Naomi, protagoniste de Chien·ne·s de la casse (illustration par Nyarlah)

Chien·ne·s de la casse

Les péripéties d’une yakuza trans dans les mon­tagnes du sud de la France

Synopsis

Couverture de Chien·ne·s de la casse, les péripéties d'une yakuza trans dans les montagnes de Provence

La vie n’a pas tou­jours été facile pour Nao­mi, jeune femme trans en rup­ture avec ses par­ents. C’est pour ça qu’elle a décidé de devenir yakuza.

Évidem­ment, en tant que française vivant dans les mon­tagnes de Provence, et avec à son act­if de menus larcins large­ment mécon­nus des ser­vices de police, per­son­ne ne la prend vrai­ment au sérieux.

Jusqu’au jour où elle se fait tabass­er par une bande de mal­frats en signe d’aver­tisse­ment, pour qu’elle arrête de se mêler de ce qui ne la regarde pas.

Enfin la con­sécra­tion pour Nao­mi, qui ne sait pas vrai­ment de quoi elle s’est mêlée, mais est bien déter­minée à s’en emmêler encore plus.

Un roman noir mât­iné de rouge et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel

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Crédits

Illus­tra­tion de cou­ver­ture par Nyarlah.

Si ce roman peut être pro­posé à prix libre, c’est aus­si grâce au sout­ien que des per­son­nes m’ap­por­tent sur Patre­on : mer­ci à rad­is­fe­roce, Octo­bre, Mél Amourousse, Cora McGlad­dery, Perga­meno, Mielou35, Loui­son, Pata­to, John Cola­gioia, Mori­g­anne, Ortie, Qamille, fredp, Ariel, Julien Roth­willer, Stéphane, Lau­re valager, Clé­ment, Cyber­fos­sil, Wil­low, Alex_Q, Irène Lestang et Danaae !

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Lire le début

En ce couch­er de soleil de print­emps, le paysage qu’offrait la val­lée de Gan­dalou était mag­nifique. Éclairées par la pleine lune, les mon­tagnes loin­taines se découpaient, la roche teinte d’une couleur rouge au-dessus de forêts plus som­bres. Au fur et à mesure qu’on descendait — même si, les décen­nies pas­sant, elles grig­no­taient de plus en plus de ter­rain en alti­tude —, des habi­ta­tions com­mençaient à appa­raitre, pour l’essentiel des chalets en bois.

Au pied des mon­tagnes se trou­vait le vil­lage de Chisoux. Là, les maisons étaient en pierre, regroupées autour du clocher som­bre de l’église. Enfin, de moins en moins regroupées, le bâti s’étendant de plus en plus autour de la route nationale : le super­marché, la sta­tion ser­vice, la casse automobile.

Nao­mi, cepen­dant, n’admirait pas vrai­ment le paysage. Éten­due par terre à quelques mètres de la petite route qui ser­pen­tait le long de la mon­tagne, elle con­tem­plait surtout trois paires de godasses.

Un coup de pied la cueil­lit dans les côtes et elle étouf­fa un gémisse­ment de douleur.

— Ça t’apprendra à te mêler de ce qui te regarde pas, dit le type au bout du pied.

C’était un homme plutôt grand, avec des cheveux bruns et une petite bar­bi­che. De car­rure sportive, Nao­mi l’appelait, dans sa tête, l’Équilibré.

Ils étaient trois à la tabass­er, et ils lui rap­pelaient le choix de per­son­nages dans un vieux jeu de castagne à l’époque de la Megadrive : il y avait tou­jours un per­son­nage Équili­bré, un Bour­rin plus lent mais qui frap­pait plus fort, et un (sou­vent une) Agile qui se dis­tin­guait par sa rapid­ité plus que par la puis­sance de ses coups.

En l’occurrence, le Bour­rin était un type énorme au crâne rasé qui fouil­lait le porte­feuille qu’il avait sor­ti du sac de Nao­mi, et l’Agile une per­son­ne svelte aux cheveux bruns un peu plus longs mais rasés sur le côté qui por­tait un per­fec­to noir.

Pour l’instant, c’était surtout l’Équilibré qui l’avait cogné.

— Nao­mi, hein ? deman­da le Bourrin.

En dépit du bon sens, Nao­mi se dit que c’était le bon moment pour ten­ter une bravade.

— Si vous pensez me désta­bilis­er en m’apprenant mon prénom, vous vous ren­dez compte que je le con­nais déjà, hein ?

Elle en prof­i­ta pour essay­er de se redress­er un peu. Mau­vaise idée : en repré­sailles, l’Agile lui envoya un nou­veau coup de pied, qui lui fit bizarrement plus mal que ceux de l’Équilibré. Peut-être parce qu’iel frap­pait plus fort, ou peut-être juste à cause des rangers coquées.

