Chapitre 1
Vol

Dans les films, démarrer une voiture sans en posséder les clés est quelque chose de facile. On casse une vitre d’un coup de poing, et puis on se baisse sous le volant, on branche deux fils ensemble, et c’est parti. Et encore, ça c’est quand elle n’a pas été laissée la porte ouverte avec la clé derrière le pare-soleil.

Laura avait bien réussi à crocheter la serrure : ça, c’était du gâteau. Mais elle galérait depuis plus de dix minutes pour essayer de la faire démarrer.

Il faut dire que les voitures, ça n’était pas son truc. Pourtant, elle aurait pu ouvrir à peu près n’importe quelle porte en quelques minutes. Au pire, il suffisait de mettre un peu d’explosifs, et ça marchait partout, ou presque. Bien sûr, techniquement, on pouvait aussi appliquer la méthode des explosifs sur les voitures, et elle l’avait d’ailleurs fait un certain nombre de fois, et c’est vrai que ça défoulait, mais ce n’était pas comme ça qu’on pouvait aller d’un point A à un point B.

Tandis que Laura commençait à déprimer et à envisager de rentrer en stop, une magnifique Ferrari s’est garée juste devant elle. Un cadeau du ciel, ou techniquement, peut-être pas du ciel, mais peu importe.

Le type — un gars bien habillé, plutôt jeune par rapport à la moyenne d’âge des propriétaires de ce genre de voitures — a fermé la portière et l’a verrouillée avec un « bip-bip » qui a fait clignoter les phares. Il a ensuite rangé les clés dans sa veste.

Laura a mis ses lunettes de soleil, ouvert la porte, et est sortie juste à temps pour croiser le propriétaire du bel engin. Elle a trébuché, manqué de tomber, et a dû se rattraper au riche monsieur.

En arborant son sourire le plus charmant alors qu’il plongeait son regard vers son décolleté, elle lui a expliqué qu’elle était désolée, passez une bonne journée, au revoir.

Le type a fait quelques pas, un peu hébété, avant de se retourner. Il s’est dit que cette fille avait un beau petit cul. S’il n’avait pas été si pressé, il lui aurait bien proposé de faire un tour dans sa voiture.

C’est quelques pas plus loin qu’il a entendu le « bip-bip » de cette dernière, qui se rouvrait. Laura ne trouvait pas spécialement qu’elle avait un beau petit cul, surtout qu’elle ne le voyait pas souvent, mais elle avait effectivement envie de faire un tour en Ferrari.

***

À une centaine de mètres de là, dans une église, le curé, qui s’appelait Johnatan Delaur, et qui se trouvait être mon oncle maternel, était allongé dans une flaque de son propre sang, un couteau planté dans l’estomac.

Dans un film, il aurait peut-être écrit le nom de l’assassin avec son sang. Et, s’il l’avait fait, ça aurait sans doute un peu accéléré l’enquête qui allait être menée.

Mais il ne s’agissait pas d’un film et il n’a pas laissé d’indices. Je ne crois pas qu’on puisse lui en vouloir. Il pensait sans doute à autre chose.

Quoiqu’il en soit, la Mort est venue le faucher quelques minutes après, au moment même où Laura appuyait sur l’accélérateur et lâchait les cinq cents chevaux de son nouveau jouet sur l’autoroute.

Bon, peut-être pas exactement au même moment, je n’en sais rien, et, finalement, ça n’a pas une grande importance.

***

Deux jours plus tard, je jetais une poignée de terre sur son cercueil. Celui de mon oncle, je veux dire, pas de Laura. À ce moment là, elle était toujours vivante, et n’était pas encore venue perturber ma petite existence tranquille.

J’aurais probablement dû laisser couler une larme. Être bouleversée. Mais, en vérité, on n’était plus très proches. On ne l’avait même jamais vraiment été.

« Mademoiselle Delaur ? » a demandé quelqu’un alors que je m’apprêtais à repartir.

Je me suis tournée, et j’ai aperçu un homme entre deux âges qui commençait à perdre ses cheveux sur le haut du crâne.

« Oui ?

— Lieutenant Robert Lachon, a fait le type en me tendant la main. Je suis désolé pour votre oncle. Je pourrais vous dire quelques mots ? »

J’ai hoché la tête, lui ai serré la main, et on s’est écarté un peu du reste des personnes venues assister à l’enterrement. Il y avait pas mal de monde, parce que c’était un petit village où tout le monde ou presque connaissait le curé.

« Si j’ai bien compris, a dit le lieutenant Robert Lachon, vous êtes policière à Paris, c’est ça ?

— Ouais. Depuis quelques mois.

— Je suppose que je peux vous en dire un peu plus sur ce que l’on a découvert, alors ? »

J’ai haussé les épaules. Honnêtement, je ne me sentais pas vraiment concernée. Comme si le type qui s’était fait tuer avait été un inconnu complet. Peut-être que c’était le contrecoup. Ou peut-être que je n’en avais vraiment rien à foutre, pour être honnête.

« Allez-y, ai-je tout de même fini par répondre.

— On a éloigné l’hypothèse d’un vol qui aurait mal tourné. Rien n’a disparu. On ne sait pas encore grand chose, mais… »

Le flic s’est arrêté, hésitant manifestement à continuer.

« Mais quoi ? ai-je demandé.

— Apparemment, Lumière Blanche enquêterait aussi », a-t-il lâché.

Je suis restée silencieuse un moment, à digérer l’information. Lumière Blanche, comme vous le savez sans doute, est une organisation plus ou moins affiliée à l’Église et qui a pour Mission sur Terre d’éradiquer les démons. Elle travaille régulièrement en coopération avec la police pour les affaires les concernant, ainsi que les autres créatures maudites comme les vampires, et elle les ramène généralement dans l’Enfer qu’elles n’auraient jamais dû quitter.

Mais ces affaires sont plutôt rares. Il n’y a pas des millions de démons, et ils évitent en général de tatouer leur condition sur leur front.

Enfin, chez nous, évidemment. C’est très différent dans les pays où c’est le Mal qui est au pouvoir. Je ne sais pas trop comment ça se passe là-bas. Ils ont peut-être une Obscurité noire qui traque les curés, je n’en sais rien.

En tout cas, si Lumière Blanche se mêlait de ça, c’était probablement qu’ils supposaient que l’assassin de mon oncle n’était pas un humain.

Bon, et alors, me suis-je demandée, qu’est-ce que ça changeait ? Johnatan Delaur, quand il était plus jeune, avait éliminé plus d’une créature infernale. Que ce soit un voleur qui l’ait tué pour éliminer un témoin, ou un démon par vengeance ou parce qu’il portait la soutane, le résultat était le même : il était mort.

Je n’avais aucune envie de faire des heures supplémentaires, y compris pour enquêter sur mon oncle.

***

La plage était ensoleillée, et pleine de monde, ce qui n’est finalement pas si rare pour une plage de la côte d’azur en plein mois d’août. La plupart des gens étaient occupés à bronzer, à se baigner, à jouer au ballon ou à pratiquer une autre activité balnéaire.

Laura ne faisait pas exception à la règle. Couchée les seins nus sur une serviette rouge, elle regardait distraitement un magnifique yacht à l’horizon, qui s’enfonçait lentement dans l’eau depuis qu’elle s’était allongée. Il commençait à s’incliner, et ses propriétaires s’étaient réfugiés, paniqués, dans leur canot de sauvetage. Les garde-côtes s’étaient approchés, mais ne pouvaient rien faire d’autre que de s’assurer que tout le monde allait bien. Laura se demandait si quelques sachets de cocaïne remonteraient à la surface, juste sous leurs yeux, afin de ruiner encore plus la journée des propriétaires du bel engin.

C’était typiquement elle, ça. C’était son but dans la vie. Pas de s’enrichir, pas de vivre heureuse. Son objectif, en résumé, c’était de faire chier le monde et de foutre le bordel, si possible avec quelques explosifs artisanaux. Plus ce qu’elle détruisait était cher et luxueux, plus ça lui plaisait. Peut-être qu’elle voyait là une sorte de vengeance sur le monde.

Alors que le yacht n’était presque plus visible, son téléphone a vibré doucement à côté d’elle. Elle y a jeté un coup d’œil rapide avant de ranger ses affaires dans son sac à dos et de passer un tee-shirt noir. Elle est ensuite entrée dans un bar et s’est assise en face d’un homme en chemise hawaïenne qui portait des petites lunettes rouges et qui se faisait appeler Bob. Il était présentement en train de siroter un pastis.

Une serveuse s’est approchée de Laura, et lui a demandé ce qu’elle voulait boire. Elle s’est contentée de prendre une grenadine. Bob a attendu que la serveuse la lui ait apportée avant de sortir une enveloppe marron de son sac.

« Voilà votre nouvelle mission.

— Je dois faire quoi ? » a demandé Laura, repoussant une mèche de ses longs cheveux noirs pour éviter qu’ils ne trempent dans sa boisson.

« Toutes les infos sont là-dedans. Pour résumer, vous avez juste à nous donner des renseignements sur un type. L’idéal serait qu’il tombe amoureux de vous, ou quelque chose dans le genre. Vous voyez ce que je veux dire ? »

Laura a hoché doucement la tête.

« Vous lui voulez quoi, exactement, à ce type ?

— Ce ne sont pas vos oignons. Tout ce que vous devez savoir est dans cette enveloppe. »

Elle a hoché la tête une nouvelle fois, puis a plongé ses yeux verts dans ceux de l’homme, ou plutôt dans ses verres.

« Vous comptez le descendre ? a-t-elle demandé.

— La curiosité est un vilain défaut, a répliqué Bob en tournant la tête.

— Ouais. Alors, vous comptez le descendre ?

— Non. Au contraire.

— Au contraire ?

— Si ce qu’on apprend sur lui nous intéresse, votre nouvelle mission pourrait être de le persuader de travailler pour nous. Alors, votre curiosité est satisfaite ?

— Je ne savais pas qu’on pouvait changer de camp.

— Pourquoi ? Vous en avez envie ?

— Non, a répondu Laura en souriant. À moins qu’ils aient plus de congés que nous, évidemment. »

Elle a fini son verre de grenadine en silence et s’est levée.

***

J’ai garé notre voiture de service devant un immeuble luxueux. Même si la façon de faire était encore loin des habitudes des voitures de flics des films américains à gros budget, un moniteur d’auto-école aurait trouvé pas mal de choses à redire sur la façon de faire le créneau. Les bagnoles, ce n’est pas trop mon truc non plus.

Max est sorti de la voiture, et je l’ai suivi. Maximilien Ulster était lieutenant, et c’était aussi mon coéquipier
temporaire, malgré le fait que j’avais un grade nettement inférieur : j’étais une nouvelle recrue. Il était assez grand, plutôt costaud, la trentaine, et, à vrai dire, plutôt mignon.

Il s’est approché du bâtiment et a appuyé sur le bouton de l’interphone.

« Bonjour, a-t-il dit, je voudrais parler à monsieur Fergusson.

— Et vous êtes ? » a demandé une voix qui paraissait peu aimable, mais c’était peut-être à cause de l’interphone. Je lui ai laissé le bénéfice du doute.

« Police, s’est contenté de répondre Max d’une voix ferme.

— Entrez. »

La porte s’est ouverte, et Max m’a laissée passer devant. On est monté à pied au deuxième étage, où un vieil homme en costume noir et aux cheveux blancs nous attendait devant sa porte.

« Bonjour, a-t-il dit en tendant la main à Max. Je suis Léonard Fergusson.

— Lieutenant Maximilien Ulster, a répondu Max en attrapant sa main, et voici ma coéquipière, l’agent Mélanie Delaur.

— Nous venons pour le cambriolage », ai-je ajouté, avant de me rendre compte que c’était stupide. Ce type devait se douter qu’on venait pour ça, et pas pour relever le compteur d’eau.

« Venez, je vais vous montrer où ça s’est passé. »

Le vieil homme nous a fait entrer dans l’appartement. Il puait le luxe : blancheur immaculée, écran plat géant, canapé en cuir, les œuvres soi-disant artistiques accrochées au mur apportant une touche finale. J’ai fini par rejoindre Max et Fergusson, qui continuaient à discuter tout en parcourant le gigantesque appartement.

« Y-a-t-il eu des traces d’effraction ? a demandé Max.

— Aucune. Rien n’avait bougé.

— Et on vous a volé quoi, exactement ?

— Des bijoux. Ils avaient une grande valeur, tant économique qu’affective, voyez-vous. Ils venaient de ma…

— Il y a un système de sécurité ? a coupé Max.

— Oh, bien sûr. Des alarmes, une caméra de surveillance… Mais elles n’ont rien détecté. C’est incompréhensible. Tenez, voyez vous même. »

On était arrivé dans une pièce plutôt petite — enfin, par rapport aux autres, en tout cas. Il y avait quelques peintures sur les murs, mais ce que regardait Max, c’était avant tout la caméra de surveillance.

Moi, je regardais Fergusson pousser un tableau et dévoiler un coffre-fort. Follement original, comme planque. En plus, il était moche, ce tableau.

« Les bijoux étaient dans ce coffre. Il y a un code à cinq chiffres que je suis le seul à connaître.

— Et la caméra n’a rien vu ? ai-je demandé.

— Rien. Ce matin, j’ai ouvert le coffre et il n’y avait plus rien dedans. Mais la caméra ne montre rien.

— Vous nous donnerez les bandes, a dit Max en regardant le vieil homme ouvrir le coffre. On va demander un relevé des empreintes dans la pièce, mais je doute qu’un voleur aussi doué ait laissé quelque chose derrière lui. On va faire ce qu’on peut, mais honnêtement, monsieur Fergusson, les chances qu’on retrouve vos bijoux ne me paraissent pas très élevées.

— Merci quand même, lieutenant. Bonne chance. »

On est retourné en silence à la voiture.

« Ils étaient assurés ? ai-je demandé après m’être installée au volant.

— Les bijoux ? Ouais, je suppose. Tu penses à une arnaque à l’assurance ?

— Je ne sais pas. Mais ça expliquerait des choses.

— Ouais. Mais j’ai une autre hypothèse.

— Quoi ? Superman ?

— On a eu une affaire du même genre, il y a deux, trois ans.

— Et ?

— Attends, je t’explique. Il y avait eu une série de cambriolages. Une véritable fortune qui a disparu. Il n’y a jamais eu aucune effraction, tu saisis ? On n’y comprenait rien.

— Et vous avez fini pas attraper le voleur ?

— Non. On a pu trouver des témoins, on avait un suspect idéal, mais pas de preuves. Juste des présomptions.

— Tu veux dire que des types l’avaient vu faire le cambriolage ?

— Ils l’avaient vu sur les lieux, un peu avant, un peu après… Ça faisait trop de coïncidences.

— Et ça n’a pas suffi ?

