Le blog de Lizzie Crowdagger

Ici, je discute écriture et auto-édition, fanzines et livres numériques, fantasy et fantastique, féminisme et luttes LGBT ; et puis de mes livres aussi quand même pas mal
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Le fonctionnement d'Amazon pour les auteurs/autrices auto-édité·e·s

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Une fois n’est pas coutume, voici un article pour parler d’aspects un peu techniques de l’auto-édition, à la fois parce que ça peut potentiellement intéresser des personnes qui voudraient s’y mettre, mais aussi de manière plus large pour examiner un peu plus en détail certaines pratiques de cette entreprise, et sa mainmise sur le livre numérique.

Le livre numérique sur Amazon

Amazon est, comme vous le savez sans doute, l’un des plus grands fournisseurs de livres électroniques, à la fois parce que c’est devenu la librairie incontournable pour le livre en général, mais aussi parce que sa liseuse, la (le?) Kindle, est la plus répandue. Il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus, et notamment le choix de préférer le format MOBI plutôt que le format EPUB qui a le mérite d’être ouvert, le flicage auquel peut procéder Amazon, y compris en effaçant sur votre liseuse des bouquins que vous avez téléchargés (ils l’avaient notamment fait pour certaines éditions des livres de George Orwell, comme 1984 et La ferme des animaux, ce qui avait été d’autant plus mal perçu, mais ce petit scandale n’a semble-t-il pas beaucoup nui à leur succès).

Donc, en gros, Amazon vent des livres numériques (ebooks), que vous pouvez ensuite lire sur votre liseuse Kindle ou avec l’application, disponible pour Smartphone et ordinateur. N’étant moi-même pas une grande cliente en livre numérique chez Amazon, j’ignore un peu certains détails techniques de ce point de vue, donc je ne vais pas m’attarder là dessus et plutôt parler de la facette qui concerne les auteurs et autrices.

L’auto-édition sur Amazon

Il est très facile pour n’importe qui de publier un livre numérique sur Amazon : il suffit de s’inscrire à KDP, Kindle Direct Publishing, qui permet très facilement de publier un ebook qui sera disponible sur tous les sites Amazon (.com, .fr, .co.uk, .ca, etc.), puisqu’il suffit de convertir un fichier EPUB au format MOBI (par exemple via Calibre)[1], voire directement d’envoyer un fichier Word, de rentrer quelques détails sur la description, l’auteur/autrice, la couverture, etc., et c’est en général en ligne en vingt-quatre heures.

C’est sans doute ce qui a contribué à son succès : depuis, d’autres sites offrent la même facilité, mais je crois qu’Amazon a été la première librairie à permettre à n’importe qui de diffuser largement son livre au monde entier et de gagner de l’argent dessus. Pas forcément beaucoup pour l’auteur/autrice auto-édité·e qui ne vendra que quelques exemplaires, mais beaucoup plus pour Amazon et ses millions d’œuvres disponibles. Il faut bien voir qu’à côté de ça, pour pas mal de librairies numériques alternatives, c’est la croix et la bannière, ou tout simplement pas possible, si on veut y figurer en tant qu’auteur/autrice indépendante. On peut critiquer Amazon tant qu’on voudra (et je compte bien le faire), mais il faut reconnaître que s’ils ont une telle position c’est quand même parce qu’ils savent faire un truc qui techniquement tient la route et qu’ils ont été (parmi?) les premiers sur certaines évolutions des usages.

Bon, et niveau rémunération, ça se passe comment ? Ben sur le principe c’est assez simple : vous fixez un tarif, qui est de 0,99€/$ minimum, pour votre livre, et vous touchez un pourcentage sur chaque vente, qui est de 70% si vous êtes dans la fourchette de prix qui arrange Amazon (de 2,99€/$ à 9,99€/$), et de 30% sinon. Donc, si vous achetez un livre à 2,99$ sur Amazon, l’autrice touche 2,093$ (70%). Si vous achetez un livre à 0,99$, l’auteur touche 29,7 cents (30%).

Bon, en vrai quand on regarde dans le détail, c’est horriblement complexe, parce que chaque site doit s’adapter aux règles et usages de chaque pays, aux règles de TVA différentes, que pour certains pays il y a des fonctionnements un peu différents où le taux de 70% n’est pas disponible ou réservé aux auteurs et autrices KDP Select (je reviendrai en détail sur ce que c’est en dessous), qu’il est parfois possible d’avoir un livre en prix promo en dessous du seuil de 2,99 mais de quand même avoir un taux de 70%, mais en gros, c’est l’idée.

