Le blog de Lizzie Crowdagger

Ici, je discute écriture et auto-édition, fanzines et livres numériques, fantasy et fantastique, féminisme et luttes LGBT ; et puis de mes livres aussi quand même pas mal
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À propos d'auto-édition, #2 : les moins bons côtés

, 18:41 - Lien permanent

Dans l'article précédent, je parlais de pourquoi je m'auto-éditais, et j'évoquais notamment la philosophie D.I.Y. (Do It Yourself). Dans cet article je voulais revenir un peu là-dessus, pour voir que si l'idée est belle, en pratique ce n'est pas forcément aussi simple.

En effet, si on parle beaucoup d'auto-édition en ce moment, c'est notamment grâce à des acteurs tels qu'Amazon, qui ont a pas mal misé là-dessus avec son offre numérique (le Kindle Directory Project), et dans une moindre mesure son offre papier (via CreateSpace, qui propose de l'impression à la demande). Or, on ne peut pas franchement dire qu'Amazon s'inscrive dans l'esprit DIY...

Bien entendu, il reste toujours possible de faire autrement. On peut se contenter de continuer à diffuser des textes sur son site Web, de façon gratuite ou payante, en proposant aussi éventuellement des livres papier. Malheureusement, à l'heure où la lecture numérique commence à se faire beaucoup sur liseuse (ce qui est compréhensible, ça fait quand même vraiment moins mal aux yeux que l'écran d'ordinateur), et où la liseuse en question a en général des outils super simple d'accès pour acheter des livres en un clic à condition de passer par le store lié au constructeur (Amazon, Kobo, ou encore la boutique Apple pour ce qui concerne les tablettes et smartphones), il devient difficile de faire concurrence à ces plate-formes quand on est simple auteur auto-édité (ce n'est déjà pas évident pour les librairies en ligne alternatives).

Ce n'est du reste pas quelque chose qui se limite à l'auto-édition de livres, mais qui s'inscrit tout à fait dans la logique du soi-disant « Web 2.0 », qui consiste à vendre une démocratisation de l'accès à la création. Tu voudrais avoir un site Web, mais tu n'as pas les compétences pour ? Pas de souci, voici un blog clé en main gratuit avec juste un peu de publicité dessus. Tu voudrais mettre des vidéos en ligne, mais tu n'as pas un serveur suffisant pour stocker des vidéos ? Pas de problème, tu n'as qu'à les mettre sur Youtube, et ils sont tellement sympas que si tu leur apportes beaucoup de trafic ils te donneront peut-être quelques euros. Au final le Web, censé être un grand espace de liberté, est surtout devenu trusté par quelques multinationales : YouTube et Blogspot (qui appartiennent à Google), Tumblr (acheté par Yahoo!), Facebook, Twitter, etc. Toutes ont en commun leur business-model, qui consiste à faire de l'argent grâce au contenu apporté par leurs utilisateurs.

Alors, certes, c'est toujours possible d'avoir ton propre site à toi et de ne pas dépendre de ces groupes-là, mais j'ai l'impression que c'est de plus en plus difficile. Si t'es pas un minimum sur Amazon, Twitter, Facebook, etc., il y a des chances que ton site soit complètement invisible. Alors, certes, ça touche un sujet plus large que l'auto-édition, mais je pense que cette évolution d'Internet n'est pas franchement une bonne chose. Je n'ai pas de stats globale sur l'évolution d'Internet, alors c'est peut-être juste que je suis une quiche à la gestion de site web (il n'y a qu'à voir le design de celui-ci), mais il y a quelques années il y avait beaucoup plus de gens qui tombaient sur mon site via un moteur de recherche, et qui j'imagine devaient chercher des livres et les télécharger. À l'heure actuelle, la plupart des gens qui viennent sur ce site arrivent par Facebook ou Twitter, et à côté de ça j'ai peut-être plus de téléchargements de livres sur Amazon que via le site même (c'est dur à évoluer, je reviendrai là-dessus plus bas).

