantonade :

— Dites, ça fait un bail que je ne suis pas venue dans ce coin… pour aller vers Longsil, c’est par où, déjà ?

Pendant quelques secondes, le silence se fit.

— Ne répondez pas tous en même temps.

— Qu’est-ce que vous voulez aller faire là-bas ? demanda le type qui avait essayé laborieusement de flirter avec elle. Vous êtes journaliste ?

— Pas franchement. Je veux juste aller faire un tour dans ce patelin.

— Il n’y a plus personne, à Longsil.

— Je sais. Et alors ? Ça me va bien, d’être seule.

Avec un peu de chance, l’homme comprendrait qu’il pouvait arrêter d’essayer de la draguer.

— La ville hantée, fit mystérieusement un vieil homme assis près d’elle, le regard dans le vide. Il y en a qui n’en sont jamais revenus.

Alys se mit à sourire.

— Il paraît, ouais.

— Vous êtes journaliste, hein ? reprit celui qui lui avait déjà posé la question. Une fouille-merde qui espère pouvoir pondre un article dans une feuille de choux de la capitale en exhumant un passé douloureux ?

— En même temps, soupira la jeune femme, quand bien même je serais une chasseuse de fantômes, qu’est-ce que ça peut vous foutre ? Vous espérez peut-être me vendre une carte ?

— Je voudrais que vous évitiez d’aller là-bas. Vous n’y trouverez rien de bon.

— Franchement, j’y comptais pas trop. Malheureusement, il paraît que j’y suis née.

***

Alys finit par trouver quelqu’un pour lui indiquer la route de Longsil. Il n’y eut en revanche personne pour la prendre en stop. Alors, elle marcha durant un peu plus de deux heures, son sac à dos sur les épaules.

Heureusement, il ne pleuvait pas, même si le ciel était gris. Elle arriva enfin à l’embranchement qui menait vers son village natal. Il devait encore lui rester trois kilomètres à parcourir : grosso-modo, une rivière à traverser et une colline à gravir.

En fait de rivière, il ne s’agissait que d’un ruisseau. Il devait y avoir eu plus d’eau dans le passé, car le pont qui l’enjambait paraissait ridiculement surdimensionné. Des barrières étaient censées empêcher les gens de le traverser, mais elles avaient été déplacées pour permettre à une voiture de passer.

Alys se demanda qui pouvait bien vouloir aller là-bas. Peut-être un amateur de surnaturel : elle avait toujours en tête certains articles de journaux qu’elle avait lus sur la ville. Les plus anciens avaient des titres tels que « Catastrophe à Longsil » ou « Effondrement de la dernière mine d’or de France ». Les plus récents étaient du genre « Une disparition mystérieuse », « Nouvelle disparition à Longsil » ou encore « Le nouveau triangle des Bermudes », selon le type de journaux.

L’impression que quelqu’un d’autre s’était dirigé récemment vers le village fut confirmée quand, un peu avant d’y arriver, Alys tomba sur une voiture arrêtée.

À l’intérieur, sur le siège du conducteur baissé au maximum, elle apercevait quelqu’un qui semblait dormir. Elle jura. Il fallait tout de même être complètement débile pour s’endormir dans un bled que tous les ploucs du coin qualifiaient de « ville hantée ».

Elle dévissa l’antenne de la voiture et s’en servit, en la passant entre la vitre et le caoutchouc du joint, pour ouvrir la portière ; puis elle s’assit du côté passager et vérifia que la personne qui se trouvait dans l’autre siège vivait encore.

Il dormait, simplement. Elle essaya de le secouer un peu pour le réveiller et constata qu’elle n’y parvenait pas.

Elle ne parut pas surprise outre mesure puisqu’elle se contenta de hausser les épaules, de baisser son siège et de fermer les yeux à son tour.

***

Lorsqu’elle se réveilla, il faisait nuit, il pleuvait des cordes et l’homme à côté d’elle n’était plus là. Elle tourna la tête et l’aperçut alors grâce à la lumière de la pleine lune. Il était à quelques dizaines de mètres de la voiture, en train de courir vers elle.

Derrière lui, trois ombres le poursuivaient en aboyant. Alys espéra qu’il s’agissait bien de chiens et pas… d’autre chose.

Ils gagnaient du terrain. L’homme eut dix mètres d’avance, puis cinq, puis trois. Alys ouvrit la portière et il plongea à l’intérieur avant de la refermer précipitamment. Le premier chien se cogna contre la carrosserie avec un choc sourd.

— Eh ben, constata la jeune femme, c’était chaud.

— Qui vous êtes, vous ? demanda l’homme, haletant et trempé.

— Alys.

— Et qu’est-ce que vous faites là ?

— Pour l’instant, je me contente de te sauver la peau. Sacrés molosses, hein ?

— Ouais. Putain, je ne sais pas d’où ils sortent. Il n’y avait personne ce matin. Je crois qu’il vaudrait mieux se tirer d’ici.

Il tourna la clé de contact, mais la voiture n’émit qu’un bruit pathétique avant de caler. Il réessaya à trois reprises : ça ne fonctionnait pas mieux.

— À mon avis, dit Alys, on est coincés ici.

Elle était obligée de parler fort à cause du bruit de la pluie sur la carrosserie.

Elle se retourna et entreprit de passer entre les deux sièges pour aller sur la banquette arrière. Au bout de quelques contorsions, elle y parvint et se mit à fouiller dans le coffre.

— Vous cherchez quoi ?

— Je sais pas. Arrête de me vouvoyer, tu veux ?

— D’accord.

— C’est quoi, ton nom ?

— Stéphane.

— Ah, super.

— Mon prénom ? demanda Stéphane, un brin étonné.

— Non, ça, expliqua la jeune femme.

Elle lui montra la grosse clé en croix destinée à permettre de démonter les roues de voiture.

— Et tu comptes faire quoi ?

— Ben, ça.

Elle ouvrit la portière arrière droite et balança un coup de chaussure dans la tête du premier chien à lui sauter dessus, ce qui lui donna assez de temps pour se lever et envoyer un coup de clé dans le suivant.

Stéphane entendit encore quelques coups, suivis de jappements pitoyables venant des molosses qui l’avaient poursuivi. Après quoi, Alys se rassit sur le siège avec un large sourire sur le visage et du sang sur les vêtements.

— Je crois que les toutous ne nous embêteront plus.

— Euh… ouais, lâcha Stéphane. Je crois que tu as raison, elle ne redémarrera pas. Qu’est-ce qu’on fait ?

— Toi, je sais pas. Moi, j’ai un truc à régler dans ce bled.

— On devrait peut-être rester ensemble ?

— Ouais. Si tu veux que je continue à te protéger, effectivement, il vaudrait mieux que tu restes avec moi.

***

Alys et Stéphane s’approchaient lentement du village, à cause de l’obscurité et peut-être aussi de l’appréhension de ce qu’ils allaient y trouver.

Marcher dans la boue, sous des trombes d’eau, n’est jamais quelque chose de très agréable, mais c’était pire avec l’atmosphère oppressante. Stéphane avait essayé de se protéger un peu en prenant un k-way dans la voiture, tandis qu’Alys se moquait complètement d’être trempée.

— Je suis venu dans l’après-midi, expliqua le jeune homme. Il n’y avait rien. Je ne vois pas d’où sortent ces chiens.

— Et tu venais faire quoi, ici ?

— Mon frère est mort dans l’accident de la mine, il y a deux ans.

— Et ?

— C’est juste que… je ne sais pas. Je voulais voir comment c’était. J’ai entendu dire que tout, là-bas, était resté comme avant. Et toi ? Qu’est-ce que tu viens faire ?

— Mon psy m’a dit que je devais tuer le père.

— Pardon ?

— Ouais. Il m’a dit : monsieur Vermont, parce que ce connard m’appelle Monsieur, vous êtes un homosexuel refoulé, selon Lacan et Freud, bla bla bla, vous n’avez pas tué le père. Connard.

— Hum, fit Stéphane sans trop comprendre. D’accord.

— Parce que ce corps a un pénis, expliqua Alys. Alors il croit qu’il peut m’appeler Monsieur.

— Heu. Ah, fit le jeune homme. Tu es… transsexuelle ?

— J’imagine, répondit Alys.

Elle essaya piteusement d’allumer une cigarette, ce qui, vu la pluie, n’était pas une tâche facile. Elle eut un grand sourire lorsqu’elle y parvint enfin.

— Ça, ou bien je suis une démone enfermée dans ce corps de mortel pathétique, reprit-elle. Peut-être même que je suis les deux en même temps. Ce serait très quantique.

— Quoi ? demanda Stéphane. Démone ?

— Je suis pas une ange, ça c’est sûr.

— Ah, euh… D’accord. Et sinon, pourquoi tu continues à le voir, ce psy ? S’il t’emmerde tant que ça ?

— Là où j’étais, j’étais un peu obligée de le voir de temps en temps. Et je ne pouvais pas trop me tirer de là où j’étais.

— Waw, lança Stéphane en rigolant. Ta façon de le dire, on croirait que c’était une prison.

— Ouais, répliqua Alys. Eux, ils appelaient ça un hôpital psychiatrique, mais ça revenait un peu au même, dans les faits.

Stéphane déglutit, réalisa qu’il avait commis une bourde et se demanda comment la rattraper. Il décida de changer subtilement de sujet :

— Et ton histoire de père à tuer…

— Je suis amnésique, en fait. J’ai appris que mon père vivait dans ce bled.

— Oh, fit le jeune homme. Je vois. En fait, tu es venue essayer de retrouver la mé…

Il ne termina pas sa phrase, car Alys lui avait attrapé le bras pour le forcer à s’arrêter.

— Ne bouge pas avant que je te le dise, chuchota-t-elle.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Regarde sur l’arbre.

Le jeune homme plissa les yeux et parvint à distinguer, malgré l’obscurité et la pluie, une ombre à forme d’oiseau posée sur une branche. Une sorte de corbeau, peut-être, sauf que c’était plus grand et que ça avait l’air plus menaçant. La bête se tourna vers lui et le dévisagea avec des yeux rouges brillants.

Stéphane sentit son cœur se glacer d’effroi.

— On va avancer doucement, fit Alys. En suivant le chemin. Si on ne court pas, il ne nous fera pas de mal.

Il fit un petit signe de tête, heureux que la personne avec qui il était s’y connaisse autant en animaux. Puis ils avancèrent tous les deux en essayant de se faire aussi petits que possible.

Au bout d’une dizaine de mètres, l’oiseau hurla, quitta son perchoir et se jeta sur eux, les serres en avant. Stéphane se protéga le visage avec le bras et ferma les yeux.

Lorsqu’il les rouvrit, il aperçut le corbeau en train de toucher le sol sans aucune grâce. Il avait rebondi contre la clé démonte-pneu que tenait Alys.

La jeune femme bloqua l’animal en l’écrasant avec le pied, puis lui planta son outil dans le crâne avec un sourire vicieux. Stéphane eut envie de vomir.

— Tu avais dit qu’il ne nous attaquerait pas…

— Je ne me souviens pas avoir dit ça.

— Tu as dit qu’il ne nous ferait pas de mal, protesta le jeune homme.

— Ouais. Je n’ai pas dit qu’il n’essaierait pas.

***

Ils finirent par arriver au village, sains et saufs quoique complètement trempés.

— À partir de maintenant, chuchota Alys, il vaudrait peut-être mieux éviter de faire du bruit. On a de la chance qu’il pleuve.

— Pourquoi ? demanda Stéphane. Il n’y a plus personne.

— Ouais, ouais.

— Et quand bien même, répliqua le jeune homme. Si on pouvait trouver de l’aide, pour la voiture…

Alys soupira.

— Si tu veux aller demander de l’aide, vas-y seul. Moi, je préfère ne pas être repérée.

— N’empêche qu’il n’y a personne. Le village est interdit d’accès à cause des risques d’effondrements.

— C’est ça. Suis-moi. Et silence.

Stéphane obéit. Il ne comprenait pas la paranoïa de la jeune femme, mais il n’avait aucune envie de rester seul dans ces bois ; surtout que c’est elle qui avait gardé la clé en croix.

Ils tournèrent dans quelques rues et ne mirent pas énormément de temps pour arriver à destination. Le village n’était vraiment pas grand.

Alys s’arrêta devant un bâtiment de quelques étages dont le rez-de-chaussée avait brûlé. Une moitié de porte en bois, noircie par le feu, bloquait toujours l’entrée. Alys essaya de la pousser doucement, mais elle ne s’ouvrit qu’avec un grincement bruyant.

La jeune femme grimaça, puis fit signe à Stéphane de la suivre.

— Merde, chuchota-t-elle. Tout a brûlé.

— On est où ?

— C’était le syndicat des mineurs.

— Comment tu sais ça, au fait ? Tu n’es pas censée être amnésique ?

Alys lui jeta un regard mauvais destiné à lui faire comprendre que ce n’était pas le genre de questions qu’on posait à une personne qui avait perdu la mémoire.

— Je me suis un peu renseignée avant. Viens, on monte au premier. Ici, on peut nous voir de la rue.

Stéphane la suivit à travers les détritus qui traînaient sur le sol du local, content de ne plus être sous la pluie. Des escaliers en pierre avaient été léchés par les flammes mais ils tenaient toujours et leur permirent d’accéder au premier étage. Stéphane constata qu’une simple porte, juste après les escaliers, séparait le local syndical d’un logement ordinaire.

Ici, il y avait quelques traces de brûlé sur les murs proches de l’escalier, mais le reste paraissait intact.

— On peut parler normalement, maintenant ? demanda Stéphane après qu’Alys eut refermé la porte.

— Je pense, oui. Viens, on monte, on verra mieux là-haut. Et n’allume pas de lumière.

Stéphane soupira, énervé par le comportement de la jeune femme. Il obéit néanmoins : il était de toute façon peu probable qu’il y eut encore du courant.

Il suivit Alys jusqu’à une chambre exiguë sous les toits. Elle s’agenouilla à côté de la fenêtre et lui fit signe de venir le rejoindre.

— Tu vois l’église, là-bas ?

— Oui.

Elle était au bout d’une rue par laquelle ils n’étaient pas passés pour venir, à une centaine de mètres de la maison, peut-être un peu plus.

— Tu vois la lumière ?

Stéphane dut se concentrer pour apercevoir la faible lueur qui filtrait du vitrail, mais il finit par acquiescer.

— Alors, il n’y a personne, hein ? demanda Alys.

— Je ne comprends pas. Tout à l’heure…

— Tout à l’heure, tu n’es pas venu ici.

— Je suis allé à l’église, je n’ai…

— Pas tout à fait cette église.

— Quoi ?

Stéphane ne comprenait pas. Alys soupira et chercha ses mots quelques instants.

— Tu es allé faire un tour dans le village. Et ensuite, tu t’es endormi dans la voiture, n’est-ce pas ?

— Oui. Je me suis réveillé et j’ai voulu y retourner pour aller chercher…

— Non. Tu ne t’es pas réveillé.

Stéphane fronça les sourcils.

— Tu veux dire qu’on est dans un rêve ?

— Plus ou moins.

— Alors, je vais me réveiller ?

— Ouais. Il vaut mieux que tu croies ça.

— Écoute, je… protesta le jeune homme. Ça ne tient pas debout.

— Crois ce que tu veux.

— Cela dit, tu as raison, c’est flippant, cette ambiance.

Alys haussa les épaules, l’air manifestement assez peu flippée.

— Je ne sais pas. Moi je trouve ça assez excitant, les ombres qui rôdent dehors, la pluie qui tombe, et nous, à l’intérieur, finalement relativement protégés…

Elle approcha son visage de Stéphane, qui était un peu étonné. Alys posa tout de même ses mains sur son cou. Le jeune homme allait dire quelque chose, mais il perdit connaissance.

***

Elle le rattrapa avant qu’il ne tombe et le traîna jusqu’au lit.

— Je te dirais bien de faire de beaux rêves, lâcha-t-elle, mais il vaudrait peut-être mieux que tu te réveilles de celui-là d’abord.

Elle redescendit ensuite les escaliers et sortit de la maison. Il lui fallut quelques fractions de seconde pour se réhabituer à la pluie glaciale. Son truc, c’était d’imaginer qu’il faisait beau et chaud, mais ça n’était pas terriblement efficace.

Elle fit une dizaine de mètres, tourna au coin de la rue, avança encore un peu, et arriva là où elle le voulait, c’est-à-dire devant la maison de Bernard. C’était un chasseur, alors il devait bien y avoir un fusil chez lui. Elle savait qu’il était sorti vivant de l’accident de la mine, alors il n’y avait pas trop de risque de tomber sur lui.

Trouver le fusil dans la maison ne fut pas bien difficile, car il était exposé sur le mur du salon, à côté d’une tête de cerf empaillé très kitsch. Trouver des munitions se révéla un peu plus dur : il fallut une dizaine de minutes à Alys pour trouver le tiroir où les cartouches étaient rangées. Ensuite, elle repartit rapidement vers le logement où elle avait laissé Stéphane.

Alors qu’elle allait tourner au coin de la rue, quelqu’un l’attrapa vigoureusement par les épaules et la plaqua face au mur, en lui plaçant une main sur la bouche.

Alys entendit des bruits de pas et vit trois ombres passer à côté d’elle et de la personne qui l’avait empêchée de se faire repérer bêtement.

Cette personne la relâcha et elle put se retourner. Alys aperçut une jeune femme aux yeux verts brillants et aux cheveux longs, noirs et, surtout, manifestement secs malgré la pluie torrentielle.

— Tu n’es pas réelle, hein ? constata Alys.

— Tsss. Réelle, pas réelle, ce n’est pas la peine d’être si normative.

***

Une fois qu’elles furent rentrées et installées dans une chambre au chaud, Alys se présenta :

— Je m’appelle Alys. En ce moment, en tout cas. Je vais peut-être garder ce prénom, il est pas mal.

— Je m’appelle Laura. C’est pas non plus mon vrai nom, mais l’original est un peu imprononçable.

— Et qu’est-ce que tu viens faire là ?

— Je te sens un peu agressive.

