Les péripéties d’une yakuza trans dans les montagnes du sud de la France
Synopsis

La vie n’a pas toujours été facile pour Naomi, jeune femme trans en rupture avec ses parents. C’est pour ça qu’elle a décidé de devenir yakuza.
Évidemment, en tant que française vivant dans les montagnes de Provence, et avec à son actif de menus larcins largement méconnus des services de police, personne ne la prend vraiment au sérieux.
Jusqu’au jour où elle se fait tabasser par une bande de malfrats en signe d’avertissement, pour qu’elle arrête de se mêler de ce qui ne la regarde pas.
Enfin la consécration pour Naomi, qui ne sait pas vraiment de quoi elle s’est mêlée, mais est bien déterminée à s’en emmêler encore plus.
Un roman noir mâtiné de rouge et de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel
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Crédits
Illustration de couverture par Nyarlah.
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En ce coucher de soleil de printemps, le paysage qu’offrait la vallée de Gandalou était magnifique. Éclairées par la pleine lune, les montagnes lointaines se découpaient, la roche teinte d’une couleur rouge au-dessus de forêts plus sombres. Au fur et à mesure qu’on descendait — même si, les décennies passant, elles grignotaient de plus en plus de terrain en altitude —, des habitations commençaient à apparaitre, pour l’essentiel des chalets en bois.
Au pied des montagnes se trouvait le village de Chisoux. Là, les maisons étaient en pierre, regroupées autour du clocher sombre de l’église. Enfin, de moins en moins regroupées, le bâti s’étendant de plus en plus autour de la route nationale : le supermarché, la station service, la casse automobile.
Naomi, cependant, n’admirait pas vraiment le paysage. Étendue par terre à quelques mètres de la petite route qui serpentait le long de la montagne, elle contemplait surtout trois paires de godasses.
Un coup de pied la cueillit dans les côtes et elle étouffa un gémissement de douleur.
— Ça t’apprendra à te mêler de ce qui te regarde pas, dit le type au bout du pied.
C’était un homme plutôt grand, avec des cheveux bruns et une petite barbiche. De carrure sportive, Naomi l’appelait, dans sa tête, l’Équilibré.
Ils étaient trois à la tabasser, et ils lui rappelaient le choix de personnages dans un vieux jeu de castagne à l’époque de la Megadrive : il y avait toujours un personnage Équilibré, un Bourrin plus lent mais qui frappait plus fort, et un (souvent une) Agile qui se distinguait par sa rapidité plus que par la puissance de ses coups.
En l’occurrence, le Bourrin était un type énorme au crâne rasé qui fouillait le portefeuille qu’il avait sorti du sac de Naomi, et l’Agile une personne svelte aux cheveux bruns un peu plus longs mais rasés sur le côté qui portait un perfecto noir.
Pour l’instant, c’était surtout l’Équilibré qui l’avait cogné.
— Naomi, hein ? demanda le Bourrin.
En dépit du bon sens, Naomi se dit que c’était le bon moment pour tenter une bravade.
— Si vous pensez me déstabiliser en m’apprenant mon prénom, vous vous rendez compte que je le connais déjà, hein ?
Elle en profita pour essayer de se redresser un peu. Mauvaise idée : en représailles, l’Agile lui envoya un nouveau coup de pied, qui lui fit bizarrement plus mal que ceux de l’Équilibré. Peut-être parce qu’iel frappait plus fort, ou peut-être juste à cause des rangers coquées.
— C’est pas le moment de faire la maligne.
Malheureusement pour elle, Naomi ne brillait pas forcément par sa capacité à savoir quand il ne fallait pas faire la maligne. De manière générale, ses aptitudes à appréhender correctement la réalité étaient assez discutables. Sinon, elle ne se serait probablement pas retrouvée là, en pleine nuit, en train de se faire dérouiller sur un bord de route de montagne mal éclairée dans un coin paumé à la limite de la Provence, à une dizaine de mètres d’un local poubelles.
