Le blog de Lizzie Crowdagger

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La narration à la première personne (vaguement à propos d'Une autobiographie transsexuelle #3)

, 22:04 - Lien permanent

Voici le troisième article qui a pour objectif de poser quelques éléments de réflexions diverses autour d'Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires). Pour rappel, le premier article sur le sujet tournait autour des aspects un peu politiques liés à la représentation de minorités (en l'occurrence lesbiennes et femmes trans), tandis que le second parlait des méchants. Toujours pour rappel, si vous ne l'avez pas encore lu, vous pouvez notamment commander le livre sur le site de l'éditeur, Dans nos histoires.

Avertissement : cet article peut contenir quelques légers spoilers si vous n'avez pas encore lu ce livre.

Dans cet article, même si je pars de ce livre comme point de départ et exemple, j'en profite aussi pour donner quelques réflexions personnelles, qui valent ce qu'elles valent, sur la narration à la première personne. Je tiens à préciser (encore) que même si j'ai une relative expérience dans l'écriture de fiction, je n'ai pas un cursus littéraire, donc jen'utilise pas forcément les bons mots pour parler des choses et il y a des chances pour que je dise un paquet d'évidences (voire des absurdités) pour des gens qui s'y connaissent un peu dans le domaine. J'espère que ça intéressera quand même certaines personnes, en tout ça m'a permis de mettre un peu des trucs au clair dans ma tête.

La narratrice

Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) est, comme son titre peut le laisser penser, écrit à la première personne. Ce qui veut donc dire que la narration n'est pas confiée à un narrateur censément omniscient et désincarné, mais à un personnage du roman.

Le personnage en question s'appelle Cassandra. C'est une jeune femme transsexuelle, qui vient d'emménager à Lille et essaie de mener une vie à peu près ordinaire, du moins jusqu'à ce qu'elle croise le chemin des Hell B☠tches, un groupe de lesbiennes mortardes surnaturelles.

 Un petit aparté (légèrement psychorigide)

Avant de parler plus spécifiquement des conséquences qu'a introduit ce choix sur l'écriture du roman, je vais faire une petite digression sur l'écriture à la première personne en général, et sur des choses que j'ai vues avec lesquelles je ne suis pas forcément d'accord, alors autant en profiter pour donner mon point de vue.

Notamment, j'ai souvent lu que la narration à la troisième personne, c'était avoir un narrateur omniscient, ce qui n'était pas le cas dans la narration à la première personne ; et par corollaire, la narration à la première personne ne peut donc décrire que des évènements auxquels participe le ou la narratrice, ce qui peut être parfois limitant.

Je ne suis pas du tout d'accord avec ça.

Sur l'omniscience d'abord : on trouve des tas de romans à la troisième personne où le narrateur n'est pas pour autant omniscient. L'exemple le plus typique, c'est quand la narration, si elle est à la troisième personne, suit de près le point de vue d'un personnage, comme dans Le Trône de Fer (de George Martin) où on change de « personnage point de vue » à chaque chapitre. On trouve aussi des romans où le narrateur n'est pas « incarné » (il ne fait pas partie des évènements) mais parle ponctuellement en « je », et laisse sous-entendre qu'il n'est pas si omniscient, comme dans cet extrait de Le petit bleu de la côte Ouest, de Jean-Patrick Manchette :

Par le truchement de deux diffuseurs – un sous le tableau de bord, un sur la plage arrière – un lecteur de cassettes diffuse à bas niveau du jazz de style West-Coast : du Gerry Mulligan, du Jimmy Giuffre, du Bud Shank, du Chico Hamilton. Je sais par exemple qu’à un moment, ce qui est diffusé est Truckin’, de Rube Bloom et Ted Kœlher, par le quintette de Bob Brookmeyer.

À l'inverse, il est des cas où un roman présente un narrateur qui correspond à un personnage bien défini, mais qui dans les faits est ce que l'on pourrait appeler omniscient à toutes fins utiles : certes, ce personnage ne connaît pas absolument tout du monde qui l'entoure, mais en tant que narrateur (par exemple parce qu'il écrit l'histoire après les évènements et a pu faire un certain nombre de recherches) il dispose de suffisamment d'informations sur les évènements relatés dans le roman pour que la différence avec l'omniscience soit assez limitée en pratique, surtout que le narrateur peut tout à fait être un peu inventif ou imaginatif. Ce qui implique, donc le corollaire : oui, dans l'écriture à la première personne, on peut tout à fait avoir des scènes où le narrateur n'est pas présent, simplement parce que celui-ci a par la suite appris ce qui s'était passé et est tout à fait libre d'en parler.