C'est pour ça que je ne suis pas persuadée que l'auto-édtion en tant que telle soit forcément garante d'indépendance par rapport à l'édtion classique. Si tu te contentes de vendre tes bouquins sur Amazon, tu dépends complètement d'eux. Certes, tu ne signes pas de contrat d'exclusivité (et encore, pour bénéficier de certaines possibilités de la boutique Kindle, comme accorder des promotions pendant des périodes de temps spécifiques, tu dois t'engager à ne pas diffuser le bouquin sur d'autres plate-formes numériques) mais tu dépends quand même dans la pratique du bon vouloir d'Amazon, d'un changement d'algorithme qui ferait que ton bouquin n'aurait plus la même visibilité, d'une suppression de ton livre si ça leur plaît pas, d'un revirement de leur politique sur les livres auto-édités, etc.

Évidemment, tout ça ne veut pas dire qu'il est impossible de se contenter de diffuser ses livres sur son propre site web, ou, pour le papier (là, j'avoue que je parle surtout du numérique), en ayant une présence dans des petites librairies, des évènements, etc. Personnellement, j'ai le cul un peu entre deux chaises : dun côté je trouve important que mes textes soient disponibles avant tout sur un site qui est « à moi », hébergé par un hébergeur coopératif ; et d'un autre côté, comme ce site ne fait pas du tout un buzz phénoménal, si je veux que mes textes soient un peu diffusés je suis bien obligée de les mettre sur d'autres plate-formes, en l'occurrence notamment Amazon et Kobo. Du coup il y a une situation un peu ironique où c'est l'argent des ventes sur Amazon qui paie l'hébergement du site pour que je puisse proposer mes textes gratuitement.

Ce qui m'amène à un autre problème, à mon avis, de l'auto-édition, c'est qu'en gros, tant que tu ne cherches pas spécialement à être lu, je trouve ça plutôt chouette, mais dès que tu veux soit être lu soit toucher de l'argent (et a priori en tant qu'auteur c'est lié) il faut être prêt à avoir un rôle de vendeur, de commercial finalement. Je conçois tout à fait que ça puisse intéresser des gens, mais j'avoue que c'est la partie des tâches incombant à l'auteur auto-édité qui me branche le moins, et c'est un peu pour ça d'ailleurs que je n'en fais pas énormément là-dessus. Le plus gênant à mon avis c'est que ça induit parfois des méthodes un peu douteuses, comme payer pour manipuler le classement Amazon (en gros tu payes des gens pour qu'ils achètent tes bouquins — tu récupères une partie des sous grâce aux royalties — pour monter dans le nombre de ventes) ou débarquer sur un forum en mode « hé, regardez, j'ai adoré ce bouquin, achetez-le » sans mentionner que c'est toi qui l'a écrit, etc. Certes, ces méthodes ne sont pas propres à l'auto-édition, c'est plutôt le problème du marketing de façon générale, mais quand tu as plutôt mis le pied dans l'auto-édition parce que t'aimais le DIY et l'esprt de partage libre, ça pose un dilemne : est-ce que tu tires sur une croix sur le fait de « vendre » et d'être lu au nom de tes idéaux, ce qui n'est pas forcément évident quand tu consacres beaucoup de temps à l'écriture et que tu aurais peut-être envie, sinon de devenir riche, au moins d'un peu de reconnaissance ? J'avoue que je ne suis pas, ou plus, prête à faire ça, et du coup par exemple je suis sur Amazon même si dans l'absolu, j'aurais plutôt envie de les boycotter.

Bref, tout ça pour nuancer mon article précédent et dire que l'auto-édition ce n'est pas tout rose non plus. Surtout depuis que c'est mis sous les projecteurs et que c'est vraiment devenu un business. Après, je continue à trouver que l'auto-édition est une expérience chouette, tout en sachant qu'elle le serait beaucoup moins pour moi si je voulais vraiment en tirer de l'argent. Simplement, je pense que la vague actuelle concernant l'auto-édition n'est pas uniquement dûe au fait que « chouette, avec le numérique c'est la démocratisation et n'importe qui peut réussir » (une sorte de rêve américain 2.0). Ça apporte des choses chouettes, mais ça reste un business pour beaucoup de gens, il ne faut pas se leurrer. Et, si l'ère du numérique risque de bouleverser un peu le monde de l'édition et de la vente de livres, je laisserai le mot de la fin à Snake Plissken qui déclarait à Los Angeles en 2013 : « plus les choses changent et plus elles restent les mêmes ».