— C’est pas le moment de faire la maligne.

Mal­heureuse­ment pour elle, Nao­mi ne bril­lait pas for­cé­ment par sa capac­ité à savoir quand il ne fal­lait pas faire la maligne. De manière générale, ses apti­tudes à appréhen­der cor­recte­ment la réal­ité étaient assez dis­cuta­bles. Sinon, elle ne se serait prob­a­ble­ment pas retrou­vée là, en pleine nuit, en train de se faire dérouiller sur un bord de route de mon­tagne mal éclairée dans un coin paumé à la lim­ite de la Provence, à une dizaine de mètres d’un local poubelles.

Pen­dant qu’elle se tor­tillait de douleur, le plus grand con­tin­u­ait à exam­in­er sa carte d’identité.

— Ou « le malin », ajou­ta-t-il. Le sexe sur la carte d’identité…

— Wow, wow, l’interrompit immé­di­ate­ment la per­son­ne qui venait de don­ner le coup de pied. On va vrai­ment par­tir sur des attaques transphobes ?

L’homme au crâne rasé haus­sa les épaules.

— Rien de per­son­nel, mais je me dis­ais qu’on pou­vait utilis­er une approche plus psy­chologique pour jouer sur des vul­néra­bil­ités de notre cible.

— Je suis pas du genre à invo­quer le code d’honneur en per­ma­nence, mais, et quoi, après ? On va aus­si se met­tre aux agres­sions sexuelles ?

— Je pense qu’on peut éviter tout ça, tran­cha le troisième homme en regar­dant la jeune femme qui était à ses pieds. Je dirais qu’elle a com­pris la leçon.

C’était, cepen­dant, une hypothèse claire­ment opti­miste, car Nao­mi essayait une nou­velle fois de se relever.

— Et trois con­tre un, c’est dans le code d’honneur ? deman­da-t-elle avec défi.

L’Agile se vexa et se pen­cha immé­di­ate­ment sur elle pour plac­er une main autour de son cou. De l’autre, iel tenait une lame qui avait sur­gi de nulle part et reflé­tait le soleil couchant.

L’Équilibré, lui, soupira.

— Tu ne sais vrai­ment pas quand te taire, hein ?

— Tu as peut-être cru qu’il s’agissait d’un com­bat loy­al en un con­tre un ? deman­da l’Agile en fix­ant Nao­mi avec des yeux fous qui étaient peut-être plus menaçants que sa lame. On est juste venu·e·s te coller une petite raclée d’avertissement, parce qu’on est gentil·le·s et qu’on ne veut pas directe­ment pass­er aux choses trop sérieuses. Mais peut-être que je devrais te couper la langue pour éviter que tu la remues ?

— Oh, rail­la le Bour­rin. Alors, les allu­sions trans­pho­bes, c’est over the line, mais le couteau et les muti­la­tions c’est friend­ly ?

L’Agile fit un tsk avec sa langue.

— On redis­cutera de ça quand on sera seul·e·s, tu veux bien ?

Iel repor­ta ensuite son atten­tion sur la jeune femme.

— Main­tenant, tu dis gen­ti­ment « j’ai com­pris » et on passe à autre chose.

— Com­pris quoi ? Vous pensez me faire peur ?

Cette fois ci, c’est l’Agile qui soupi­ra et, d’agacement, envoya son poing à la fig­ure avec la main qui tenait le couteau, faisant voir trente-six chan­delles à Nao­mi. Au moins, elle n’avait pas été effilochée.

— J’ai une idée, com­men­ta le Bour­rin. Je pense que c’est un peu psy­chologique, mais pas over the line.

***

Thibault gara sa Maz­da MX‑5 à côté des con­teneurs à poubelles, puis fit le tour de son véhicule, ouvrit le cof­fre, et attra­pa le cabas con­tenant les emballages.

Ce n’était d’évidence pas l’heure à laque­lle les gens étaient sup­posés aller pos­er leurs ordures, car celles-ci n’étaient pas éclairées. Thibault s’était fait avoir l’autre fois, lorsqu’il était venu à pied et avait dû faire le tri entre les plas­tiques et le verre à la lumière de son téléphone.

Cette fois-ci, il avait prévu le coup : il était venu en voiture, et s’était placé de sorte à ce que les phares l’éclairent durant sa tâche. Il aurait aus­si pu venir plus tôt, mais il avait des horaires assez décalés ces derniers jours et ne pen­sait à vider ses déchets que lorsque cela débor­dait. Déjà, il ne fai­sait pas encore nuit noire. C’était mieux que d’habitude.