Alys aussi se sentait un peu agressive. Elle avait prévu que les choses seraient compliquées, mais elle avait en plus eu droit à un boulet dans les pattes et rencontrait encore un autre élément qui allait sans doute perturber ses plans.

Pour autant qu’elle ait jamais eu de plans.

— Pourtant, reprit Laura, si tu réfléchis, on devrait s’entendre. On est là pour la même chose, non ?

— Je ne sais pas. Tu es là pour quoi ?

— Mon travail, c’est de faire en sorte que les choses ne se passent pas trop mal quand les rêves et la réalité se chevauchent un peu. Dans la mythologie grecque, on nous appelait les Oneiroi.

— Hum, fit Alys.

— Bon, reprit Laura, tu dois te demander ce que je fais là, alors ? Tu auras, je suppose, remarqué que cette ville est coincée quelque part entre le rêve et la réalité, entre la vie et la mort…

— Sans blague ?

— Le problème, continua la jeune femme onirique, c’est que des gens se retrouvent, ni morts, ni vivants, coincés dans ce cauchemar.

Il y eut un moment de silence. Laura paraissait réfléchir et Alys ne l’interrompit pas. À la place, elle retira ses chaussures et son tee-shirt trempé.

— Le problème principal, reprit l’oneiroi, n’est pas que cette ville se trouve entre le rêve et la réalité, c’est que c’est devenu un cauchemar.

— Des gens ont disparu, ajouta Alys. Ou ne se sont pas réveillés.

— J’ai vite compris que la source de ce cauchemar se trouvait dans la mine. Nous, les rêves, on sent un peu ce genre de choses.

— C’était pas non plus très dur à deviner, répliqua Alys. C’est depuis l’accident de cette mine que ce village est désaffecté.

— De là où je suis, expliqua Laura, je ne peux pas vraiment le savoir. En tout cas, j’ai essayé d’y aller, seulement il y a quelque chose, ou quelqu’un, qui m’empêche d’approcher. Quelque chose ou quelqu’un qui arrive à se protéger des rêves… et au final, je ne suis que ça.

— Pas grave, fit Alys en allumant une cigarette avec son Zippo. Moi, je ne suis pas un rêve.

— Tu serais prête à aller là-bas ? Je n’ai aucune idée de ce qu’il y aura dessous…

— Je n’ai pas peur des rêves. Et puis, je pense que mon père est là-bas.

Laura hocha la tête.

— Peut-être. J’ai cru comprendre que tu étais amnésique.

— Ah, fit Alys. C’est donc toi qui nous espionnait.

L’oneiroi parut un peu désarçonnée et regarda son interlocutrice avec un air dubitatif.

— Tu m’avais repérée ?

— Non, répliqua la jeune femme en souriant. Je bluffais, en fait.

***

Stéphane mit un certain temps à émerger de son sommeil et plus encore à se décider à se lever. Ce fut un affreux mal de crâne qui le motiva à essayer d’aller chercher de l’aspirine.

Il tituba pour descendre les escaliers, s’appuyant lourdement sur la rampe. Il aperçut un pied nu d’Alys par l’entrebâillement de la porte d’une chambre. Voulant voir si la jeune femme était éveillée, il poussa le battant d’un mouvement qui se voulait léger et réalisa, d’une part, qu’elle ne dormait plus et, d’autre part, qu’elle n’était pas seule.

La jeune femme aux cheveux sombres qui se tenait à côté d’elle semblait assoupie, elle.

— Hum, fit Stéphane. Désolé.

— ’lut. Bien dormi ?

— Hum… Euh… Qu’est-ce qu’il s’est passé, en fait ?

Alys se gratta les cheveux et arbora un sourire légèrement gêné.

— Oh. Je t’ai mis K.O. Je pensais que tu te réveillerais.

— Hein ?

— Hummm ? fit Laura en se retournant.

La jeune femme se mit la tête sous un oreiller pour isoler un peu ses oreilles de la source de bruit.

— Je veux dire, reprit Alys, te réveiller dans le monde réel. Mais apparemment, tu es toujours là.

— Euh, fit Stéphane en décidant de ne plus chercher à comprendre. Ouais. C’est qui, au fait ?

— Elle s’appelle Laura. C’est une flic onirique.

— Chui pas flic, marmonna l’oneiroi.

— Elle va nous filer un coup de main pour sortir de ce cauchemar.

— Je ne comprends pas trop de quoi tu parles…

Alys soupira et lui jeta un regard las.

— Tu vas vraiment être le boulet de service, hein ?

***

Stéphane sentait que le gramme de paracétamol que lui avait donné Alys commençait à faire effet : il n’avait presque plus mal à la tête. Le fait de prendre une douche chaude aidait peut-être aussi.

Il avait été surpris, puis enchanté, de voir que la maison abandonnée depuis des années avait encore de l’eau chaude, surtout alors qu’il n’y avait pas d’électricité. Il ne chercha cependant pas à étudier en détail le fonctionnement de l’installation, préférant se demander dans quel pétrin il s’était fourré.

D’abord, il y avait eu Alys. Ensuite, cette Laura. Qui était-elle donc ? D’où sortait-elle ? Et pourquoi l’autre, qui lui avait fait tous ces sermons paranoïaques pour ne pas qu’ils se fassent repérer, avait ramené dans leur abri la première fille qu’elle avait croisée ?

En tout cas, songea Stéphane, ces deux nanas n’avaient pas tort. C’était un cauchemar.

***

Le jeune homme retrouva les deux femmes dans le salon. Elles étaient assises sur un canapé percé et étaient en train de manger des biscottes, sans se préoccuper de savoir de quand elles dataient.

Stéphane inspira et exposa le plan qu’il avait préparé devant le miroir, en se rasant :

— Je pense qu’il faudrait retourner à la voiture. Même si on n’arrive pas à la faire redémarrer, on n’aura qu’à faire le chemin à pied jusqu’à la départementale. Il y aura bien quelqu’un pour nous prendre en stop après…

Il n’était en fait pas véritablement motivé par son idée car, s’il faisait maintenant jour, il pleuvait toujours des cordes dehors. De toute façon, la proposition n’avait pas l’air d’enchanter Alys.

— Non, répliqua-t-elle simplement. On va aller faire un tour à la mine.

— Quoi ? s’exclama le jeune homme.

***

Les trois jeunes gens marchaient sous la pluie et Stéphane grelottait de froid.

Il trouvait un peu injuste d’être le seul à paraître ne pas se moquer de l’eau qui leur tombait dessus. La pluie ne semblait effectivement pas déranger Alys, qui ne cherchait même pas à éviter les flaques. Quant à Laura, elle était toujours parfaitement sèche, ce qui n’aurait tout simplement pas dû être possible.

Le jeune homme avait récupéré la clé en croix, pour pouvoir se défendre en cas d’attaque, tandis qu’Alys portait le fusil sur l’épaule. Comme s’ils allaient à une étrange partie de chasse.

— Écoutez, fit Stéphane. La mine a été détruite il y a deux ans, dans l’accident. Ça ne sert à rien de…

— Si.

— Tout s’est effondré.

— Dans la réalité, oui, répliqua Alys. Pas ici.

Stéphane soupira et se demanda si c’était la jeune femme qui était folle ou si c’était lui.

— C’est normal de trouver ça bizarre, le réconforta Laura en posant une main sur son épaule. La plupart du temps, les rêves sont moins… réalistes.

— Mouais, grommela le jeune homme sans paraître très convaincu.

— Et, accessoirement, ajouta-t-elle sur un ton joyeux, la plupart du temps, on ne risque pas de ne jamais s’en réveiller.

***

— On est arrivés, expliqua Laura.

Stéphane s’approcha du rocher qui leur bouchait la vue. La jeune femme onirique, tout comme Alys, avait insisté pour qu’ils fassent un détour afin de ne pas se faire remarquer et, cette fois-ci, il n’avait pas protesté.

— Oh, oh, chuchota Stéphane.

En contrebas, la mine était effectivement toujours présente, et des rails s’engouffraient dans l’entrée. La veille, pourtant, il était venu et avait observé l’éboulement qui bloquait la voie.

C’était à n’y rien comprendre. Ou alors, pire, il commençait à se demander s’il ne comprenait pas de mieux en mieux ce qu’il se passait. Si c’était le cas, ça ne lui plaisait pas.

— Tu vois, murmura Alys en se plaçant à côté de lui. La mine est toujours là.

— Je vois, répliqua Stéphane, lugubre.

— Et ça, vous le voyez ? demanda Laura.

Elle tendait un doigt vers l’entrée de la grotte. Un chariot en sortait, poussé sur les rails par deux hommes en habits de mineurs : ils portaient une vieille tenue bleue noircie par la terre et un casque muni d’une lampe.

— Bon, fit Laura. Je ne pourrai pas m’approcher beaucoup plus de la mine. Vous allez devoir vous débrouiller sans moi à partir de maintenant.

— Mais comment on peut entrer ? demanda Stéphane, tandis que les mineurs continuaient à pousser leur wagonnet. S’il ne faut pas qu’on se fasse remarquer…

Et, effectivement, il ne tenait pas à se faire remarquer. Il y avait quelque chose d’inhumain dans les deux hommes. Leurs vêtements avaient l’air de ne pas avoir été lavés depuis des années et ils avaient un regard vide, presque mort.

— Ben, fit Alys en attrapant son fusil, il y a une technique plutôt rodée, pour ce genre de cas, non ?

Stéphane regarda la jeune femme sortir de la cachette offerte par le rocher et se diriger nonchalamment vers les deux mineurs.

— Oh non, souffla-t-il.

— Elle ne va quand même pas faire ça ? demanda Laura. Remarque, ça pourrait marcher. C’est dans les vieux pots…

— Je n’y crois pas, coupa Stéphane. Elle…

Elle venait d’assommer les deux hommes coup sur coup, avec la crosse de son arme. Elle entreprit ensuite de les déshabiller et enfila une tenue bleue. Elle conserva néanmoins ses rangers aux lacets rouges, espérant peut-être que dans l’obscurité de la mine personne ne les remarquerait.

— Bon alors, tu viens ? lança-t-elle à Stéphane.

***

— Tu sais, expliqua Laura au jeune homme qui rechignait à enfiler une veste bleue qui ne sentait pas très bon, tu n’es pas obligé d’y aller…

— Je ne suis pas très courageux, répliqua Stéphane, mais quand même. Je ne vais pas la laisser y aller seule.

— Comme tu veux.

— Et puis, ce n’est qu’un rêve, si j’ai bien compris. Ce n’est pas comme si je risquais quelque chose.

Laura grimaça, et interrogea Alys du regard. Cette dernière se contenta de hausser les épaules.

— Il vaut sans doute mieux que tu crois ça, ouais. Bon, il faut que vous trouviez ce qui est à l’origine de ce cauchemar…

— … et qu’on le détruise, compléta Alys. Pas compliqué.

— Faites gaffe. Quand ce sera fait, sortez vite.

— Ouais, fit la jeune femme en dissimulant son fusil à l’intérieur du chariot. Je ne comptais pas m’éterniser, de toute façon. Tu es prêt ?

— Autant qu’on puisse l’être, répliqua Stéphane.

— Bon, alors on y va.

Lorsqu’il pénétra dans la mine, ses yeux mirent un peu de temps à s’adapter à l’obscurité. Au moins, il n’y avait plus de pluie. Tout en gardant la tête baissée, il chuchota à sa coéquipière :

— Au fait, tu as prévu un plan ?

— Ouais. On suit les rails.

***

Alys et Stéphane avançaient depuis quelques minutes lorsqu’ils croisèrent un chariot qui se dirigeait vers l’entrée. Ils baissèrent tous les deux la tête et espérèrent que les deux autres mineurs ne leur adresseraient pas la parole.

Ils n’avaient pas vraiment l’air d’être en état de parler, songea la jeune femme. S’il y avait eu une échelle de la vie et de la mort, avec tout en haut le jeune humain en bonne santé et tout en bas le squelette décomposé, ils auraient peut-être été légèrement au-dessus des zombies, mais ce n’était même pas évident car, dans les derniers films du genre, ces derniers étaient un peu moins crétins.

— Bon. Jusqu’ici, tout va bien.

Alys regretta instantanément d’avoir dit ça. Dans ce qui ressemblait à un rêve de série B, c’était à peu près aussi malin que d’annoncer qu’on était à deux jours de la retraite quand on était un policier qui s’apprêtait à désarmorcer une bombe.

— Eh, toi ! lança une voix qui venait de sa gauche.

Elle ne se tourna pas, espérant que, par miracle, l’homme ne s’adressait pas à elle.

— Toi ! répéta l’homme. Viens voir par ici.

— Moi ? demanda enfin Alys, toujours sans montrer son visage.

— Oui, toi.

Elle obéit à contrecœur, et s’approcha de l’homme. Il n’avait pas la peau décharnée, un œil sans orbite ni même un teint spécialement livide, mais l’ensemble lui donnait tout de même un air de parenté avec un cadavre ambulant. Alys n’avait jamais lu Aristote, mais elle trouva tout de même que le tout était plus mort que l’ensemble des parties.

— Je ne t’avais pas demandé d’aller me ramener…, commença l’homme d’une voix traînante. Hé mais ?

Avec une rapidité surprenante vu son apathie quelques secondes plus tôt, le contremaître attrapa Alys par le col et l’envoya contre un mur situé sur sa droite. Le casque de la jeune femme tomba au sol, dévoilant ses cheveux blonds.

— Une femme ? s’étonna l’homme.

Puis il ne chercha plus à comprendre et commença à l’étrangler avec une force surhumaine. Alors qu’elle se demandait comment elle allait faire pour sortir de ce mauvais pas, le contremaître s’effondra.

À la place de l’homme se tenait Stéphane avec la clé démonte-pneu.

— Bien joué, fit simplement Alys en se dirigeant vers leur chariot.

— J’ai eu une bonne prof.

— Tu sais, je crois qu’on ne va pas passer inaperçus longtemps.

La jeune femme attrapa le fusil qui était resté dans le chariot.

— Du coup, on devrait peut-être passer au plan B ?

— Il y avait un plan A ?

— Non, admit Alys. Donc, j’allais proposer qu’on fonce vers le Boss.

— Le Boss ? protesta Stéphane. On n’est pas dans un jeu.

— Le patron, quoi. Mon père.

— Euh… Et tu veux qu’on fonce ?

— Ouais.

— Vers où ?

Alys prit un air pensif : ils se trouvaient effectivement dans une grande salle où débouchaient trois tunnels en plus de celui par lequel ils étaient venus. Ensuite, elle arbora un sourire joyeux.

— Fastoche. Quand il y a un choix, ma politique c’est de prendre le plus à gauche.

***

— Écoute, fit un Stéphane essoufflé tandis qu’ils cavalaient dans le couloir. Ça me… paraît quand même…

Il ne termina pas sa phrase, car il vit un mineur de dos à quelques mètres devant eux. L’homme devait les avoir entendu courir ou parler, car il commençait à se retourner lentement.

Lorsqu’il eut terminé sa manœuvre, il se retrouva nez à nez avec les deux canons du fusil d’Alys.

— À ta place, murmura cette dernière, je ne ferais pas trop de bruit.

— Heu- eur ?

— J’ai juste une question à te poser. Si t’es capable de répondre. Où est votre patron ?

Le mineur eut l’air de se concentrer horriblement pour essayer de comprendre la question, puis il arbora un sourire joyeux.

— Derre… heuurr… vous…

Alys et Stéphane se retournèrent, d’un geste synchrone. Il y avait une dizaine de mineurs derrière eux. Et puis, surtout, il y avait un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être soixante, qui portait un superbe costume noir qui contrastait terriblement avec les vêtements sales et usés de ses employés.

— Mathieu, Mathieu, Mathieu… lâcha celui qui ne pouvait être que monsieur Vermont. Je suis heureux de voir que mon fils daigne passer me voir après toutes ces années, mais tout de même.

Alys leva le fusil vers son père d’une seule main et lui fit un sourire malveillant.

— Je ne suis pas ton fils.

Ensuite, elle tira. La tête de monsieur Vermont partit en arrière. Du sang gicla par terre.

Le corps ne s’écroula pas. Au lieu de cela, lentement, le propriétaire de la mine ramena la tête en avant. Il avait un trou rouge en plein dans le front, mais il souriait comme si de rien n’était.

— Allons, allons. Tu croyais vraiment que ce serait si facile ?

— Ben, je dois dire que j’espérais un peu.

***

Monsieur Vermont claqua dans ses doigts et Alys comme Stéphane se retrouvèrent immobilisés en quelques secondes. Le jeune homme eut les deux bras bloqués par le mineur que la jeune femme avait menacé plus tôt, tandis que deux hommes arrachaient le fusil de cette dernière et la neutralisaient.

Vermont s’approcha d’elle, lentement, ses chaussures brillantes grinçant sur le sol. Une fois qu’il fut en face d’elle, il fit un signe aux hommes, qui la lâchèrent. Il lui envoya un coup de poing qui l’envoya au sol.

— Que tu abandonnes ta famille, c’était déjà méprisable, lâcha-t-il.

Deux hommes relevèrent Alys et l’immobilisèrent à nouveau.

– Que tu te travestisses, c’est juste… ridicule, continua-t-il. Mais que tu viennes essayer de gâcher mon rêve…

— Ton rêve ? répliqua Alys. Le terme « cauchemar » serait plus approprié.

— Quelle importance ? soupira le quinquagénaire. C’était la seule façon de préserver ce village. La mine ne pouvait plus tenir…

Il haussa les épaules et s’approcha d’un mineur auquel il fit un signe de la tête. L’homme s’inclina respectueusement et sortit un couteau imposant de sous sa veste bleue.

— Sans la mine, continua Vermont en revenant vers Alys, il n’y avait plus de village. Mais ça, évidemment, tu t’en fous. Enfin, peu importe…

Il écarta la veste bleue et fit glisser son couteau sur le tee-shirt d’Alys. Cette dernière baissa la tête pour suivre le parcours de la lame, montrant plus de curiosité que de crainte.

— Tu sais, reprit le quinquagénaire, voir que son fils a des seins… Quelle déchéance, pour un père.