Ah, et un autre truc de positif pour Amazon : ils sont réglos pour ce qui est de payer. Société américaine oblige, c’est un peu la galère de remplir les formulaires de l’IRS (Internal Revenue Service), mais sinon une fois qu’on a filé un RIB, dès qu’Amazon nous doit de l’argent, il paye, sans avoir à s’emmerder avec des seuils à la con. Par exemple, j’ai déjà reçu des chèques de 30 centimes venant d’Amazon Allemagne. Ce qui n’est pas le cas de toutes les librairies numériques : Kobo, par exemple, ne paye que passé un seuil de 100€. Pour la majorité des auteurs et autrices auto-édité·e·s qui ne font pas tant de ventes que ça, ça veut dire que leur argent va dormir (ou plutôt, je le soupçonne, servir de fond de roulement) longtemps sur le compte de cette société. C’est vraiment un truc que je ne trouve pour le coup vraiment pas correct, mais bon, passons, pour le coup là on parle d’Amazon, qui est honnête là-dessus.

Le programme KDP Select

Là où on rentre, à mon avis, dans les trucs moins réglos, c’est quand on commence à regarder le programme KDP Select. Le principe est simple : vous offrez l’exclusivité de votre livre à Amazon, et en échange vous bénéficiez de certains avantages. Bon, clairement, le but est simple : s’assurer qu’une partie des livres numériques disponibles sur Amazon ne soient pas disponibles ailleurs, pour être sûr que les client·e·s achètent leurs livres sur Amazon, achètent des liseuses construites par Amazon, etc.

Ce qui déjà, quand on y réfléchit, est un peu chelou comme principe, non ? Pour un livre papier, il me semble que ça paraîtrait un peu fou qu’une librairie ait l’exclusivité d’un livre, et qu’on vienne dire “Le dernier Werber, on ne peut l’acheter qu’à la Fnac, tu ne peux pas le commander au libraire du coin”. Mais bon, soit.

Donc, vous accordez l’exclusivité de votre livre à Amazon sur une période de 3 mois (90 jours, plus exactement) minimum. C’est une exclusivité sur le contenu du livre, ou tout contenu « substantiellement similaire », donc pas juste sur une édition précise, donc pas possible de rajouter une préface à la con et de dire “Édition exclusive Amazon” (oui, j’y ai pensé) : il faut vraiment que le contenu du livre ne soit disponible sur aucune autre plate-forme et sur aucun autre site, même gratuitement. En échange de ça, vous bénéficiez de quelques avantages, dont notamment :

  • avoir droit à mettre le livre en promotion gratuite un maximum cinq jours tous les 3 mois ;
  • OU faire une promotion de prix un maximum de sept jours tous les 3 mois ;
  • et, surtout, faire partie de Kindle Unlimited ou Abonnement Kindle.

Les deux premiers points sont, à mon avis, un peu merdiques. Notamment parce que, si ton livre est disponible ailleurs, tu peux très bien changer le prix là-bas ou le mettre gratos, et Amazon sera obligé de fixer le même prix sur sa plate-forme à cause du prix unique du livre (du moins pour la France, mais de fait même pour les autres pays Amazon se calque sur les offres les moins chères qu’il repère ailleurs).

Le dernier point, en revanche, a quand même un intérêt non négligeable.

L’abonnement Kindle

L’offre d’abonnement Kindle est en effet un service où les gens payent 10€ par mois, et peuvent en échange lire tous les livres qu’ils et elles veulent. Du moins, tous les livres qui font partie de cette offre. Donc, pour les auteurs et autrices auto-édité·e·s, si vous avez bien suivi, uniquement les livres qui sont en exclusivité sur Amazon.

Comment ça marche pour les auteurs et autrices ? Tout l’argent des abonnements est collecté, et réparti entre tous les livres répartis dans cette offre (enfin, j’imagine qu’Amazon se garde une part, évidemment). La façon de répartir a un peu changé : avant, c’était par le nombre de téléchargements, ce qui avantageait plutôt les nouvelles courtes (si j’écris six nouvelles et que quelqu’un télécharge les six, ça compte comme six ventes, alors que si j’ai écrit un roman de mille pages, un téléchargement ne me fait qu’une seule vente). Maintenant, le système se fait en fonction du nombre de pages lues, ce qui avantage pour le coup plutôt les romans longs à, disons, un texte concis mais qui se lit moins vite.

Tous les mois, l’argent collecté par les abonnements est divisé par le nombre de pages lues, et un tarif par page est calculé, qui varie entre 0,4 et 0,5 centimes de dollars. Donc, si ce mois ci c’est 0,45 centimes par page, une nouvelle de 30 pages me rapportera (si elle est lue en entier) 0,135 dollars. Un roman de 400 pages me rapportera, lui (là encore, s’il est lu en entier) 1,8$.