Bonus : quelques chiffres

Ah, et dans l'article précédent j'avais dit que je parlerais peut-être de chiffres. Je ne sais pas si ça intéresse grand monde, mais allons-y, comme ça vous pourrez vous dire que vu le peu que je vends, c'est bien la peine que je fasse deux articles pour parler d'auto-édition :

  • Sur mon site, il y a en général autour de la dizaine de téléchargements gratuits par texte (c'est un ordre de grandeur : ça peut aller de cinq à trente) et par mois. Le problème, c'est que je n'ai aucune idée desquels correspondent à des vrais lectures, lesquels sont téléchargés par des robots (genre ceux des moteurs de recherche, pas des cyborgs), ou si une personne le télécharge cinq fois pour le lire parce qu'elle l'enregistre pas (moi je fais souvent ça). Donc, c'est cool, j'ai des jolies stats, mais je n'ai aucune idée de leur valeur. Mystère et boule de gomme.
  • Au moins, les téléchargements payants ont l'avantage (en dehors de rapporter un peu d'argent) qu'ils veulent un peu plus dire quelque chose : pas forcément que la personne a lu le bouquin, mais au moins qu'il y a une vraie personne derrière prête à mettre un euro symbolique dedans. En terme de vente, je n'en fais pas beaucoup : une dizaine les bons mois. C'est pas énorme, mais par rapport au peu de téléchargements sur le site c'est quand même vraiment pas négligeable.
  • Mon bouquin qui s'est le plus vendu, c'est Pas tout à fait des hommes, avec 80 ventes en 18 mois sur Amazon. Bizarrement, le livre est aussi disponible sur Kobo, mais n'a pas connu une seule vente. Pourquoi ? Bon, c'est peut-être que Kobo fait moins de ventes qu'Amazon, sauf que...
  • Sorcières & Zombies, de son côté, s'est vendu à 21 exemplaires chez Kobo en 8 mois, alors qu'il n'y a eu que 8 ventes sur Amazon.
  • Les autres bouquins ne font pratiquement aucune vente.
  • Il y a aussi quelques nouvelles qui sont disponibles gratuitement (juste deux, pour des raisons techniques que je ne détaillerai pas) via Smashwords, qui distribue également sur les autres plate-formes : Amazon, Kobo, Sony, Apple, etc. Étrangement, Créatures de rêve, malgré une couverture absolument hideuse dont j'ai honte à chaque fois que je la vois, aurait été téléchargée plus de mille fois sur la boutique Apple. Et... heu, par contre, reste à zéro sur Kobo. Il y a peut-être une erreur quelque part, dans un sens ou dans l'autre, parce que c'est quand même vraiment chelou.

Tout ça pour dire quoi ? Pas pour pour me vanter de mes ventes (il n'y a pas vraiment de quoi...), mais je trouve intéressant de constater deux choses :

  • Paser au final beaucoup de temps pour maintenir un site n'apporte pas énormément de visibilité par rapport au fait d'être sur Amazon ou Kobo, parce que c'est LES plate-formes par lesquelles les gens passent « par défaut » pour choper des livres, et je pense qu'à moins d'être vraiment très connu c'est très dur de contre-carrer cette forme de « centralisation » d'Internet. Je trouve ça dommage, mais c'est comme ça.
  • il y a des écarts assez bizarres entre ce qui se « vend » ou pas sur différentes plate-formes. J'imagine que ça peut s'expliquer par le fait que plus un titre se vend, plus il a de la visiblité, et donc plus il se vend (et à l'inverse pour un titre qui ne se vend pas, c'est d'ailleurs toute la logique dans la manipulation de classement, le but c'est de faire des fausses ventes qui vont t'en apporter des vraies) ; j'imagine aussi qu'il y a des algorithmes différents pour choisir les bouquins à montrer, plus qu'une vraie différence dans le public. En tout cas ça me fait un peu relativiser l'importance à accorder au nombre de ventes.
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