Le blog de Lizzie Crowdagger

Ici, je discute écriture et auto-édition, fanzines et livres numériques, fantasy et fantastique, féminisme et luttes LGBT ; et puis de mes livres aussi quand même pas mal
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Lettre aux vilains pirates et autres téléchargeurs de livres

, 15:11

Cher·e téléchargeu·r·se de livres,

On ne se connaît pas, ou peut-être que si, peu importe, mais j'ai envie de t'écrire cette petite lettre parce que j'ai vu une lettre d'auteur sur ce sujet pour expliquer à quel point les méchants lecteurs qui pirataient des livres étaient responsables de la pauvreté des auteurs ; et je ne me situe pas dans la même perspective.

D'abord, je voudrais te dire que j'ai bien conscience que « téléchargement » ne veut pas dire piratage. Un drôle de mot, d'ailleurs, piratage, pour parler que de ce qui n'est jamais qu'un téléchargement illégal. Mais admettons que tu télécharges illégalement des livres et, pire, que tu télécharges illégalement mes livres.

Ce n'est pas terrible.

D'abord parce qu'il se trouve que jusqu'à présent les bouquins que j'ai écrits sont disponibles en téléchargement légal, soit sur ce site, soit sur le site de l'éditeur, parce que j'ai un éditeur qui est cool et qui pense à l'accès à lecture pour les gens qui ont pas de thune. Donc dans ces conditions, ce serait un peu con d'aller te faire chier à les télécharger illégalement. Cela dit, ça ne sera peut-être pas le cas pour tous mes bouquins, et peut-être qu'à un moment tu auras envie d'enfiler un bandeau noir et de pirater une de mes œuvres.

Alors franchement, si tu as de la thune, et que je te permets, grâce à ce que j'écris, de passer un bon moment, je trouverais ça sympa que tu m'en files un peu. De manière générale, je trouverais ça cool que les gens qui le peuvent achètent plus de bouquins, si possible d'auteurs qui ne sont pas des best-sellers, si possible publiés par des petits éditeurs alternatifs, si possible en passant par une librairie indépendante plutôt que par Amazon.

Après, des fois c'est compliqué, je comprends. Des fois t'as pas de thune, des fois Amazon c'est quand même le plus simple, et des fois t'as envie d'acheter le dernier bouquin dont tout le monde parle plutôt qu'un truc obscur que t'es pas sûr·e d'aimer. Je comprends. Je fais pareil.

Mais c'est vrai que c'est pas terrible.

Après, laisse-moi t'expliquer pourquoi, même s'ils n'étaient pas disponibles en téléchargement légal (et le fait que ce soit légal ou pas ne change pas grand chose au final si on considère qu'une lecture téléchargée gratuitement est forcément un manque à gagner pour l'auteur), je ne pleurerais pas trop si tu piratais un de mes bouquins. Ça veut dire parler un peu de la rémunération des auteurs.

En gros, la plupart du temps, pour des éditions papier, un auteur touche un « à valoir ». C'est de l'argent que tu touches avant la parution du livre, et qui correspond à une sorte d'avance sur les droits d'auteur. Ensuite, tu touches des droits d'auteurs sur chaque vente, sauf qu'en fait tu ne les touches pas vraiment, puisque ça rembourse l'à-valoir. Pour vraiment toucher les droits d'auteurs sur les ventes, il faut donc dépasser un certain nombre de ventes. Ça n'arrive en fait pas forcément très souvent.

(Un petit aparté pour les éditions numériques : j'ai l'impression que les éditeurs numériques ont souvent tendance, eux, à ne pas filer d'à-valoir du tout. Ça, tu vois, cher·e téléchargeu·r·se de livres, c'est de mon point de vue pire que pas terrible, et en terme de rémunération des auteurs je pense que ce genre de pratique éditoriale est plus dommageable que tes petits piratages, mais il n'est pas de bon ton de trop critiquer les éditeurs quand tu veux essayer de leur refourguer tes bouquins. Oups.)

Autrement dit, concrètement, pour parler des livres qui sont édités (l'auto-édition étant un cas encore différent), tu peux pirater le livre, tu peux le chourrer dans une librairie qui l'a, tu peux faire une prise d'otages dans une librairie qui l'a pas pour demander à ce qu'on t'en donne un, ça n'a pas d'impact concret sur ma rémunération à moi. Ça ne veut pas dire qu'il faut faire tout ça, d'un côté parce que ça en aurait un peu sur celle de mon éditeur, qui est en l'occurrence un petit éditeur associatif qui n'est pas pété de thune ; et toi, de ton côté, tu risquerais de te faire choper et ça n'en vaut probablement pas la peine.

Il y a autre chose à savoir sur la rémunération des auteurs : elle n'est pas terrible. C'est très dur d'en vivre. Alors oui, c'est cool si tu files un peu de thune à des auteurs qui galèrent. Mais tu sais quoi ? Moi, par exemple, ma principale source de revenu c'est le RSA, pas les droits d'auteurs.

Alors je pourrais dire que c'est de ta faute, que si tu piratais pas le milieu de l'édition serait génial et que je pourrais me payer plein de trucs avec mes droits d'auteurs. Mais en fait, j'en doute. Alors je préfèrerais te demander de ne pas râler sur ces feignant·e·s d'assisté·e·s qui touchent des allocations au lieu de se trouver un vrai travail. Mieux, que tu pirates ou pas, tu sais ce qui serait super ? C'est de se mobliser quand les différents gouvernement font passer de nouvelles lois pour fliquer encore plus les chômeu·r·se·s, pour réduire leurs allocs, pour remettre en cause différents acquis sociaux ou démanteler le droit du travail.

Parce qu'au final, la défense corporatiste des intérêts des auteurs face à ceux de leurs lecteurs, je ne suis pas sûre que ça mène à grand chose, et quitte à réclamer de la thune à des gens, peut-être qu'on pourrait s'allier pour la prendre dans les poches de ceux qui en ont vraiment.