Un exemple de cette possibilité, et qui n'est pas tiré d'un roman (même si cela se rapproche du polar par bien des aspects), c'est Bye-Bye Saint-Eloi, la réponse au parquet des inculpé·e·s de Tarnac qui, s'il est écrit à la première personne (en l'occurence, plutôt du pluriel que du singulier), prend néanmoins la liberté d'avoir des chapitres centrés sur des « personnages » extérieurs à la narration, comme le policier des RGs Christian Bichet.

Si je prends cet exemple, ce n'est pas pour le contenu (qui est assez hors-sujet par rapport à cet article) mais parce qu'il montre bien que lorsque des gens réels écrivent sur les évènements réels qu'ils ont vécus, ils ne se sentent pas forcément interdits de faire des recoupages, quitte à combler certains trous avec l'hypothèse qui leur semble la plus plausible, et à exposer des faits auxquels ils n'ont pas assisté directement. Par conséquent, est-ce qu'un personnage fictif écrivant sur des évènements fictifs qu'il a vécu devrait, lui, se l'interdire, au nom du réalisme ?

Pour en venir à parler tout de même un peu d'Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), la partie 2 commence sur une scène où la narratrice, Cassandra, n'est pas présente. Le personnage « point de vue » de la scène est Sigkill, qui ira ensuite trouver notre héroïne un peu plus tard et lui présentera les faits. Ce choix de narration, s'il ne respecte pas scrupuleusement certaines choses que j'ai pu lire sur l'écriture à la première personne, a deux intérêts : d'abord cela permet de conserver la chronologie, et surtout cela évite un « dialogue dans le dialogue », où au lieu d'avoir directement le point de vue de Sigkill, on aurait Cassandra qui nous raconte que Sigkill lui raconte qu'elle a vécu telle et telle chose.

Pour conclure cet aparté, je dirais que selon moi la différence entre narration à la première personne et à la troisième personne n'est pas vraiment liée à l'omniscience (un narrateur peut dans tous les cas se présenter comme omniscient, ou tout du moins présenter les faits qu'il expose comme la vérité absolue ; il ne pourra pas trop être contredit, puisque c'est lui le narrateur et que, par définition, c'est lui qui écrit l'histoire). La vraie différence, à mon avis, tient plutôt que dans la narration à la première personne, le narrateur est incarné dans un personnage, ce qui implique que la personnalité de ce personnage va avoir des conséquences sur la façon dont le roman sera écrit.

Personnalité de la narratrice

Ce qui m'amène, assez naturellement, à parler de la personnalité de Cassandra, et des impacts que cela a sur la narration.

Cassandra est plutôt timide (particulièrement au début) et relativement pudique sur un certain nombre de choses. Ce qui, d'un point de la narration, n'est pas forcément évident : par rapport à d'autres narrateurs à la première personne, Cassandra s'épanche au final assez peu sur sa vie. De plus, il y a certaines choses dont elle n'a pas envie de parler. Le problème, c'est que comme c'est elle la narratrice, si elle n'a pas envie d'en parler, elle n'en parle pas, ce qui rend un peu compliqué de transmettre cela au lecteur.

(Spoilers)

Un exemple de ça, c'est l'appartenance de Cassandra à la famille van Helsing, liée à l'Institut Van Helsing. Sans entrer dans les détails sur ce groupe (tout à fait périphérique à l'histoire de toute façon), il s'agit évidemment d'une référence au professeur Abraham van Helsing dans Dracula, de Bram Stoker, et à un certain nombre d'œuvres diverses et variées inspirées de Dracula qui ont utilisé ce nom, comme le film (dispensable) Van Helsing, ou le manga/anime Hellsing (avec aussi comme influence la Pinkerton National Detective Agency de l'époque des westerns). Bref, l'Institut Van Helsing, c'est des chasseurs de vampires, et il est compréhensible que Cassandra n'ait pas envie de révéler à son amoureuse vampire qu'elle fait partie de la famille de ses dirigeants. La question c'est : comment faire pour que le lecteur soit quand même au courant ?

Ce que je trouve intéressant (sans me jeter des fleurs) avec la première partie d'une Autobiographie Transsexuelle (avec des vampires), c'est qu'au final la révélation la plus importante sur Cassandra n'est pas dans le texte, mais dans le méta-texte, et plus précisément dans la signature :

Cassandra van Helsing, novembre 2008

qui conclut cette première partie. Malheureusement, même si j'avoue rester assez fière de moi sur ce coup-là, je pense que les lecteurs et lectrices pas forcément hyper au taquet sur la fiction vampirique n'auront pas vu ça comme un cliffhanger et ne se seront pas pas senti·e·s obligé·e·s de lire la suite pour savoir si Cassandra était sincère ou une tueuse de vampires infiltrée.

Quelques informations sur l'Institut Van Helsing sont néanmoins données plus explicitement dans la seconde partie du roman, au prix d'un léger compromis sur ce qu'il m'aurait semblé logique que Cassandra écrive (si elle ne voulait vraiment pas parler de ce sujet, il serait logique qu'elle ne relate pas les discussions avec ses camarades qui en parlent ; d'un autre côté, le but est tout de même que la personne qui lit le livre puisse être au courant).