En soi, cette rémunération n’est pas follichonne, mais elle est intéressante pour les auteurs et autrices pas très connu·e·s : un lecteur mettra plus facilement de l’argent pour le dernier tome de GRR Martin que pour le bouquin d’une illustre inconnue, alors qu’avec cette offre d’abonnement c’est possible d’avoir les deux sans payer plus et de découvrir quelqu’un qu’on ne connaît pas sans « prendre de risques ».

Possibilité, donc, à laquelle on n’a pas accès si on veut refuser de céder l’exclusivité de ses livres à Amazon.

À noter qu’à cause de la loi française sur les offres d’abonnement pour les livres (?), lorsqu’on est inscrit·e en France, il faut fixer soi-même un tarif par page, qui peut être de 0,1, 0,2, ou 0,3 centimes d’euro par page. Sur la page de ce choix, Amazon nous explique que cela n’aura aucune incidence sur la rémunération réelle, et que de toute façon il nous paiera son tarif à lui. J’avoue que je n’ai pas trop compris la raison du pourquoi de ce fonctionnement, et que je n’aurai rien contre un éclaircissement : je lis surtout ça comme « ah ah ah, encore une loi à la con censée nous empêcher de faire ce qu’on veut, mais on va faire comme avec l’interdiction du prix de port gratuit qu’on avait mis à un centime et vous faire un bras d’honneur. »

Les classements de vente

Sur Amazon comme sur la plupart des autres libraires, les classements de vente sont importants, puisqu’ils jouent sur quelles œuvres seront affichées en premier dans telle ou telle catégorie ou avec tels ou tels mots-clés. Ce n’est pas une nouveauté : il y a même des sites, à la légalité douteuse, qui vous proposent de payer pour qu’ils achètent votre livre plein de fois, ce qui le fait monter dans le classement mais vous coûte de l’argent, sauf que vous espérez que les ventes supplémentaires que cette visibilité vous accordera vous remboursera et vous fera gagner plus d’argent.

Les ventes qui passent par l’abonnement Kindle sont également comptabilisées dans ce classement, même si je ne suis pas sûre exactement de comprendre de quelle manière exactement : est-ce qu’une personne qui télécharge compte comme une vente, ou est-ce que c’est en fonction du nombre de pages lues ? Toujours est-il qu’en ayant votre livre dans l’offre d’abonnement Kindle, vous serez selon toute probabilité mieux classé·e (ventes normales + téléchargements des abonné·e·s Kindle) que s’il n’y est pas.

Donc, puisque pour être proposé aux abonné·e·s Kindle, votre livre doit être dans le programme KDP Select, et donc en exclusivité sur Amazon, on voit apparaître un truc un peu pernicieux, qui ne m’a sauté aux yeux que récemment : un livre qui est disponible exclusivement sur Amazon sera, en général, mieux classé et plus visible qu’un livre qui est également disponible sur d’autres plate-formes.

La mainmise d’Amazon

Tous ces mécanismes ont pour effet d’inciter les auteurs et autrices à signer des pactes d’exclusivité sur leurs œuvres avec Amazon, ce qui a non seulement pour effet de permettre à Amazon d’avoir la mainmise sur les auteurs/autrices, mais également sur les lecteurs/lectrices, puisque si un livre n’est disponible que sur Amazon, quelqu’un qui veut l’acheter sera bien obligé de passer par Amazon. Ce qui fait, par conséquent, que les ventes de livres se font principalement par Amazon, et que les auteurs/autrices ont intérêt à privilégier les bénéfices d’une exclusivité avec Amazon au détriment des ventes que leur apporteraient d’autres plate-formes. Et la boucle est bouclée.

Je ne sais pas trop comment conclure cet article : je voulais juste parler du fonctionnement d’Amazon avec la facette que je connais un peu parce que c’est celle avec laquelle j’interagis. Personnellement, je vous encourage à passer par des altenatives à Amazon, soit en tant que lecteur/lectrice en achetant vos livres ailleurs, soit en tant qu’auteur et autrice en refusant cette exclusivité ; tout en ayant conscience que, parfois, le livre qu’on veut n’est disponible que sur Amazon, ou que parfois en tant qu’auteur/autrice on a besoin de la thune que nous apporte cette exclusivité de merde.

Et, bien évidemment : soutien aux travailleurs et travailleuses d’Amazon qui se sont mis en grève et ont bloqué trois des quatre sites de distribution en France ce jeudi. Je rêve qu’on ait un jour des syndicats d’autrices et auteurs qui aient un peu de la gueule et soient moins corporatistes (et, accessoirement, là aussi plus ouverts aux auto-édité·e·s), qui appelleraient à des retraits temporaires massifs de livres sur Amazon en soutien dans ce genre de circonstances, mais ça, c’est hors sujet.

Note

[1] Depuis la rédaction de cet article, ce processus n’est plus nécessaire, puisqu’Amazon accepte les EPUB, qu’il convertit lui-même.

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