Pendant qu’elle se tortillait de douleur, le plus grand continuait à examiner sa carte d’identité.
— Ou « le malin », ajouta-t-il. Le sexe sur la carte d’identité…
— Wow, wow, l’interrompit immédiatement la personne qui venait de donner le coup de pied. On va vraiment partir sur des attaques transphobes ?
L’homme au crâne rasé haussa les épaules.
— Rien de personnel, mais je me disais qu’on pouvait utiliser une approche plus psychologique pour jouer sur des vulnérabilités de notre cible.
— Je suis pas du genre à invoquer le code d’honneur en permanence, mais, et quoi, après ? On va aussi se mettre aux agressions sexuelles ?
— Je pense qu’on peut éviter tout ça, trancha le troisième homme en regardant la jeune femme qui était à ses pieds. Je dirais qu’elle a compris la leçon.
C’était, cependant, une hypothèse clairement optimiste, car Naomi essayait une nouvelle fois de se relever.
— Et trois contre un, c’est dans le code d’honneur ? demanda-t-elle avec défi.
L’Agile se vexa et se pencha immédiatement sur elle pour placer une main autour de son cou. De l’autre, iel tenait une lame qui avait surgi de nulle part et reflétait le soleil couchant.
L’Équilibré, lui, soupira.
— Tu ne sais vraiment pas quand te taire, hein ?
— Tu as peut-être cru qu’il s’agissait d’un combat loyal en un contre un ? demanda l’Agile en fixant Naomi avec des yeux fous qui étaient peut-être plus menaçants que sa lame. On est juste venu·e·s te coller une petite raclée d’avertissement, parce qu’on est gentil·le·s et qu’on ne veut pas directement passer aux choses trop sérieuses. Mais peut-être que je devrais te couper la langue pour éviter que tu la remues ?
— Oh, railla le Bourrin. Alors, les allusions transphobes, c’est over the line, mais le couteau et les mutilations c’est friendly ?
L’Agile fit un tsk avec sa langue.
— On rediscutera de ça quand on sera seul·e·s, tu veux bien ?
Iel reporta ensuite son attention sur la jeune femme.
— Maintenant, tu dis gentiment « j’ai compris » et on passe à autre chose.
— Compris quoi ? Vous pensez me faire peur ?
Cette fois ci, c’est l’Agile qui soupira et, d’agacement, envoya son poing à la figure avec la main qui tenait le couteau, faisant voir trente-six chandelles à Naomi. Au moins, elle n’avait pas été effilochée.
— J’ai une idée, commenta le Bourrin. Je pense que c’est un peu psychologique, mais pas over the line.
***
Thibault gara sa Mazda MX‑5 à côté des conteneurs à poubelles, puis fit le tour de son véhicule, ouvrit le coffre, et attrapa le cabas contenant les emballages.
Ce n’était d’évidence pas l’heure à laquelle les gens étaient supposés aller poser leurs ordures, car celles-ci n’étaient pas éclairées. Thibault s’était fait avoir l’autre fois, lorsqu’il était venu à pied et avait dû faire le tri entre les plastiques et le verre à la lumière de son téléphone.
Cette fois-ci, il avait prévu le coup : il était venu en voiture, et s’était placé de sorte à ce que les phares l’éclairent durant sa tâche. Il aurait aussi pu venir plus tôt, mais il avait des horaires assez décalés ces derniers jours et ne pensait à vider ses déchets que lorsque cela débordait. Déjà, il ne faisait pas encore nuit noire. C’était mieux que d’habitude.
Entre deux bruits de bouteilles de verre qui se fracassaient contre le sol, il entendit une série de coups. Thibault sursauta d’abord, puis se rassura en se disant qu’il ne s’agissait sans doute que d’une bestiole nocturne qu’on ne croisait pas en ville. Il avait même, une fois, entraperçu un faon, ou un chevreuil, ou un daim — Thibault n’était pas très calé en cervidés — dans le jardin du chalet qu’il occupait.