Alys leva les yeux au ciel, manifestement peu touchée par la remarque.

— Cela n’a plus d’importance maintenant, reprit son père. Tu avais raison. Tu n’es plus mon fils.

Ensuite, il lui planta le couteau en plein dans le cœur. Alys gémit un peu, sans hurler, tandis qu’un filet de sang coulait de sa bouche.

— Il n’y a pas que notre histoire personnelle, tu sais. Ce… cauchemar, comme tu dis, a besoin de sang neuf.

Puis il fit signe à ses hommes de lâcher la jeune femme, une fois encore.

Malgré le couteau dans le cœur, elle resta debout. Vermont lui jeta un regard surpris. Elle lui envoya un coup de tête et ce fut lui qui tomba.

Stéphane profita de la diversion pour se dégager d’un coup de coude et plongea sur le fusil.

Le patron de la mine essaya de se relever, mais reçut un coup de pied dans l’estomac et retomba au sol, cette fois-ci sur le dos. Alys s’assit sur sa cage thoracique pendant que Stéphane tenait les mineurs en respect.

— Quoi ? demanda-t-elle avec un sourire mauvais. Tu croyais que tu étais le seul à pouvoir plier un peu les lois de la physique dans les rêves ? Crétin.

Elle retira le couteau de sa poitrine, envoyant un peu de sang sur le visage de son père.

— Tu croyais tirer avantage de ce rêve, hein ? Assouvir ton appétit pour l’or, ta soif de pouvoir…

— C’était le village, qui comptait…

— Conneries. Tu as vu ce que tu as fait du village. La vérité, c’est que tu voulais te servir de ce cauchemar, alors que c’est lui qui se servait de toi. Tu as perdu.

Elle planta alors le couteau dans la gorge de l’homme. Le sang coula, beaucoup. Cela ne suffit pas à Alys, qui s’acharna à essayer de le décapiter.

— La prochaine fois, râla-t-elle, je prendrai une putain de tronçonneuse.

— Tu fais quoi ? protesta Stéphane. C’était ton père, tout de même !

— Non, répliqua Alys d’un air léger. J’ai menti. Le vrai Mathieu Vermont est mort. Je ne suis pas lui. Je ne suis pas amnésique non plus. Les fantômes, par contre, ont tendance à avoir une mauvaise mémoire. Pratique, si tu sais en profiter.

Alors qu’elle parlait, elle continuait péniblement à essayer de décapiter Vermont, mais son couteau n’était pas l’outil adapté. La tâche était d’autant plus ardue que l’homme continuait à se débattre, malgré ses blessures qui auraient dû être fatales.

— Pourquoi ? demanda Stéphane.

— Tout ça, c’est un rêve, répliqua Alys. Ça marche à base d’histoires. Tu commences à rajouter les tiennes en loucedé, et c’est toi qui finis par écrire le scénario.

La jeune femme s’arrêta et fronça les sourcils.

— Ce qui me fait penser…

Elle se leva subitement et s’approcha d’un chariot dont le contenu était couvert par une bâche. Les autres mineurs la regardèrent faire sans broncher. Vermont, lui, commençait à se relever.

— Ah ! fit Alys en écartant la bâche. Oui, on dirait que ça fonctionne.

Elle se pencha au-dessus du chariot, et en sortit une tronçonneuse qu’elle montra à Stéphane avec un air ravi. Elle s’approcha de Vermont, qui avait fini par se relever, et tira sur le câble qui permettait de démarrer l’engin.

— Arrête-la. Elle va tous nous tuer.

Stéphane se tourna vers l’origine de la voix et se figea. C’était un mineur qui avait parlé. Il le reconnaissait. C’était son frère.

— Antoine ? demanda-t-il, incrédule.

Alys, qui avait mis un pied sur Vermont pour l’immobiliser, se tourna vers lui et fronça les sourcils.

— Quoi ? demanda-t-elle.

— Arrête-là, répéta Antoine. Elle va me tuer. Tu ne peux pas la laisser faire !

Stéphane braqua son fusil sur la jeune femme.

— Wow, fit Alys. Ça va pas ou quoi ?

Elle posa la tronçonneuse en signe d’apaisement.

— Tue-la, ordonna Antoine.

— Tais-toi ! cria Stéphane.

Alys eut une petite grimace d’incompréhension.

— C’est à moi que tu parles ? demanda-t-elle.

— Tue-la, répéta Antoine. Si tu veux me sauver, tue-la !

Stéphane mit un doigt sur la détente mais sentit ses mains commencer à trembler. Est-ce que c’était vraiment Antoine ? Est-ce qu’il pouvait lui faire confiance ? Mais c’était son frère. Il était sans doute plus digne de confiance qu’une fille qui avait une propension à vouloir décapiter les gens à la tronçonneuse.

Alys le regarda d’un air songeur, puis elle se mit à sourire.

— Non, tu ne me parlais pas. Tu entends quelqu’un que je n’entends pas, hein ? Laisse-moi deviner. Ton frangin ?

— Tue-la ! fit Antoine. Tue-la, tue-la, tue-la !

— Tais-toi ! hurla Stéphane.

— Tu réalises qu’il est mort, hein ? reprit Alys. Ce n’est pas lui. C’est juste ce putain de cauchemar qui essaie de se servir de toi.

— Sauve-moi ! hurla Antoine. Tue-la !

Stéphane prit une inspiration, et il appuya sur la détente. Le coup de feu résonna un moment dans la mine.

Antoine s’écroula.

— Bon choix, commenta Alys. Ne le prends pas mal, mais pendant une seconde j’ai vraiment cru que t’allais faire une connerie.

Après quoi, elle reprit sa tronçonneuse et s’approcha de ce qui restait de Vermont.

***

Stéphane contempla le carnage, à peu près aussi atterré que les mineurs qui n’avaient toujours pas bougé. Alys, de son côté, était couverte de sang. Elle tenait la tête décapitée de Vermont dans une main et la tronçonneuse dans l’autre.

Elle leva le crâne et l’examina attentivement.

— Je crois que c’est bon, commenta-t-elle en le laissant rouler à terre. On peut y aller.

Stéphane sortit un peu de sa torpeur, et regarda à nouveau le corps décapité.

— C’était vraiment nécessaire ? demanda-t-il.

Alys haussa les épaules.

— En tout cas, le fusil et le couteau n’étaient pas suffisants.

Il y eut un grondement sourd. Stéphane sentit la terre vibrer.

— Il faut vraiment qu’on y aille, fit Alys.

Ils avancèrent une dizaine de mètres, croisant quelques mineurs qui semblaient se réveiller.

— Si rien de ce que tu as dit n’est vrai, demanda Stéphane, pourquoi être venue ?

— Je lui avais promis. À Mathieu, je veux dire. Enfin, son fantôme. Et puis…

Alys réalisa alors que Stéphane ne l’écoutait plus. Il avait sorti une photographie de son frère qu’il regardait avec un air triste.

Ça arrangeait Alys de ne pas avoir à raconter la fin de son histoire. La vérité, c’était qu’un fantôme lui avait raconté quelque chose et qu’elle avait voulu voir le fond de la chose.

Pas par bonté d’âme. Pas par quête de la vérité. Pas pour apaiser une âme en peine. Uniquement parce qu’elle s’ennuyait, qu’elle n’avait rien de mieux à faire et qu’une ville fantôme, avec une mine, ça lui avait semblé cool. Elle sentait au fond d’elle-même que ça ne serait pas forcément pris pour une raison très valable.

Elle posa sa main sur l’épaule de Stéphane.

— Ce n’était pas lui, tu sais. Ton frère est mort depuis un moment.

Stéphane se tourna vers elle. Il avait des larmes aux yeux.

— Je suis désolée, fit Alys. Mais il faut qu’on y aille.

***

Alys fut un peu déçue. Elle estimait qu’ils auraient dû sortir de la mine de justesse, suivis de peu par des effondrements apocalyptiques. Il n’y eut rien de tout ça, juste la terre qui tremblait un peu, et ils purent atteindre la sortie sans encombre et sans trop se presser. Dehors, Laura les attendait, assise sur un rocher.

Stéphane s’écarta un peu, la photo de son frère toujours à la main. Il s’assit sur une pierre et se remit à pleurer. Alys ne le suivit pas. Il voulait sans doute qu’on lui foute la paix.

— Bravo, fit Laura sans se préoccuper du jeune homme. Tu t’en es bien sortie.

— Je suppose, répondit Alys. Mais, et lui ? Il a dû tuer son frère.

La jeune femme onirique haussa les épaules.

— Ce n’était pas vraiment son frère.

— Je sais bien. C’est pas pour ça que c’est simple à vivre. Enfin, j’imagine que le bon côté, c’est qu’il ne s’en souviendra sans doute même pas en se réveillant.

Laura regarda Stéphane, qui pleurait toujours.

— Peut-être que son subconscient, si. C’est une façon de tourner la page. Métaphoriquement parlant. En le tuant dans son rêve, c’est comme s’il acceptait de le laisser partir. Une merde dans le genre, en tout cas.

— T’es une psy, maintenant ?

— Non. Je passe ma vie dans les rêves, mais je suis pas très douée pour les analyser.

Alys secoua la tête et s’alluma une cigarette.

— Pour une créature mythologique ou onirique ou je sais pas quoi, tu ne sers pas à grand-chose.

— Normal, répliqua Laura. Ce sont des rêves d’humains, pas les miens. Ce serait malvenu d’en être la protagoniste, pas vrai ? Et puis, t’as l’air douée en manipulation onirique. T’avais pas besoin d’aide.

Alys tira sur sa cigarette. Elle se demandait quand elle allait se réveiller.

— Même moi, reprit Laura, j’y ai cru, à ton histoire d’amnésie. Tu sais quoi ? Quand tu mourras, tu pourrais faire une bonne oneiroi. Je pourrais te pistonner.

Alys lâcha un soupir.

— Non, merci.

Elle regarda la mine, qui commençait enfin à s’écrouler. Vraiment pas aussi impressionnant qu’elle l’aurait imaginé.

— On dirait que ça se termine, commenta Laura.

— Ouais.

— À une prochaine, peut-être.

***

Alys ouvrit les yeux. Elle écarta une mèche de cheveux qui lui était tombée sur la bouche. À son côté, Stéphane bâilla. Puis il tourna la tête vers elle, surpris.

— Qu’est-ce que vous faites là ?

— Arrête de me vouvoyer, répondit simplement Alys.

Stéphane haussa les épaules et décida que si la jeune femme avait passé la nuit à dormir à côté de lui, c’est qu’il était peu probable qu’elle fût une voleuse ou une tueuse.

— C’est drôle, dit-il. Je sais que j’ai fait un rêve, mais je l’ai déjà oublié.

Alys leva les yeux au ciel et elle décida de s’allumer une cigarette, parce que c’était ce qu’elle faisait en général quand elle se réveillait.

— Vraiment ? Moi, je m’en souviens plutôt bien.

Sortir du cercueil

William fit un sourire crispé à la petite fille qui lui tirait la langue et tourna la tête vers la fenêtre de la diligence.

Le paysage de la Transye Vanille était magnifique, avec ses belles forêts enneigées et ses montagnes majestueuses ; mais il commençait à s’en lasser un peu.

William était un artiste dans le besoin, aussi avait-il accepté la proposition du comte d’Ekul, qui le payait grassement pour qu’il vienne dans son château dresser le portrait de sa fille. Il n’avait juste pas réalisé que le voyage serait si long, que la diligence lui ferait si mal aux fesses, qu’il ne pourrait pas fumer pendant aussi longtemps et qu’il y aurait tant de monde à l’intérieur.

La voiture était en effet pleinement occupée : deux jeunes hommes bien habillés partageaient sa banquette, tandis qu’il faisait face à un couple hétérosexuel accompagné de leur petit monstre.

Ce n’était pas vraiment que William n’aimait pas les enfants : il les supportait tout à fait lorsqu’ils étaient suffisamment loin de lui, qu’ils restaient immobiles et se taisaient.

Non seulement la fille était à moins d’un mètre mais en plus elle avait l’affreuse tendance à faire des grimaces et à discuter. Pire, elle lui avait même parlé directement, situation dont il s’était sorti en feignant de ne pas comprendre la langue locale.

Il y avait aussi une septième passagère, qui, faute de place, avait la moitié du corps proprement à travers celui de son voisin. Si Angèle pouvait se mettre dans cette position, c’était parce qu’elle n’existait pas vraiment et n’était qu’une hallucination de l’artiste. Il avait tout fait pour que le phénomène cesse : arrêter de boire, boire beaucoup plus, prier et même se faire exorciser, mais rien n’y avait fait.

Ce n’était pas vraiment gênant lorsqu’il était seul, si ce n’est qu’elle lui tapait sur les nerfs ; mais lorsqu’il était accompagné, il ne pouvait se permettre de lui répondre sans passer pour un fou et, comme Angèle ne se taisait pas pour autant, c’était une situation on ne peut plus frustrante.

La diligence se mit enfin à ralentir, ce qui signifiait que le voyage touchait à sa fin. Il n’était pas encore arrivé car il ne s’agissait que d’un embranchement auquel le comte d’Ekul avait promis d’envoyer son cocher. William espérait qu’il tiendrait parole : le soleil commençait à disparaître derrière l’horizon et il ne tenait pas à passer la nuit dans la forêt.

Alors que les chevaux s’arrêtaient, la mère de la petite fille lui attrapa le poignet et lui murmura quelques mots. William se contenta de hocher la tête et descendit de la voiture avec soulagement.

Tandis que le cocher expédiait sans ménagement les deux valises du jeune homme au sol, la femme continua de parler, avant de faire finalement un signe de croix au moment où la diligence repartait.

— Qu’est-ce qu’elle disait ? demanda Angèle pendant que William s’allumait une cigarette.

— Oh, rien de bien important. De protéger mon cou, quelque chose comme ça. Et de buveur décent. Mais il n’y a pas de problème, j’ai pensé à amener une bouteille, je sais que ce sont des choses qui se font.

— Elle prend vraiment les étrangers pour des gens sans éducation.

— Elle a aussi dit quelque chose… que les choses là-bas n’étaient pas ce qu’elles semblaient être et que le mal était caché là où on ne le soupçonnait pas.

— Heureusement que tu aimes bien les mâles, alors, railla Angèle.

— Ha, ha, fit William. Bon, j’espère qu’on ne va pas attendre trop longtemps, on se les gèle.

— Moi, je trouve que ça va.

— Toi tu n’existes… commença le jeune homme, mais il fut interrompu par un hurlement. Euh… C’était quoi, ça ?

— Un loup, non ?

Un nouvel hurlement vint confirmer l’hypothèse de l’hallucination. Il paraissait plus proche.

— J’espère que le cocher va arriver vite…

Le jeune homme aperçut un mouvement à la périphérie de son champ de vision. Lorsqu’il tourna la tête, il n’y avait rien.

— J’ai cru voir quelque chose.

— Non, il n’y avait rien, rassura Angèle. Tu as rêvé.

— Ah.

— Par contre, il y en a un derrière toi.

William se retourna lentement et aperçut effectivement un animal qui le fixait de son regard jaune. Puis il en vit un autre sortir d’un fourré voisin.

— Bon sang, combien ils sont ?

— J’en vois cinq. Tout autour de toi.

— Hum, fit le peintre en inspirant une bouffée de tabac. Heureusement que je sais que les loups ne s’attaquent pas aux hommes.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel les animaux s’approchèrent lentement.

— Tu crois que les loups le savent, eux ?

William soupira.

— C’est pas un peu déjà vu, ça ?

— Quoi ?

— Ta phrase. « Je sais qu’ils ne font pas un truc — tu crois qu’ils le savent, eux ? », c’est aussi refait que le coup du « je ne crois pas en machin — mais on dirait que machin croit en toi ».

— Ben, refait ou pas, t’es dans la merde.

William haussa les épaules et essaya de s’approcher doucement d’un arbre. Il n’était pas très doué en escalade mais, s’il apprenait vite, il avait peut-être une chance de s’en sortir vivant.

— Quelqu’un approche, annonça Angèle.

Il stoppa net, décidant que si quelqu’un arrivait pour le sauver du pétrin il valait mieux pour son prestige qu’il ne soit pas en train d’essayer de grimper de manière ridicule.

Les loups faisaient des cercles autour de lui en se léchant les babines ; puis, subitement, ils tournèrent la tête vers le chemin et prirent la fuite.

William tourna la tête à son tour en fronçant les sourcils et aperçut une jeune femme en robe rouge. Elle était grande, avait les cheveux noirs, la peau parfaitement blanche et les yeux verts. Globalement, elle était irréellement magnifique.

— Euh…, fit le jeune homme. Je suppose que vous n’êtes pas le cocher ?

— Père m’a demandé d’accompagner notre serviteur pour venir vous chercher, expliqua la femme d’une voix langoureuse. Excusez-moi du retard, mais nous avons perdu une roue sur le chemin. Le cocher est en train de réparer. Je m’appelle Carimall.

Elle tendit gracieusement sa main à William.

— William, fit le peintre en la lui serrant.

— Hum, souffla Angèle, je crois que tu étais censé lui faire un baise-main.

— Je vais prendre vos bagages, William, fit Carimall en attrapant les deux valises.

— Cela risque d’être un peu lourd… voulut protester le jeune homme.

Elle les souleva comme si elles n’avaient rien pesé.

— Euh, bon, ben, d’accord. Je vous suis.

***

Lorsqu’ils atteignirent le fiacre accidenté, le cocher était en train de terminer de réparer et ils ne durent attendre que quelques minutes avant de poursuivre leur chemin vers le château d’Ekul.

— Je suis tellement heureuse de voir quelqu’un ! s’exclama Carimall. Nous ne recevons pas beaucoup, vous savez.

William aperçut la silhouette lugubre du château, le chemin sinueux bordé de ravins qui menait vers lui et la pleine lune en partie masquée par une tour.

— Je vois vraiment pas pourquoi, marmonna-t-il trop bas pour que la jeune femme l’entende.

***

Le comte d’Ekul attendait sur le pas de la porte. C’était un homme de taille moyenne et de forte corpulence, aux cheveux noirs épais et broussailleux, qui avait quelque chose d’un peu effrayant dans le regard.

