Le blog de Lizzie Crowdagger

Ici, je discute écriture et auto-édition, fanzines et livres numériques, fantasy et fantastique, féminisme et luttes LGBT ; et puis de mes livres aussi quand même pas mal
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Ce que j'aimerais dans une association (syndicat?) d'auto-édité·e·s

, 22:07 - Lien permanent

Il y a quelques jours, Neil Jomunsi annonçait la création de l’Alliance des Auteurs Indépendants Francophones, puis, son désistement au profit d’une Fédération des Auteurs Indépendants.

Il y a eu un certain nombre de discussions, notamment sur les réseaux sociaux, et ce billet de blog a pour objectif d’essayer d’exposer mon point de vue de manière un peu plus abouti que ce que permet Twitter et Facebook. Je ne prétends pas que ça ait valeur de parole d’évangile, et je pense que j’ai sans doute un point de vue assez minoritaire sur le sujet, mais voilà.

Note sur ma vision des choses

Je ne vais pas me cacher et avancer masquée : je suis communiste libertaire et j’ai une analyse en terme de rapport de classe, et je pense que c’est cette vision qu’il faut avoir pour parler de regrouper des gens en fonction de leur statut par rapport à leur travail.

Parce que oui, je considère ici l’écriture comme un travail : on pourrait discuter des années de savoir si ça devrait en être un ou pas, de savoir si c’est une passion ou pas, mais à partir du moment où il y a une vente d’un produit (et oui, dans le monde capitaliste, le livre est un produit comme les autres) qui permet à des entreprises (Amazon, éditeurs, entreprises à mi-chemin entre Amazon et les éditeurs et qui essaient souvent de concilier le pire des deux mondes, distributeurs, …) de faire du bénéfice je pense que la façon d’analyser ça et d’en tirer des revendications, de s’organiser, de développer de la solidarité avec d’autres travailleuses et travailleurs c’est de voir qu’on fait un travail sur lequel d’autres gens font une plus-value.

Pour reprendre une métaphore que j’avais faite ailleurs et que j’aime bien : une analyse en terme de classe des auto-édité·e·s qui essaient d’en faire un gagne-pain est assez déprimante : des personnes sans aucune sécurité de l’emploi, aucun revenu minimal, qui vont fournir un travail énorme par rapport à ce qu’ils ou elles sont payé·e·s, et qui vont recruter/être clients d’autres personnes avec globalement les mêmes conditions de merde mais dans d’autres domaines, le tout dans une logique de concurrence «libre et non faussée» et d’auto-exploitation forcenée qui pousse les prix de tout le monde vers le bas, dans une espèce de plat de spaghetti où les rapports d’exploitation sont complètement entremêlés. Cela dit, s’il est difficile de démêler les spaghetti, on voit bien tout de même que c’est des entreprises dont le chiffre d’affaires s’évalue en dizaines de milliards de dollars qui mangent toute la viande.

Donc avec cette vision, qu’est-ce que j’attends, ou pas, d’une association d’auto-édités ?

Pas un label qualité ou de la visibilité

Neil Jomunsi (encore lui) a écrit un article pour expliquer pourquoi il est contre la création d’un label de qualité pour la création indépendante, qui est intéressant mais qui ne parle pas de ce qui, pour moi, pose le plus problème.

À vrai dire, je me fous que des gens créent ce genre de label qualité ; pour moi le fond du problème c’est que je pense que défendre l’art, ou la littérature (ici en voulant promouvoir ou mettre un label sur les œuvres « de qualité », quoi que ça puisse vouloir dire) c’est fondamentalement autre chose que de vouloir défendre les droits des personnes qui créent cet art, et que c’est souvent le mélange des deux qui permet d’exploiter tranquillement les auteurs et autrices.

Le fait que sur un groupe de défense des auteurs on trouve plus de discussions sur la pertinence ou la façon de faire un label qualité ou des prix littéraires alternatifs que de discussions sur les revendications à avoir me laisse donc vraiment dubitative.

Une clarté sur les objectifs

Parce qu’en fait, ce que j’attendrais idéalement d’un tel regroupement, ce serait d’abord une certaine clarté sur les objectifs d’un tel regroupement. En particulier, je pense super important qu’un tel collectif défende les droits de toutes les personnes ayant ce statut : pas uniquement ceux des auteurs qui font de la vraie littérature digne de ce nom, ni non plus uniquement ceux des adhérent·e·s ou des membres d’un tel collectif.