— Ça aurait peut-être pu. Mais ce type avait des atouts pour lui : des alibis en béton, et un très bon avocat. Il a réussi à disqualifier nos témoins et à trouver d’autres. En général dans des soirées huppées, ce qui pouvait rendre notre travail problématique.

— Pourquoi ? La loi n’est pas la même pour tous ?

— En théorie, si. Mais disons qu’on ne peut pas se permettre de mettre un type en garde à vue sans preuve sérieuse quand c’est un ami du préfet.

— Et tu penses que c’est ce type qui a commis ce cambriolage ?

— Aussi invraisemblable que ça puisse paraître, oui. Instinct de flic.

— On fait quoi, alors ?

— On n’a rien de solide contre lui. Alors on va juste aller lui poser quelques questions, d’accord ? Je sais où il habite. Mais ça attendra demain. Ma femme va me tuer si je rentre trop tard. »

***

Laura a jeté un coup d’œil dans ses rétroviseurs pour s’assurer qu’elle était seule avant d’arrêter sa moto (ou, du moins, la moto avec laquelle elle se baladait actuellement) au bord de la route. Elle a mis pied à terre et l’a poussée sur quelques mètres afin de la cacher derrière un arbre.

Elle a posé le casque à côté, s’est recoiffée un peu, et est revenue sur la route. Elle a regardé sa montre. Elle avait encore une ou deux minutes. Elle a attrapé un demi citron dans son sac à dos et a retiré le papier d’aluminium qui l’enveloppait. Elle a ensuite approché le citron de son œil gauche et appuyé d’un coup sec dessus, avant de faire la même opération pour l’œil droit.

Ni le gauche, ni le droit n’ont réagi très positivement à tout cela, et ils se sont mis à rougir et à pleurer. Laura a jeté le citron, qui est allé rouler à quelques mètres de la moto, et s’est nettoyé le visage avec une petite bouteille d’eau. Elle entendait maintenant le bruit d’une voiture qui approchait. Elle a rangé la bouteille dans son sac, s’est essuyée, et s’est avancée pratiquement au milieu de la route.

***

Bertrand Yvain, avec ses cheveux blancs bien peignés, son visage lisse et sa veste noir, était un homme élégant et attirant. Il conduisait sans se presser sa BMW décapotable en écoutant du Mozart. Il savourait la musique et ses derniers moments de week-end lorsqu’il a dû piler pour ne pas écraser la jeune fille qui se trouvait au milieu de la route.

Elle avait de longs cheveux, noirs et lisses, des yeux verts pleins de larmes, une mini jupe et des bottes noires montant jusqu’à mi-mollet. Un peu vulgaire, s’est dit Bertrand. Vulgaire, mais attirante, il fallait bien l’admettre.

« Vous avez un problème ? » a-t-il demandé par dessus son pare-brise.

La jeune fille a hoché la tête et s’est approchée de lui.

« Mon copain… a-t-elle pleurniché. Il m’a plantée là… »

Bertrand a plongé ses yeux dans ceux de la jeune fille. Il y avait quelque chose de bizarre. Sans doute à cause du mélange vert et rouge, a-t-il songé. Il n’y avait pas de doute, elle devait avoir beaucoup pleuré.

« Où allez vous ? Je peux peut-être vous conduire, a proposé Bertrand, serviable.

— Je… je ne sais pas, a répondit Laura en sanglotant. Je n’ai nulle part où aller. »

Bertrand a souri et tendu sa main pour ouvrir la portière droite. Ce n’était pas son genre de refuser de l’aide à une jeune fille en détresse. Surtout lorsqu’elle était jolie.

Chapitre 2
Meurtre

Driiing

Laura s’est réveillée avec un énorme mal de crâne et le corps engourdi. Elle ne s’était pas sentie comme ça au saut du lit depuis sa dernière gueule de bois, qui ne remontait cela dit pas à si longtemps.

Driiiiiiing

Qu’est-ce qui pouvait sonner comme ça ? Elle s’est tournée vers Bertrand. Il n’était plus dans le lit. Elle a regardé l’heure sur le réveil. Neuf heures. Bon, il était peut-être temps de se lever.

Driiiiiiiiiiing

La première tentative a été un échec complet : elle a marché sur un oreiller et, sans trop comprendre comment, s’est retrouvée par terre, allongée sur le dos. Elle commençait à se dire qu’elle ferait mieux de rester couchée, même au sol. Elle se rendormirait un peu, et réessayerait de se lever dans quelques heures, sûrement un peu plus fraîche.

Driiiiiiiiiing

Putain de sonnerie. Elle s’est finalement décidée à s’aider du lit pour se mettre à genoux. Elle est parvenue ensuite à se lever et à tenir debout pratiquement sans s’appuyer au mur. Victoire.

Driiiiiiiiiiing

Elle a jeté un coup d’œil dans la chambre. Pas moyen de retrouver ses fringues. Elle s’est rappelée, l’esprit un peu embrumé, qu’ils avaient fait l’amour une première fois dans la salle à manger. Ses vêtements devaient être par là-bas. Une partie, en tout cas. Elle s’est mise en route, a trébuché deux ou trois fois, mais est parvenue à atteindre son objectif sans tomber. Elle a jeté un coup d’œil dans la pièce. Elle a aperçu l’interphone, qui devait avoir été la source de ces multiples sonneries qui lui avaient vrillé le crâne. Apparemment, la personne qui sonnait devait avoir abandonné. Bah, si c’était important, elle repasserait. Elle a continué son inspection de la pièce et a fini par remarquer une de ses bottes sous la table. Ça ne l’intéressait pas pour l’instant. Elle a remarqué aussi un bras qui dépassait de derrière le canapé.

Elle s’est approchée, se demandant si Bertrand était dans le même état qu’elle, et s’est aperçue que c’était bien pire que ça. Il n’était pas aussi nu qu’elle, et il avait sans doute moins mal au crâne, mais il était beaucoup plus mort.

***

Max a sonné une nouvelle fois à l’interphone. Cela faisait maintenant quelques minutes qu’on poireautait devant la porte fermée.

« Il n’est peut-être pas là, ai-je suggéré.

— Possible. Ou alors c’est juste qu’il n’est pas très matinal », a répliqué Max.

C’est le moment qu’a choisi un des habitants de l’immeuble pour revenir, deux baguettes à la main, alors on en a profité pour entrer aussi.

***

Lorsque Max a remarqué que la porte était entrouverte, il m’a fait un petit signe.

« Il y a quelque chose de bizarre », a-t-il murmuré en dégainant son arme de service.

Je l’ai imité, alors que les battements de mon cœur commençaient à s’accélérer. C’était la première fois que je sortais mon arme pour autre chose que l’entraînement.

On s’est avancé. Max a doucement poussé la porte, et a fait deux pas.

« Merde », a-t-il dit. Il a fait quelques pas de plus, tout en jetant des coups d’œil rapides au reste de la pièce.

Elle avait l’air vide. Je me suis approchée à mon tour. Et j’ai compris pourquoi Max avait juré. Il y avait par terre un cadavre d’homme, la poitrine pleine de sang.

J’ai commencé à me sentir mal. Pour ça aussi, c’était ma première fois. J’ai réajusté mes doigts sur mon Beretta et me suis avancée à la suite de mon coéquipier.

« Le tueur est sûrement parti, a-t-il dit, mais on va vérifier. Reste prudente. »

Je n’avais pas besoin qu’il me le dise. Contrairement à lui, j’avais un mauvais pressentiment. Je sentais que le tueur n’était pas loin.

« Il s’est fait refaire le cœur à coup de couteau de cuisine », a observé Max.

Je me serais bien passée de ce détail.

« Il est là, ai-je dit. Je le sens.

— Calme-toi, a répondu Max. Il est sûrement reparti. Ce serait stupide de rester, non ? »

Il ne m’a pas convaincue. Ce n’était peut-être pas très rationnel, mais je me suis contentée de secouer la tête, ouvrant les placards les uns après les autre. Au bout du troisième, je suis tombée nez à nez avec une fille entièrement nue, manifestement aussi surprise que moi.

On est restées à se dévisager une fraction de seconde en silence, sans que ni l’une ni l’autre ne parvienne à bouger. Elle avait les cheveux longs et sombres, mais c’est en fait à peu près tout ce que j’ai vu sur le coup. Ça, et qu’elle n’avait pas d’arme.

« Mélanie ? » a-t-elle demandé finalement.

Entendre cette inconnue, cette meurtrière, prononcer mon nom a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Pendant un moment, je n’ai plus été capable de réfléchir. Je me suis écartée d’un pas et ai levé mon arme.

« Lève les mains ! » ai-je hurlé, à la limite de l’hystérie. Je me disais que j’avais une tueuse en face de moi et qu’elle allait me faire un coup fourré.

« Mélanie, c’est moi, Laura ! a-t-elle répliqué. On était au lycée ensemble ! »

Je ne l’ai pas écoutée.

« Rien à foutre ! Lève tes putain de mains !

— OK, OK », a-t-elle dit en obéissant, levant les mains autant que ce que la hauteur du placard lui permettait. « Cela dit, calme toi, je suis sans arme, à poil et j’ai mal au crâne. Je ne me sens pas assez en forme pour buter deux flics. »

Alors, je me suis un peu calmée. J’ai respiré. J’ai écarté mon doigt de la détente. Et je me suis rendue compte qu’en effet, cette fille était bien Laura, qu’on avait bien été au lycée ensemble, même si je ne l’aimais pas particulièrement, et qu’elle n’allait pas essayer de me voler mon arme.

Pas étonnant que j’ai eu un peu de mal à la reconnaître. Maintenant, elle avait les cheveux noirs et longs, lui tombant jusqu’à la moitié du dos — ou juste au niveau de la poitrine. Alors que la dernière fois que je l’avais vue, elle avait la moitié du crâne rasé, les cheveux jusqu’aux épaules sur l’autre moitié, et un piercing au sourcil. Peut-être le look skin. Ou punk, je n’en sais rien.

On n’était pas vraiment amies, à l’époque. Moi, j’étais une fille modèle, attentive en cours, qui faisait bien tous ses devoirs, était première de la classe et allait à l’église tous les dimanches. Elle, elle avait déjà redoublé une année, elle séchait les cours, et elle me rackettait régulièrement pour pouvoir se payer sa dose de crack.

Et maintenant, j’étais flic et elle était tueuse. Peut-être que c’était une évolution assez naturelle des choses, finalement.

***

« Alors, t’es rentrée chez les poulets ? » m’a-t-elle demandé.

Elle était maintenant assise sur une chaise. Elle avait pu passer un tee-shirt, et on lui avait aussi passé des menottes, « au cas où ».

Derrière elle, un certain nombre de policiers s’affairaient et étaient en train d’emporter le cadavre, dont le contour avait préalablement été marqué à la craie. Bref, tout le déballage habituel pour un meurtre.

« On dirait, ai-je répondu laconiquement. Bon, récapitulons. Ce type te prend en stop, tu couches avec lui, et lorsque tu te réveilles le matin, il est mort. J’ai bien compris ?

— Voilà, c’est ça. Bon résumé.

— Mais tu dis que tu n’as rien à voir là-dedans ? »

Elle a soupiré. C’est vrai que c’était la troisième fois que je lui posais la question. En plus, elle n’avait pas l’air en forme. Fatiguée, ou shootée. Shootée, probablement, ai-je pensé.

« Mélanie, tu crois vraiment que je ferais une chose pareille ? »

Je n’ai pas répondu. En tout cas, ça ne me choquait pas. La dernière fois que je l’avais vue, elle n’avait rien d’un enfant de chœur, et le fait qu’elle ait changé de coiffure ne voulait pas dire qu’elle soit devenue une citoyenne modèle.

Malgré tout ses défauts, je doutais qu’elle ait été assez stupide pour rester dans le coin après avoir tué un type. Stupide, peut-être pas, mais camée ? me suis-je demandé. Je savais qu’elle se droguait, à l’époque où on était au lycée.

« Vous n’avez pas l’air très émue de sa mort », a remarqué Max, qui avait suivi attentivement notre discussion.

Laura s’est contentée de hausser les épaules.

« À l’heure où on parle, il doit y avoir des milliers de personnes en train de crever — au sens propre, je veux dire — de faim dans le monde. Ou du Sida. Si je devais pleurer chaque fois qu’un type que je ne connais pas meurt, je n’aurais plus une goutte d’eau dans le corps. Et accessoirement, je ne suis pas franchement en état de chialer.

— Votre stratégie de défense laisse un peu à désirer, a remarqué Max d’un air las.

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? a répondu Laura, manifestement irritée. Je ne chiale pas, je ne chiale pas. Si vous voulez baser votre enquête là-dessus, faites-le. Mais je n’ai pas tué ce type. Allez vous faire mettre.

— Vous êtes notre seule suspecte, a rétorqué Max. Alors, je ne vais pas me faire mettre et vous allez nous suivre en garde à vue. »

Laura a lâché un soupir.

« D’accord. Je peux terminer de m’habiller ? »

***

Ensuite, on est rentrés au commissariat. Laura est allée rejoindre sa cellule sans faire d’histoire, et j’ai passé un peu de temps avec Max pour discuter de cette affaire.

« Tu la connais bien ? » m’a-t-il demandé.

J’ai secoué la tête.

« Pas vraiment. On était ensemble en terminale, c’est tout.

— Alors ?

— On n’était pas vraiment amies. Elle est cinglée. Mais je doute qu’elle ait tuée ce type, si c’est ta question.

— J’aimerais en savoir un peu plus sur elle, c’est tout.

— On ne se parlait pas beaucoup. Elle était bizarre. Et camée. Elle me rackettait de temps en temps pour payer sa merde. »

Max a hoché la tête.

« Je vois le genre, a-t-il dit. Bon, on va examiner ses affaires. »

Il m’a tendu son sac à dos, qui avait été récupéré sur le lieu du crime.

J’ai mis des gants en plastique pour le fouiller, au cas où il aurait pu être nécessaire de faire un relevé d’empreintes digitales, ce qui était à vrai dire peu probable vu qu’on savait très bien à qui tout ça appartenait. Il y avait un véritable bric à brac à l’intérieur : quelques vêtements, surtout des tee-shirts aux inscriptions ridicules, du maquillage, une casquette « FBI », une carte routière, des gants en cuir, des préservatifs, deux romans, des lunettes de soleil, un vibromasseur en forme de canard, de la crème solaire, et du matériel de toilette.

Et un vieux revolver gris.

Il m’a rappelé des vieux souvenirs. C’était la première arme à feu que j’avais vue. Ça s’était passé un soir, alors que je rentrais du lycée. Laura était derrière moi, me suivant à une dizaine de mètres de distance, et j’avais accéléré le pas parce que je n’avais pas envie de lui filer une nouvelle fois le contenu de mon portefeuille.