— Ohé ? Il y a quelqu’un ?
Cette fois-ci, Thibault se figea. Clairement, il ne s’agissait pas d’un des animaux habituels qui le faisaient sursauter lorsqu’il se promenait la nuit.
Thibault posa précautionneusement son cabas à emballages, et sortit son téléphone de son sac banane en cuir, afin d’activer le mode torche. Ce n’était pas strictement indispensable, mais cela le rassurait.
— Ohé !
C’était bien une voix. Elle semblait provenir du petit local qui abritait les conteneurs pour les poubelles non recyclables.
— Il y a quelqu’un ? demanda Thibault, avant de réaliser qu’il s’agissait d’une question stupide à la réponse évidente.
Alors qu’il approchait prudemment, il entendit un gros bruit suivi de jurons :
— Oh, merde, purée !
Thibault poussa la porte branlante du local et vit qu’un des trois gros conteneurs à poubelles était renversé, son contenu étalé sur le sol. Le contenu en question consistait en quelques sacs poubelles remplis et, plus étonnant, une jeune femme qui se tenait présentement à quatre pattes et avait des difficultés à se relever, ce qui s’expliquait en partie par le fait que des sacs poubelles épars ne forment pas exactement une surface très stable.
— Bonjour, fit un Thibault perplexe sans trop savoir si c’était le genre de choses qui se disaient en de telles circonstances. Vous voulez un coup de main ?
La jeune femme lui jeta un regard également perplexe, et lui rendit son bonjour en acceptant la main qu’il lui tendait. Elle avait des cheveux bruns attachés — même si certaines mèches étaient présentement décoiffées —, une veste tailleur sombre, et du sang sur le visage.
— Désolée du dérangement, s’excusa Naomi. C’est juste que c’est compliqué de sortir de ces machins-là.
— C’est vrai, admit Thibault par réflexe, avant de réaliser qu’il venait de dire cela comme s’il s’extrayait régulièrement de poubelles.
Il restait un peu abasourdi, d’autant plus qu’il lui semblait peu probable que la femme qui se tenait en face de lui soit juste en train de fouiller les poubelles ou soit tombée en y posant un sac. Celle-ci, cependant, commençait à s’écarter sans lui prêter attention.
— Euh, excusez-moi, fit-il en commençant à la suivre. Vous allez bien ?
— Oui, et vous ? répondit machinalement Naomi.
— Oh, ça va, ajouta Thibault tout aussi mécaniquement.
Elle continuait à marcher un peu le long de la route, et Thibault se demanda quoi faire. Il ne voulait pas laisser quelqu’un de blessé sans assistance, mais il s’écartait un peu de sa voiture sur laquelle il avait laissé le contact, ce qui n’était guère prudent. Certes, la probabilité qu’un hurluberlu sorte des bois pour lui piquer sa bagnole était modérée, mais on ne savait jamais. Il avait lu toutes sortes d’histoires de car-jacking.
— Vous ne voulez pas que j’appelle les secours ?
À son soulagement, Naomi s’arrêta et commença à regarder aux alentours, visiblement à la recherche de quelque chose.
— Non, pourquoi ? demanda-t-elle.
Thibault hésita sur ce qu’il pouvait répondre. « Vous sortez d’une poubelle depuis laquelle vous appeliez à l’aide » ? Elle le savait. « Les gens qui vont bien ne sortent pas d’une poubelle en pleine nuit » ? C’était peut-être le genre de choses qui ne se disaient pas, et puis, qui était-il pour juger ?
— Vous avez du sang sur vous, finit-il par dire.
Naomi se passa une main sur le visage, puis jura.
— Oh, merde.
Elle ne s’attarda cependant pas dessus, et embraya aussitôt :
— Vous pourriez éclairer par là ?