J’attends également d’une telle structure un minimum de clarté politique. Pour ça, je suis assez sceptique sur le fait de vouloir se proclamer « indépendant ». qui est un joli mot qui permet de glisser subrepticement vers une pensée libérale du self-made man et des discours à la Macron et compagnie qui présentent comme génial la disparition du salariat et du droit du travail au profit de pseudo-indépendants qui en réalité ne le sont jamais vraiment.

Il me paraîtrait plus pertinent de justement nuancer cette indépendance : dans les faits, combien d’auteurs auto-édité·e·s sont véritablement indépendant·e·s face à Amazon, Kobo, Apple ? Lorsqu’Amazon met la pression pour « encourager » des auto-édité·e·s à s’inscrire à son programme d’exclusivité KDP Select, est-ce qu’il ne serait pas plus pertinent, plutôt que de draper dans son indépendance fantasmée, d’assumer qu’il y a une dépendance ? Est qu’on ne pourrait pas envisager de dire « ok, il y a de fait une cession de droits (certes sur une période de trois mois renouvelable tacitement plus courte que celle habituelle dans l’édition) contre rémunération, on demande donc à ce que ce soit reconnu comme un contrat d’édition classique », comme lorsque des auto-entrepreneurs font valoir que leur « client » est en vérité leur patron ? Même lorsqu’il n’y a pas cette exclusivité, est-ce qu’il ne serait pas plus intéressant de dire qu’à partir du moment où c’est Amazon, Kobo et compagnie qui vendent en réalité nos livres, et qu’on dépend de leur sélection, de leurs algorithmes et qu’on touche juste un pourcentage sur les ventes, il serait logique que cela soit compté comme des droits d’auteurs plutôt que d’avoir à adopter un statut auto-entrepreneur ?

Au minimum, il me paraît important d’avoir un regard critique sur le statut d’« indépendant » vanté par les libéraux et qui est en réalité bien souvent un cache misère à la précarité. Il me paraît important aussi d’avoir un regard critique sur le travail gratuit ou sous-payé qu’on peut faire, et à qui il profite, plutôt (et c’est je pense un risque réel avec l’auto-édition) que de promouvoir qu’au nom de l’Art on doit en faire encore plus (quoi, tu n’as pas fait quinze relectures pour être sûre de n’avoir aucune faute avant de soumettre à un éditeur ou, pire, de publier directement sur Amazon ?) ou qu’on peut également profiter du travail gratuit ou sous-payé des autres (souler ses proches pour qu’ils et elles fassent un travail de correction gratuit, payer 5$ à un·e graphiste galérien·ne et également auto-exploité·e pour faire sa couverture, se faire traduire grâce au crowdsourcing, voire pourquoi pas recruter d’autres auteurs ou autrices moins reconnues en tant que ghostwriters).

 Un lien avec d’autres luttes de travailleurs et travailleuses

Par ailleurs, on est rarement juste auto-édité·e, dans la vie. Parfois, on est aussi auteur ou autrice édité·e « classiquement » ; parfois, on refuse de signer des contrats merdiques pour préférer s’auto-éditer (et je pense qu’il y aurait des revendications sérieuses à avoir sur la disproportion entre droits cédés et rémunération). Par ailleurs, en dehors de l’écriture, on a souvent des boulots à côté, ou alors on touche le RSA, le chômage, etc. : rares sont les auteurs et autrices qui peuvent vivre uniquement de l’écriture. Or la question des galères administratives lorsqu’on est auteur et qu’on veut toucher le RSA en complément (ou qu’on est au RSA et qu’on gagne un peu de l’argent en écriture en complément, suivant comment on voit les choses), par exemple,sont rarement abordées, pas plus que les politiques de flicage des chômeurs et chômeuses et des allocataires de la CAF.

De même, ce que je reproche aux syndicats d’auteurs existants, c’est leur absence de lien avec les luttes des travailleurs d’autres secteurs. A minima, il me semblerait important d’avoir des liens avec les correct·eurs·rices· et les traduct·eurs·rices, qui ont souvent des statuts assez similaires, ainsi qu’avec les employé·e·s qui font face aux mêmes entreprises que nous (par exemple concrètement soutenir lorsqu’il y a une grève chez Amazon) ; de dénoncer le recours massif aux stagiaires ; et de soutenir par ailleurs les revendications de travailleurs « indépendants » qui veulent faire reconnaître qu’il s’agit en fait d’un rapport « patron/travailleur ».

Bref

Alors ouais, tout ça ça demande de parler de politique, peut-être de s’embrouiller, mais sans ça on risque d’avoir un amas de revendications vaguement libérales, d’injonctions à travailler plus (ou exploiter plus) pour gagner plus.

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