— Bienvenue dans ma demeure ! s’exclama-t-il. Entrez-y librement et de votre plein gré !

— Ben, marmonna William trop bas pour que son interlocuteur l’entende, vu le chemin que j’ai fait, je ne comptais pas rester dehors.

— Bienvenue dans ma demeure ! Entrez-y librement, et laissez un peu de la joie que vous y apportez !

— Faudrait voir à changer de disque, fit Angèle.

De son côté, William s’inclinait respectueusement et serrait la main du comte, ou, plutôt, se faisait broyer la main par lui.

— Ravi de faire votre connaissance, Monsieur le comte.

— Venez. Vous devez mourir de faim. Je vais prendre vos bagages.

Le jeune homme n’eut pas le temps de protester, car l’homme s’était déjà emparé des deux valises. Le cocher était occupé à détacher les chevaux, tandis que Carimall avait disparu.

— Et votre fille ?

— Oh, elle est repartie. Elle aime se promener la nuit. Venez, suivez-moi.

***

Le comte d’Ekul fit s’asseoir son invité à une grande table où avait été servi un dîner copieux.

— Excusez-moi de ne pas vous accompagner, mais j’ai déjà mangé.

— Ce n’est pas grave, répondit le peintre en se servant une aile de poulet. Vu l’heure, je comprends.

Il mangea en quantité, pendant que le comte lui posait des questions sur son voyage. Puis ce dernier l’invita à aller s’asseoir devant la cheminée.

— Oh, fit le jeune homme. Un instant.

Il se dirigea vers ses valises et en sortit une bouteille de vin, qu’il apporta au comte.

— Tenez, pour vous remercier de m’accueillir.

— C’est très aimable à vous, répondit Ekul en attrapant la bouteille. Cependant, je ne bois pas… de vin.

— Oh, fit William en s’asseyant. Pardonnez-moi. Je l’ignorais.

Le comte s’assit à son tour, fit tourner la bouteille, et écarquilla les yeux en lisant l’étiquette.

— Cela dit, fit-il avec une voix enjouée, pour un petit Mondar de 1724, je crois que je pourrais faire une exception.

***

Le comte partagea ce qui restait de la bouteille entre son verre et celui de William. Tous deux étaient passablement éméchés.

— Eh ben, Comte, pour quelqu’un qui ne boit pas… de vin, je trouve que vous êtes un buveur décent.

— Non, mais quand je dis pas de vin, c’est surtout celui des péquenots du coin. Vu le temps qu’on se trimballe, forcément… Je ne bois pas… de piquette, quoi.

— Vous faites bien, Comte. Faut pas boire n’importe quoi, c’est ma devise.

— Mais parfois, fit le comte d’un air grave, nécessité fait loi.

— ’videmment, admit William. Mais dans ce cas…

Il parut réfléchir pendant quelques secondes, puis sortit finalement un piètre :

— Ça compte pas. Bon. J’crois qu’j’vais aller roupiller.

— Je vais vous montrer votre chambre. Demain, vous pourrez dormir aussi tard que vous le voudrez. Je devrai m’absenter jusqu’en fin d’après-midi.

— Boulot, boulot, hein ?

***

William se réveilla en grognant et se demanda où il était. Puis les évènements de la veille lui revinrent en mémoire et il comprit pourquoi il avait mal à la tête.

— C’est drôle, lança Angèle. Il n’y a pas grand-monde, dans cette baraque.

— Laisse-moi dormir, répliqua William en se retournant dans le lit.

— Il est plus de midi !

— Et alors ? Le comte a dit qu’il rentrerait tard.

— Tu devrais aller explorer le château avant qu’il ne rentre !

— Quoi ? Et pourquoi je ferais ça ?

— Ben, il y a peut-être des trucs de mystérieux ?

— Oh, ouais, super. Non, je crois que je vais continuer ma grasse mâtinée.

***

Le jeune homme se leva finalement vers cinq heures de l’après-midi et alla chercher de quoi manger, ce qui s’avéra plus difficile que prévu étant donné que le château était immense et qu’il n’avait que des souvenirs flous du chemin qu’il avait suivi pour arriver à sa chambre.

À un moment, il crut apercevoir Carimall dans un couloir et voulut aller la saluer, mais lorsqu’il suivit la jeune femme dans la chambre où elle était entrée, il n’y avait plus personne.

— J’ai vraiment trop bu hier, moi, lâcha-t-il en se préparant à ressortir de la pièce.

Lorsqu’il se retourna, il réalisa qu’il n’était plus seul, mais face à trois jeunes femmes à la beauté envoûtante et aux vêtements élaborés quoique peu couvrants. Il décida qu’il avait dû confondre, de loin, l’une d’entre elles avec la fille du comte.

Les trois dames s’avancèrent vers William, qui recula d’un pas, et elles se parlèrent à l’oreille. Puis elles gloussèrent et le dévisagèrent.

— Il est jeune et fort, fit l’une d’entre elles en se léchant la lèvre d’un air trop sensuel au goût du jeune homme. À toutes trois il nous donnera un baiser.

Le jeune homme écarquilla les yeux d’un air horrifié, attrapa un coussin, l’envoya à la figure de celle qui avait prononcé la phrase et se fraya un passage à travers les femmes.

Alors qu’il sortait de la pièce, il faillit percuter le comte d’Ekul, qui, lui, désirait apparemment y entrer.

— Vous l’avez touché ? demanda-t-il aux femmes, furieux.

— Non, expliqua William, mais il s’en est fallu de peu.

— Eh bien, répliqua le comte en se tournant vers lui, elles n’ont pas l’air de vous avoir fait beaucoup d’effet.

— C’est vrai, ça, ajouta l’une d’entre elles. C’est vexant.

— Ben, ça aurait été trois beaux gars, j’aurais peut-être pas dit non… mais là, des femmes…

— Vous voulez dire que… ? demanda le comte, avant de reculer d’un pas.

— Euh, ça va, répliqua William. Sans vouloir vous vexer, Comte, j’ai dit des beaux gars.

— Oh, lâcha Ekul d’un air rassuré. Bien. Avez-vous mangé ?

— Non, d’ailleurs, si vous pouviez me montrer sur un plan où se trouve le salon…

***

William fut une nouvelle fois le seul à dîner, même si le comte et Carimall discutaient à côté de lui pendant qu’il mangeait.

Ensuite, il suivit la jeune femme pour commencer à peindre son portrait. Elle posa de manière très conventionnelle, mais eut simplement une requête étrange :

— Je pose à l’intérieur, expliqua-t-elle, mais est-ce que vous pourriez dessiner un ciel bleu derrière moi ?

— Bien sûr. Ou un coucher de soleil, ce serait plus joli, non ?

— Non, répliqua fermement Carimall. Le ciel bleu. Et un soleil. S’il vous plaît ? Vous comprenez ? J’ai des problèmes de peau. Le soleil me donne d’affreuses rougeurs… qu’au moins sur un portrait je puisse y avoir droit.

— Cela doit être dur, fit le jeune homme avec compassion.

— Vous n’imaginez pas. Et en plus, nous sommes dans un pays si reculé…

— Il faut voir le bon côté des choses. Les paysages sont magnifiques. Je vais vous peindre devant un superbe décor.

— Mouais, lâcha la jeune femme.

Elle ne paraissait pas très convaincue.

***

William termina la première ébauche du tableau à peine avant l’aube.

— C’est magnifique, commenta Carimall en se voyant représentée devant un ciel trop bleu pour être vrai. J’aimerais tellement pouvoir sortir sous un tel soleil…

— As-tu essayé ? demanda le peintre.

Il s’était mis à la tutoyer dans le courant de la nuit.

— Ne dis pas de bêtise, répliqua sèchement la jeune femme en lui tournant le dos. Je… je ne peux pas sortir en plein jour. Ça me tuerait.

— Et rester là ? demanda William en allumant une cigarette. Tu ne crois pas que c’est aussi en train de te tuer ? Tu appelles ça vivre, rester cloîtrée dans ce vieux château ?

— J’irais où, de toutes façons ? demanda Carimall. Les gens du coin me détestent tous, maintenant. Je suis un monstre, pour eux.

— Pourquoi ? Tu n’as pas grand-chose de monstrueux.

— J’ai trop… changé pour eux, je suppose. Je…

— Tu pleures ? demanda l’artiste en posant sa main sur l’épaule de la jeune femme.

— Non, répondit cette dernière en se retournant, ignorant la larme de sang qui avait coulé sur sa joue.

— Écoute, expliqua William en l’essuyant avec son doigt. Je ne connais pas vos voisins, mais le monde est grand. Et il est plus beau à voir le jour.

Carimall sourit et saisit le poignet du jeune homme, qui fit une moue mi-horrifiée, mi-interrogative tandis qu’elle léchait la larme rouge qui se trouvait sur son doigt.

***

Le soleil se levait sur un paysage effectivement magnifique qui plaisait beaucoup à William, surtout vu d’une des tours du château.

La vue plaisait beaucoup moins à Carimall, qui se tenait à l’abri du soleil derrière le renfoncement de la porte.

— Je… je ne peux pas…

— Bien sûr que si, répliqua William en lui attrapant la main. C’est dans la tête. Je suis avec toi, d’accord ?

— Mais toi tu n’es pas… enfin…

— Ferme les yeux.

— Ce n’est pas une bonne idée. S’il te plaît…

— Ferme les yeux, répéta le peintre.

La jeune femme obéit et abaissa ses paupières, pendant que l’artiste la tirait vers la lumière.

Alors qu’elle s’avançait, deux nouvelles larmes rouges coulèrent sur ses yeux.

William s’avança encore de deux pas avant de se retourner. Il vit alors la fumée qui se dégageait du visage de la jeune femme et se demanda s’il n’avait pas fait une erreur en amenant la fille de son hôte en plein jour.

***

Le comte d’Ekul se retourna dans son cercueil et réalisa que quelque chose ne tournait pas rond. Il retira le couvercle de ce qui lui servait de lit, s’assit et tourna la tête d’un côté, puis de l’autre.

Il réalisa alors que sa fille n’était pas là et en fut contrarié.

***

— C’est… magnifique…

Carimall était ébahie par le lever de soleil auquel elle n’avait pour l’heure jamais eu droit.

William la regardait, un peu moins inquiet que quelques minutes plus tôt. Elle avait toujours le visage rouge, mais il n’y avait plus de fumée et la brûlure n’avait l’air que superficielle.

— Merci, fit-elle.

Elle serra plus fort la main du jeune homme qu’elle tenait toujours. Il y eut alors un moment magique tandis qu’ils restaient silencieux, contemplant le paysage qui s’ensoleillait peu à peu.

— Tu sais, commença finalement Carimall, j’ai eu pas mal de changements dans ma vie ces derniers temps.

— Je sais, répondit William en se tournant vers elle. Ça ne doit pas être facile.

— Pas tout le temps, non. Je… Est-ce que tu me vois comme un monstre ?

— Non ! protesta le jeune homme. Bien sûr que non. Je te l’ai dit…

— Mais tu ne sais pas ce que je suis réellement…

— Je m’en moque. Ce n’est pas ça qui…

— Bordel de dieu d’artiste débile ! éructa soudainement le comte.

William se retourna et réalisa qu’il se tenait derrière eux, protégé du soleil par le battant de la porte.

— Hum, fit William. Peut-être que tu ferais mieux de rentrer.

— Oui. On poursuivra cette discussion ce soir.

Le peintre regarda la jeune femme rentrer vers l’ombre protectrice du château, puis fit de même quelques instants plus tard. Il fut alors plaqué contre le mur par le comte, qui commença à lui serrer la gorge.

— Je devrais vous tuer, espèce de crétin !

— Vous dites ça sur…. le coup de la colère, Comte.

— Vous auriez pu la tuer, espèce de taré !

— Je ne crois… pas…

— Vous n’avez aucune idée de ce qu’elle est !

— Vous… réalisez… peux… pas… respirer ?

— Vous n’avez aucune idée de ce qu’elle est, répéta Ekul, plus doucement.

Il relâcha le peintre. William s’écroula par terre.

— Si vous lui faites du mal, reprit Ekul, croyez-moi, je vous le ferai payer cher.

Le jeune homme essaya péniblement de reprendre sa respiration pendant que son hôte s’éloignait.

— Il a de la poigne, ce type, remarqua Angèle alors qu’il se relevait.

— Ouais.

— « Vous n’avez aucune idée ce qu’elle est », répéta l’hallucination. Non mais, tu l’as entendu ?

— Ouais.

— Elle ne sort pas au soleil, elle a la peau blanche, elle chiale des larmes de sang et on devrait ne pas se douter que c’est une vampire ?

— C’est une sorte de tradition, je suppose. Je pense que je serais mal vu si je ne faisais pas celui qui ne sait pas.

— Par contre, je pense qu’au moins Carimall fait semblant de ne pas voir que tu fais semblant de ne pas voir qu’elle est une vampire.

— Je ne sais pas, répliqua William, mais je crois que je vais aller me coucher. Tes raisonnements me filent mal au crâne.

***

Will ? fit Angèle.

Le jeune homme ouvrit un œil, grimaça, et le referma.

— Will !

— Hmmmpf ? Quoi ?

— Tu devrais te lever et descendre dans le hall d’entrée.

— Hmmm, hmmm, acquiesça machinalement le jeune homme. Pourquoi ?

— Parce que, si mes calculs sont justes, ça devrait être la guerre d’ici approximativement trente secondes.

***

William se précipita dans le hall d’entrée et arriva en plein milieu d’une bagarre générale. Jugeant qu’il n’était pas assez réveillé pour participer à un combat, il se contenta d’observer, en allumant une cigarette pour s’éclaircir les idées.

Au bout de quelques instants, les conclusions qu’il tira furent les suivantes :

  1. une demi-douzaine d’hommes armés étaient entrés dans le château ;
  2. leurs tenues semblaient indiquer qu’ils faisaient partie de l’église ;
  3. en face d’eux, le comte, sa fille et les trois femmes paraissaient bien démunis.

Pas étonnant, nota William. Il faisait encore jour. Le cocher, en revanche, semblait mieux s’en sortir, puisqu’il se transforma en loup géant et parvint à égorger deux hommes et à arracher le cœur d’un troisième avant de mourir d’un carreau en argent qu’il reçut dans la tête.

Le peintre avança, remarqua que personne ne faisait attention à lui et ramassa une arbalète qu’un homme avait fait tomber. Le rapport de force avait évolué avec la mort du cocher car, s’il n’y avait plus que trois assaillants, dont celui qui paraissait être leur chef au vu de sa magnifique cape blanche, les habitants du château semblaient effrayés.

— Fuis ! lança le comte à Carimall.

Il se jeta en hurlant sur un des hommes. Mais celui-ci parvint à plonger un pieu dans son corps et Ekul s’écroula, pendant que sa fille prenait la fuite, suivie des trois femmes que William avait croisées la veille.

Le soldat n’eut cependant pas le temps de se glorifier de son acte, puisqu’il reçut un carreau en pleine tête et mourut aussitôt. Les regards des deux hommes restants se tournèrent vers le peintre.

— Qu’avez-vous fait, sombre idiot ? hurla le chef pendant que le peintre rechargeait son arme. Nous sommes de l’inquisition, venus vous sauver de ces monstres buveurs de sang !

— Vraiment ?

— Évidemment ! Ce sont des…

— …vampires ? demanda William.

Il envoya en souriant un nouveau carreau dans la tête du soldat le moins gradé.

— Il aurait fallu que je sois aveugle pour ne pas le réaliser plus tôt.

— Impie ! Hérétique ! hurla l’inquisiteur.

Il dégaina son épée et chargea. Le jeune homme lâcha son arbalète devenue inutile et parvint de justesse à ramasser une épée sur un cadavre pour parer le coup.

— Je suis l’évêque Cromwey ! hurla l’homme entre deux passes d’armes. Prépare-toi à mourir !

William se baissa juste à temps pour éviter la lame, envoya un coup de pied dans les tibias de son adversaire et se précipita dans les escaliers en colimaçon.

— Je crois que tu aurais dû arrêter le tabac, commenta Angèle.

William, en effet, s’épuisait en courant dans les escaliers. Heureusement pour lui, l’évêque n’avait pas un meilleur souffle que lui et il commença à perdre du terrain à partir du quatrième étage.

— Au fait, demanda l’hallucination, tu sais où tu vas ?

— Évidemment… pfff… que… pfff… non… grommela le jeune homme en continuant à grimper.

Il comprit la remarque perfide d’Angèle lorsqu’il ouvrit la porte qui le bloquait d’un coup de pied rageur et réalisa qu’il se trouvait au sommet d’une tour.

— Il faut voir le bon côté des choses, fit la femme imaginaire. Le paysage est magnifique. Il va te tuer devant un superbe décor.

William eut à peine le temps de se retourner et de bloquer l’épée de l’évêque, qui paraissait au contraire rasséréné par un tel paysage.

Les deux combattants échangèrent quelques bottes, plutôt faiblardes à cause de leur épuisement, avant que d’un geste bien placé l’inquisiteur ne désarme son adversaire. Le peintre regarda son épée tomber dans le ravin que surplombait le château et déglutit.

— Pourquoi t’es tu donc allié avec ces misérables créatures ?

— Carimall est sympathique, expliqua William. Qu’est-ce qu’elle a fait de mal ? On ne choisit pas ses parents.

— Elle est maudite, répliqua l’évêque. Pire encore que les autres. Il faut libérer son âme en brûlant son corps.

— Pire encore que les autres ? demanda le jeune homme en fronçant les sourcils.

— Oh, tu n’étais pas au courant, hein ?

— Peu importe. De toutes façons, je préfère mille fois les vampires aux ordures de votre espèce.

— Tu blasphèmes, misérable, alors qu’il te faudrait te repentir.

— J’assume tous mes pêchés.

— Alors, tu iras en Enfer.

— J’aime autant, répliqua le jeune homme en souriant. Votre Ciel est beaucoup trop hétérosexuel pour moi.

Il se lança alors sur son adversaire et la lame lui transperça le cœur. Mais il continua à sourire et bascula par dessus le muret.