Thibault s’exécuta, ravi d’avoir des ordres précis à suivre, et éclaira la zone avec la lumière de son téléphone.
— Ah ! s’exclama Naomi, avant de se diriger vers une tache sombre au sol.
Un sac, visiblement.
— Plus de téléphone, évidemment, maugréa-t-elle.
— Je m’appelle Thibault, fit Thibault sur une impulsion.
Il le regretta aussitôt. Ce n’était sans doute pas le moment. Il aurait dû se présenter plus tôt, ou peut-être plus tard ?
— Naomi, répondit Naomi. Merci pour la lumière. Bonne soirée !
Elle venait clairement de le congédier. Sur le fond, ça ne lui posait pas de problème, mais il était tout de même embêté à l’idée de la laisser repartir seule dans cet état.
— Vous ne voulez pas au moins que je vous dépose quelque part ?
Naomi lui jeta un air surpris, puis se tourna vers sa décapotable rouge.
— Je ne voudrais pas salir votre voiture. Ne vous en faites pas, je ne vais pas très loin.
Il resta coi quelques instants, tandis qu’elle lui tournait le dos et commençait à s’écarter.
— Vous vous foutez de moi, hein ? demanda-t-il finalement.
Naomi s’arrêta et se retourna.
— Pardon ?
— Vous pensez vraiment que mon plus gros souci actuellement, c’est la propreté de ma voiture ? s’étonna-t-il. Je veux dire, si vous ne voulez pas être seule en bagnole avec un type bizarre, je peux comprendre. Et je ne voudrais pas insister. Mais on se fout de la propreté de ma voiture !
Naomi l’écoutait, l’air un peu amusée.
— Ok, fit-elle.
— Ok ? demanda Thibault.
— Ok, je veux bien un trajet en voiture, si vous vous foutez de sa propreté. Je crois que j’ai un caillou dans la chaussure.
Thibault soupira de soulagement.
— Merci, dit-il. Ça me tranquillise.
Ils retournèrent tous les deux vers la voiture, Naomi semblait amusée par l’inquiétude de Thibault. Lorsqu’elle s’installa sur le siège passager, et qu’elle put se regarder dans le miroir de courtoisie, éclairée par la petite lumière de l’habitacle, elle comprit mieux pourquoi. En plus d’un saignement d’origine indéterminé, elle avait un sérieux début de cocard sur le visage.
— Merde, fit-elle, avant d’examiner ses vêtements. Merde, merde.
— Vous ne voulez pas que je vous emmène aux urgences ? demanda Thibault.
— Non. Ce dont j’ai besoin, c’est d’une douche.
Thibault démarra. Il était conscient d’abandonner le reste de son cabas d’emballages, mais il lui semblait que ce n’était pas le moment opportun pour aller le chercher. Il se promit de repasser au retour.
— Je suppose, lança-t-il aventureusement sur le ton de la conversation, que ça ne se fait pas de vous demander ce qui vous est arrivé ?
— Oh, répondit Naomi avec nonchalance. C’est le genre de choses qui arrivent, quand on mène la vie de yakuza.
Thibault fronça les sourcils.
— « Yakuza » ? demanda-t-il.
— Je préfère évidemment le terme gokudō, mais c’est moins compris par les gaijin.
— Oh. Évidemment.

J’ai bien aimé le décalage entre la violence de la scène et le ton presque absurde avec lequel Naomi traverse tout ça. Elle est blessée, elle sort littéralement d’une poubelle, et pourtant elle garde cette manière de répondre à côté, de faire la maligne, comme si son orgueil tenait lieu de pansement. Ça donne tout de suite envie de la suivre, parce qu’elle a l’air à la fois complètement dépassée et absolument décidée à continuer quand même. Et Thibault, avec ses hésitations très terre-à-terre au milieu du chaos, apporte un contraste assez tendre. On sent que l’univers peut partir très loin, mais avec des personnages déjà très vivants.