Entre deux bruits de bouteilles de verre qui se fra­cas­saient con­tre le sol, il enten­dit une série de coups. Thibault sur­sauta d’abord, puis se ras­sura en se dis­ant qu’il ne s’agissait sans doute que d’une besti­ole noc­turne qu’on ne croi­sait pas en ville. Il avait même, une fois, entrap­erçu un faon, ou un chevreuil, ou un daim — Thibault n’était pas très calé en cervidés — dans le jardin du chalet qu’il occupait.

— Ohé ? Il y a quelqu’un ?

Cette fois-ci, Thibault se figea. Claire­ment, il ne s’agissait pas d’un des ani­maux habituels qui le fai­saient sur­sauter lorsqu’il se prom­e­nait la nuit.

Thibault posa pré­cau­tion­neuse­ment son cabas à embal­lages, et sor­tit son télé­phone de son sac banane en cuir, afin d’activer le mode torche. Ce n’était pas stricte­ment indis­pens­able, mais cela le rassurait.

— Ohé !

C’était bien une voix. Elle sem­blait provenir du petit local qui abri­tait les con­teneurs pour les poubelles non recyclables.

— Il y a quelqu’un ? deman­da Thibault, avant de réalis­er qu’il s’agissait d’une ques­tion stu­pide à la réponse évidente.

Alors qu’il approchait prudem­ment, il enten­dit un gros bruit suivi de jurons :

— Oh, merde, purée !

Thibault pous­sa la porte bran­lante du local et vit qu’un des trois gros con­teneurs à poubelles était ren­ver­sé, son con­tenu étalé sur le sol. Le con­tenu en ques­tion con­sis­tait en quelques sacs poubelles rem­plis et, plus éton­nant, une jeune femme qui se tenait présen­te­ment à qua­tre pattes et avait des dif­fi­cultés à se relever, ce qui s’expliquait en par­tie par le fait que des sacs poubelles épars ne for­ment pas exacte­ment une sur­face très stable.

— Bon­jour, fit un Thibault per­plexe sans trop savoir si c’était le genre de choses qui se dis­aient en de telles cir­con­stances. Vous voulez un coup de main ?

La jeune femme lui jeta un regard égale­ment per­plexe, et lui ren­dit son bon­jour en accep­tant la main qu’il lui tendait. Elle avait des cheveux bruns attachés — même si cer­taines mèch­es étaient présen­te­ment décoif­fées —, une veste tailleur som­bre, et du sang sur le visage.

— Désolée du dérange­ment, s’excusa Nao­mi. C’est juste que c’est com­pliqué de sor­tir de ces machins-là.

— C’est vrai, admit Thibault par réflexe, avant de réalis­er qu’il venait de dire cela comme s’il s’extrayait régulière­ment de poubelles.

Il restait un peu aba­sour­di, d’autant plus qu’il lui sem­blait peu prob­a­ble que la femme qui se tenait en face de lui soit juste en train de fouiller les poubelles ou soit tombée en y posant un sac. Celle-ci, cepen­dant, com­mençait à s’écarter sans lui prêter attention.

— Euh, excusez-moi, fit-il en com­mençant à la suiv­re. Vous allez bien ? 

— Oui, et vous ? répon­dit machi­nale­ment Naomi.

— Oh, ça va, ajou­ta Thibault tout aus­si mécaniquement.

Elle con­tin­u­ait à marcher un peu le long de la route, et Thibault se deman­da quoi faire. Il ne voulait pas laiss­er quelqu’un de blessé sans assis­tance, mais il s’écartait un peu de sa voiture sur laque­lle il avait lais­sé le con­tact, ce qui n’était guère pru­dent. Certes, la prob­a­bil­ité qu’un hurlu­ber­lu sorte des bois pour lui piquer sa bag­nole était mod­érée, mais on ne savait jamais. Il avait lu toutes sortes d’histoires de car-jack­ing.

— Vous ne voulez pas que j’appelle les secours ?

À son soulage­ment, Nao­mi s’arrêta et com­mença à regarder aux alen­tours, vis­i­ble­ment à la recherche de quelque chose.

— Non, pourquoi ? demanda-t-elle.

Thibault hési­ta sur ce qu’il pou­vait répon­dre. « Vous sortez d’une poubelle depuis laque­lle vous appeliez à l’aide » ? Elle le savait. « Les gens qui vont bien ne sor­tent pas d’une poubelle en pleine nuit » ? C’était peut-être le genre de choses qui ne se dis­aient pas, et puis, qui était-il pour juger ?

— Vous avez du sang sur vous, finit-il par dire.

Nao­mi se pas­sa une main sur le vis­age, puis jura.