L’évêque réalisa trop tard que William voulait l’entraîner dans sa chute. Il parvint néanmoins à se rattraper de justesse à une fissure et se dégagea du jeune homme qui lui tenait la jambe, l’envoyant mourir loin en contrebas.

Il allait remonter lorsqu’il réalisa que quelqu’un s’était mis debout sur le muret. Levant la tête, il aperçut une femme aux jambes d’autant plus impressionnantes qu’il était situé en dessous.

— C’est les chaussures à talon, expliqua Carimall en apercevant son regard. Ça fait de longues jambes. Et ça a un autre intérêt…

Elle le lui démontra en lui enfonçant sa chaussure dans la main. Puis, après que l’évêque eut chuté en hurlant, elle ajouta :

— Ouais, je sais. Avec ça, je suis une tombeuse d’hommes.

***

William sentait son esprit commencer à flotter au-dessus de son corps dans un état extatique qui ne peut d’ordinaire être atteint qu’après avoir consommé quantité de substances illicites lorsque, brutalement, il eut mal, atrocement mal, sans doute plus que ce qu’il n’avait jamais enduré. Sa gorge le brûla et pendant quelques secondes il crut qu’on lui avait injecté de la lave dans la bouche.

Ensuite, il réalisa que ce n’était que du sang.

— Ah, tu te réveilles, lança Carimall.

— Aaargl, fit William.

La jeune femme retira le poignet qu’elle s’était ouvert et lança un sourire charmeur au nouveau vampire.

— Je sais, ça fait un peu mal. Mais ce n’est qu’une fois pour l’éternité.

— Urgl, lâcha William en essayant de s’assoir.

— Attends un peu, fit Carimall en l’aidant. Ça ira mieux dans quelques instants.

— Si tu… le dis…

— Par contre, je te préviens, ton corps va changer un peu, dans les jours qui vont venir… Mais il paraît que ce n’est pas si dramatique.

— « Il paraît » ?

— Ben, moi je suis née comme ça. Je ne peux pas savoir.

— Mais tu as dit hier que tu avais traversé des changements…

— Oh, oui. Je ne parlais juste pas de ça. Je pensais que tu avais compris…

— Non. Tu parlais de quoi, alors ?

— Je suis née vampire, reprit Carimall. Par contre je n’étais pas une petite fille.

William écarquilla les yeux de surprise.

— Quoi ? s’exclama-t-il. Tu veux dire qu’il y a des bébés vampires ? Je croyais que c’était, tu sais ? On ne naît pas vampire, on meurt vampire.

— Pas tout le temps, répondit Carimall. Ce que te disais ce matin…

Elle approcha son visage de celui du nouveau vampire.

— Quoi ? demanda William, vaguement dégoûté.

Il ignora l’hilarité de son amie imaginaire.

— Tu disais que ce que j’étais réellement n’avait pas d’importance…

— Euh, ouais, répliqua William en repoussant doucement la jeune femme. Je ne le disais pas dans ce sens-là non plus. Je ne suis pas attiré par les filles.

— Oh, fit Carimall à son tour.

— Désolé, s’excusa le jeune homme en inspirant une bouffée sur sa cigarette. Mais, de toute façon, sans être très à cheval sur la morale, ça n’aurait pas été un peu, euh, incestueux ? Je veux dire, t’es comme, genre, ma mère vampirique, non ?

***

William décida, en allumant un de ces énormes cigares dont lui avait fait cadeau le comte pour le remercier de sa visite, que le voyage de retour s’annonçait plus sympathique que celui de l’aller.

Déjà, son hallucination, bien que toujours présente, se taisait, et c’était quelque chose qui était assez rare pour qu’il prenne la peine d’en profiter pleinement. Mais surtout, la voiture était, étonnamment, beaucoup moins remplie qu’à l’aller. En face de lui, il n’y avait que Carimall, terriblement nerveuse à l’idée de quitter sa terre natale pour la première fois.

Il y avait eu du monde au départ de la diligence, pourtant. Mais lorsqu’il avait répondu au sourire d’une vieille femme repoussante en souriant à son tour de toutes ses dents, elle avait marmonné quelques mots tous bas et tous les voyageurs s’étaient soudainement souvenus qu’ils avaient des choses bien plus importantes à faire qu’accomplir un voyage.

Comme quoi, décida le vampire, il ne fallait jamais négliger les vertus d’un simple sourire.

— Ça va ? demanda-t-il à Carimall.

Celle-ci regardait par la fenêtre la silhouette du château disparaître.

Même s’il n’y aurait pas de belle et éternelle histoire d’amour entre eux, il l’avait convaincue de l’accompagner, au moins pendant un moment. Elle ne pouvait pas rester enfermée à jamais dans un cercueil à fuir les rayons du soleil.

Enfin, techniquement, elle pouvait. Mais le jeune homme voulait lui montrer qu’elle pouvait aussi faire autrement.

— Je crois que ça va aller, répondit-elle en souriant. J’ai juste un peu peur.

— J’imagine. Tu voulais aller quelque part en particulier ?

— Non. Loin.

— Je dois te prévenir… Dans le vaste monde, il est possible que tout le monde ne t’accepte pas comme tu es.

— Je sais. Grâce à l’évèque, je suis parée.

— Tu veux dire qu’il t’a fait comprendre ce que pouvait être l’intolérance ?

— Oh, non, répliqua Carimall en souriant. Je veux dire que j’ai récupéré son arbalète et son épée.

William hocha la tête et décida que le comte avait sans doute eu tort de s’inquiéter pour l’avenir de sa fille. Elle n’avait peut-être pas une grande expérience du monde, mais elle avait apparemment déjà compris comment il fonctionnait.

Une mine de déterrés

Le sergent Leslie, actuellement chargée de mener la garde à la porte Sud de la ville de Sénéla, raffermit la prise sur son arbalète lorsqu’elle aperçut les deux étrangers qui approchaient à pied.

La première était une femme qui, quoique grande et vêtue de manière légèrement trop provocante à son goût, ne semblait a priori pas vraiment être source de troubles potentiels.

Le second était un homme qui devait mesurer près de deux mètres, était large d’épaules et avait une allure patibulaire. Son visage balafré était en partie caché par des lunettes sombres et, pour ne rien arranger, il portait un long manteau noir qui pouvait dissimuler une quantité non négligeable d’armes. C’était une incarnation du suspect parfait.

Leslie grimaça. Le manteau et les lunettes étaient vraiment en trop. Avec ce genre d’accessoires, il devait venir de la capitale.

Elle s’avança de deux pas et porta la main à son casque pour saluer les deux individus.

— Bonsoir, Messieurs-dames.

— ’soir, lança le grand type. Un problème ?

— La ville est actuellement… en quarantaine. À votre place, je passerais mon chemin.

Le gaillard jeta un coup d’œil rapide à la femme qui l’accompagnait, puis retira ses lunettes et plongea ses yeux dans ceux de Leslie. Ou plus exactement, plongea son œil unique dans ceux de Leslie, puisque celui qui se trouvait sur le chemin de la balafre était manifestement mort.

— En quarantaine ? demanda-t-il finalement. Pourquoi ?

— Morts-vivants. Je veux bien vous laisser rentrer, mais vous ne pourrez pas sortir avant que ce soit réglé. Alors, à votre place…

— Je sais. Vous passeriez votre chemin. Mais on a à faire ici.

— D’accord, soupira la garde. Je vais juste prendre vos noms, si vous le voulez bien.

— Raymond D’Arc, répondit l’homme.

— Anya Volk, fit la femme. Avec un K.

Le sergent Leslie nota scrupuleusement les noms des deux étrangers.

— Et vous venez pour… ?

— On prend des vacances.

La garde les laissa entrer, bien qu’elle n’en croyait pas un mot.

Elle fronça les sourcils lorsque Anya Volk passa devant elle. Elle trouvait qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

Pour commencer, la femme était beaucoup trop poilue. Et puis, il y avait sa voix. Leslie comprit alors : la femme n’en était pas réellement une. Leslie sourit. Les deux étrangers venaient bien de la capitale, pas de doute là-dessus.

***

Raymond d’Arc entra dans une taverne et chercha du regard pendant quelques instants la personne avec qui il avait rendez-vous.

Finalement, quelqu’un leva la main. Il s’agissait d’un homme aux cheveux grisonnants qui portait une petite barbiche bien taillée. Il était assis seul à une table et avait déjà entamé une bière.

Raymond se laissa tomber sur une chaise en face de lui et tendit une de ses énormes mains en guise de salut.

— Vous êtes André, je suppose ?

— Oui, fit l’homme aux cheveux gris. C’est moi qui vous ai écrit. Je vous suis très reconnaissant d’avoir accepté notre offre, monsieur D’Arc.

— Ray.

— Hein ?

— Tout le monde m’appelle Ray, expliqua le géant en allumant une cigarette.

Les deux hommes échangèrent des banalités pendant quelques minutes en attendant que la serveuse apporte deux nouvelles bières à la table.

Alors qu’elle retournait vers le comptoir, le détective vit toutes les têtes se tourner vers l’entrée de la taverne. Bien qu’il lui tournât le dos, il devina que sa coéquipière, après être passée à leur auberge pour déposer leurs affaires, venait d’entrer dans l’établissement.

Anya, à cause de son physique et de ses tenues, déclenchait toujours des réactions lorsqu’elle entrait dans ce genre d’endroits.

Un des voisins des deux hommes demanda d’une voix assez forte, de manière à se faire entendre de l’intéressée tout en ne s’adressant pas directement à elle :

— Hey, les gars, c’est un homme ou une femme ?

Ray se tourna vers l’individu, arbora un sourire désagréable et lui répondit avec un regard menaçant :

— Si tu continues comme ça, elle pourrait bien être ton pire cauchemar, mon pote.

L’homme détourna le regard et le ramena vers sa bière. Face à Ray, le niveau d’audace de la plupart des gens diminuait radicalement.

— Tu sais, lança joyeusement Anya en tirant une chaise et en s’asseyant à côté de son collègue, je suis capable de répondre toute seule.

— Tu n’es jamais contente, de toute façon.

— Je suppose que tu as raison. Enchantée, au fait, ajouta-t-elle en prenant conscience de la présence d’André. Anya Volk.

— André Léger. Enchanté aussi, quoique ce soit un peu… inattendu…

— Anya est ma collaboratrice, expliqua Ray. Mais vous en faites pas, ça change rien aux tarifs.

André ne répondit rien, mais il était clair, vu son expression, que les tarifs n’étaient pas ce qui lui posait le plus problème.

— Si vous nous expliquiez la situation ? demanda la jeune femme.

— Il y a trois mois, la mine… elle s’est effondrée. Probablement à cause d’un attentat.

— Explosifs ? demanda Ray.

— Oui. Il faut savoir qu’il y avait eu une grève, un peu avant. Le travail venait de reprendre.

— Quelles étaient les raisons de la grève ? demanda Anya.

André soupira. Il n’aimait pas être interrompu et encore moins par une femme qui essayait de tenir son pichet de bière d’un air raffiné mais n’arrivait qu’à paraître encore plus vulgaire.

— À cause des conditions de travail. On pensait que c’était dangereux. Quand il y a eu l’explosion, sur les trois cents mineurs, une cinquantaine est restée prise au piège. Ils ne sont jamais ressortis.

André s’arrêta quelques secondes, ému et au bord des larmes. C’était des collègues avec qui il avait travaillé.

— Tenez, fit la jeune femme en lui tendant un mouchoir en dentelle.

— Merci.

— Vous voulez qu’on trouve les responsables, c’est ça ?

— Ils ont arrêté deux personnes, expliqua André. Grégoire et Maximilien, deux des meneurs pendant la grève. Seulement, avec les camarades… enfin, on n’est pas sûr que la garde soit impartiale, vous voyez ?

— Vous pensez pas que c’est les bons coupables ? demanda Ray.

— J’ai du mal à croire que ce soit eux. Ils n’auraient pas mis la vie de leurs collègues en danger. S’ils avaient posé une bombe, ça aurait été plutôt pour faire sauter Maugeais et Maurice.

— C’est qui, ces types ?

— Les propriétaires de la mine.

— Ça paraît logique, admit Anya. Pends ton patron, t’auras son pognon.

Ray jeta un regard surpris à sa collaboratrice.

— Je suis pas sûr que j’ai bien fait de te recruter…

— Ne t’en fais pas, répliqua la jeune femme avec un sourire. On est partenaires, à niveau égal. C’est pas comme si t’étais vraiment mon patron.

***

— T’en penses quoi ? demanda Ray lorsqu’ils sortirent de la taverne.

Il remit ses lunettes de soleil, malgré le fait qu’il faisait presque nuit.

— Pour l’instant ? demanda Anya. Pas grand-chose.

— Ouais. Écoute, commença le colosse avec un air gêné, je me disais, pour voir les gars du syndicat, demain…

— Oui ?

— Peut-être que ça serait plus pratique si tu venais… enfin, pas avec l’apparence que tu as maintenant, tu vois ce que je veux dire ?

— Quoi ? s’étouffa la jeune femme.

— Je dis juste, t’aurais peut-être des possibilités que t’as pas maintenant. Pour l’enquête, tu sais ?

— Tu sais très bien que je n’aime pas l’autre option. Je ne me sens pas moi-même quand je ne suis pas…

— Ouais, ouais, soupira Ray. Comme tu veux.

Le colosse avait du mal à comprendre sa collègue. Elle disait détester cette partie d’elle-même, et pourtant elle ne faisait aucun effort pour s’enlever les poils qu’elle avait au visage et aux jambes, ce qui lui aurait permis de passer à peu près pour une fille normale. Il comprenait vaguement qu’elle refusait de se laisser imposer ce à quoi une femme devait ressembler, mais il trouvait qu’elle aurait parfois pu accepter de se simplifier la vie.

— Encore heureux, que ce soit comme je veux. Sinon, cette histoire de morts-vivants…

— C’est vrai que c’est… imprévu.

— On demandera des informations à l’auberge, proposa la jeune femme. D’ailleurs, on est arrivés.

Ray examina le bâtiment quelques secondes. Ça ne payait pas de mine, mais ça avait l’avantage de ne pas être trop cher. Le détective haussa les épaules et entra à la suite de son amie.

— Bonsoir, Mademoiselle ! Bonsoir, Monsieur ! les salua l’aubergiste lorsqu’ils entrèrent.

Il s’agissait d’une jeune femme plutôt large qui était présentement occupée à passer le balai dans la salle à manger.

— Re-bonsoir, Sylvie, répondit Anya.

— « Sylvie » ? Vous avez déjà fait connaissance ?

— Tu me connais, toujours sociale et à l’écoute des autres.

— Ouais, soupira Ray en sortant une cigarette de son manteau. Vaut mieux que tu le sois pour deux, j’suppose.

— Dis-moi, fit Anya en se tournant vers l’aubergiste, tu es au courant de cette histoire de morts-vivants ?

Sylvie posa son balai contre un mur, puis haussa les épaules, choisissant manifestement ses mots.

— Non… Je veux dire, je sais ce que tout le monde sait. Le bourgmestre a ordonné qu’on ferme les accès à la ville. Mais…

— Il y a eu des morts étranges ?

— Vous êtes de la garde ? demanda Sylvie en souriant.

— On en a la gueule ? répliqua Ray.

La jeune femme fut un peu surprise par la remarque du colosse, qu’elle trouva agressive ; mais l’homme avait un petit sourire qui semblait indiquer qu’il s’agissait plutôt d’une tentative malheureuse d’humour.

— Nous sommes détectives, expliqua Anya sur un ton beaucoup plus doux. On enquête sur l’explosion de la mine.

L’aubergiste grimaça. Elle n’avait manifestement pas envie de parler de ce sujet.

— C’est un sujet sensible ? demanda l’enquêtrice.

— Mon père… est resté là-dessous.

— Oh, ma pauvre. Je suis vraiment désolée.

— De toute façon, ils ont déjà décidé des coupables…

— Tu crois que c’est eux ?

Sylvie haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Écoutez, mademoiselle Volk, à part mon père et un ou deux de ses amis, je ne connaissais pas vraiment les mineurs. Mais…

— Mais ? l’encouragea Anya.

— Cette mine, c’était tout ce qui leur permettait de vivre. Pourquoi ils auraient voulu la faire sauter ?

***

— Mademoiselle Volk ?

Anya sortit de son demi-sommeil et ouvrit les yeux. Elle était dans une baignoire à moitié remplie, il était huit heures du matin, et elle se trouvait plutôt bien. Dommage, décida-t-elle, qu’il y ait cette enquête à résoudre et ces histoires de morts-vivants. Elle aurait préféré qu’il se soit vraiment agi de vacances.

— Oui, Sylvie ?

— Je peux entrer ? Je vous apporte plus d’eau chaude.

— Tu peux entrer.

Sylvie ouvrit la porte et aperçut le dos nu de la détective. Lorsqu’elle se retourna, cette dernière vit que l’aubergiste était restée figée, le visage blême.

— Oups. J’avais oublié le tatouage.

***

— Alors, commença Sylvie en s’asseyant en face d’Anya dans la salle à manger. Vous êtes une sorcière ?

La détective termina de mâcher le morceau de tartine qu’elle avait dans la bouche avant de répondre.

— Je ne sais pas. Vous appréciez les sorcières, dans le coin ?

— Pas vraiment, Mademoiselle. On dit qu’elles invoquent le diable et font… des choses.

— Des choses ?

— Ben… du genre, sexuelles. Dans les bois, vous savez ?

Anya se tourna vers l’aubergiste avec un petit sourire.

— À titre personnel, je préfère faire ça dans un lit.

Sylvie baissa les yeux d’un air timide, pendant que la sorcière continuait.

— Le tatouage que j’ai dans le dos est une sorte de protection. Je sais que le pentacle a une mauvaise image, mais c’est juste ça. Une protection.

— Alors vous n’invoquez pas de… démon ?

Anya secoua la tête et regarda les escaliers qui menaient aux chambres.

— Je n’arrive déjà pas à invoquer Ray, fit-elle en écartant les mains en signe d’impuissance.

