Le blog de Lizzie Crowdagger

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Croasseries #2 : Une vampire peut-elle regarder Buffy contre les vampires ?

, 13:10 - Lien permanent

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Dans ce deuxième épisode de Croasseries, mon podcast dédié à mes élucubrations sur la fiction, on va se poser la question de savoir si une vampire a le droit de regarder la série télé Buffy contre les vampires. Pour écouter ce podcast, vous pouvez soit :

Si vous n’aimez pas le format audio, ou ma voix, ou que vous trouvez le son mauvais, vous pouvez aussi simplement lire les notes rédigées ci-dessous.

Prenons un monde où les vampires existent et où tout le monde est au courant de leur existence. Imaginons maintenant qu’une de ces vampires fasse référence à (ou, au hasard, ait une sonnerie de téléphone avec le générique de) Buffy contre les vampires. Que se passe-t-il ? Est-ce que cela ne pose pas des problèmes de cohérence, créant ainsi un paradoxe dont l’issue engendrerait une réaction en chaîne qui pourrait déchirer le tissu même du continuum espace-temps, provoquant la destruction totale de l’Univers ?

C’est, en résumé, la question que j’ai eu à me poser quelques fois. J’ai déjà vu des personnes très hostiles à ce genre de procédé. Dans une vidéo qui était une critique du film Bright, et qui parlait donc plutôt d’orcs que de vampires (mais le fond du problème est sensiblement le même), la personne trouvait ça absolument scandaleux qu’il puisse y avoir une référence au film Shrek dans cet univers parce que, à partir du moment où ce genre de créatures existent vraiment, un tel film n’aurait pas pu exister. Je ne retrouve malheureusement pas la vidéo en question, mais j’ai vu plusieurs fois des personnes tenir ce même genre de positions à ce sujet.

Ayant moi-même été coupable de ce genre de choses, je me sentais donc obligée de me justifier, et de donner rien moins que trois très bonnes raisons qui rendent ce genre de choses plausibles.

Raison 1 : Buffy n’est peut-être pas notre Buffy

Le premier argument qu’on peut utiliser pour défendre qu’une telle référence ne pose pas forcément de problème de cohérence, c’est que peut-être que Bufffy n’est pas notre Buffy, et que Shrek n’est pas notre Shrek, et par conséquent peut-être que si ces œuvres existent sous ce nom dans l’univers de fiction où les vampires ou les orcs existent, elles sont peut-être tout de même substantiellement différentes dans l’univers à nous.

Si cet argument est tentant, il pose tout de même un problème fondamental qui peut donner envie de pousser un cri d’angoisse : à quel point ces œuvres sont-elles différentes ? Cela peut avoir des conséquences funestes. Par exemple, dans Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires), Morgue a le générique de Buffy en sonnerie de téléphone, mais peut-être que le générique de Buffy telle que la série existe dans cet univers ne ressemble pas du tout à ce que l’on connaît dans notre univers. Peut-être même que dans cet univers le générique de Buffy est chanté par Patrick Sébastien ! On voit ainsi les problèmes que cela pose pour des lectrices et lecteurs qui pensaient connaître un personnage et ses goûts, et se voient en fait complètement trahi·e·s, au moins en potentialité à un niveau quantique d’un point de vue d’univers parallèles.

Raison 2 : La plupart des créateurs de fictions se fichent bien de représenter correctement des minorités existantes

Heureusement, il reste possible de défendre la cohérence de notre univers de fiction sans avoir à recourir à des arguments aussi dangereux qui laisseraient la porte ouverte à toutes les fenêtres et au-delà.

L’argument des gens qui pensent que ce genre de référence pose problème est en effet le suivant : à partir du moment où des auteurs sont au courant qu’un groupe existe réellement dans la société et n’est pas juste le fruit de leur fantasme et de leur imagination, ils n’iraient jamais continuer à représenter ce groupe de la même manière.

Ça ne tient évidemment pas la route une seule seconde.

Il suffit de voir la quantité d’œuvres qui continuent à représenter le changement de genre ou de sexe comme quelque chose relevant du surnaturel ou de la science-fiction alors que les personnes trans existent, la représentation des musulman·e·s dans des séries comme 24 heures chrono, ou comment les trois quarts des films représentent  un pays dès que celui-ci n’est pas occidental.