Je devais reconnaître qu’elle ne m’avait jamais fait mal. D’habitude, elle venait vers moi le sourire aux lèvres, et me demandait si je pouvais lui passer de l’argent. Si je refusais, elle commençait à me lister un certain nombre de choses désagréables qui pouvaient arriver. Ce n’était pas vraiment des menaces : plutôt du genre « Au fait, tu es au courant qu’après un coup de couteau dans le foie, il faut plus d’une heure pour mourir ? C’est super douloureux, il paraît ». À l’époque, j’étais plutôt timide et impressionnable, ou peut-être que c’était à cause du ton sur lequel elle disait ça, de son look et de ses yeux bizarres, toujours est-il que je me contentais de regarder mes pieds et de dire « S’il te plaît, je… », et elle me coupait pour me dire « Excuse moi, je m’égarais. Donc, tu aurais pas un peu d’argent ? » Et je lui donnais l’argent, et elle partait en souriant en me remerciant et en promettant qu’un jour, elle me rembourserait.

Il y avait de pires moyens d’être rackettée, mais, ce soir, j’avais envie de garder mon argent de poche « durement » gagné. Donc j’avais pressé le pas.

Et j’étais tombée sur un sale type qui m’avait plaquée contre un mur et avait commencé à me tripoter les seins. Ce n’était quand même pas de bol. On était dans un bled, c’était loin d’être un quartier chaud, et il fallait que ça tombe sur moi. À la réflexion, je crois que j’attire les malades.

Le type était en train d’essayer de m’embrasser quand Laura s’est glissée derrière lui, a posé le revolver sur sa nuque, l’a armé et a simplement dit : « Dégage ».

Ensuite, le type avait pris ses jambes à son cou, et, un court moment, Laura était passée, pour moi, du stade de tyran à celui de sauveuse. Puis je m’étais rendue compte que maintenant, c’était surtout un tyran avec un revolver.

« Merci, avais-je dit. Je suppose que tu veux mon argent.

— Non, avait-elle répondu en souriant. Je voulais juste te demander si t’avais le cours de physique de mardi pour pouvoir réviser l’interro. Mais en fait, tout bien réfléchi, j’en ai rien à branler, alors c’est bon.

— Tu ne veux pas mon argent ? avais-je insisté, étonnée.

— Pas ce soir. Après t’avoir protégée, ça ferait limite garde du corps. Ça craint. »

***

« On dirait que ta copine est plus malhonnête qu’elle n’en a l’air, a fait remarquer Max en voyant le revolver. On peut déjà l’arrêter pour ça.

— Ce n’est pas ma copine, ai-je répliqué. Et elle est malhonnête, pas de doute là dessus. Mais sur ce coup, tu te trompes. »

J’ai attrapé le revolver et l’ai ouvert. J’ai montré le barillet vide à Max.

« Ce n’est pas chargé, ai-je dit. Et ce n’est pas un vrai flingue. C’est un truc de cinéma. Juste pour faire peur, je suppose.

— Je vois. Rien d’autre d’intéressant ? »

Le sac était maintenant vide. Ce qui m’étonnait, c’était de ne pas voir une trace de drogue. Au lycée, elle en prenait pas mal. Et ce matin, elle était dans un drôle d’état. J’avais du mal à croire qu’elle pouvait être clean. Mais il n’y avait même pas un joint.

Si ça se trouve, je me trompais sur son compte et elle était devenue honnête. Mais j’avais quand même du mal à y croire.

« Rien, ai-je répondu.

— Bien, a fait Max, pensivement. On va aller l’interroger. »

***

J’ai regardé Max interroger Laura à travers la vitre fumée. Il n’en a pas tiré grand chose. Elle refusait de parler sans son avocat. Non, elle n’avait pas d’avocat. Non, elle ne souhaitait pas en contacter un. Non, ce n’était pas incohérent. De toutes façons, il faisait un boulot pourri qui ne servait qu’à la répression et à défendre la bourgeoisie.

Max a fini par abandonner et est sorti.

« Je ne comprends pas son comportement, a-t-il dit. Elle ne réagit pas normalement. Je veux dire, elle devrait paniquer, le type avec qui elle a passé la nuit est mort et elle risque de porter le chapeau, et tout ce qu’elle essaie de faire c’est de ralentir la procédure ?

— Peut-être qu’elle plane, ai-je suggéré sans grande conviction.

— On lui a fait une prise de sang. Si elle est shootée, on va le savoir.

— OK. »

En fait, qu’elle soit droguée ou pas, je ne pensais pas que c’était lié. Laura faisait juste ce qu’on appelle communément « jouer au con ». On avait été camarades de classe pendant toute une année, alors j’étais bien placée pour savoir que c’était un jeu auquel elle se débrouillait plutôt bien. C’était comme un style de vie. Risquer des années de prison, c’était quelque chose qui venait après.

« Tu veux essayer de lui parler ? Vu que tu la connais, ça marchera peut-être mieux. »

J’avais un doute, mais je voulais quand même tenter ma chance. Je suis entrée dans la salle et me suis assise en face d’elle. On est resté quelques secondes en silence, à se regarder. Laura souriait, comme si on était dans un café, comme si elle n’avait pas les menottes au poignet et qu’elle ne risquait pas des années de prison. Sur le tee-shirt qu’elle portait était écrit « Si vous pouvez lire ça, c’est que vous êtes trop près ».

« Joli tee-shirt, ai-je dit pour entamer la conversation.

— Merci. Ça va ? Ça faisait un bail.

— Ouais.

— Tu vas encore me demander si j’ai tué ce type ? »

Je me suis forcée à sourire.

« Je ne crois pas que ça serait très utile, ai-je répondu. Mais j’aimerais bien connaître précisément ta version des faits.

— Ça devient fatigant.

— Désolée. Tu veux quelque chose à boire ? Ou à manger ?

— Non merci, m’a-t-elle répondu en secouant la tête. J’ai déjà eu de l’eau. Marrant, mais j’ai l’impression d’être mieux traitée que d’habitude. J’aurais peut-être dû commettre plus de meurtres.

— Et c’était pour quoi, « d’habitude » ?

— Ça dépend, a-t-elle dit en haussant les épaules. Graffiti, vol, dégradation, possession de stupéfiant, ou simplement pour avoir regardé un immigré se faire tabasser par tes collègues.

— Et tu es au courant de ce que tu risques, cette fois-ci ? » ai-je demandé, évitant le sujet des violences policières, sur lequel je n’étais pas vraiment à l’aise.

Elle a souri et a paru réfléchir.

« Et toi, tu es au courant que tu me prends pour une conne ? » a-t-elle répliqué.

J’ai soupiré. J’avais oublié à quel point cette fille pouvait être insupportable, quand elle le voulait. C’est à dire, pour ce que j’en savais, en permanence.

« Bon, ai-je dit, je vais être directe. Comment Yvain a-t-il pu se faire tuer sans que tu n’entendes rien ? »

Laura a haussé les épaules, est restée quelques instants silencieuse, à réfléchir, puis elle a haussé les épaules à nouveau.

« Je suppose, a-t-elle fini par dire, que ma résistance à certains produits n’est plus ce qu’elle était. En tout cas, si je l’avais tué, je te jure que je ne serais pas restée.

— Laura, je suis certaine que tu n’as pas assassiné ce type, ça te va ? Mais peut-être que vous vous êtes juste battus. Peut-être que ce n’était qu’un accident. Peut-être que tu n’étais pas dans ton état normal… »

Laura a levé la tête vers moi. Elle avait un regard mauvais.

« Va jusqu’au bout. Termine ce que tu as à dire. On a baisé, on s’est drogué, et je l’ai tué.

— Je n’ai pas dit ça.

— Tu l’as pensé fort. Alors maintenant, écoute moi bien. Je n’ai pas tué ce type. On a pris certaines substances, oui, mais c’était son idée, d’abord. En tout cas, je ne l’ai pas descendu. Et je suis honorée de toute la confiance que tu me portes.

— Confiance ? ai-je craché. Tu me volais mon fric pour te payer de quoi avoir une overdose. Comment je pourrais te faire confiance ? »

Elle a baissé la tête, a soupiré, et a finalement souri.

« Pas volé, a-t-elle corrigé. Juste emprunté.

— Par la force. Et tu ne me l’as jamais rendu.

— Je ne t’ai pas touchée, a-t-elle protesté. Et je te le rendrai. Et je n’ai pas fait d’overdose. Ceci dit, d’accord, je dois admettre que tu as des raisons de ne pas me faire confiance. Mais je n’ai pas tué cet homme. Juré, craché. Enfin, je ne crache pas, je ne voudrais pas me prendre un outrage en plus.

— D’un autre côté, si tu l’avais tué, tu ne le clamerais pas.

— Pas faux. Mais toi, explique moi : pourquoi j’aurais laissé la porte ouverte ?

— Excellente question, ai-je admis. Je crois que ce sera tout pour le moment. À moins que tu ais autre chose à ajouter ?

— Je suis contente de t’avoir revue » a simplement dit Laura.

Je l’ai regardée, en essayant de voir si c’était ironique ou pas, mais, curieusement, elle avait l’air sincère.

« Bien sûr, a-t-elle ajouté, j’aurais préféré que ce ne soit pas dans ces circonstances. Et que tu ne sois pas flic, évidemment. »

***

« Alors ? a demandé Max.

— Elle dit qu’elle était sous l’influence de drogues et qu’elle ne l’a pas tué, ai-je répondu. Elle prétend qu’elle dormait et que c’est Yvain qui l’a poussé à prendre certaines substances.

— Et tu la crois ?

— J’ai du mal. »

Il a souri, manifestement pas convaincu non plus.

« Je vais chercher les résultats des analyses. Tu m’attends dans ton bureau ? »

J’ai passé un petit moment à essayer de faire le point en jouant avec des trombones, à me demander si je croyais Laura coupable de meurtre ou pas. J’aurais aimé pouvoir dire que je n’y croyais pas, mais j’avais du mal à lui faire confiance. Beaucoup de mal.

Et puis Max est rentré dans mon bureau.

« Hmmm, a-t-il dit. Ta copine avait effectivement de quoi être défoncée. Ecstasy et héroïne, rien que ça. Avec des dosages tels qu’il est étonnant qu’elle soit capable de nous parler.

— Oh, ai-je fait.

— Ça a impressionné le type du labo, en tout cas.

— Elle aurait pu le tuer sous l’influence de la drogue ? »

Je m’en suis un peu voulue de la suggestion, et me suis demandée pourquoi je voulais tellement la voir comme une tueuse. D’accord, elle m’avait rackettée il y avait dix ans, mais c’était quand même un peu rancunier.

« Peu probable, a répondu Max. Le coup était relativement précis. Et puis, ce n’est pas elle qui l’a assommé. D’après le légiste, le coup venait d’en haut, celui qui a fait ça mesurait au moins un mètre quatre-vingts. Elle est trop petite.

— Tu la crois innocente, alors ?

— Pas toi ? »

J’ai secoué la tête, peu convaincue.

« Je ne sais pas.

— À part se trouver au mauvais endroit, on n’a rien contre elle. On ne peut pas l’inculper.

— Je sais. On la relâche, alors ?

— Je doute qu’on apprenne grand chose de plus si on la garde. Tandis que si on la relâche… tu pourrais peut-être aller boire un coup avec elle.

— Max, ai-je objecté en secouant la tête, je te l’ai dit, on n’était pas vraiment amies.

— Comme tu veux. Mais ça te coûte tant que ça d’essayer ? »

J’ai soupiré. Je n’avais vraiment aucune envie d’aller boire un verre avec elle, à échanger les souvenirs de lycée.

« Bon, va déjà lui annoncer qu’elle est libre. Mais dis-lui de rester dans le coin. »

***

J’ai ouvert la porte de la cellule de Laura et lui ai rendu son sac. Elle paraissait surprise.

« Tu es libre, ai-je annoncé. Apparemment, tu es trop petite pour être la meurtrière.

— Merci, a-t-elle dit en se levant. Je pensais rester plus longtemps.

— Pas de quoi. Mais reste dans le coin. Tu as un téléphone où on peut te joindre ?

— Oui.

— Tu as quelque part où dormir ? »

Elle a haussé les épaules.

« Je me débrouillerai, a-t-elle répondu..

— Tu peux dormir chez moi, si tu en as besoin », me suis-je senti obligée de proposer. Et peut-être qu’on pourrait boire un coup, ou plusieurs, et qu’elle pourrait finir tellement ivre qu’elle me raconterait la façon dont elle avait tué ce type ?

« Je ne voudrais pas déranger.

— Depuis quand tu te préoccupes de ça ? » ai-je répliqué.

***

Après qu’elle soit partie, je suis retournée dans le bureau de Max.

« Il y a un truc dont on n’a pas parlé, ai-je dit. Tu penses qu’il y a un lien entre ça et le vol de bijoux ? Ça paraît une grosse coïncidence, non ? »

Max a haussé les épaules, l’air songeur.

« Ça arrive, des fois. En tout cas, je vois deux possibilités. Première possibilité, le hasard. Un autre type a volé les bijoux, ou Fergusson a voulu arnaquer son assurance. Pendant ce temps, un type descend Bertrand Yvain. Pas de lien entre les deux.

— C’est beaucoup compter sur le hasard.

— Sans compter l’apparition de ton amie.

— Ce n’est pas mon amie, ai-je corrigé. On se détestait.

— Peu importe. Deuxième possibilité. Yvain vole les bijoux, avec un complice. Il couche avec ta copine…

— Ce n’est pas ma copine, ai-je rectifié une nouvelle fois.

— Peu importe, a repris Max, en souriant. Il couche avec elle, mais se relève après parce qu’il attend son complice. Mais ça tourne mal, et ce dernier le tue, en essayant de faire porter le chapeau à ta camarade de classe. »

Je lui ai jeté un regard mauvais, avant de hausser les épaules.

« Pourquoi pas. Mais ça ne nous dira pas qui est le coupable.

— Ça pourrait. Il faut examiner les bandes de vidéosurveillance de Fergusson. Fouiller le passé d’Yvain, aussi, mais ça risque de ne pas être facile.

— Je m’occupe des bandes, ai-je suggéré.

— D’accord. Je connais un peu mieux Yvain. »

Je me suis levée et je me dirigeais vers la porte lorsque Max m’a arrêtée.

« Une seconde, a-t-il dit. Il y a toujours un truc qui me gêne avec ta copine. »

J’allais l’arrêter une nouvelle fois pour lui dire que ce n’était pas ma copine, mais il a levé la main pour me signaler qu’il avait compris.

« Je pense qu’elle cache quelque chose, a-t-il dit.

— Je croyais que tu étais persuadé de son innocence ?

— Je suis persuadé qu’elle n’a pas tué Yvain. Mais je pense qu’elle en sait plus qu’elle ne veut bien le dire. Peut-être que c’est lié au vol de bijoux.

— Ça ne me surprendrait pas », ai-je admis.

Il a haussé les épaules.

« Pour être franc, je n’ai rien à foutre des bijoux. Mais elle pourrait être en danger aussi. Si tu arrivais à la faire parler un peu en dehors du commissariat…

— Je te l’ai dit, ce n’est pas franchement mon amie. Elle se méfiera de moi.