— Je suis désolée, s’excusa Sylvie en baissant la tête. Je croyais que les sorcières étaient maléfiques et… vous savez, ce genre de choses. Mais vous avez l’air d’être une fille bien.

La détective regarda son interlocutrice en terminant sa tartine, puis elle haussa les épaules.

— Ça dépend ce que t’appelles « fille bien », je suppose.

***

Après que Ray eut fini par se lever et avaler en vitesse un petit-déjeuner, Anya et lui allèrent retrouver André et une vingtaine de ses collègues dans ce qui était encore le local du syndicat des mineurs.

La jeune femme se demanda quelques secondes ce qu’allait devenir ce syndicat, maintenant qu’il n’y avait plus de mine. Cela dit, ça n’était pas son problème : elle était juste là pour découvrir ce qui s’était passé.

André présenta les deux détectives aux travailleurs. La présence de Ray fut plus chaudement accueilli que celle de sa coéquipière, comme celle-ci s’y était un peu attendu.

C’était un peu frustrant. Elle avait fait un effort sur sa tenue : elle avait enfilé une robe raisonnablement couvrante, avait longuement peigné ses cheveux noirs et passé un temps considérable à se maquiller.

Et pourtant, les anciens mineurs préféraient Ray, même si celui-ci ne s’était ni coiffé, ni rasé.

Ce fut, par conséquent, surtout le colosse qui anima la discussion. Il posait des questions auxquels les hommes répondaient, se complétant ou se contredisant parfois.

Anya trouva assez rapidement que la conversation tournait en rond et se concentra plutôt sur les archives qu’André avait apportées concernant la mine et le syndicat. Les informations lui semblaient plus intéressantes que tous les témoignages expliquant à quel point Grégoire et Maximilien étaient innocents.

— S’ils sont blancs comme neige, demanda-t-elle soudainement, pourquoi est-ce qu’ils ont été arrêtés ?

C’était peut-être la façon de poser la question, mais les réactions qu’elle obtint furent plutôt agressives. Qui était-elle pour poser cette question ? Pourquoi ne voyait-elle pas qu’il s’agissait d’un complot ?

Tout cela ne l’avançait pas à grand-chose, aussi décida-t-elle qu’elle n’avait qu’à laisser Ray se débrouiller avec les anciens mineurs. De son côté, elle estimait que ce n’était pas eux qui pourraient lui apprendre ce qui s’était passé.

***

— Monsieur Maugeais ? demanda la secrétaire en entrant dans le bureau de son chef.

Celui-ci était un homme d’une soixantaine d’années qui portait une moustache blanche élégante.

— Qu’y a-t-il, Isabelle ? J’avais demandé qu’on ne me dérange pas.

La secrétaire grimaça, manifestement embarrassée.

— Il y a cette femme… enfin…

— Je crois qu’elle parle de moi, expliqua Anya en entrant dans la pièce. Ça vous gêne si je m’assoie ?

— Qui êtes-vous ? demanda monsieur Maugeais d’un air furieux. Sortez d’ici immédiatement !

— Je m’appelle Volk, répondit la détective.

Elle tira une chaise et s’assit dessus.

— Anya Volk, reprit-elle. Avec un K. Je mène une enquête sur l’effondrement de votre mine.

Monsieur Maugeais fit un signe de tête à sa secrétaire, qui sortit du bureau.

— Une enquête ? demanda-t-il avec un air dédaigneux. Voyez-vous ça…

— J’ai deux questions pour vous.

— Moi, j’ai une question pour vous. Vous préférez partir seule ou vous faire mettre dehors par la sécurité ?

— S’il vous plaît ? demanda Anya sur un ton doux, avec un regard enjôleur. Les mineurs n’ont pas voulu répondre à celle-là. Pourquoi Maximilien et Grégoire auraient fait sauter la mine ? C’était leur gagne-pain. C’était leurs collègues.

Le propriétaire soupira, puis s’assit en face de la jeune femme en secouant la tête.

— Je vais vous le dire. C’était les meneurs de la grève. Ils voulaient empêcher les « jaunes » de reprendre le travail. C’était une question de principe. Pour ne pas perdre la face.

— Oh, fit Anya. Je vois. Des anarchistes.

Maugeais esquissa un sourire. L’arrivée de la jeune femme avait été quelque peu intrusive, mais l’enquêtrice ne partait peut-être pas sur de trop mauvaises bases, finalement.

— J’ai une autre question. Après, je vous laisse tranquille.

— Allez-y.

— Dans combien de temps la mine aurait fermé ?

— Pardon ?

Anya sortit la feuille où elle avait pris des notes et la regarda quelques secondes.

— Les gisements les plus accessibles commençaient à s’épuiser, monsieur Maugeais. La mine n’était plus très rentable. Et avec les conventions de travail que le syndicat avait réussi à négocier…

Elle regarda ses notes quelques instants et siffla, admirative.

— Les mineurs ont dû sacrément se mobiliser. J’aimerais bien avoir le même contrat. Surtout la partie sur le licenciement…

— Où voulez-vous en venir ? aboya le propriétaire.

— De vous à moi, Monsieur, cette explosion, elle vous arrangeait bien, non ?

— Sortez de mon bureau ! hurla Maugeais en se levant. Je n’ai pas à écouter les insinuations d’une dégénérée !

— Ce ne sont pas des insinuations. Vous avez pu mettre fin à tous les contrats grâce à la clause sur le cas d’accident majeur.

La porte du bureau s’ouvrit sur un homme approximativement du même âge que Maugeais, peut-être un peu plus jeune. Il s’appuyait sur une canne, mais Anya se demanda si c’était par besoin ou pour l’esthétique. En tout cas, elle devina qu’il devait s’agir de monsieur Maurice, son associé.

— Isabelle m’a dit qu’il y avait un problème, Antoine ?

— Cette… personne… allait s’en aller.

L’associé fit un sourire charmant en plongeant son regard dans celui d’Anya.

— Mademoiselle, nous sommes ravis de votre visite. La sortie est la deuxième porte à droite.

La jeune femme se leva immédiatement, baissa légèrement la tête devant Maurice, puis obéit à son injonction implicite et quitta les lieux.

***

Ray et André entrèrent dans la taverne, accompagnés de quelques anciens mineurs qui avaient décidé de rester avec eux un peu plus longtemps que prévu.

Même si ça l’embarrassait, le détective devait admettre que le départ de sa collaboratrice avait facilité les choses : les langues s’étaient déliées et la défiance qu’avaient certains des travailleurs s’étaient envolée.

Les discussions avaient beaucoup porté sur la personnalité des deux hommes accusés de l’explosion et sur le conflit récurrent qui avait opposé les mineurs à leurs patrons.

Les travailleurs étaient parvenus, quelques années plus tôt, à obtenir un certain nombre d’avantages en échange de la pénibilité et du danger que représentait leur travail. Cependant, ils avaient estimé que ce compromis était remis en cause lorsque Maugeais, constatant la raréfaction des ressources, leur avait demandé de creuser plus profondément. Les mineurs craignaient pour leur sécurité et s’étaient mis en grève ; mais, contrairement à ce qui s’était passé des années plus tôt, Maugeais n’avait pas cédé. Certains liaient ce changement d’attitude à son association avec Maurice, réputé implacable, mais toujours est-il qu’après plus d’un mois pendant lequel la mine avait été bloquée, le travail avait repris.

Enfin, seulement quelques heures. Ensuite, il y avait eu l’explosion.

— Y’a un truc que je pige pas, demanda Ray en fixant son verre de bière. On peut vraiment faire sauter toute une mine comme ça ? Je veux dire, d’après ce que vous m’avez dit, elle est pas franchement petite…

— Tous les puits ont été condamnés après l’explosion, expliqua André, mais on ne connaît pas vraiment l’état de la mine. Seule la garde y a eu accès, et elle refuse de nous donner des informations sur l’enquête. Elle dit que ça pourrait nuire à son bon déroulement.

— Hum.

— Moi j’dis, fit un type plutôt petit qui avait beaucoup pris la parole pendant les discussions collectives, la vérité c’est que cette mine tourne toujours.

Ray lui jeta un regard interrogateur.

— Tu veux dire quoi ?

— Les nains. Ils ont fait venir des nains. Ces types travaillent pour rien. Ça leur coûte moins cher.

— Des nains ? répéta Ray, manifestement sceptique.

— Ne l’écoutez pas, protesta André. Marc, tu sais très bien que ce n’est pas le cas. Comment ils feraient sortir le minerai ? Et les hommes ?

— Pas des hommes, répliqua Marc, toujours convaincu de sa théorie. Des nains. Ils sortent pas, ces gars.

Ray secoua la tête en signe de dénégation.

— T’as jamais vu de nains, mec. Si y’en avait dans votre mine, y’en aurait un paquet en train de vider des pintes au comptoir.

— Les nains vivent sous la montagne, protesta Marc qui n’en démordait pas. Et pour faire sortir le minerai, ils les mettent dans des bateaux. Il y a une rivière souterraine.

André leva les yeux au ciel.

— C’est ridicule.

Ray hocha très légèrement la tête. Il était plutôt d’accord avec l’avis du syndicaliste.

***

Après son entretien avec Maugeais, lorsqu’elle sortit dans la rue, la première réaction d’Anya fut de donner un coup de poing dans un mur en briques.

— Merde ! lâcha-t-elle.

Elle soupira en réalisant que ses longs ongles vernis avaient pénétré dans la paume de sa main et qu’elle saignait, mais la douleur la calma un peu.

Il y avait, dans la vie, une grande quantité de choses qu’Anya détestait, mais Maurice avait peut-être mis le doigt sur la première de la liste.

Il avait essayé de se servir de magie sur elle.

Cela n’avait pas fonctionné, encore heureux, mais Anya avait dû faire semblant d’être sous l’effet du sort pour ne pas révéler qu’elle avait elle-même quelques capacités dans le domaine.

— Putain de trouduc’, râla-t-elle.

Elle s’alluma une cigarette.

— Je lui ferai bouffer son sourire, à ce connard…

— Monsieur Volk ? fit une voix sur sa droite.

Anya se tourna et aperçut le sergent Leslie, accompagnée d’un autre garde plus grand qu’elle.

— Mademoiselle Volk, rectifia-t-elle sur un ton glacial.

— Techniquement, je ne crois pas, non. Et la loi interdit à un homme de porter des vêtements de femme. Je vais vous demander de nous accompagner au poste, monsieur Volk.

Anya regarda le sergent Leslie d’un air incrédule.

— Vous vous foutez de moi, hein ?

***

— Alors, c’est ça, votre rivière souterraine ? demanda Ray.

André et lui arrivaient devant ce qui ressemblait à un cours d’eau ordinaire.

— C’est la Nela. Là, elle n’est plus sous terre, évidemment, mais elle prend sa source dans la montagne.

— Et elle passe vraiment dans la mine ? demanda l’enquêteur.

Il retira ses lourdes bottes. André le regarda mettre ses pieds dans l’eau, un peu incrédule devant la vision du géant patibulaire qui barbotait joyeusement.

— Sous la mine, plus exactement. C’est pour ça qu’on ne voulait pas creuser plus profondément. Une percée au mauvais endroit et ça aurait été une inondation catastrophique.

— Tout ça pour de la ferraille, grogna le géant.

— Cette… « ferraille », comme vous dites, monsieur Ray, fait vivre toute la ville. Les forges, les…

— D’accord, d’accord. Bon, je vois pas de bateaux pour la faire sortir, en tout cas.

— Marc a des théories farfelues. Vous ne croyez quand même pas à son histoire de nains ?

— Non, admit Ray en esquissant un sourire. Mais la rivière n’a pas rejeté de cadavres ou d’autres choses ?

— D’autres choses ?

Le géant se tourna vers lui, le regard caché par les lunettes.

— Ouais. Dans le milieu, on appelle ça des indices.

— Pas que je sache.

— Y aurait moyen de la remonter ? Pour entrer dans la mine par là ?

— Vous rigolez ? demanda André. Il faudrait nager à contre-courant et en apnée pendant Dieu sait combien de temps.

— Pas une brillante idée, alors. D’autres moyens de rentrer dans la mine ?

— N’y pensez pas. Tout a été bouché après l’effondrement.

Ray grimaça, manifestement mécontent.

— Comment je suis censé trouver ce qui a bien pu se passer dedans, alors ?

***

Confinée seule dans une petite cellule, Anya s’ennuyait mortellement. Elle avait bien essayé de s’occuper en se limant les ongles, mais un garde lui avait immédiatement confisqué sa lime parce qu’elle risquait de s’en servir pour s’évader.

Elle avait donc opté pour la sieste, mais il y a un nombre d’heures maximales pendant lesquelles une personne en bonne santé peut dormir dans la même journée.

Finalement, après une éternité, le garde qui avait participé à son arrestation la fit entrer dans une pièce pour prendre sa déposition.

— Nom ?, commença-t-il.

— Volk. Avec un K.

— Prénom ?

— Anya. Avec un Y.

— Non, je veux dire, votre vrai prénom.

La jeune femme laissa échapper un long soupir.

— C’est mon vrai prénom.

— Ne vous moquez pas de moi.

— Écoutez, vous n’avez qu’à écrire n’importe quoi. Vous avez l’air de mieux connaître mon prénom que moi.

— Si vous continuez sur ce ton, vous allez aussi recevoir une amende pour outrage, Monsieur.

La sorcière se tourna vers le garde et lui jeta un regard mauvais.

— Nom de Dieu, mais c’est quoi votre problème ? Je suis une putain de femme, andouille ! Merde, j’étais déjà tombée sur des policiers crétins et des péquenots débiles, mais vous, en tant que crétin de péquenot de policier débile, vous battez tout le monde !

— Monsieur, calmez-vous.

— Et voilà, vous recommencez. C’est parce que j’ai plus de poils aux jambes et au visage que la moyenne des femmes ? Ou alors vous êtes juste jaloux parce que je suis plus grande que vous ?

Le garde soupira.

— Peut-être que vous voulez être une femme, concéda-t-il, mais si je retirais votre culotte, qu’est-ce que je verrais ?

Anya prit une grande inspiration et parvint à se calmer.

— Rien, répondit-elle finalement.

— Pardon ?

— Parce qu’avant que votre main n’atteigne ma culotte, je vous aurais arraché les deux yeux et les aurais mangés.

Le garde resta coi, estomaqué.

— Je plaisante, évidemment, tempéra Anya avec un grand sourire. Je ne mange pas les yeux, c’est trop gélatineux. Je me contenterais de vous les…

— Ça suffit ! coupa Leslie en entrant dans le bureau. Richard, je vais m’occuper de ça.

— Bien, sergent, lâcha le garde.

Il se leva et quitta la pièce, jetant au passage un regard mauvais à Anya. Leslie soupira et se laissa tomber sur le siège en face de la jeune femme.

— Écoutez, ne rendez pas les choses difficiles, d’accord ? Je préférerais aussi passer mon temps à faire autre chose.

La détective leva les yeux au ciel. Son interlocutrice n’avait pas passé l’après-midi en cellule, elle.

— J’imagine que c’est rassurant, lança-t-elle finalement. Si votre priorité est de m’emmerder, ça veut dire que vos morts-vivants ne sont pas une si grande menace, pas vrai ?

Le sergent fit un petit sourire et reprit le formulaire qu’avait commencé à remplir l’autre garde.

— Écoutez, je vais être conciliante. Je note « Anya » comme prénom. Et je peux remplir aussi la profession moi-même, détective Volk. En vacances, bien sûr. Il ne reste plus qu’une question délicate : votre âge ?

La jeune femme haussa les épaules et répondit à la question. En mentant légèrement : elle faisait plus jeune qu’elle ne l’était.

— Bien, fit Leslie en continuant à remplir le procès-verbal. On va y arriver.

— Et pour les morts-vivants ? demanda Anya.

Leslie leva les yeux vers elle, étonnée.

— Pardon ?

— Si je les mentionnais dans la conversation, c’est que j’espérais que vous attraperiez la perche et me donneriez un peu d’informations, expliqua la détective en se passant la main dans les cheveux.

— Ce n’est pas à vous de poser les questions, Volk.

Anya baissa la tête, un petit sourire aux lèvres.

— J’aurais dû m’attendre à celle-là. Écoutez, sergent, je veux juste savoir, en tant que simple citoyenne, si je dois m’inquiéter ou pas.

— Simple citoyenne ? Mon cul, Volk, vous êtes une putain de fouille-merde, ouais. Maintenant, pour votre gouverne, nous avons retrouvé un mort il y a deux jours, près de la rivière. Il avait des traces de morsures humaines. Plus rien depuis. Satisfaite ?

— C’est tout ?

— Nous avons un bourgmestre un peu… disons qu’il aime prendre ses précautions. Tenez, signez ça.

Anya attrapa la feuille que lui tendait le sergent et la parcourut du regard. Elle grimaça.

— Je ne vais pas signer ça. C’est au masculin.

— Eh bien, si je dis que j’ai arrêtée une femme parce qu’elle portait une robe, c’est un peu ridicule, non ?

— Mon Dieu, soupira Anya. Est-ce que les morts-vivants ont déjà mangé le cerveau de tout le monde sans que personne ne s’en rende compte ?

***

— Vous cherchez toujours des indices ? demanda André.

Il était quelque peu essoufflé. Ray avait mis un point d’honneur à parcourir les bois qui se situaient le long de la rivière, afin de chercher des éventuels cadavres.

— Vous savez, Marc n’a vraiment pas…

— Chut ! coupa Ray.

Il le stoppa en plaçant une main énorme sur son torse. André fronça les sourcils, ne comprenant pas pourquoi ils s’arrêtaient. Il allait poser la question, mais s’interrompit en voyant le loup qui sortait de derrière un buisson.

— Oh, fit-il d’un air calme. On a souvent des loups, dans le coin. Ne vous en faites pas, ils n’attaquent pas les humains.

— Ouais ? demanda Ray en jetant un regard aux alentours. Alors pourquoi ils nous encerclent, hein ?

André déglutit. Il voyait effectivement des loups dépasser tout autour d’eux. Ce n’était pas un comportement normal.

— Mon Dieu, lâcha-t-il.