Au final, le fait que Cassandra soit assez réservée sur ce qu'elle dit d'elle-même est assez frustrant en tant qu'autrice, puisque clairement à des moments j'avais l'impression de ne pas donner suffisamment d'informations sur ce personnage, et en même temps il n'aurait pas été très logique qu'elle s'épanche dessus.

Cela dit, cela donne une excuse en or si on me dit que le personnage est mal caractérisé : moi, j'y peux rien, c'est de sa faute à elle si elle parle pas plus de sa life.

Narration structurée

Il y a d'autres éléments de la personnalité de Cassandra qui jouent sur des choix de narration, de manière plus ou moins importante. Un exemple de décision au final pas très importante sur la narration, c'est le temps utilisé par le récit : le récit est écrit au passé simple et pas au passé composé, ce qui est le « standard » pour une œuvre littéraire mais pas forcément ce qu'on utiliserait spontanément en racontant quelque chose qu'on a vécu. Cependant l'idée était que Cassandra, qui avait grandi en Grande-Bretagne (bien qu'ayant aussi la nationalité française par sa maman) écrivait plutôt en anglais (où l'utilisation du passé simple est plus courante au quotidien), et que la version que vous aviez entre les mains était censée être traduite.

Un élément un peu plus important, c'est que Cassandra est quelqu'un de plutôt structurée, ce qui se traduit par une narration assez bêtement chronologique, sans trop de parenthèses dans le récit.Autrement dit, il y a une histoire qui est à peu près facile à suivre, ce n'est pas bourré de flash-backs et autre digressions de la narratrice. Les choses auraient sans doute été différentes avec une autre narratrice ; j'avais notamment commencé à écrire une « suite », où la narratrice était Morgue (j'avais d'ailleurs posté un petit début ici), et la narration était beaucoup plus chaotique : Morgue avait bien du mal à nous raconter l'histoire qu'elle devait nous raconter, et passait son temps à partir en digression dès qu'elle en avait l'occasion. Par ailleurs, elle cassait réglulièrement le quatrième mur en s'adressant directement au lecteur, et se montrait une narratrice extrêmement peu fiable, contrairement à Cassandra.

Une petite parenthèse sur la notion de narrateur fiable : l'idée, ce n'est pas forcément qu'il ou elle dise la vérité, toute la vérité, et rien que la vérité, qui n'aurait pas beaucoup de sens pour un roman (peut-être que Cassandra ment du début à la fin d'Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) mais de fait à part si je sors une suite qui montre qu'elle mentait, vous n'avez aucune possibilité de le savoir), mais que ça ne se contredit pas à l'intérieur du roman. Cassandra est peut-être floue sur des détails de sa vie privée, mais lorsqu'elle dit « je me suis pris un coup de poing », il n'y a pas de raison de douter qu'elle se soit pris un coup de poing. Alors que Morgue, elle, aurait plutôt tendance à dire qu'elle a survécu à une rafale de 'Kalashnikov, avant d'admettre quelques pages plus loin que, d'accord, il ne s'agissait peut-être que d'un pistolet à billes.



 Pour conclure

Le choix du narrateur ou de la narratrice, ce n'est donc pas une grande surprise, a une grande influence sur l'histoire qui sera racontée. J'ai souvent eu des blocages à l'écriture qui se sont levés lorsque j'ai décidé de changer la narratrice ou le point de vue principal, et ça a notamment été le cas pour Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) ; même si je mets certains bémols sur le fait que certains procédés seraient « réservés » à tel ou tel type de narration.

Il y a des avantages et des inconvénient au fait de choisir une narration à la première personne ; vous trouverez sans doute facilement des articles là-dessus si le sujet vous intéresse. Personnellement, les deux choses que je trouve les plus intéressantes sont :

  • la voix du personnage, qui, lorsqu'on a de la « chance », peut aider rapidement à poser l'ambiance du roman qu'on veut écrire (je ne parle pas tant de le poser pour les lecteurs, mais déjà pour soi-même lorsqu'on se met à la rédaction) ;
  • les arguments de mauvaise foi qu'on peut utiliser grâce à cela : en effet, lorsqu'on a choisi l'écriture à la première personne, on peut facilement se défausser de toutes les critiques qui nous sont faites en tant qu'auteur/autrice sur un texte en blâmant le narrateur ou la narratrice à la place. Telle scène d'action est présentée de manière confuse ? Je n'y peux rien, c'est la narratrice qui l'a écrite comme ça. Il reste des fautes dans le livre ? C'est normal, c'est réaliste, vous ne vous attendiez quand même pas à ce que la narratrice écrive parfaitement ?
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