À la rigueur, si le Buffy existant dans un univers de fiction où l’existence des vampires est connue est strictement le même que celui qui existe dans notre univers, le seul problème de cohérence que ça poserait c’est uniquement qu’il y aurait eu quelques tweets pour dénoncer la représentation des vampires et une tribune de Joss Whedon dans Libé pour pleurer qu’on ne peut plus rien dire à cause des Social Justice Warriors.

On pourrait même envisager un truc un peu plus tordu, ce serait que, dans notre univers de fiction, les auteurs de fantasy sortent l’argument : « non, mais on parle de Vampires, on a mis une majuscule, mais ce sont des créatures mythologiques qui n’existent pas et n’ont rien à voir avec les individus qui sont des vampires et qui existent vraiment, surtout que la plupart trouvent que le terme vampire est insultant ».  Bon, d’accord, je pense que ça devient assez tordu et plus très plausible, à ce compte-là on pourrait aussi imaginer des auteurs de fantasy de cet univers fictif qui écriraient des histoires avec des Nains mythologiques en refusant complètement d’examiner le rapport entre cette construction et la diabolisation ou fétichisation de personnes qui ont un physique différent. Si on était vraiment tordu·e, on pourrait même imaginer que  ces écrivains fictifs se sentiraient enjaillés de préciser que « chez ce peuple, les femmes ont de la barbe ! » pour pouvoir remplir leur cabinet de curiosités.

Raison 3 : en vrai on s’en balek

Mais soyons honnête : la raison principale pour ne pas prendre en compte ce genre d’objection, c’est que, fondamentalement, on s’en fout. En tout cas, moi, je m’en fous. Oui, on peut dire que ça pose un légère problème de cohérence et de chevauchement diégétiques si on a envie de pinailler, mais c’est drôle.

(D’ailleurs, je ne comprends pas trop pourquoi ce genre de choses pose plus problème que lorsque des personnages de Sons of Anarchy regardent un épisode de The Shield, alors que non seulement  il y a des acteurs de The Shield qui sont aussi dans Sons of Anarchy, mais aussi qui les deux séries partagent des noms de gangs fictifs en commun, ce qui laisse penser qu’il s’agit en fait du même univers au même niveau diégétique, et donc que le continuum spatio-temporel vient de se prendre trois balles dans le crâne après s’être fait traîner par une moto. Mais, à ce stade, j’en viens à avoir envie de faire un schéma pour montrer ce qui pose vraiment problème, ce qui montre sans doute que ça n’en pose que si on a envie de se prendre la tête à voir les problèmes que ça pose.)

Après, je peux comprendre que, parfois, ce genre de choses puisse sortir d’une œuvre, mais je ne pense pas que ce soit un problème de règle absolue qu’il faudrait respecter au nom de la sacro-sainte cohérence, mais  que le problème principal est souvent plus la cohérence du ton au sein d’une œuvre : une blague un peu cheap peut moins bien passer dans une œuvre qui se veut très sérieuse, alors qu’à l’inverse des séries comme Doctor Who peuvent souvent se permettre d’être plus légère sur la cohérence scénaristique parce qu’il y a un rythme qui fait qu’on ne se pose pas la question. Sans compter évidemment la qualité générale et le fait qu’on va apprécier ou pas une œuvre, et à partir du moment où on n’accroche pas on a plus tendance à pointer tout ce qui ne va pas, y compris si ce n’est pas vraiment le cœur du problème.

Après, si vous trouvez toujours ce genre de procédé absolument scandaleux, on n’a qu’à dire qu’il s’agit de briser le quatrième mur, ce qui permet de se donner un air plus cool et sérieux que « moi, je m’en fous un peu de la cohérence du continuum spatio-temporel ». Parce qu’en vrai, fondamentalement, ce n’est pas très différent que, disons, lorsque dans Fight Club, le narrateur dit « je n’ai rien à dire » avant que ça parte en flash-back, puis, lorsque le film revient à cette scène du début « je n’ai toujours rien à dire », ce à quoi Tyler Durden répond « humour flash-back, très malin ».

La conclusion de tout ça, c’est peut-être que la différence entre l’incohérence et la casse du quatrième mur, c’est que dans le second cas on pointe d’un air un peu pédant qu’on l’a fait volontairement et qu’on est très malin. Par conséquent,  étant donné que ce petit billet utilise trois fois le mot « diégétique » pour se la raconter, je pense qu’on peut en conclure que Morgue peut continuer à avoir le générique de Buffy en sonnerie de téléphone sans mettre en danger la cohérence de l’univers plus que de raison.

Crédits :

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