— Dis lui qu’on cherche l’assassin. On ne lui fera pas d’histoires pour un petit délit.

— Je ferai ce que je peux », ai-je lancé en quittant la pièce.

Bien sûr, c’était évident, Laura avait quelque chose à cacher. Probablement des tas de choses. Des tas de choses qu’elle ne me révélerait probablement pas. Des tas de choses que, à la limite, je préférais autant ne pas connaître.

J’ai donc décider de plutôt commencer par m’occuper des vidéos.

***

Max est venu me chercher dans mon bureau quelques heures après, alors que j’avais récupéré les bandes et que j’étais en train de commencer à les regarder.

« Le commissaire veut nous parler », a-t-il annoncé.

J’ai arrêté le magnétoscope et je l’ai suivi dans le bureau du patron.

Ce dernier se trouvait en compagnie d’un homme assez grand, noir, qui avait des dreadlocks et des lunettes de soleil. Il y avait aussi une femme, plutôt jeune, aux longs cheveux blonds, toute habillée en blanc.

« Ah, vous voilà, a dit le commissaire. Fermez la porte, je vous prie. »

Max a obéi.

« Qu’est-ce qu’il y a ? a-t-il demandé, visiblement étonné.

— Je vous présente Christine Elm et Franck Melvin.

— Enchanté.

— Ils vont vous aider pour votre enquête.

— Nous aider ? a-t-il demandé, surpris. Comment ça ?

— On a eu deux meurtres similaires, a expliqué Christine Elm. Victime assommée, puis plusieurs coups de couteau dans le cœur.

— Ça correspond, a admis Max. Où ça s’est passé ?

— Lyon pour le premier, a répondu Melvin en allumant un cigare. Sovert pour le deuxième.

— Sovert ? » ai-je demandé. C’était le nom du patelin où j’avais passé mon enfance. Et, accessoirement, celui où mon oncle était mort. « Vous parlez de Johnatan Delaur ?

— Vous êtes au courant ? a demandé Elm en levant un sourcil.

— C’était mon oncle, ai-je expliqué.

— Nous pensons que c’est lié, a dit Franck en écartant le cigare de sa bouche. Ça vous dirait qu’on mette ce qu’on sait en commun ? »

***

Je me suis assise à côté de Max, en face des deux autres flics. Je ne savais pas pourquoi, mais j’avais une impression bizarre à leur sujet.

« Bien, a dit Christine Elm. Commençons. »

Elle a posé une pochette cartonnée sur la table, qu’elle a ouverte.

« Notre première victime était Fernand Coulet. Vingt-huit ans. Caissier et étudiant. Célibataire. Vivait seul. Seule véritable particularité, il était anarchiste.

— Vous pensez que le mobile pourrait être politique ? ai-je demandé.

— Non, a répliqué Elm. Ce n’est pas ça. Dans les trois meurtres, la façon d’opérer est la même. Et, pour ce que j’en sais, votre oncle n’était pas anarchiste. Justement, deuxième meurtre, Johnatan Delaur. Soixante-neuf ans, curé. »

Max a ensuite expliqué ce qu’on savait sur la mort de Bertrand Yvain. Elm a pris quelques notes, alors que son coéquipier se contentait de fumer son cigare d’un air pensif.

« Merci de votre coopération », a dit Elm une fois que ce fût fini. « Les trois victimes ne se connaissaient pas, et n’avaient rien en commun. À l’exception d’une chose.

— Quoi ? ai-je demandé.

— Tous trois faisaient partie de Lumière Blanche. »

Il y a eu un instant de silence alors que Max et moi assimilions l’information.

« Ou », a ajouté Elm en se tournant vers moi, « dans le cas de votre oncle, en avait fait partie.

— Et vous ? a demandé Max. Vous êtes de Lumière Blanche ?

— Ouais, a répondu Melvin.

— Il va sans dire, a ajouté Elm, que nous aimerions votre coopération sur le sujet. Ainsi que votre discrétion.

— Évidemment, a acquiescé Max. » Il valait toujours mieux être coopératif avec Lumière Blanche.

« Bien. Merci. »

Melvin a écrasé son cigare dans le cendrier de Max et ils ont quitté la pièce.

J’ai refermé mon carnet, réfléchissant aux conséquences de ce qu’ils avaient dit. L’affaire prenait des proportions inattendues.

« Dingue, a dit Max. Je n’aurais jamais pensé qu’Yvain faisait partie de Lumière Blanche.

— Et un anarchiste, ai-je ajouté.

— Les fondamentalistes ne sont plus ce qu’ils étaient », a dit Max en souriant.

Je suis restée stupéfaite. Bien sûr, beaucoup de gens pensaient que Lumière Blanche n’était qu’un tas de fanatiques religieux, mais en général ils évitaient d’exprimer cette opinion trop fort. En particulier dans la police, où faire partie de cette organisation était vu comme un honneur, une garantie de se retrouver au Ciel après la mort.

« Oh, excuse moi, a dit Max. C’est vrai que ton oncle était… Je ne voulais pas dire que…

— Non, pas de problème. Je n’aime pas non plus leurs méthodes. »

Bien sûr, Lumière Blanche ne se dérangeait normalement pas pour les humains, alors ce n’était pas pareil. Les démons ne méritaient pas de pitié. On pouvait leur loger une balle dans la tête sans autre forme de procès. Quand aux vampires, ce n’était jamais que de foutus suceurs de sang, alors ça ne comptait pas.

Mais même en prenant en compte que leur cibles étaient l’incarnation du Mal sur Terre, et que la fin justifiait les moyens, j’avais toujours du mal à accepter ceux de Lumière Blanche.

Cela dit, il fallait reconnaître qu’ils étaient efficaces.

« Tu as trouvé quelque chose sur la cassette ? m’a demandé Max.

— Pas encore. Mais je suis certaine qu’elle est trafiquée.

— Envoie-la aux experts. Ils verront bien s’il y a une coupure. »

J’ai été gênée. Ça devait se voir, parce que Max m’a dévisagée, un peu surpris.

« Il y a un problème ? a-t-il demandé.

— En réalité, je l’ai fait dès ce matin. Avant que tu n’arrives. La cassette n’a pas été trafiquée. Tout a été enregistré en une fois.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? Enfin, peu importe. »

Il a consulté sa montre, puis s’est levé.

« Bon, j’y vais, a-t-il dit. À demain. »

Il allait sortir lorsqu’il s’est arrêté, hésitant manifestement à dire quelque chose.

« Tu n’essayes pas de couvrir ton amie, au moins ? a-t-il demandé.

— Ce n’est pas mon amie.

— Ouais.

— Putain, j’ai envoyé la cassette avant de la revoir. Tu crois quoi, qu’elle a tué ce type et que j’essaie de la couvrir ? C’est toi qui as voulu la relâcher, je te signale !

— Relax, a-t-il répondu en souriant. Je me demandais juste la raison de tes cachotteries. »

J’ai soupiré, et me suis calmée un peu.

« Je pensais que ça nous donnerait des réponses. J’espérais… je ne sais pas, te surprendre. Montrer que je savais faire mon boulot. Que je ne suis pas là parce que j’ai été pistonnée, ou quelque chose comme ça. »

Max a secoué les épaules. Il savait que mon père et mon grand père avaient été flics et que mon oncle avait appartenu à Lumière Blanche. Certaines mauvaises langues, sans doute un peu machistes sur les bords, avaient dit que c’était comme ça que j’avais pu avoir un poste à la police criminelle. Mais Max était au courant que je n’avais pas vraiment des relations très chaleureuses avec mes parents.

« Je n’ai jamais pensé ça, a-t-il dit. Je n’ai jamais remis en cause tes compétences.

— Je sais, ai-je admis, gênée. Désolée.

— Il n’y pas de quoi. Bonne soirée. »

***

Vautrée sur mon canapé, Laura a composé un numéro de téléphone.

« Bertrand Yvain est mort, a-t-elle annoncé.

— Quoi ? a demandé son interlocuteur.

— On l’a descendu. À coups de couteau dans le bide. Je fais quoi ?

— Annulez tout, alors. Je vous recontacterai plus tard.

— La mission est annulée ?

— Ouais. Prenez des vacances. »

Et il a raccroché. Laura a soupiré, et a laissé tomber son téléphone par terre. Des vacances ? Ce qu’il lui fallait, a-t-elle décidé, c’était d’abord une bonne sieste.

Chapitre 3
Soirée

J’ai travaillé sur la vidéo jusque tard dans la soirée. Je cherchais désespérément la preuve qu’elle avait pu être truquée. Mais je ne voyais rien. C’était la même image, toute la nuit : le tableau qui recouvrait le coffre n’avait pas bougé. Et il était toujours aussi moche.

Je me suis finalement décidée à rentrer chez moi, réalisant que je n’avancerai probablement pas ce soir. J’ai néanmoins emporté la cassette, au cas où j’aurais retrouvé un peu de courage après le dîner.

Lorsque je suis arrivée dans mon appartement, je me suis rendue compte que la porte n’était pas fermée à clé. Anxieuse, j’ai dégainé mon arme et je suis entrée.

J’ai découvert Laura allongée sur le canapé. Merde, me suis-je dit, j’aurais eu mieux fait de fermer ma gueule tout à l’heure. J’ai posé le pistolet et suis allée fermer la porte.

« Comment tu es rentrée ? ai-je demandé.

— Par la porte, a répondu Laura en s’asseyant. Je ne te gêne pas ?

— Non, ai-je menti en me dirigeant vers la cuisine. Tu as mangé ?

— Non. J’ai dormi.

— Tu ne m’as pas dit comment tu avais ouvert la porte », ai-je lancé alors que je mettais le four à préchauffer.

Laura a soupiré.

« Je l’ai crochetée », a-t-elle finalement répondu.

Je n’ai rien dit. La réponse ne me surprenait pas. Je suis revenue avec deux bières, et j’en ai tendue une à Laura. Elle a hésité quelques secondes, puis a attrapé la bouteille que je lui tendais.

« Tu fais quoi, maintenant ? ai-je demandé.

— Des trucs.

— Légaux ?

— Certains, a-t-elle répondu en souriant. Pas d’autres. Tu vas m’arrêter ?

— Ne t’en fais pas pour ça.

— Et toi ? Pourquoi tu es devenue flic ?

— Pour aider les gens ? »

Laura a éclaté de rire, et je n’ai même pas eu le courage de lui lancer un regard mauvais. Je n’avais jamais franchement été convaincue, pour être honnête.

« J’avais besoin d’argent, aussi. Et peut-être pour faire plaisir à mon père. Comme le reste de ma vie, en fait », ai-je ajouté, lugubre.

Bien sûr, c’était partiellement vrai. Mais ça n’avait pas fait particulièrement plaisir à mon père, en fait.

« Bah, il y a sûrement pire, comme poste, a répliqué Laura. T’aurais pu être CRS. Ou à Lumière Blanche.

— Ouais, ai-je dit en me levant et en sortant une pizza du congélateur. Et toi, tu fais quoi, comme genre de boulot ? »

Laura a attendu que je sois venue me rasseoir à côté d’elle avant de répondre.

« Tu veux vraiment savoir ?

— Ouais.

— Je suis étudiante en droit », a-t-elle répondu.

J’ai manqué de m’étrangler, et je l’ai dévisagée en souriant.

« En droit ? Depuis quand tu as quelque chose à foutre des lois ?

— Depuis toujours, a-t-elle expliqué en souriant. Je ne voudrais pas risquer de les respecter par ignorance. Je suis aussi strip-teaseuse, de temps en temps.

— Tu dois briser des cœurs.

— En toute honnêteté, je crois que ce genre de spectacles s’adresse plutôt à ce qui est environ cinquante centimètres en dessous du cœur.

— Ouais, ai-je dit en souriant. Et niveau illégal, tu fais quoi ?

— T’es bien flic, hein.

— Désolée, ai-je dit, un peu gênée. Tu as raison, ça ne me regarde pas. »

Je ne savais pas trop quoi dire, alors j’ai allumé la télé. Il n’y avait rien de bien intéressant, mais ça meublait le vide. On est restées un certain temps à la regarder, en silence.

« J’ai fait quelques cambriolages, a finalement dit Laura. Des dégradations. Des tags. Des trucs comme ça. Pire, j’ai même téléchargé illégalement des musiques sur Internet.

— Waow. Je devrais t’arrêter sur le champ. Bon, la pizza doit être prête. »

Je suis allée sortir la pizza du four, l’ai coupée rapidement et ai amené deux assiettes dans le salon, avant de me rasseoir dans le canapé.

Et puis je me suis relevée, et j’ai mis la cassette de Fergusson dans le magnétoscope.

« Ça a l’air passionnant, ton film, a fait remarquer Laura.

— C’est un vol de bijoux, ai-je expliqué en appuyant sur avance rapide. Mais toute la nuit, c’est la même image.

— David Copperfield a dû faire le coup.

— On pense plus au type avec qui tu as couché. »

Laura m’a attrapé la télécommande des mains et a arrêté l’avance rapide pour passer en lecture normale. À vrai dire, ça ne changeait pas grand chose, étant donné qu’à l’exception de l’heure en bas, l’image était fixe.

« Tu veux y passer la nuit ? ai-je demandé avant d’avaler une bouchée de pizza.

— Qu’est-ce que tu veux voir, en avance rapide ? a-t-elle demandé en regardant sa montre.

— Un changement brutal dans l’heure, ai-je expliqué. Un trou. Ça montrerait qu’il y a eu une coupe, ou que l’enregistrement a été interrompu à un moment. Ou alors, un cache noir sur la caméra, ou un truc du genre.

— Je ne suis pas flic, a dit Laura, mais dans les films les voleurs mettent une image devant la caméra, alors on ne voit rien.

— Mais il aurait fallu interrompre l’enregistrement pour mettre ton image.

— C’est vrai, a-t-elle admis.

— Laisse tomber. Ce n’est pas franchement important.

— Peut-être un truc entre la caméra et le magnétoscope, a-t-elle proposé. Vous avez inspecté les appareils ?

— Non.

— Vous devriez le faire, a-t-elle suggéré en coupant le magnétoscope. Enfin, ça ne vous permettra probablement pas de dire qui a fait ça. Mais je croyais que c’était le meurtre qui vous préoccupait ?

— C’est peut-être lié. Au fait, ce n’est pas le premier meurtre. Un type a été tué pareil à Lyon il y a quelques jours. Un anarchiste dont j’ai oublié le nom. Et mon oncle a été tué vendredi.

— Quoi ? » a demandé Laura.

J’ai cru voir une lueur bizarre dans son regard. Mais peut-être était-ce une impression. Et puis, son regard avait toujours l’air un peu bizarre.

« Le curé ? a-t-elle demandé.

— Ouais.

— Désolée.

