Le blog de Lizzie Crowdagger

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Réflexion d'écrivaine sur la représentation des meufs grosses dans la fiction

, 14:26 - Lien permanent

Melissa McCarthy dans le film Les flingueuses
Melissa McCarthy dans Les Flingueuses, un des rares exemples d’«héroïne» grosse dans un film d’action.

Il y a quelques jours, j’ai livré sur mon compte Twitter mes réflexions sur mon rapport en tant qu’écrivaine à la représentation de meufs grosses dans la fiction. En voici une version rédigée et un peu plus enrobée.

Être concernée par une thématique n’aide pas forcément tant que ça

Dans les milieux militants, on parle beaucoup de « personne concernée », avec l’idée qu’en vivant une oppression, on est les plus à-même d’en parler correctement. Cela dit, il ne faudrait surtout pas avoir à l’idée qu’il s’agit pour autant de quelque chose d’évident : dans le rapport à la fiction, on ne peut pas partir de l’hypothèse simple « je suis X donc je vais parler de X ».

En effet, notre imaginaire se construit beaucoup en fonction des œuvres qu’on regarde, lit et voit. Celles-ci nous imprègnent forcément, et on a donc fatalement tendance à reproduire ce qu’elles nous « enseignent ». Ainsi, le premier texte que j’ai écrit avait en protagoniste un personnage de mec cis blanc hétéro, mince, … et flic. Tout simplement parce qu’il s’agit d’un type de personnage super présent dans la fiction ; et par conséquent, dans un cadre de fiction, il est plus facile finalement de se projeter dans ce genre de personnage que dans des personnages qui partageraient plus de choses avec nous mais qu’on ne voit jamais dans les œuvres qui font travailler notre imaginaire.

Il m’a fallu du temps pour réussir à mettre d’autres genres de personnages comme protagonistes, et malgré tous mes efforts il n’en reste pas moins que je reste éduquée avec ce que je peux voir/lire et que ça se ressent forcément dans ce que j’écris.

Lev (Enfants de Mars et de Vénus)

Enfants de Mars et de Vénus, polar fantastique lesbienEn l’occurrence, puisque je parle de meufs grosses, mon premier personnage d’héroïne grosse, ça a été assez tardif, puisqu’il s’agit de Lev dans Enfants de Mars et de Vénus. Et c’était assez jouissif et libérateur à écrire (j’en parlais un peu dans un billet de blog précédent), même si au final c’est quelque chose de relativement mineur à l’intrigue (plus que la transidentité d’Alys notamment puisque l’histoire joue beaucoup sur les clichés transphobes).

Toujours sur cette idée de « personne concernée », je trouve intéressant de noter que ce n’est pas vraiment parce qu’on est concernée qu’on est forcément à l’aise pour écrire un personnage : clairement le manque d’exemples sur comment d’autres auteurs ont pu décrire telle ou telle chose dans un bouquin qui nous a marqué, ça rend les trucs plus compliqués. Le fait d’avoir un « vécu de première main » ne compense pas forcément, parce que ça ne donne pas vraiment d’indication sur comment traiter cela dans de la fiction.

(Autre exemple foireux : je pense que lire pas mal de scènes de combat et d’action aide plus à écrire des scènes de combat et d’action que de vraiment se tataner la gueule dans la vraie vie).

Après, même si ce n’est peut-être pas un élément super important de l’histoire et que peut-être qu’il est facile pour un lecteur ou une lectrice de l’oublier, il n’en reste pas moins que je trouvais ça chouette et important d’avoir un personnage de meuf grosse classe.

Ce qui n’empêche pas qu’il y a quelques éléments sur lesquels je trouve que j’aurais pu faire mieux. Le premier, c’est qu’il est évoqué très rapidement que Lev a des troubles du comportement alimentaire, et peut-être aurais-je dû m’attarder un peu plus dessus (je le fais dans un autre texte pas publié). Un deuxième point qui peut sembler anecdotique, c’est qu’à un ou deux moments Lev se retrouve à devoir emprunter des fringues à Alys, et c’était vaguement important pour des raisons de scénario, mais je me dis tout de même que c’est un peu une incohérence qu’elle arrive à trouver des fringues à sa taille dans la garde-robe. L’incohérence ne me gêne pas plus que ça (je ne suis pas une maniaque de cela), mais retrospectivement je me dis que cela aurait pu être intéressant de parler de la copine mince bien intentionnée qui veut te prêter des fringues mais  rien ne te va et ça te fait bader plus qu’autre chose.

Peut-être pour une autre fois.

Chloé (La chair & le sang)

La chair & le sang, série de fantasy urbaine lesbienneL’autre personnage un peu important de meuf grosse que j’ai écrit, c’est Chloé dans La chair & le sang.

C’est un peu différent vu que cette fois-ci, ce n’est pas elle la narratrice. Du coup, forcément la thématique en tant que telle de la « grosseur » est moins présente, par contre le fait que la romance joue un rôle un peu plus important a entraîné des choses assez rigolotes… ou compliquées par moment. Parce que Jessie aime bien les formes de Chloé, et d’un côté je voulais un peu essayer de donner l’idée d’une meuf qui ne trouve pas ça dégueulasse de sortir avec une grosse, et de l’autre je ne voulais pas non plus qu’on ait l’impression que ça fasse fétichisation dégueulasse en mode fat-lover (même si Jessie a un certain côté fétichiste sur pas mal d’autres choses). Du coup je me suis un peu restreinte sur certaines choses.

Et pour finir une dernière « autocritique » : j’ai maintenant plusieurs personnages de meufs grosses (il y aura aussi notamment Cookie dans Lacets rouges & magie noire qui sortira cette année), par contre niveau diversité ce n’est pas trop ça vu qu’en général c’est toujours la meuf butch skin/punk. Après je trouve ça cool les grosses butches punk/skin et je n’ai pas envie de me limiter sur leur nombre, mais par contre je réalisais qu’avec des meufs plus féminines (mais punk/skin quand même, il ne faut pas déconner), j’ai quand même plus facilement tendance à ce qu’elles soient comparativement plus dans les normes de beauté et notamment de poids.

Bref, il n’est pas toujours facile de sortir des représentations auxquelles on est biberonnée quotidiennement. Personnellement, je trouve que m’être un peu forcée à le faire par moment m’a fait pas mal de bien, pas tant pour respecter un « quota de diversité » ou je ne sais quoi, mais déjà pour moi, pour le côté jouissif de pouvoir écrire des personnages qui me ressemblent un peu plus que ce que je vois d’habitude. Tout ce que je peux espérer, c’est que des lectrices et lecteurs auront pu ressentir une fraction de la joie que m’a procurée leur écriture :)


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