Les loups commençaient à se rapprocher avec un grondement sourd. Pendant ce temps, le colosse avait sorti un gros cigare de son manteau et était en train de l’allumer tranquillement.

— Vous faites quoi ?

— Avec les loups, ça se joue à l’intimidation.

— Je… protesta André.

C’était déjà trop tard. La meute chargeait. Le syndicaliste ferma les yeux, s’attendant à mourir déchiqueté d’un instant à l’autre. À sa grande surprise, rien ne se passa. Lorsqu’il les rouvrit, Ray faisait face à un gros loup, qui devait être le chef de meute, et semblait l’affronter du regard.

Il avait retiré ses lunettes, mais avait toujours son cigare dans la bouche, un petit sourire aux lèvres.

La bataille silencieuse dura près d’une minute, puis le colosse fit un pas en direction de la bête et se baissa pour coller son visage face au sien. Alors, il lui souffla de la fumée au museau.

Le cœur d’André s’arrêta de battre ; il s’attendait à ce que le loup lui ouvre la gorge d’une seconde à l’autre. Pourtant, il se contenta de gronder, puis partit la queue basse, bientôt suivi par le reste de la meute.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? demanda le syndicaliste en reprenant sa respiration.

— J’dirais qu’on s’en sort bien, fit Ray en remettant ses lunettes sombres. Par contre, vous avez raison. Les loups normaux font pas ça.

— Des loups-garous ? suggéra André.

— Non, je sais reconnaître un loup-garou quand j’en vois un. Peut-être bien qu’ils étaient possédés, ou quelque chose comme ça. Un truc magique.

André lui jeta un regard surpris. Il avait du mal à comprendre tout ce qui se passait, mis à part qu’il venait de peu d’échapper à la mort.

— Attendez une seconde. Vous pensez que quelqu’un aurait ensorcelés ces loups pour nous tuer ?

— Juste une hypothèse que j’émets.

— Et vous les avez fait fuir avec un simple regard ?

Le colosse haussa les épaules, puis arbora un petit sourire.

— Franchement, comparé à se coltiner ma pote quand elle est dans un de ses mauvais jours, un loup ensorcelé, c’est du gâteau.

***

— Écoutez , soupira le sergent Leslie, qui commençait à être fatiguée de sa détenue récalcitrante. Vous signez ça et vous êtes libre. Bien sûr, vous êtes censée payer une amende dans les trente jours, mais j’imagine que vous aurez quitté la ville d’ici-là, alors…

— C’est juste que je ne comprends pas. Selon la même loi quelque peu datée qui m’a valu d’être arrêtée, il faudrait aussi interpeller les femmes qui portent des pantalons. Vous voyez ce que je veux dire ?

Leslie jeta un coup d’œil à sa tenue de garde qui n’était pas exactement un modèle de féminité et haussa les épaules.

— Je peux deviner.

— Je suppose que c’est un supérieur qui vous a demandé de le faire ?

— Comment ça ?

— Si j’étais un peu paranoïaque, je dirais que quelqu’un n’a pas envie que je continue à enquêter.

Le sergent secoua la tête, manifestement peu convaincue.

— Je pense plutôt qu’un de mes supérieurs a une certaine vision de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas. N’allez pas chercher midi à quatorze heures. Vous êtes dans une petite ville…

— Si vous le dites, soupira Anya en signant son procès-verbal. Je peux vous poser une dernière question ?

— Je sens que vous allez le faire de toute façon.

— Pourquoi Grégoire et Maximilien ont été arrêtés ?

— Je ne peux pas vous dévoiler d’informations sur une enquête en cours.

— Je vois, fit la détective en se levant. Merci quand même.

Elle se dirigea vers la porte et s’apprêtait à sortir de la pièce lorsque Leslie l’arrêta :

— Volk !

— Hum ?

— Au diable la procédure, je vais vous répondre. Vos types. Ils avaient des explosifs chez eux et des traces de poudre sur les mains. Ils ont fait sauter la mine. Vous ne les innocenterez pas, parce qu’ils ne sont pas innocents. Tout ce que vous ferez, c’est perdre votre temps.

Anya inclina la tête en signe de remerciement, puis fit un petit sourire à la garde.

—Plus personne n’est innocent, de nos jours, de toute façon.

***

Lorsque Anya arriva à l’auberge, Ray était déjà attablé, en train de manger un plat plutôt copieux à base de poulet et de riz.

— Je me demandais ce que tu faisais.

— Ça n’avait pas l’air de te préoccuper beaucoup, répliqua la jeune femme.

Elle salua Sylvie, occupée à servir deux autres clients, et s’assit en face de son coéquipier.

— J’ai eu une journée de merde.

Elle lui expliqua rapidement ce qu’il lui était arrivé, puis Ray fit de même.

— Hum, lâcha pensivement Anya quand il eut terminé. Tu crois vraiment que ces loups étaient ensorcelés ?

— Peux pas dire avec certitude. J’ai pas tes talents. J’sais juste que les loups normaux sont pas comme ça.

— Maurice a utilisé de la magie contre moi. Peut-être qu’il a voulu vous éliminer aussi.

— Ouais.

— En tout cas, j’aime bien cette histoire de nains. Ça me rappelle les contes.

— C’est ridicule.

— Oui, mais ça expliquerait des choses. Malgré la baisse de rentabilité, peut-être que Maugeais n’avait pas vraiment intérêt à détruire sa mine, après tout. Tu as regardé les plans ?

— Non.

— C’est assez énorme. Je ne sais pas comment leur montagne tient encore debout. Même avec moins de profit et s’il fallait creuser plus loin, Maugeais n’avait pas forcément intérêt à faire sauter la mine. À moins que ça ne soit un prétexte pour l’exploiter clandestinement.

— Ou alors, proposa Ray, c’est pas lui. Ça pourrait même être les deux inculpés.

— C’est vrai, admit la jeune femme. Tout semble être contre eux. Il y a des preuves et, malgré ce que disent les mineurs, ils avaient des raisons de le faire. Mais je ne peux pas sentir Maugeais. Et Maurice est encore pire.

— Le fait que t’aimes pas des gens ne veut pas dire qu’ils sont coupables.

— Pourquoi pas ? Au pire, on pourrait fabriquer des preuves.

Ray lui jeta un regard mauvais mais ne dit rien, se contentant de finir son assiette.

— Ces types se sont battus pendant trois semaines pour essayer d’avoir des conditions de sécurité correctes, reprit Anya. C’est la garde qui a fait dégager le piquet de grève pour que le travail reprenne.

— Et donc, demanda le colosse, ça justifie de tuer une cinquantaine de personnes.

— Je n’ai pas dit ça ! protesta la jeune femme. Ce que je veux dire c’est que…

Elle soupira, ayant du mal à trouver ses mots.

— Écoute, interrompit Ray. On est détectives. On cherche la vérité. Même si c’est pas celle que voudrait voir notre client.

— La vérité, c’est que Maugeais est coupable en général. Il vit dans ses bureaux, il a plein de fric qu’il gagne en exploitant les autres qui sont dans la misère. Alors à un moment, si quelqu’un pète les plombs, c’est de sa faute, aussi, non ?

— Ouais. D’acc’, lâcha le géant en levant les yeux au ciel. Sauf que là, on cherche à savoir qui a fait sauter cette mine. Point. Pas qui est coupable « en général ». Sinon, on n’a pas fini.

***

Lorsque Sylvie se leva à six heures du matin et descendit dans la salle à manger de l’auberge, elle eut la surprise d’y trouver Anya, plongée dans les archives et notes qu’André avait fournies.

— Bonjour, lança l’aubergiste.

— Salut.

— Vous voulez déjeuner ?

— Du café. Je veux bien du café.

Anya continua à plancher sur les documents concernant la mine pendant que Sylvie s’activait derrière le comptoir. Elle haussa les épaules et retourna à son problème.

Elle voulait un moyen de pénétrer dans la mine, mais André avait certifié à Ray que tous les puits avaient été fermés. D’après les rapports qu’elle voyait, la mine avait effectivement été entièrement condamnée après l’explosion.

Sylvie lui apporta sa tasse de café.

— Merci.

Anya avala une gorgée en regardant la liste des différents puits. Elle réalisa alors que le puits numéro 2 avait été fermé cinq ans plus tôt. Il avait, comme les autres, été condamné, mais seul son accès avait été muré pour éviter que des promeneurs ne s’enfoncent dans la mine.

La jeune femme eut un petit sourire. Avec une bonne pioche, elle ne doutait pas que Ray serait capable de lui ouvrir le passage.

Elle termina son café en regardant Sylvie, qui s’était assise seule à une table et semblait lugubre.

Anya se leva, tira sa chaise et se laissa tomber en face de l’aubergiste.

— Ça n’a pas l’air d’aller.

La jeune femme haussa les épaules.

— Tu veux en parler ?

— C’est juste… cette enquête. Ça remue des choses, vous savez ?

— Je suis désolée.

— Oh, non, mademoiselle Volk. J’espère que vous trouverez la vérité.

Anya hocha la tête.

— On va essayer.

— Et je me demandais… vu que vous êtes une sorcière, vous n’avez pas une potion magique contre le chagrin ?

— J’aimerais bien. J’ai peur de ne pas avoir aussi souvent recours aux potions magiques et aux boules de feu que ce que les gens imaginent.

Sylvie eut un petit sourire,

— Pas non plus de potion pour être plus courageuse ?

— Comment ça ?

— J’aimerais oser quitter cette ville, expliqua l’aubergiste. Seulement, c’est tout ce que je connais. J’aimerais être aussi courageuse que vous.

— Que moi ? s’étonna Anya.

— Vous voyagez, vous faites un métier dangereux, vous n’avez pas peur de ce que les gens disent sur vous. J’aimerais avoir votre courage.

— C’est parce que tu ne m’as jamais vu face à une araignée, plaisanta la sorcière. Non, je n’ai pas de potion, mais…

Anya se maudit intérieurement pour le côté gnan-gnan de ce qu’elle s’apprêtait à dire, mais la fin justifiait les moyens.

— … je suis sûre que tu trouveras tout le courage dont tu as besoin dans ton cœur.

***

Pour le repas de midi, André vint rejoindre les deux enquêteurs dans l’auberge. Ils étaient les uniques clients à rester pour le déjeuner. Anya se sentait un peu désolée pour Sylvie qu’il n’y ait pas plus de monde.

— Donc, fit André en se découpant un morceau de viande, vous voulez vraiment aller dans cette mine ?

— On pourrait passer par le puits 2, expliqua la jeune femme. Il n’a été que muré.

— Le puits 2, répéta André. C’est un conduit vertical avec un ascenseur. S’il ne marche plus, vous comptez descendre avec des cordes ? Ça fait plus de cent mètres.

— Ça nous fera de l’exercice, répliqua Ray.

— Vous êtes inconscients. C’est dangereux. Ça pourrait s’effondrer à tout moment…

— Anya pense qu’il n’y a pas que des risques d’effondrements.

— Vous pensez à quoi ?

La jeune femme parut soudainement passionnée par ses ongles. Elle n’avait manifestement aucune envie de répondre.

— Bon sang, soupira André, soyez clairs !

— Des morts-vivants, lâcha Ray.

— Quoi ? C’est ridicule !

— Il y a deux jours, expliqua Anya, un cadavre a été retrouvé avec des traces de morsures près de la rivière. Cette rivière passe sous la mine, qui est actuellement remplie de cadavres.

— Je suis pas convaincu, tempéra son équipier. Enfin, on va prendre nos précautions. On aurait besoin d’un coup de main. La mine, c’est votre truc.

André se passa la main dans la barbiche d’un air songeur, puis haussa les épaules.

— D’accord. S’il faut ça pour découvrir la vérité…

— Je viens aussi.

Les regards se tournèrent vers Sylvie, debout à côté de la table, une corbeille de pain à la main.

— C’est pas une bonne idée, protesta Ray.

— Mon père est là-bas. Si c’est un mort-vivant…

— Tu feras quoi ? Il te reconnaîtra pas.

— Je veux au moins connaître la vérité.

Le colosse interrogea sa coéquipière du regard. Celle-ci eut un petit sourire.

— Tu sais couper la viande, nota-t-elle à destination de l’aubergiste. Tu devrais pouvoir te débrouiller face à un zombie.

***

— Putain, râla Anya tandis qu’ils parcouraient le chemin qui montaient à la mine. Ça grimpe.

— Toi, au moins, répliqua Ray, t’as pas à trimballer de pioche. Et puis, t’étais pas obligée de mettre des talons.

— Va te faire foutre.

— C’est vrai que c’est loin, admit le colosse. Les mineurs se tapaient ça tous les jours ?

— Non, expliqua André. Il y a des entrées plus bas, la plupart pour des conduits horizontaux. La mine est en dessous de nous.

— On marche sur du gruyère, ajouta Anya en grimaçant. Pas rassurant.

— Vous verrez vite que vous préférez avoir la terre sous vous plutôt qu’au-dessus. L’entrée du puits 2 est là.

André montra du doigt un trou sombre dans la façade de la montagne et s’avança vers l’entrée. Sylvie et Ray le suivirent tandis qu’Anya restait un moment dehors.

Elle resta deux minutes seule avant que son ami ne finisse par ressortir, une lampe de mineur à la main.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il.

— J’ai… mal aux pieds ?

— Juste ça ? Qu’est-ce qu’il y a ? T’as peur de descendre ?

Anya se tourna vers lui et acquiesça, un peu honteuse.

— Je ne m’étais pas rendue compte que ça serait… comme ça. En voyant l’entrée… l’obscurité, l’enfermement…

— Tu peux rester là.

— Non. Donne-moi juste un peu de temps, d’accord ?

***

— Elle arrive, annonça Ray à André et Sylvie.

Ceux-ci s’étaient tous les deux équipés de casques et de lampes. Ils s’étaient arrêtés devant une grille métallique qui barrait le chemin.

— Ça devait pas être un mur ? demanda le colosse.

— Il s’agissait au départ d’un puits d’aération, expliqua André. Plus tard, un ascenseur a été ajouté pour permettre de transporter des hommes, mais l’entrée a été fermée après un accident.

— Je me fous du cours d’histoire. Pourquoi il y a une grille ?

— Pour condamner l’entrée tout en assurant une ventilation.

— Ça va pas me faciliter le boulot, ça.

Il regarda quelques instants la grille et constata que le maillage et les barreaux étaient assez fins et plutôt rouillés. Il ne serait finalement pas si difficile d’en venir à bout.

Il attrapa la pioche et commença à donner de violents coups. Il fallut peu de temps pour que, alliés à la rouille, ils entraînent la casse de quelques barreaux.

Après quelques minutes d’efforts, Ray parvint à tordre la grille pour élargir l’ouverture et permettre à quelqu’un de passer en se contorsionnant un peu.

Il fut le premier à se lancer, et râla tandis que les barreaux déchiraient sa chemise et l’égratignaient. C’était l’inconvénient d’avoir un gabarit imposant.

— Bon, allons voir si cet ascenseur fonctionne.

Il s’avança un peu dans le couloir et découvrit une salle de petite taille. Au fond de celle-ci, il remarqua une petite cage.

— Je vais vérifier les cordes, expliqua André en le rejoignant. Il ne faudrait pas qu’elles lâchent au milieu de la descente.

— D’accord.

— Votre amie ne vient pas, au fait ?

— J’ai dit qu’elle arrivait, râla Ray.

Sylvie regarda, curieuse, le colosse hausser les épaules et faire quelques pas dans la salle, visiblement nerveux.

— Elle a peur de descendre ? demanda-t-elle.

— Elle va venir, répéta le géant.

— Écoutez, fit André, elle devrait peut-être rester là. Je ne sais pas si elle est vraiment faite pour…

— Vous voulez dire quoi ? demanda Ray un peu agressivement.

Son ton fit légèrement reculer l’ancien mineur, qui lâcha un soupir. Apparemment, le détective n’aimait pas qu’on critique sa collègue.

— Je veux dire, persista néanmoins André, qu’on ne vient pas dans une mine avec des chaussures à talon, une petite jupe et du maquillage. Surtout quand on a peur du noir.

— Qui c’est, qu’a peur du noir ? demanda Anya.

Les regards se tournèrent vers elle tandis qu’elle passait à travers l’ouverture de la grille et rejoignait ses trois compagnons, dorénavant silencieux.

— Bon, fit-elle joyeusement, on y va, ou vous attendez quelqu’un ?

***

Serrés dans la petite cage de bois, Ray faisait tourner la manivelle qui contrôlait la descente. André montrait l’évolution des roches tandis qu’ils s’enfonçaient, pendant qu’Anya se cramponnait à une des rambardes de l’ascenseur.

— Ça va ? chuchota Sylvie.

— Ça ira mieux quand on sera à nouveau dehors.

L’aubergiste posa timidement une main sur l’épaule de la sorcière, pour la rassurer.

— L’exemple de courage fait un peu pitié à voir, hein ? railla cette dernière.

***

— D’accord, fit André alors qu’ils arrivaient en bas. Je propose qu’on reste groupés, maintenant. Si vous vous perdez dans les tunnels…

— Chier, coupa Ray. C’est bas de plafond, ici.

— Marchez au milieu des couloirs, reprit l’ancien mineur. Et évitez de toucher aux étais. Si vous respectez ça, je pense que tout ira bien.

Le petit groupe suivit André à travers les tunnels. Sylvie semblait parfaitement à l’aise dans la mine tandis que Ray, qui était obligé de marcher voûté, râlait en permanence. Derrière eux, Anya, plutôt nerveuse, se retournait régulièrement, comme pour vérifier que rien ne les suivait.

Au bout d’une dizaine de minutes, le géant réalisa que son amie était restée un peu en arrière.

— Bon sang, râla André. Surveillez votre copine. Si elle panique ici, elle peut tous nous faire tuer.

— Elle n’est pas du genre à…

Derrière eux, un cri aigu résonna dans les tunnels et interrompit Ray, qui soupira.

— … paniquer. Bon, on y va.

Ils firent demi-tour et se dirigèrent aussi vite que possible vers l’origine du cri. Au bout d’une vingtaine de mètres, ils aperçurent la jeune femme, à genoux au milieu du couloir. Elle leur tournait le dos.