— Je n’étais pas très proche, ai-je dit en haussant les épaules. Mais tu es certaine que tu ne sais rien de plus sur Bertrand Yvain ?

— Tu m’interroges encore, a remarqué Laura en souriant.

— Désolée, ai-je dit.

— Il était à Grenoble au moment du cambriolage. Mais vous devriez le savoir.

— Ouais. Il avait de la famille là-bas. Un cousin.

— Que dalle. C’était son amant.

— Un amant ? Comment tu sais ça ?

— Il me l’a dit dans la voiture. On a discuté un peu. »

J’ai sorti mon carnet et ai noté cette nouvelle information, même si ça ne paraissait pas changer grand chose.

« T’es toujours aussi sérieuse, hein ? s’est moquée Laura. Toujours à tout noter ?

— La mémoire n’est pas infaillible », ai-je répondu en rangeant le carnet.

Laura a reposé son assiette, vide, et a poussé un long bâillement. On est resté silencieuses un moment, sans savoir vraiment quoi dire.

« C’est fou, quand même, ai-je dit pour rompre le silence. Il y a quelques années, on se détestait, et maintenant tu me donnes des idées pour arrêter un type.

— Non, a répondu doucement Laura. Je ne te détestais pas. Tu voulais toujours passer au tableau. Ça m’évitait de stresser.

— Stresser pour ça ? Toi ?

— Non, a admis Laura. Mais je t’aimais bien quand même.

— Vraiment ? Pourquoi est-ce que tu me rackettais, alors ? »

Elle a baissé la tête, manifestement gênée.

« Je ne sais pas. Je ne savais pas comment te parler. Et j’étais conne. J’avais besoin de fric, tu en avais. Je te rembourserai, d’accord ? Promis. Ce n’était pas vraiment du racket.

— Ce n’est pas le problème, ai-je répondu en souriant.

— Je suis désolée. Ce n’est pas évident, mais je t’aimais bien. Je crois que j’étais un peu amoureuse de toi, en fait. »

J’ai manqué une nouvelle fois de m’étrangler avec un morceau de pizza.

« Tu peux répéter ? ai-je demandé après avoir posé mon assiette.

— Ça te gêne ? »

J’ai réfléchi quelques instants. Je l’ai regardée un moment dans les yeux pour essayer de voir si elle plaisantait, et je me suis rendue compte qu’elle avait l’air sérieuse.

Ce qui ne voulait pas dire grand chose, certes. Laura paraissait souvent sérieuse quand elle ne l’était pas. C’était plus amusant comme ça.

D’un autre côté, elle disait peut-être la vérité. De temps en temps, ça lui arrivait aussi.

« Je ne sais pas, ai-je répondu. Peut-être pas. Ça veut dire qu’il y avait au moins une personne amoureuse de moi. Ça aurait été marrant que tu me le dises à l’époque

— Marrant, ouais. Si ça se trouve, tu vendrais de la drogue au lieu d’être flic. Ou pire, je serais devenue flic au lieu d’être une voleuse.

— Bah, ai-je dit. Si tu finis tes études, tu seras bien avocate.

— Ça tombe bien, j’ai déjà une bonne cliente.

— Et tu es toujours amoureuse ? ai-je demandé, revenant au sujet.

— J’en sais rien, a-t-elle répondu en haussant les épaules. Je ne m’étais pas vraiment posé la question. Et puis, c’est compliqué. J’ai plus de facilité avec la haine. Mais je crois que oui. Maintenant, c’est peut-être pas le vrai amour. »

Je n’ai pas pu m’empêcher de rougir.

« En tout cas, je préfère te prévenir, je ne suis pas attirée par les filles, ai-je dit.

— Tu as déjà essayé, au moins ?

— Non. Et je n’ai pas envie.

— Bah. De toutes façons, l’amour et le sexe, c’est pas vraiment pareil. Si je devais aimer tous les types avec qui j’ai couché…

— De toute façon, je suis contre le sexe avant le mariage, donc il faudrait attender un moment. Et puis, tu oublies que mon but dans la vie est de faire ce que mes parents attendent de moi. Si je leur disais que je suis avec une fille, je serais reniée. »

Dans les faits, ils ne m’avaient pas reniée, mais ça faisait un bout de temps qu’on avait des relations plutôt tendues. Mon père avait toujours voulu qu’un jour son fils soit flic comme papa, mais pour sa fille, c’était un peu différent.

Mes parents auraient préféré que j’épouse un « mec bien », si possible catholique et cultivé, pour lui faire des enfants et le ménage.

J’aurais été prête à avoir une moitié de SMIC en bossant 50 heures par semaines dans un fast-food. J’aurais été prête à mendier. J’avais finalement accepté de devenir flic. Mais devenir soumise à un mari pour élever ses gosses et lui apporter sa bière devant son match de foot ? Plutôt mourir.

« Je peux peut-être devenir un homme ? a proposé Laura.

— Je ne crois pas qu’ils trouveraient ça mieux.

— Sauf s’ils n’en savent rien. C’est sérieux, au fait, ton histoire de pas de sexe avant le mariage ?

— Autant que ton histoire de changement de sexe, j’imagine.

— Donc, c’était sérieux », a-t-elle dit en faisant semblant d’être abattue.

Elle a réussi à me faire rire.

« L’église tous les dimanches, ce genre de choses, c’était aussi pour faire plaisir à mes parents, ai-je expliqué. Je crois que je suis trop lâche pour être différente. Finalement, j’ai toujours fait ce qu’on attendait de moi. En un sens, j’aimerais bien être comme toi.

— Je peux te donner des cours, si tu veux. Même si je n’ai pas beaucoup théorisé sur le sujet. »

J’ai souri.

« Mais tu es vraiment sérieuse ?

— À propos de quoi ?

— Que tu serais amoureuse de moi ?

— Oh, oublie ça si ça te perturbe.

— C’est juste que je te trouve très… directe. Et rapide.

— Bon, si ça te pose problème, remplace amour par amitié. Je n’ai jamais trop fait la différence entre les deux. Sauf qu’il y en a un dans lequel on baise pas, et c’est un peu dommage.

— L’amitié, ce n’est pas racketter quelqu’un, ai-je répliqué en souriant. Et l’amour non plus, d’ailleurs.

— Oh, d’accord. Mais tu admettras que si je t’avais invitée à une soirée « cocktail molotov », tu aurais refusé. »

Chapitre 4
Enquête

C’est l’odeur du shit qui m’a réveillée le lendemain. Quand j’ai ouvert les yeux, Laura paraissait captivée par le magnétoscope. Elle avait la télécommande dans une main et un joint dans l’autre. On n’avait pourtant rien trouvé sur elle au poste. Elle avait dû l’acheter après. Ou alors, il était bien planqué.

« Salut, ai-je dit. Ça fait longtemps que tu es devant ça ?

— Une demi heure. Les acteurs ne sont pas terribles. »

J’ai hoché la tête. Voir une image fixe d’un coffre-fort caché par un tableau n’était pas vraiment passionnant.

Elle m’a tendu le joint, que j’ai décliné en secouant la tête.

« Sans l’aspect légal ou médical, c’est un peu tôt pour ça. Tu veux prendre une douche ?

— Avec toi ?

— Ne commence pas avec ça, ai-je répliqué avec un regard mauvais.

— On gagnerait du temps.

— C’est ça. Pour la peine, j’y vais, tu attendras. »

Laura a souri, avant de se remettre devant la télé. Pause, play. Pause, play. Retour rapide. Une bouffée de marijuana. Play. Pause.

J’ai essayé de profiter de ma douche pour faire le point sur la situation. Cette histoire de meurtres me mettait la pression, parce que c’était ma première véritable enquête. Bien sûr, en m’engageant dans la police criminelle, je m’étais attendue à voir des cadavres… mais je ne pensais pas que ce serait des cadavres qui faisaient partie de Lumière Blanche.

Et en plus de ça, il y avait Laura. Elle n’était pas vraiment gênante, et elle était assurément beaucoup plus gentille que quelques années avant, mais j’avais du mal à croire qu’elle n’avait rien à voir avec cette histoire. Sans compter qu’elle prétendait être amoureuse de moi.

En fait, son petit jeu m’amusait plus qu’autre chose, même si une partie de moi se disait que ça aurait dû me mettre mal à l’aise. En même temps, devoir héberger une fille qu’on avait mise en garde à vue dans la même journée était déjà une situation assez inconfortable pour que je n’ai pas besoin d’y ajouter de l’embarras par égard pour mon éducation traditionnelle.

Finalement, à la fin de ma douche, je m’étais persuadée que tout n’allait pas si mal, et qu’en tout cas tout allait très bien se terminer.

Je me trompais, évidemment.

***

Quand je suis sortie, Laura avalait un bol de céréales. J’ai téléphoné à Max pour lui dire que j’arriverais en retard. Je comptais d’abord aller vérifier la caméra chez Fergusson.

« Tu pars maintenant ? m’a demandé Laura.

— Ouais. À ce soir.

— Je viens avec toi.

— Quoi ?

— Je peux te filer un coup de main, a-t-elle expliqué en souriant.

— Depuis quand tu veux aider la police ? » ai-je demandé. Sa proposition me paraissait suspecte. Je la voyais mal m’aider pour le plaisir ; se servir de moi pour voir où en était l’enquête me paraissait plus dans ses cordes.

« Je n’aime pas qu’on tue les anarchistes, a-t-elle répondu, toujours le sourire aux lèvres. Et puis, comme ça, je serai avec toi. »

J’ai essayé de peser rapidement le pour et le contre. Et puis j’ai décidé de lui laisser une chance. Peut-être qu’elle voulait vraiment m’aider ?

« D’accord, tu m’accompagnes, ai-je concédé. Mais tu te tiens sage. Et change de tee-shirt. »

Laura a laissé tomber les yeux sur son tee-shirt « Police partout, justice nulle part » et a paru surprise.

« Pourquoi ? J’ai fait une tache ? »

***

Laura s’est installée à droite de moi dans la twingo.

« C’est pas très grand, a-t-elle remarqué.

— Pour ce que je m’en sers. D’habitude, je prends le métro.

— Je pourrais t’en trouver une un peu mieux, a-t-elle proposé.

— C’est gentil, mais je n’en ai pas besoin, ai-je répondu, légèrement irritée, en démarrant.

— Je peux la prendre à quelqu’un qui en a encore moins besoin que toi, tu sais.

— Tu vas me trouver coincée, mais j’aime bien respecter les lois.

— Si je te l’offre et que tu ignores qu’elle est volée, tu ne transgresses pas la loi.

— Tu viens de me le dire, je ne vois pas comment je pourrais l’ignorer, ai-je soupiré. Et cette voiture me va très bien, c’est moins pénible à garer.

— Mais c’est moins bien pour les courses-poursuites.

— Tu sais, ai-je expliqué, le métier de flic ce n’est pas forcément comme à Hollywood. »

***

Monsieur Fergusson s’est étonné de me voir revenir sans Max, et n’était manifestement pas très heureux de voir deux jeunes femmes s’occuper de l’affaire. Sans lui mentir ouvertement, je lui avais laissé croire que Laura était flic aussi. J’espérais qu’elle ne s’amuserait pas à ouvrir son blouson en présence du vieux, parce qu’elle avait finalement refusé de changer de tee-shirt.

On est allé inspecter la caméra. Elle n’était pas très visible, il fallait l’admettre. Un type un peu pressé aurait pu se faire avoir. Mais ce n’avait manifestement pas été le cas.

« Vous pouvez ouvrir le coffre ? » a demandé Laura à Fergusson, qui a obéi.

Il était maintenant pratiquement vide. Il n’y avait que quelques babioles.

« Il y avait combien à l’intérieur ?

— Il y avait des bijoux et…

— Ils valaient combien ? a demandé Laura.

— Je ne sais pas », a répliqué Fergusson, manifestement irrité. Il n’aimait apparemment pas se faire interrompre, et probablement encore moins par une femme. « Autour de deux cents mille francs, je dirais. »

Laura s’est penchée à moitié dans le coffre et a donné des coups contre la cloison.

« Vous faites quoi ? a demandé Fergusson.

— Il aurait pu ouvrir le coffre par derrière.

— Faire un trou dans le mur, puis dans le métal ?

— Je préfère vérifier », a répliqué sèchement Laura, avant d’abandonner et de se rapprocher de moi. « Tu as trouvé quelque chose ? m’a-t-elle demandé.

— Non. »

Elle a fait quelques pas dans la pièce. Elle paraissait réfléchir. Puis elle s’est de nouveau tournée vers Fergusson.

« Où partent les images ?

— Vers une boîte de sécurité, ai-je répondu à sa place.

— Appelle-les, et demande ce qu’ils voient », a-t-elle dit en s’appuyant contre le mur à côté du coffre.

J’ai obéi, expliqué ce que je voulais — ou plutôt ce que Laura voulait — et ai patienté quelques instants.

« Ils te voient, ai-je finalement dit. Étonnant, non ?

— Pas très, a répondu Laura sérieusement. Passe moi le téléphone. »

J’ai obéi, même si je me demandais à quoi elle jouait.

« Salut, a-t-elle dit en agitant la main vers la caméra. Vous me voyez en direct ?

— Oui. Qu’est-ce que vous voulez ? a demandé le type au bout du fil.

— Comment partent les données de la caméra ? Téléphone ?

— Exact, a répondu le type. L’alarme aussi. On enregistre tout, et s’il y a un problème, on appelle la police.

— C’est crypté ?

— Euh, non, a répondu le type. Je ne crois pas.

— Donc, rien ne prouve que les données reçues le soir du vol ont été envoyées par la caméra et pas par un mec au milieu ?

— Ce serait compliqué, non ?

— D’accord. Merci », a dit Laura en raccrochant, un sourire aux lèvres.

Puis elle m’a rendu le téléphone.

« Tu as une idée ? ai-je demandé.

— Ouais. Il a dû pirater la ligne téléphonique. En regardant à quoi ressemble le signal, puis en envoyant la même image, fixe, au lieu de celle vraiment filmée par la caméra.

— Mais on aurait vu le changement, ai-je répliqué.

— Il y a sans doute moins d’une milliseconde pour le faire entre deux images, a expliqué Laura. C’est très court pour un homme, mais une éternité pour un ordinateur.

— Mais c’est toujours une hypothèse. Aucune preuve.

— On va voir si on en trouve », a répliqué Laura en sortant de l’appartement.

J’ai lancé un « au revoir » rapide à Fergusson avant de rejoindre ma nouvelle coéquipière. Je devais admettre que je n’arrivais plus à la suivre.

« Tu comptes faire quoi ? lui ai-je demandé.

— Aller sur le toit », a-t-elle répondu en lançant l’ascenseur vers le dernier étage.

Il nous a fallu quelques minutes avant de réussir à trouver comment y accéder. On a fini par trouver l’escalier de service après un aller-retour chez le concierge — Laura avait proposé de passer par une fenêtre, mais je préférais éviter.