— Oh, merde.

Elle ne s’attarda cepen­dant pas dessus, et embraya aussitôt :

— Vous pour­riez éclair­er par là ? 

Thibault s’exécuta, ravi d’avoir des ordres pré­cis à suiv­re, et éclaira la zone avec la lumière de son téléphone.

— Ah ! s’exclama Nao­mi, avant de se diriger vers une tache som­bre au sol.

Un sac, visiblement.

— Plus de télé­phone, évidem­ment, maugréa-t-elle.

— Je m’appelle Thibault, fit Thibault sur une impulsion.

Il le regret­ta aus­sitôt. Ce n’était sans doute pas le moment. Il aurait dû se présen­ter plus tôt, ou peut-être plus tard ?

— Nao­mi, répon­dit Nao­mi. Mer­ci pour la lumière. Bonne soirée !

Elle venait claire­ment de le con­gédi­er. Sur le fond, ça ne lui posait pas de prob­lème, mais il était tout de même embêté à l’idée de la laiss­er repar­tir seule dans cet état.

— Vous ne voulez pas au moins que je vous dépose quelque part ? 

Nao­mi lui jeta un air sur­pris, puis se tour­na vers sa décapotable rouge.

— Je ne voudrais pas salir votre voiture. Ne vous en faites pas, je ne vais pas très loin.

Il res­ta coi quelques instants, tan­dis qu’elle lui tour­nait le dos et com­mençait à s’écarter.

— Vous vous foutez de moi, hein ? deman­da-t-il finalement.

Nao­mi s’arrêta et se retourna.

— Par­don ?

— Vous pensez vrai­ment que mon plus gros souci actuelle­ment, c’est la pro­preté de ma voiture ? s’étonna-t-il. Je veux dire, si vous ne voulez pas être seule en bag­nole avec un type bizarre, je peux com­pren­dre. Et je ne voudrais pas insis­ter. Mais on se fout de la pro­preté de ma voiture !

Nao­mi l’écoutait, l’air un peu amusée.

— Ok, fit-elle.

— Ok ? deman­da Thibault.

— Ok, je veux bien un tra­jet en voiture, si vous vous foutez de sa pro­preté. Je crois que j’ai un cail­lou dans la chaussure.

Thibault soupi­ra de soulagement.

— Mer­ci, dit-il. Ça me tranquillise.

Ils retournèrent tous les deux vers la voiture, Nao­mi sem­blait amusée par l’inquiétude de Thibault. Lorsqu’elle s’installa sur le siège pas­sager, et qu’elle put se regarder dans le miroir de cour­toisie, éclairée par la petite lumière de l’habitacle, elle com­prit mieux pourquoi. En plus d’un saigne­ment d’origine indéter­miné, elle avait un sérieux début de cocard sur le visage.

— Merde, fit-elle, avant d’examiner ses vête­ments. Merde, merde.

— Vous ne voulez pas que je vous emmène aux urgences ? deman­da Thibault.

— Non. Ce dont j’ai besoin, c’est d’une douche.

Thibault démar­ra. Il était con­scient d’abandonner le reste de son cabas d’emballages, mais il lui sem­blait que ce n’était pas le moment oppor­tun pour aller le chercher. Il se promit de repass­er au retour.

— Je sup­pose, lança-t-il aven­tureuse­ment sur le ton de la con­ver­sa­tion, que ça ne se fait pas de vous deman­der ce qui vous est arrivé ?

— Oh, répon­dit Nao­mi avec non­cha­lance. C’est le genre de choses qui arrivent, quand on mène la vie de yakuza.

Thibault fronça les sourcils.

— « Yakuza » ? demanda-t-il.

— Je préfère évidem­ment le terme gokudō, mais c’est moins com­pris par les gai­jin.

— Oh. Évidemment.

Auteur / autrice


A propos Lizzie Crowdagger

Écrivaine holistique

Un commentaire :

  1. J’ai bien aimé le décalage entre la vio­lence de la scène et le ton presque absurde avec lequel Nao­mi tra­verse tout ça. Elle est blessée, elle sort lit­térale­ment d’une poubelle, et pour­tant elle garde cette manière de répon­dre à côté, de faire la maligne, comme si son orgueil tenait lieu de panse­ment. Ça donne tout de suite envie de la suiv­re, parce qu’elle a l’air à la fois com­plète­ment dépassée et absol­u­ment décidée à con­tin­uer quand même. Et Thibault, avec ses hési­ta­tions très terre-à-terre au milieu du chaos, apporte un con­traste assez ten­dre. On sent que l’univers peut par­tir très loin, mais avec des per­son­nages déjà très vivants.

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