— Anya ? fit doucement Ray. Ça va ?

La détective se releva doucement et se tourna vers son ami. Ce dernier réalisa alors à la lumière blafarde de la lampe qu’elle avait l’épaule gauche ensanglantée et qu’elle tenait une pierre d’un bon gabarit dans la droite.

Anya pointa du pouce un cadavre dont le crâne venait manifestement d’être démoli avec la roche en question.

— On dirait que j’avais raison, sur les morts-vivants.

***

Le petit groupe se dirigea d’un pas rapide vers l’ascenseur. En voyant le cadavre, ils avaient unanimement décidé de remonter à la surface.

— J’aurais peut-être dû prendre le corps ? suggéra Ray. Comme preuve ?

— C’est juste un cadavre, maintenant, répliqua Anya. J’irai voir Leslie. J’espère qu’elle me croira. Mais j’aimerais qu’on sorte d’ici rapidement.

— Un instant, protesta André tandis qu’ils arrivaient vers la cage de bois.

Il jeta un coup d’œil à l’ascenseur et grimaça.

— Quoi ? demanda Anya. On ne va pas rester coincés là, quand même ?

— Je ne pense pas. Mais ce serait plus prudent d’éviter de mettre trop de poids d’un coup. La corde est en bon état, mais on ne peut pas en dire autant du bois.

— On fait quoi ? demanda Ray.

— Je propose deux voyages. Je monte avec mademoiselle Volk, et vous suivez tous les deux. Les charges seront à peu près équilibrées.

— D’accord, fit le colosse. Mais grouillez-vous. J’ai pas envie de moisir ici.

L’ascenseur commença à remonter, actionné par Anya, manifestement pressée de ressortir.

Aussitôt, Sylvie s’élança dans un tunnel, à la surprise de Ray. Ce dernier se mit à lui courir après, mais vu la hauteur de plafond, il était désavantagé par sa taille.

— Bon sang ! hurla-t-il. Qu’est-ce que tu fous ?

— Mon père est là-dedans ! répliqua la jeune femme.

— Il est mort ! protesta-t-il. C’est un putain de zombie !

Devant lui, Sylvie s’immobilisa face à un mort-vivant, réalisa qu’il ne s’agissait pas de son père, fit quelques pas en arrière et s’engagea dans un embranchement.

— Chier, râla Ray en sortant un couteau de son manteau.

Il regarda le mort-vivant un instant. Celui-ci s’élança vers lui d’un pas lent et mal assuré.

Le colosse planta sa lame dans la tête du zombie, qui s’écroula immédiatement ; puis il retira l’arme et repartit à la poursuite de l’aubergiste.

***

Lorsque l’ascenseur fut arrivé, Anya se précipita vers l’extérieur. Le soleil l’aveugla quelques secondes lorsqu’elle aperçut l’entrée de la grotte, mais elle réalisa qu’elle aimait ça. Après son passage sous terre, c’était une véritable délivrance.

Ensuite, elle vit que le sergent Leslie se trouvait devant l’ouverture, lui tournant le dos. La détective fronça les sourcils. C’était étrange.

— Leslie ! lança-t-elle. Je suis heureuse de vous voir.

Le plaisir n’était manifestement pas réciproque, puisque le sergent pointa une arbalète en direction de la détective, qui s’immobilisa en levant les mains.

Elle eut alors la surprise de voir trois autres gardes s’avancer dans l’entrée de la mine, accompagnés de monsieur Maurice, qui tenait toujours sa canne à la main.

— Qu’est-ce qui se passe, bon sang ?

— Il se passe, répondit Leslie, que vous êtes en état d’arrestation, mademoiselle Volk.

— Qu’est-ce qu’il fait là ? demanda Anya en pointant Maurice du doigt.

Ce dernier arbora un sourire et joignit ses deux mains au dessus du pommeau de sa canne.

— Un de mes travailleurs, expliqua-t-il, m’a rapporté que des intrus semblaient se diriger vers la mine dont je suis co-propriétaire. Le périmètre étant interdit, j’ai prévenu la garde. Je lui ai aussi fait part de votre intrusion dans notre bureau et de ma crainte que vous ayez été engagée par le syndicat pour effacer les preuves.

— Quoi ? Vous ne croyez pas ce type, quand même ?

— Il est plus crédible que vous, répliqua Leslie.

— Il vous manipule ! La vérité, c’est que cette mine est pleine de morts-vivants !

— De morts-vivants ? D’accord. Vous me raconterez ça au poste. Vous aurez tout le temps de réfléchir à la façon de présenter ça, hein ?

***

— Papa ! hurla Sylvie.

Elle se précipita vers un mineur aux vêtements déchirés et à la peau pleine de terre. Il était occupé à effectuer le même travail qu’il avait fait durant toute sa vie.

— Papa ? répéta la jeune femme en s’approchant de lui. C’est moi.

Le mort-vivant se retourna vers elle, le regard vide.

— Tra… vaa… iill… eerr…

Sylvie soupira. Une larme coula le long de sa joue.

— Papa…

Ce fut à ce moment là que le zombie tendit la main vers elle et l’agrippa.

— Faaiimm…

***

À l’extérieur, Anya et André étaient sous la menace des arbalètes des membres de la garde.

— Bon sang, vous pouvez descendre ! protestait l’enquêtrice. Vous le verrez, qu’il y a des morts-vivants !

— Madame, ajouta André. Ce qu’elle dit est vrai.

— C’est ridicule, pouffa Maurice. Pourquoi pas des nains ?

— Réfléchissez, reprit Anya. Il y a eu un mort avec des traces de morsures près de la rivière. La rivière passe sous la mine…

— Volk… soupira Leslie. D’accord, supposons. Pourquoi ces cadavres de mineurs se seraient-ils relevés ?

— À cause de lui ! répliqua la jeune femme en pointant le co-propriétaire de la mine du doigt. Il sait se servir de magie. C’est un putain de nécromant !

— Cela devient ridicule, protesta l’accusé.

— Il a raison, ajouta le sergent. Vous l’avez vu faire une boule de feu ?

— J’ai senti la magie.

— Et comment l’auriez-vous sentie ?

Anya soupira, et se décida à tenter le tout pour le tout.

Elle enleva sa chemise.

***

Alors que le mort-vivant s’apprêtait à mordre Sylvie, Ray l’attrapa par le col et l’envoya rouler par terre.

— Dégage, saleté !

— Arrêtez ! C’est mon père !

— C’est plus ton père ! protesta le géant en se tournant vers elle, furieux.

— Ne le tuez pas, je vous en supplie.

— Plus facile à dire qu’à faire, répliqua le colosse.

Puis il entendit un bruit derrière lui et se retourna.

— Oh, merde.

À l’autre extrémité du tunnel, lentement mais sûrement, un groupe entier de cadavres se dirigeait vers eux.

***

Anya montrait son dos nu face aux gardes et Maurice. Tout le monde pouvait voir le pentacle qui s’étalait sur une bonne partie de la surface de sa peau.

— Et en quoi cela joue en votre faveur ? demanda Leslie.

La détective se retourna, les bras croisés sur la poitrine pour la masquer aux regards.

— En plus de tout, vous êtes une sorcière ?

— Ça prouve que j’ai pu sentir sa magie, répondit Anya aussi calmement qu’elle le pouvait.

— Ou que vous avez été embauchée pour maquiller les preuves. Rhabillez-vous, je vous emmène au poste. On discutera de ça là-bas.

— Attendez ! protesta l’enquêtrice. Et ça, vous pensez que je me le suis fait moi-même ?

Elle montra la blessure qu’elle avait à l’épaule. Leslie s’approcha un peu, intriguée, et examina la plaie. Elle pouvait voir distinctement les traces de dents, qui semblaient humaines.

Leslie grimaça.

— Ces traces… constata-t-elle. Ça pourrait être n’importe qui…

— Mais quel humain m’aurait mordue ? demanda Anya en remettant sa chemise. Ce n’est pas courant, quand même !

— D’accord, mais pourquoi monsieur Maurice aurait-il intérêt à faire de ses travailleurs des morts-vivants ?

— C’est évident, répliqua André. Il ne faut pas les payer. Ils travaillent tout le temps et ne se plaignent pas.

— Ridicule !

— Bon, soupira le sergent, avant de se tourner vers ses hommes, pensive. On arrête les trois. On réglera tout ça au poste, après être descendus faire un tour dans cette mine. Journée de merde.

— Un instant, protesta Maurice. Vous comptez m’arrêter ?

— Oui, je compte. Je réalise que je n’ai pas franchement les idées claires, et peut-être bien que c’est à cause de vous. À moins que ça ne soit elle. Alors pour l’instant, tout le monde la ferme, d’accord ?

Le propriétaire de la mine soupira et grommela quelques mots.

— Qu’est-ce que vous… commença Leslie.

Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Elle s’écroula, endormie. Les trois autres gardes l’imitèrent dans la seconde, ainsi qu’André. Seule Anya se tenait encore debout, quoique chancelant légèrement.

Maurice eut un sourire malsain et se saisit de sa canne, avant d’en sortir une épée.

— Tu ne crains pas la magie, constata-t-il, mais on verra si tu résistes aussi bien à cette lame.

***

Ray essayait de repousser les morts-vivants qui approchaient, mais il y parvenait de moins en moins bien. Son couteau était resté coincé dans le crâne d’un de ceux qu’il avait achevés et il devait maintenant se contenter de se servir de ses mains nues. Même s’il avait une force considérable, ce n’était pas suffisant pour les tuer et ils revenaient toujours à la charge.

Derrière lui, Sylvie regardait son père s’approcher d’elle. Elle ne parvenait pas à bouger.

Le mort-vivant ouvrit la bouche pour mordre.

Et puis son comportement changea. Il se figea, avant de se mettre à hurler de douleur, en harmonie avec les autres zombies.

— Papa ! fit Sylvie.

À sa surprise, les yeux de son père se tournèrent vers elle. Ils ne semblaient plus aussi vides que quelques minutes plus tôt.

— Sylvie, souffla le mort-vivant.

La jeune femme se mit à pleurer et le serra dans ses bras.

Pendant ce temps, Ray regardait, un peu surpris, les cadavres hurler puis s’écrouler devant lui un par un. Il se retourna et vit Sylvie échanger quelques mots avec son père. Puis ce dernier s’immobilisa à son tour, apparemment mort pour de bon.

Le détective s’approcha lentement de la jeune femme et posa une main sur son épaule.

— C’est fini. On devrait remonter, maintenant.

***

Lorsque Ray et Sylvie sortirent à la lumière du jour, ils eurent la surprise de découvrir une demi-douzaine de corps allongés à côté d’un loup noir qui était occupé à dévorer ce qui restait de monsieur Maurice. À coté de la bête, les vêtements d’Anya traînaient, éparpillés.

— Oh, merde, fit Ray.

— Mon Dieu, lâcha Sylvie, effrayée.

Le colosse soupira et décida de s’allumer un cigare.

— Oh non, railla-t-il en imitant la voix d’Anya. Je déteste cette partie de moi. Sauf quand il y a un repas gratuit à la clé, évidemment, hein ?

La louve s’arrêta de manger pour tourner la tête vers lui et retroussa ses babines, menaçante.

— Je ne comprends pas, fit Sylvie.

— Moi non plus, répliqua Ray. Pas moyen qu’elle se transforme lorsqu’il s’agit d’enquêter, Mademoiselle ne va quand même pas s’abaisser à utiliser son odorat de loup pour trouver le coupable. Par contre, lorsqu’il s’agit d’utiliser ses mâchoires de loup pour le déguster, là, plus de problème.

— Vous voulez dire, demanda l’aubergiste, que ce loup, c’est mademoiselle Volk ?

— Ouais, répondit Ray. Je pense qu’on ferait mieux de se retourner.

— Donc, demanda Sylvie en tournant le dos à Anya, c’est une louve-garou ?

— On peut dire ça, je suppose.

Ray inspira une bouffée de tabac, attendant que son amie ait fini de se transformer.

— C’est bon ? demanda-t-il. On peut se retourner ?

— Oui et non, répondit Anya. Merde, je n’aurais pas dû remettre ma chemise. Hum, Sylvie ? Je pourrais t’emprunter ta veste ?

L’aubergiste la retira et la lui tendit, en prenant toujours soin de ne pas se retourner.

— Oh, et pour ta gouverne, Ray, non pas que ça te regarde, parce que je fais ce que je veux, mais ce connard avait une canne-épée. J’ai été obligée de me transformer. C’était une question de vie ou de mort.

— Une canne-épée ? cracha le colosse. C’est tellement ringard. Ces ploucs ne savent pas que maintenant on fait des arbalètes miniatures qui peuvent se cacher dans une manche ?

***

Anya était assise sur une table, les pieds battant dans le vide. Elle était seule, et elle s’ennuyait.

Pourtant, elle était censée être à une fête. Elle était même supposée faire partie des personnes en l’honneur de qui elle était organisée.

Une semaine avait passé depuis la mort de Maurice. Le sergent Leslie avait mené une nouvelle enquête et lui avait posé un nombre incalculable de questions. Elle avait fait venir un mage d’une ville environnante, comme expert. Des gardes s’étaient relayés sans cesse dans ce qui restait de la mine.

Il en était ressorti que les deux inculpés, Grégoire et Maximilien, étaient innocents. Les explosifs trouvés chez eux ne correspondaient pas aux dégâts causés dans la mine. Il n’était pas bien clair si ces explosifs avaient été placés dans leurs appartements pour les faire arrêter ou s’ils comptaient s’en servir pour autre chose ; mais dans le doute, les deux hommes avaient fini par être relâchés.

La culpabilité de Maugeais n’était pas très claire non plus. Il prétendait ne pas être au courant des agissements de son associé et avançait que ce dernier avait agi seul, suite à des désaccords sur la gestion de la mine. En ce qui concernait Anya, les détails ne l’intéressaient pas vraiment. Elle savait que Maugeais était coupable en général.

Quant à Maurice, sa mort avait finalement été attribuée aux loups que Ray et André avaient croisés, prés de la rivière.

Le syndicat des mineurs avait décidé d’organiser une fête, pour célébrer la libération des deux inculpés, mais aussi pour remercier les deux détectives privés, qui devaient partir le lendemain.

Et si son coéquipier était effectivement en train de plaisanter avec une poignée de mineurs, un verre de vin à la main, Anya regardait tout cela de loin, seule.

Elle se leva et se dirigea vers André, profitant d’un moment où il n’était pas en train de parler avec des « camarades ».

— Je vais y aller, expliqua-t-elle.

— Déjà ? s’étonna le syndicaliste.

— Je suis un peu fatiguée.

— D’accord, très bien. Merci pour ce que vous avez fait.

Anya haussa les épaules.

— Ça changera quoi ? demanda-t-elle. D’accord, ils sont libérés, mais…

— Je pense que ce n’est pas rien. Ils auraient été exécutés.

— Je sais, mais pour vous… la mine va rester fermée.

— Au moins, nous avons obtenu la vérité. Sans compter une indemnisation non négligeable. Nous vous devons beaucoup, nous en avons conscience.

Anya ne répondit pas qu’elle trouvait qu’elle avait plutôt l’impression que les gens avaient conscience de devoir beaucoup à Ray, et pas à elle. C’était une fête, après tout, elle n’allait pas casser l’ambiance.

***

Le lendemain, Ray et Anya se dirigeaient vers la porte Sud de Sénéla, leurs bagages à la main. Ils devaient prendre la diligence qui passait à six heures du matin.

— Tu boudes ? demanda le colosse en bâillant.

— Pourquoi ?

— T’as pas beaucoup parlé, ce matin.

— Je suis fatiguée.

— Non, c’est pas ça. T’es plus matinale que moi, d’habitude. Et t’as bu moins que moi, hier.

— C’est peut-être ça, le problème, répliqua la jeune femme.

— Quoi ?

— Personne ne m’offre à boire. Personne ne vient discuter. J’ai passé une journée dans un poste de garde, je suis allée au fond d’une mine, je me suis fait mordre par un mort-vivant, j’ai tué un nécromant, et tout ça pour quoi ? À part André, les types pour qui j’ai fait ça ne m’ont même pas remerciée. Je ne sais pas pourquoi je continue à faire ce boulot, tu sais ?

— Parce que tu te débrouilles toujours pour bouffer le sale type ? plaisanta Ray.

— N’empêche, plus de contrats au rabais chez des bouseux qui n’ont jamais vu de louve-garou, c’est trop…

— Mademoiselle Volk !

La jeune femme se retourna, surprise, et aperçut Sylvie qui courait vers elle.

— J’ai cru que j’allais vous manquer, annonça-t-elle à bout de souffle lorsqu’elle les eut rejoints. Vous êtes partis tôt.

— La diligence est à six heures, expliqua Ray.

— Je sais, fit l’aubergiste. Mademoiselle Volk, je voulais vous remercier.

— Tu sais, je crois que tu pourrais m’appeler Anya, maintenant.

Sylvie eut un petit sourire embarrassé, puis elle baissa la tête et chercha dans une de ses poches. Elle en sortit quelque chose d’argenté qu’elle plaça dans la main de la détective.

— C’est un collier, expliqua-t-elle. C’est un cadeau, pour vous remercier. Je me suis décidée à vendre l’auberge et à quitter cette ville. Bien sûr, je sais que ça ne vaut sans doute pas toutes les protections magiques que vous avez, mais…

— Oh, si, ça les vaut largement, fit Anya en serrant l’aubergiste dans ses bras. Merci, Sylvie.

Les deux femmes échangèrent encore quelques mots, puis la détective rattrapa son ami, tandis que la serveuse lui faisait au revoir de la main.

— Personne ne m’aime ! railla Ray en imitant la voix de son amie. Personne ne vient me parler !

— Oh, ça va.

— Personne ne me dit merci ! continua son compagnon en mettant ses lunettes de soleil. Tu parles. C’est juste que t’es jamais contente.

— Ce n’est pas vrai, répliqua Anya.

Un sourire aux lèvres, elle attacha le collier autour de son cou.

— , je le suis.

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