Une fois sur le toit, Laura s’est dirigée vers le câble de téléphone et s’est penchée au dessus du muret.

« Ne tombe pas », lui ai-je lancé, inquiète.

Elle avait en effet plus de la moitié du corps au dessus du vide. J’ai préféré lui tenir les jambes pour éviter un accident.

« Ah ha ! a fait Laura, triomphante, en enlevant un morceau de chatterton.

— Quoi ?

— Regarde. »

Je me suis penchée à mon tour par dessus le muret et j’ai regardé le câble. L’extérieur avait été dénudé sur une partie, dévoilant des câbles plus petits à l’intérieur.

« Apparemment, a expliqué Laura, il a coupé la gaine extérieure, et dérivé la ligne de Fergusson. Après, il suffisait d’observer le signal et d’envoyer en boucle le même. Donc même image du tableau moche et donc, accessoirement, pas d’alarme vers le centre de sécurité.

— Je ne savais pas que tu étais experte dans le domaine, ai-je dit en prenant une photo avec mon appareil numérique.

— Si je ne m’y connaissais pas un peu, a répliqué Laura en souriant, je serais en prison. »

Elle a replacé le morceau de chatterton.

« Et le code du coffre fort ?

— Deux, sept, trois, cinq, quatre.

— Comment tu sais ça ? ai-je demandé, stupéfaite.

— Ça se voyait sur la bande, avec un peu d’effort. Il suffisait de se servir de la dérivation pour regarder le code dès que Fergusson le tapait. »

J’ai hoché la tête, impressionnée. J’avais bien fait de ne pas refuser son aide.

« Merci. Même si ça ne nous avance pas beaucoup pour l’identité du voleur.

— Tout ce que je peux te dire, c’est que le type qui a fait ça est un pro. Et il fait plus ça pour le plaisir que pour le fric.

— Comment ça ?

— Fergusson parle de deux cents mille francs, en bijoux difficiles à écouler. Il pourrait peut-être en tirer vingt mille euros. Pour un système si compliqué, ça me paraît peu. Je veux dire, autant piquer une voiture. À mon avis, le type qui a fait ça aimait surtout faire un beau cambriolage. Pas le genre à menacer Fergusson pour avoir les bijoux, si tu vois ce que je veux dire.

— Tu penses qu’Yvain aurait pu faire le coup ? »

Laura a froncé les sourcils, puis a acquiescé.

« Oui. Il était à Grenoble, mais il pouvait faire l’aller-retour en quelques heures. Maintenant, je ne vois pas comment le prouver.

— Non, ai-je admis. Toi aussi, d’ailleurs, tu aurais pu faire le coup.

— Je n’avais pas le matériel pour. Mais j’aurais pu le trouver. Cela dit, je ne t’aurais pas aidée sur l’affaire. »

J’ai souri, mais Laura fronçait les sourcils.

« Quoique, a-t-elle finalement ajouté. Je fais le coup, et ensuite je te montre comment j’ai fait pour t’impressionner.

— Ouais. Enfin, de toute façon c’est l’assassin qu’on veut attraper. Bon, je suppose que tu n’as pas spécialement envie de m’accompagner au commissariat.

— Je crois qu’ils n’aimeraient pas mon tee-shirt.

— D’accord. Je repasserai à midi. »

Laura a souri alors qu’on redescendait du toit.

« Je vois que tu ne peux plus te passer de moi. »

***

Max avait étalé un tas de papiers concernant Bertrand Yvain sur son bureau et passait de l’un à l’autre sans vraiment savoir ce qu’il cherchait. Il s’est passé pensivement la main dans son début de barbe en me voyant.

« Du nouveau ? a-t-il demandé

— Quelques trucs, ai-je répondu. On a réussi à comprendre comment les bijoux avaient été volés.

— « On » ? a-t-il demandé en souriant.

— J’ai revu Laura, ai-je expliqué. Elle m’a un peu aidée. »

En réalité, Laura avait tout fait, mais je préférais éviter de trop détailler ses connaissances en la matière, même si Max disait ne s’intéresser qu’au meurtre.

Ou alors, peut-être que c’est juste que je voulais récupérer une partie des lauriers.

« Bien, a dit Max. Je croyais que ce n’était pas ton amie.

— Ça ne l’était pas, ai-je répliqué en haussant les épaules. Pas à l’époque. Mais on a changé toutes les deux. »

Max a souri.

« Et vous avez trouvé quoi ?

— Il a piraté la ligne téléphonique qui transmettait les informations de la caméra et des alarmes. Il s’est servi de ça pour avoir le code quand Fergusson le tapait. Après, c’était un jeu d’enfant.

— Autre chose ?

— Laura trouve que c’était beaucoup de boulot pour ce qu’il y avait dans le coffre. Elle pense que le type aimait la perfection dans le cambriolage plus que l’argent facile. »

Max a hoché la tête.

« Cela peut s’appliquer pour tous les autres cambriolages pour lesquels j’avais soupçonné Yvain. Cela dit, tout ça ne nous avance pas pour le meurtre.

— Non, ai-je admis. Ah, le type qu’il allait voir à Grenoble. Son cousin. Laura dit que c’était son amant. »

Max a paru un peu surpris, puis a hoché la tête.

« Pourquoi pas ? Il faudrait lui parler.

— Au téléphone ?

— Je préférerais éviter de lui annoncer la mort de son amant au téléphone, a répliqué Max en consultant sa montre. Tu veux y aller ? En partant rapidement, il doit être possible d’arriver vers le milieu de l’après-midi.

— C’est que, euh… ai-je bafouillé.

— Quoi ?

— Je devais manger avec Laura. »

Max a froncé les sourcils.

« Dans le cadre de l’enquête ? a-t-il demandé.

— Peut-être. Pas vraiment. Je peux annuler.

— Non, a-t-il dit en souriant. Il vaut mieux que j’y aille, j’ai déjà vu le « cousin » en question. Ne te laisse pas maltraiter par les deux fanatiques. »

Chapitre 5
Mensonges

J’ai croisé Christine Elm dans le couloir alors que j’allais rentrer à mon appartement.

« Ah, agent Delaur, a-t-elle dit. Le lieutenant Ulster n’est pas là ?

— Il est parti, ai-je expliqué. Il devrait revenir d’ici demain. Pourquoi ?

— Je pense qu’il faudrait une petite mise au point, savoir où on en est. Vous venez ? »

Je l’ai suivie dans le petit bureau qu’on leur avait prêté le temps de cette enquête. Melvin était en train de fumer un cigare en regardant ses papiers.

« Bien, a dit Elm. Vous commencez ? »

J’ai raconté ce que Laura avait découvert en omettant de signaler que c’est elle qui l’avait fait. J’ai préféré ne même pas dire que je l’avais revue.

« Bien, a dit Elm.

— Et vous ? ai-je demandé. Vous avez trouvé quelque chose ?

— Ouais. À propos de la gamine qui était sur les lieux du crime. »

Mon cœur a fait un saut dans ma poitrine.

« Laura Vogier ? ai-je demandé en espérant qu’ils ne percevraient pas mon émotion.

— Voilà. Regardez cette photo. »

J’ai examiné la photographie qu’elle me tendait. C’était une manifestation. On y voyait un certain nombre de personnes avec des banderoles et des poings levées. Parmi elles se trouvait Laura. Un jeune homme avait un bras autour de son épaule.

« Le type qui est à côté d’elle est Fernand Coulet, a expliqué Elm. La première victime.

— Merde », ai-je dit.

Tout d’un coup, Laura me paraissait beaucoup plus suspecte. Être sur les lieux d’un crime, ça passait, mais si en plus elle connaissait une deuxième victime… Ça faisait beaucoup trop de coïncidences.

« Fernand Coulet infiltrait un groupuscule anarchiste. Il aurait apparemment rencontré cette fille dans une manifestation pour l’avortement.

— Merde, merde, merde, ai-je dit. Quand je pense qu’on l’a laissée partir. »

Sans compter qu’en plus, elle m’attendait chez moi pour manger.

« Vous auriez mieux fait de la garder, a fait Melvin, sévère.

— Désolée.

— Ne vous en faites pas, a dit Elm. On va demander un mandat d’arrêt contre elle.

— D’arrêt ou d’exécution ? ai-je demandé.

— D’arrêt, a répondu Elm en souriant. Pour l’instant. »

J’ai hoché la tête, et me suis levée.

« Vous n’aimez pas nos méthodes, agent Delaur ? » a demandé Elm alors que je franchissais le pas de la porte.

Je me suis figée un instant, et me suis demandée si je devais être honnête ou hypocrite. J’ai choisi l’honnêteté. C’était sûrement idiot, mais tant pis.

« Mon oncle m’a parlé des exécutions et de la façon dont certains interrogatoires étaient menés.

— Nos agents doivent respecter des commandements très stricts. Trop stricts. Mais ils ont aussi beaucoup de liberté dans certains domaines. Trop, peut-être.

— Tiens, tiens, ai-je dit en souriant. Serait-ce une critique du fonctionnement de votre organisation ?

— Non. Lumière Blanche est à l’image de Dieu, parfaite. »

J’ai souri une nouvelle fois, et je suis rentrée chez moi.

***

Quand je suis rentrée, Laura était en train de faire cuire des spaghetti dans la cuisine.

« T’as mis le temps, a-t-elle dit.

— Désolée.

— Pas de problème. C’est juste que ça va être un peu trop cuit. »

J’ai enlevé ma veste, et ai attrapé mon pistolet pour le poser. J’ai hésité à le laisser en me rappelant ce que m’avait appris Elm à l’instant. Laura avait été vue avec la première victime. Elle allait devoir me fournir une sacré explication pour ça.

Alors que j’hésitais, mon téléphone s’est mis à sonner. J’ai posé mon arme à côté de moi et j’ai décroché.

« Allô ?

— Mélanie Delaur ? C’est Robert Lachon. Vous vous souvenez de moi ?

— Ouais. Le flic qui enquête sur mon oncle.

— J’ai du nouveau. Je pensais que ça vous intéresserait. »

La dernière fois que je lui avais parlé, je n’avais rien à faire de la façon dont mon oncle était mort. Mais maintenant, ça m’intéressait au plus haut point, parce que je voulais être sûre que le ou la coupable n’était pas la nana qui était en train de me faire à manger.

« Allez-y.

— On a découvert un carnet caché chez votre oncle.

— Caché ?

— Ouais, derrière une pierre qu’on pouvait retirer du mur. C’est un stagiaire qui l’a trouvé. La chance du débutant.

— Bon, et alors ?

— Alors, votre oncle prenait des notes sur des personnes de son entourage qu’il suspectait d’appartenir aux forces du Mal.

— Les habitudes ne se perdent pas facilement.

— Ouais. Pour la plupart, ça n’a pas d’intérêt. Mais…

— Mais ?

— Il avait bien repéré un démon. Or ce démon était à Sovert le soir du meurtre. On a ses empreintes digitales dans la pièce du crime. Mais je devrais dire la démone… »

Mon cœur s’est arrêté de battre. J’attendais avec une horrible appréhension la suite de ses révélations.

« Son nom ? balbutiai-je.

— Vogier. Laura Vogier. »

Pourquoi est-ce que je n’étais pas surprise ?

J’ai raccroché le téléphone et attrapé mon arme. Heureusement, Laura était toujours dans la cuisine.

« C’était qui ? a-t-elle demandé.

— Un collègue », ai-je répondu en m’approchant, le pistolet pointé vers elle. Elle avait le dos tourné.

« Et il voulait quoi ? » a-t-elle demandé en se retournant.

Elle a vu mon arme.

« À quoi tu joues ?

— Lève les mains.

— Mélanie…

— Lève les mains ! »

Elle a soupiré, et a obéi.

« Tourne-toi.

— Qu’est-ce que j’ai encore fait ? a-t-elle demandé en se tournant.

— Tu le sais très bien. Les mains derrière la tête.

— Si je le sais très bien, a-t-elle dit en obéissant, ça ne te fera pas de mal de me l’apprendre. »

Je l’ai menottée, les deux mains derrière le dos, puis l’ai poussée jusqu’au canapé.

« Putain, mais qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu as tué mon oncle ! Et probablement les deux autres ! »

Elle a souri.

« Je ne connais même pas le nom du troisième gars.

— Arrête tes conneries ! ai-je crié. Il s’appelle Fernand Coulet. On a une photo où vous êtes ensemble ! »

Son sourire s’est figé. Elle a baissé la tête.

« Fernand ? Il est mort ? »

Je n’ai rien dit. J’ai juste tiré une chaise pour m’assoir en face d’elle.

« Et pourquoi j’aurais fait ça ? On s’était battu contre les fachos ensemble ! J’avais dormi chez lui !

— Tu as aussi dormi avec Yvain. Et pas seulement dormi.

— Ça ne me dit pas pourquoi je l’aurai tué.

— Pour la même raison que les autres. Parce qu’il était à Lumière Blanche. »

Elle a secoué la tête, incrédule.

« Il était anar, a-t-elle protesté. Il y a tout de même une certaine différence.

— Il infiltrait un groupuscule anarchiste. Pour Lumière Blanche. »

Elle a soupiré. Puis elle m’a regardée avec tristesse. Je n’ai pas su déterminer si c’était simulé ou réel.

« Je ne savais pas. Bon, et alors ? Pourquoi je l’aurais tué ? D’accord, je n’aime pas Lumière Blanche. Mais je ne suis pas vraiment la seule dans ce cas.

— Laura, ai-je dit froidement. Tu connaissais Fernand Coulet. Tu as vu Jonathan Delaur la nuit où il a été tué. Tu étais aussi avec Bertrand Yvain. J’aurais encore un tout, tout petit doute, si tu n’étais pas un démon. »

Elle a soupiré.

« Tu es au courant, a-t-elle simplement dit.

— Ouais, c’est fini, ai-je dit en ouvrant mon téléphone portable.

— Tu appelles qui ?

— Le commissariat. Pour qu’on vienne te chercher.

— Pourquoi ? Tu connais la procédure. Une balle dans la tête. »

J’ai soupiré, et ai fermé le téléphone.

« Tu préférerais des coups de couteau dans le cœur ?

— Je n’ai pas tué ces types !

— Ta gueule ! » ai-je hurlé en me levant et en pointant le pistolet vers sa tête. « Tu me mens depuis le début ! »

Elle a tourné la tête. Je me suis calmée un peu, et j’ai baissé mon arme.

« Tu as raison », a-t-elle dit en se tournant à nouveau vers moi. « J’aurais dû te dire que j’étais un démon. J’aurais dû le dire dès le début. J’aurais dû le dire au lycée. On m’aurait logé une balle dans le crâne. Ça aurait évité toute cette existence de merde. »

Elle a soupiré, et a fermé les yeux.

« Allez, a-t-elle continué. Rattrape le temps perdu. Tire.

— Dis pas de conneries.

— Tire !

— Non ! »

Je me suis rassise.

« Je veux te poser une question, avant de les appeler. Pourquoi tu as fait ça ? Je veux dire, vendre ton âme au diable ?

— Je n’ai pas vendu mon âme au diable, a-t-elle dit en baissant la tête. Je suis née comme ça. Toi, tu avais des parents cathos. Moi, j’avais des parents démoniaques. Je n’ai pas choisi, tu sais. »

J’ai soupiré, gênée. Quelle question idiote c’était.

« Je suis désolée.

— Non, a-t-elle dit. C’est moi qui suis désolée. Je t’ai fait tellement de… »

Mon téléphone s’est mis à sonner. J’ai décroché.

« Allô ?

— Allô ? C’est encore Lachon. Ça a coupé tout à l’heure…

— Ouais, ai-je dit. J’avais… »

Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase. J’ai senti un choc et je me suis écroulée par terre. Je n’ai pas compris comment Laura avait pu enlever ses menottes, mais elle l’avait fait. Elle m’a attrapé le bras gauche. J’ai essayé d’atteindre mon arme avec l’autre, mais il était quelques centimètres trop loin.

Elle m’a attaché le bras au radiateur, a pris les clés de mes menottes, s’est relevée et a écarté mon arme du pied.

Puis elle s’est baissée et a attrapé mon téléphone. Lachon était toujours au bout du fil et s’était époumoné tout le long du court combat.

« Ici Laura Vogier, a-t-elle dit. Si vous essayez de me localiser, je loge une balle dans le crâne de Mélanie. Je veux un million d’euros en espèces d’ici douze heures. Sinon, elle est morte. Compris ? »

Elle a raccroché.

Elle est ensuite allée dans la cuisine et en est revenue avec une gamelle et une bouteille d’eau, qu’elle a posées devant moi.

« Tu auras de quoi survivre le temps que tes collègues débarquent, a-t-elle dit en se dirigeant vers la porte.

— Laura…

— Je suis désolée. Mais j’ai encore un tout petit peu envie de sauver ma peau. Et je n’ai pas tué ces types.

— Ça fait quand même beaucoup de coïncidences, ai-je répliqué.

— Ouais, a-t-elle dit en attrapant son sac. Beaucoup trop. »

Et puis elle est partie, me laissant seule, attachée à mon radiateur.

« Merci pour les spaghetti », ai-je marmonné.

***

Au bout d’une bonne demi-heure, j’ai réussi à utiliser mon couteau et ma fourchette pour attraper mon téléphone portable.

J’ai appelé Lachon.

« Mélanie ! s’est-il exclamé. Vous allez bien ?

— Ça va. Je ne suis pas en danger. Laura… plaisantait.

— Quoi ?

— Je ne suis pas otage. Ça va.

— Où est elle ?

— Je n’en sais rien. Écoutez, c’est bon. Lumière Blanche va se charger d’elle. »

J’ai raccroché avec un serrement au cœur à l’idée que Lumière Blanche allait effectivement se « charger » d’elle. Mais, vu la situation, je ne voyais pas quoi faire d’autre sans m’attirer de sérieuses emmerdes.

J’ai appelé Christine Elm.

***

Elle a mis des heures à venir. D’abord, elle ne répondait pas. Quand j’ai finalement pu l’avoir, elle m’a lancé un « j’arrive tout de suite », et est finalement arrivée une heure après.

Heureusement que Laura m’avait laissé des spaghetti.

Du coup, j’ai eu tout le temps de réfléchir. Je continuais à trouver qu’il y avait beaucoup de coïncidences. Mais Laura avait insisté sur le fait qu’elle était innocente, même quand elle s’était crue perdue.

Il y avait des incohérences, aussi. Le légiste avait mis Laura hors de cause pour Yvain : trop petite. Elle avait paru sincère en apprenant la mort de Fernand et le fait qu’il était à Lumière Blanche.

Il restait toujours mon oncle. Là, je ne voyais rien qui pouvait la disculper.

« Eh bien, a finalement dit Elm en arrivant, quelle situation. »

J’ai haussé les épaules.

« Ça pourrait être pire.

— Ouais, a-t-elle dit en me détachant. Mais la prochaine fois, tenez-nous au courant. Elle aurait pu vous tuer. »

J’ai hoché la tête.

« Vous allez pouvoir l’exécuter, maintenant ?

— Ça vous pose un problème ?

— Ouais. Si elle a commis ces meurtres, elle mérite la prison. Pas la mort. »

Elle a haussé les épaules.

« Elle a été arrêtée, a-t-elle dit froidement. C’est pour ça que j’ai mis du temps à arriver. »

J’ai fermé les yeux. Peut-être pour masquer mes larmes.

« Elle est morte ?

— Non. On l’interroge encore.

— Je peux la voir ? »

Elle a souri, et a secoué la tête.

« Non. Je suis désolée, mais elle aux mains de Lumière Blanche.

— Et si elle ne les a pas tués ? ai-je demandé, une larme coulant le long de ma joue. Vous allez la libérer ?

— C’est un démon, Mélanie. Elle va mourir de toute façon.

— Elle n’a pas choisi ! ai-je crié. Elle est née comme ça ! Ce n’est pas juste ! »

Elm s’est dirigée vers la porte sans rien dire.

« Il n’est pas nécessaire que vous veniez au commissariat cet après-midi, a-t-elle dit avant de partir. À demain. »

Chapitre 6
Fuite

Je ne suis en effet pas retournée au commissariat, comme me l’avait suggéré Elm. Je me suis couchée très tôt, mais je n’ai pas réussi à m’endormir.

Je n’arrivais qu’à ressasser ce qu’il s’était passé, les trois meurtres, à me demander si Laura était coupable ou pas, à essayer de la comprendre. Et puis, à m’imaginer ce qu’elle devait subir entre les mains de Lumière Blanche. Elle était peut-être déjà morte. Ou alors, ils étaient en train de la torturer.

Et puis, vers onze heures, un coup de fil m’a sortie du lit — enfin, du canapé.

« Ouais ? ai-je dit.

— Allô ? C’est encore Lachon. J’ai des nouvelles.

— Quoi ?

— Laura Vogier n’a pas tué Jonathan Delaur.

— Comment ça ?

— Il est mort entre seize et dix-huit heures. Laura a volé une voiture vers seize heures. À première vue, ça pouvait tenir, mais si on prend en compte les temps de trajet, la probabilité qu’elle ait pu faire ça est quasiment nulle.

— Vous êtes sûr ? ai-je demandé.

— Pas à cent pourcent. Il faudrait encore faire quelques vérifications. Mais, disons, quatre-vingt-dix pourcent ? »

J’ai fini par raccrocher, le cœur encore plus lourd qu’avant. J’étais maintenant persuadée que Laura était innocente. Et elle était sûrement au quartier général de Lumière Blanche, en train de se faire torturer.

Et puis, je me suis souvenue de ce que m’avait raconté mon oncle sur sa jeunesse. Quand ils capturaient un démon ou qu’ils interrogeaient un type, ils n’allaient pas au QG. Soit ils le descendaient directement, soit ils ramenaient le boulot à la maison.

Il va sans dire que la plupart des agents de Lumière Blanche ont des maisons bien isolées.

***

Quand j’ai sonné chez Gros Tom, il était minuit. Gros Tom, c’était un type qui tenait une armurerie. Il n’était pas très regardant sur les armes vendues et sur les acheteurs, ou sur la provenance des fournisseurs. Il était le fournisseur officiel d’un certain nombre de malfrats du coin.

S’il n’était pas encore sous les verrous, c’est parce qu’il fournissait aussi un certain nombre d’informations à Max. Il me l’avait présenté dans une enquête précédente sur un trafic de drogue.

« Qu’est-ce que vous voulez ? a grogné un Gros Tom en débardeur sur le pas de sa porte.

— Vous vous souvenez de moi ? ai-je demandé en présentant ma carte de police. J’étais venue avec le lieutenant Ulster.

— Ouais, a-t-il dit en souriant. Miss Delaur. Vous voulez quoi ?

— J’aurais besoin d’une arme.

— C’est urgent ?

— Plutôt. »

Gros Tom a hoché la tête, et m’a fait entrer. Il m’a dirigé vers le magasin.

« Vous voulez quoi ?

— Un truc pas trop lourd, mais qui fait mal et qui tire vite. »

Il a hoché la tête à nouveau, et m’a montré un pistolet mitrailleur.

« Un bon vieil Uzi ? », a-t-il proposé.

J’ai pris l’arme en main et l’ai soupesé.

« C’est un peu gros. Dur à planquer.

— ’Faut bien mettre le chargeur, hein. Sinon, vous pouvez prendre un pistolet classique. »

Il a ouvert une autre vitrine et m’a tendu un pistolet.

« Desert Eagle, a-t-il dit. Mon préféré. »

Je l’ai soupesé aussi un moment. J’avais déjà un pistolet dans le même genre, mais celui-là faisait de plus gros trous.

« Bon, je prends les deux. Je suppose que vous n’acceptez pas la carte bleue ? »

***

J’ai réfléchi un long moment avant de sonner à la maison de Elm. J’allais essayer de libérer un démon. C’était insensé. Mais elle était innocente et c’était mon amie. Plus ou moins mon amie, en tout cas.

Et puis, j’avais passé toute ma vie à faire plus ou moins ce qu’on attendait de moi. Quitte à se mettre à ne plus être une citoyenne modèle, autant ne pas le faire à moitié. J’ai essayé de cacher le Uzi derrière mon dos et j’ai sonné.

Au bout d’un long et pénible moment d’attente, Elm a ouvert la porte.

« Mélanie ? Qu’est-ce que vous faites là ?

— Je viens chercher Laura, ai-je dit en pointant mon pistolet mitrailleur vers elle avec mes deux mains.

— Oh, a-t-elle soupiré. Je me doutais que vous seriez une épine dans le pied, mais je ne pensais pas que ce serait à ce point.

— Levez les mains. »

Elle a obéi et a fait quelques pas à l’intérieur. Je l’ai suivie. C’était une vieille baraque en banlieue, l’endroit idéal pour avoir un prisonnier à la cave sans trop gêner les voisins.

« Qu’est-ce qui se passe ? » a demandé Melvin.

Il était donc là aussi. J’ai senti la panique monter. Elm seule, je maîtrisais la situation, mais s’ils étaient deux…

« L’agent Delaur voudrait, je crois, voir notre invitée.

— Je veux qu’elle sorte ! ai-je crié.

— Oui, j’avais compris, a dit Elm en souriant. Franck, va chercher la gamine. »

Melvin a secoué la tête.

« Je ne sais pas si c’est une bonne idée…

— Je n’ai pas envie de ressembler à une passoire, Franck. Et je n’ai pas non plus envie que mademoiselle Delaur ressemble à une passoire. Tant pis si ça veut dire qu’il faut relâcher une diablotine. On finira par la retrouver, je n’en doute pas.

— Elle est vivante ? ai-je demandé.

— Je ne parlerais pas de la relâcher si elle était morte, mais de rendre son cadavre. Franck, vous y allez. »

Franck est parti à contrecœur, et est revenu au bout de deux minutes, accompagné de Laura.

Elle avait les cheveux passablement décoiffés et du sang séché en dessous de la lèvre mais, à part ça, elle avait l’air d’aller bien. Elle avait les mains libres, et tenait son sac à dos avec la gauche.

« Tu n’aurais pas dû faire ça, a-t-elle dit en me voyant.

— Pour une fois, a dit Elm, je suis assez d’accord avec toi. »

Laura lui a lancé un regard mauvais et est passée derrière moi. Je suis partie à reculons, le Uzi toujours pointé sur Elm.

Et puis on est montées dans ma twingo.

« Merci, a-t-elle dit quand j’ai démarré. Je ne sais pas quoi dire, je… »

Je n’ai rien dit. Je vérifiais dans le rétroviseur qu’on était pas suivies. Avec la nuit, c’était dur à déterminer, mais, en tout cas, s’il y avait quelqu’un derrière moi, il roulait tous phares éteints.

Elm avait libéré Laura sans opposer de résistance, et ça m’avait arrangée, parce que je crois que j’aurais été incapable d’appuyer sur la détente. Mais ça m’inquiétait aussi, parce que je me demandais s’ils ne préparaient pas un coup fourré.

« Je suppose que tu me crois innocente, maintenant ? a demandé Laura.

— Innocente, c’est un grand mot. Je crois que tu n’as pas tué ces types. Tu vas bien ?

— Ça va.

— Je suis désolée… j’aurais dû te faire confiance plus tôt.

— Il faut dire que je n’avais pas grand chose pour moi. »

J’ai souri. Il devait en effet y avoir assez peu de gens sur cette planète pour faire confiance à un démon.

« Mélanie, a-t-elle continué. Je suis vraiment heureuse que tu me fasses confiance, et je suis… émue que tu sois venue me chercher. Mais… tu es aussi dans la merde, maintenant. »

J’ai haussé les épaules.

« Ouais, je suppose. Mais ça fait du bien.

— Il est peut-être encore possible de revenir en arrière.

— Ne dis pas de conneries. Démon ou pas, je ne laisserai pas ces types t’exécuter.

— Je ne sais pas comment je pourrais te remercier.

— Quand j’irai en Enfer, tu pourras glisser un mot à Satan pour alléger mes tourments ?

— Non. Si tu vas en Enfer, j’irai t’y chercher et je te ramènerai. »

***

C’est le soleil qui m’a réveillée le lendemain. Je m’étais garée dans un petit chemin forestier vers quatre heures du matin. Je n’avais aucune idée d’où nous étions. Après être sorties de Paris, on avait roulé plus au moins au hasard en évitant les grandes routes.

« Tu dors encore ? ai-je demandé à Laura.

— Non. Pas vraiment.

— Tu as une idée d’un endroit où on pourrait aller ? »

Elle est restée silencieuse quelques secondes, sans doute à réfléchir.

« Ouais, a-t-elle dit. Mais elle ne me plaît pas.

— Comment ça ?

— Je suis recherchée par Lumière Blanche. Mon visage va probablement être affiché partout. Les seuls qui peuvent nous donner une protection, c’est l’autre camp.

— Les démons ?

— Ouais. J’ai un contact à Cannes.

— Tu aurais une carte ? J’aimerais mieux prendre des petites routes.

— Ouais », a-t-elle dit en attrapant son sac et en commençant à fouiller à l’intérieur.

Elle a commencé à sortir quelques affaires. J’ai souri en voyant le vieux revolver inutilisable.

« Tu trimballes toujours ça ?

— Évidemment, comparé à ta mitraillette, c’est ridicule, mais je le trouve rassurant.

— Rassurant ? Une arme qui ne peut même pas tirer ? »

Elle a haussé les épaules.

« Au départ, c’était quand j’avais peur du noir. Alors, contre des ombres ou des fantômes, un revolver qui ne peut pas tirer, ce n’est pas si ridicule.

— Tu as peur du noir ?

— Disons que j’ai une relation très ambiguë avec l’obscurité. C’est à la fois ma meilleure amie et mon pire cauchemar. »

J’ai hoché la tête en souriant.

« Bon, et cette carte ? ai-je demandé.

— La voilà. Tu sais où on est ?

— On va bien finir par trouver », ai-je dit en mettant le contact.

***

« Dis moi », ai-je demandé une fois qu’on avait à peu près trouvé notre route, « qu’est-ce que tu faisais chez mon oncle ?

— On a bu un thé.

— Arrête, ai-je soupiré. Je me doute qu’un démon ne va pas aller boire un thé chez un curé. Je te fais confiance, Laura. J’aimerais bien que ce soit réciproque et que tu me dises la vérité. »

Laura a hoché la tête, et a regardé le paysage défiler quelques secondes avant de répondre.

« On a bu un thé, a-t-elle répété. Je ne sais pas trop comment il avait eu mon numéro de téléphone, mais il m’avait laissé un message sur mon répondeur. Il voulait me voir.

— Et tu y es allée ?

— Ouais. Ça m’intriguait. Même si je savais qu’il avait été à Lumière Blanche, je pensais qu’il ne s’amuserait pas à me descendre. Surtout qu’il m’avait donné rendez-vous à l’arrière de l’église. J’ai hésité, et finalement, j’y suis allée.

— Et pourquoi est-ce qu’il voulait te voir ?

— Il voulait me dire qu’il savait que j’étais un démon mais que, comme j’étais gentille, il ne me tuerait pas. »

J’ai soupiré.

« Laura…

— Quoi ? C’est ce qu’il m’a dit. À peu de choses près. Ça n’a pas un grand intérêt.

— Pour moi, si.

— Bon. Alors il m’a raconté qu’il aimait toujours Dieu, blablabla, mais qu’il n’était plus aussi sûr de tous ses principes qu’avant. C’est pour ça qu’il ne m’avait pas tuée ou dénoncée à Lumière Blanche quand il avait compris que j’étais un démon. Il m’avait vue grandir, et il trouvait ça trop dur. Il pensait que j’avais peut-être une chance de ne pas devenir un monstre.

— Et c’est tout ?

— Il disait regretter un certain nombre de choses qu’il avait faites. On a parlé du Bien et du Mal, et voilà.

— Et c’est tout ? Il s’est donné le mal de te retrouver juste pour ça ?

— Il n’était plus sûr d’être dans le bon camp. Il voulait parler à un démon qui n’en était pas sûr non plus, et j’étais la seule qu’il connaissait.

— Et vous en avez conclu quoi, alors ?

— Tu connais la différence fondamentale entre le Bien et le Mal ? a demandé Laura en guise de réponse.

— Non, ai-je répondu », surtout parce que je n’avais pas envie de réfléchir et que ça me paraissait être une question purement rhétorique.

« Voilà. C’est ce qu’on en a conclu.

— Ce n’est pas un peu rapide ? Ce n’est pas parce que Lumière Blanche est devenu ce que c’est actuellement que la cause à l’origine n’est pas bonne pour autant.

— Et le but de Lucifer, au départ, c’était la liberté. Sauf que maintenant, la guerre entre le Bien et le Mal permet surtout à des hordes d’anges et de démons de se partager tranquillement le monde.

— Bon, ai-je dit. Et sinon, mon oncle ne t’a rien dit qui indiquerait pourquoi il a pu être tué ? »

Laura a soupiré.

« Oh, si. C’est justement ce dont je te parlais. »

Chapitre 7
Violence

Je me suis arrêtée à une boulangerie pour aller chercher des croissants et du jus de fruits, et j’ai garé la voiture un peu plus loin, pour qu’on puisse s’asseoir au bord de la route pour prendre notre petit-déjeuner.

« Bon, ai-je dit en mordant un croissant. Tu m’expliques ?

— Fernand, a commencé Laura en décapsulant une canette. Tu dis qu’il était infiltré chez les anars. Mais moi je le trouvais plutôt convaincu. Et je ne suis peut-être pas la seule à avoir pensé ça.

— Je ne vois pas où tu veux en venir. »

Elle a avalé quelques gorgées de jus de pommes avant de me répondre.

« Bertrand Yvain était un coureur de jupons. Pas seulement de jupons, vu qu’il était bisexuel, mais je ne vois pas d’expression équivalente pour les mecs. En plus de ça, il ne lui aurait pas manqué grand chose pour changer de camp.

— Changer de camp ? Devenir un démon ?

— En tout cas, je devais obtenir des informations sur lui pour savoir si ça pouvait être envisageable.

— Et mon oncle disait que le Bien et le Mal, ça revenait au même. Enfin, d’après ce que tu dis.

— Il ne l’a peut-être pas tout à fait formulé comme ça. En tout cas, les trois victimes avaient un point commun : elles n’étaient pas très catholiques. Ou en tout cas, pas assez.

— Donc, tu penses qu’ils auraient été tués par Lumière Blanche ?

— Ou par des purs et durs en son sein. C’est la seule explication logique que je puisse trouver. Par contre, j’ai un peu plus de mal à voir le lien avec moi.

— Comment ça, le lien avec toi ?

— Tu l’as dit toi-même, je connaissais les trois victimes. Ça fait trop de coïncidences.

— Ouais, ai-je admis en finissant mon croissant. Bon. De toute façon, notre problème principal, c’est plus vraiment ça, hein ? »

Laura m’a fait un sourire triste, et a baissé la tête.

« Je suis désolée. Je t’ai entraînée dans cet enfer.

— J’ai fait un choix.

— Mais je ne t’ai apporté que des emmerdes.

— Ouais, ai-je dit en souriant. Mais je m’ennuie beaucoup moins avec toi. »

***

« Tu veux que je conduise ? m’a demandé Laura alors qu’on se remettait en route.

— Ça ira.

— Comme tu veux », a-t-elle dit en s’asseyant du côté du passager.

Je me suis assise à mon tour et ai démarré la voiture.

« J’appelle mon contact à Cannes, alors ? » a demandé Laura.

J’ai fait la moue. Demander de l’aide à des démons ne m’enthousiasmait pas.

« Si ça ne te plaît pas, on peut laisser tomber. Dans ce cas, il faut trouver un coin où se planquer.

— Ça ne me plaît pas. Mais je ne vois pas d’autre moyen. Je doute qu’on puisse trouver beaucoup de coins où on peut éviter efficacement Lumière Blanche.

— J’appelle, alors. »

Elle a sorti son téléphone et a composé un numéro.

« C’est Laura, a-t-elle dit au bout d’un moment. Je suis dans la merde. J’ai besoin d’un coup de main. Il faudrait qu’on se voit ce soir. Je te rappelle. »

Elle a raccroché, et a regardé son téléphone un moment.

« Il faut se débarrasser de nos portables, a-t-elle dit. Passe-moi le tien. »

J’ai obéi, et lui ai tendu mon téléphone.

« On ne pourrait pas se contenter de l’éteindre ?

— C’est moins drôle que de les envoyer sur une fausse piste, a-t-elle répliqué. Arrête-toi là. »

On était dans un petit village de campagne. Je me suis garée sur un parking. Il était maintenant huit heures trente, mais il n’y avait personne.

Laura est sortie de la voiture, a rapidement crocheté la serrure d’une autre, a posé les deux portables sous un siège, et est remontée.

« Au prochain arrêt, a-t-elle dit alors qu’on repartait, il faudrait aussi qu’on change de bagnole.

— Ou alors, on pourrait prendre le train ? ai-je suggéré.

— Pour qu’un type en face de nous ait vu ma photo dans le journal et me dénonce ?

— Je n’avais pas pensé à ça, ai-je admis. Mais tu saurais voler une voiture ?

— Pas de problème. C’est juste que je n’arrive jamais à les faire démarrer.

— En même temps, ai-je soupiré, ça ne sert pas à grand chose d’avoir une voiture si on doit la pousser.

— Il suffit de voler les clés. Arrête-toi là. »

J’ai obéi sans comprendre. Il n’y avait aucun village, aucune habitation autour de nous. On était au bord d’un lac, certes fort joli, mais je ne voyais pas où elle voulait trouver une voiture.

« Tu comptes piquer une tête ? ai-je demandé.

— Pas moi. La voiture.

— Quoi ?

— Plus on met de temps à la retrouver, mieux ce sera pour nous.

— Et on continue comment ?

— À pied. Mais tu peux m’attendre ici, si tu veux. »

J’ai fini par accepter. J’ai vu avec un pincement au cœur ma Twingo être engloutie par le lac. Je n’avais même pas fini de la payer.

Ensuite, on a commencé à marcher au bord de la route. Il nous a fallu une demi-heure pour atteindre la prochaine habitation. C’était un grand chalet. En ce qui nous concernait, il y avait surtout deux voitures à l’extérieur : une Peugeot récente et une belle Mercedes.

« Attends-moi ici, a dit Laura.

— Tu ne vas pas…

— Je récupère les clés et je m’en vais.

— Il est plus de neuf heures ! Il y a sûrement quelqu’un de réveillé à l’intérieur.

— T’en fais pas. Reste là. Non, va plutôt m’attendre cent mètres plus loin. »

Alors que je continuais mon chemin, je l’ai regardée entrer dans le jardin avec une démarche féline. J’étais morte de trouille. Mon cœur a manqué quelques battements quand j’ai vu un homme sortir sur un balcon avec une cigarette et une tasse de café. Mais Laura s’était déjà aplatie derrière un mince buisson, et l’homme n’a pas paru la remarquer.

Je me suis arrêtée après le virage et je l’ai attendue en me rongeant les ongles. J’ai patienté dix minutes en me faisant un sang d’encre.

Et puis j’ai aperçu une Peugeot 307 qui roulait dans la pente, le moteur éteint.

« Votre carrosse est avancé », a dit Laura en m’ouvrant la porte.

Je me suis empressée de m’asseoir à côté d’elle. Elle a mis le contact et on est parti.

« Comment tu as fait ? Il y avait un type…

— Deux, a corrigé Laura. C’est pour ça que j’ai mis si longtemps.

— Ils ne t’ont pas vue ?

— Non. Je les ai endormis par derrière.

— Endormis ? Tu veux dire, assommés ? »

Laura a levé les yeux au ciel.

« Eh bien, je n’avais pas le temps de leur chanter une berceuse, hein ?

— Tu n’as pas frappé trop fort, au moins ?

— Mais non, a-t-elle soupiré.

— Je culpabilise un peu, quand même. Ils n’y étaient pour rien.

— Force majeure, a répliqué Laura. Et puis, ils sont assurés.

— Ouais, je sais, mais je peux pas m’empêcher de culpabiliser. »

***

L’arrêt de la voiture m’a réveillée et m’a, du même coup, fait réaliser que je m’étais endormie. On était à une station service.

« On s’arrête déja ?

— Même les démons ont parfois besoin d’une pause pipi, a expliqué Laura en souriant. Et il faut remettre de l’essence. Et puis, il est presque midi. »

J’ai grimacé. Je ne pensais pas avoir autant dormi. J’ai fini de me réveiller alors que Laura remettait de l’essence, puis on est allées au magasin.

Après un tour aux toilettes, elle a pris deux boîtes de deux sandwiches triangulaires et est allée payer.

Je me suis tendue en entendant que la radio parlait de nous, ou en tout cas de Laura. Mon cœur s’est arrêté quand j’ai vu qu’il y avait un flic en uniforme dans la boutique.

J’ai essayé de me calmer en me disant que ce n’était qu’une coïncidence, qu’avec un peu de chance il n’écoutait pas ce que la radio disait, mais j’étais paniquée. J’espérais juste que ça ne se voyait pas trop.

« Cheveux bruns, yeux verts, qu’ils ont dit », a remarqué le vendeur de la boutique, un gros type chauve. « Ça pourrait être vous. »

J’ai essayé de respirer lentement. Le flic s’était mise derrière elle, mais j’espérais qu’il faisait juste la queue.

« Ouais, a dit Laura en souriant. Mais armée et dangereuse, qu’ils ont dit. D’accord, mon copain dit toujours que je suis dangereuse au volant, mais en tout cas je n’ai pas d’arme.

— Je me doute bien, a dit le type, souriant aussi. J’imagine que vous n’êtes pas la seule fille aux cheveux bruns et aux yeux verts dans ce pays. Vous payez par carte ? »

J’ai soufflé. Fausse alerte.

« Espèces, a dit Laura en sortant un billet de cinquante euros.

— Vous n’aimez pas les cartes bleues ? » a demandé le flic.

Peut-être pas une fausse alerte, en fait. Laura est restée impassible, contrairement à moi. Heureusement que personne ne me regardait.

« C’est plutôt les cartes bleues qui ne m’aiment pas », a soupiré Laura, avant d’expliquer : « Interdit bancaire ».

Le vendeur a souri en encaissant le billet.

« Je pourrais voir votre carte d’identité ? a insisté le policier.

— Pourquoi ? a demandé Laura. On n’a pas le droit de payer en billets ? »

Le policier paraissait crispé.

« Votre carte d’identité, mademoiselle.

— Et moi, je peux voir la vôtre ? Qui me dit que vous êtes un flic et pas un pervers ? »

Le policier a sorti son arme de service. Laura a sursauté et levé les mains, mais elle n’était pas autant paniquée que moi. Heureusement.

« Calmez-vous, a-t-elle dit. Tout va bien. J’ai juste payé en espèces. Je vais vous montrer ma carte, d’accord ?

— Allez-y. »

Elle a hoché la tête et a sorti son portefeuille de la main gauche, et a cherché à l’intérieur.

« Comment elle s’appelle, déjà, la fille qui est recherchée ? a demandé le vendeur, joyeusement. Laura quelque chose ?

— Vogier, ai-je dit, lugubre.

— Voilà, c’est ça. »

Laura a lentement sorti sa carte et l’a regardée un moment.

« Non, c’est pas moi, a-t-elle dit.

— Montrez-moi ça », a dit le flic.

Laura lui a tendu sa carte. Le policier l’a examinée, puis a baissé son arme et la lui a rendue.

« Désolé, mademoiselle. Mais vous comprenez, si vous aviez été ce démon…

— J’ai vraiment une tête de démon ? » s’est offensée Laura.

***

« Explique-moi, ai-je fait en remontant dans la voiture. Quelle carte tu lui as montrée ? »

Laura a fouillé dans sa poche et en a sorti un morceau de carton, qu’elle m’a montré. Il était entièrement blanc.

« Quoi ? ai-je fait. Tu lui as vraiment montré ça ?

— Il y a quelques avantages à être un démon, a-t-elle répliqué avec un sourire. La manipulation psychique des animaux inférieurs en fait partie.

— Animaux inférieurs ?

— Ouais. Rats, insectes, policiers, ce genre de bêtes. »

J’ai soupiré et lui ai lancé un regard mauvais.

« Oh, désolée. Je ne voulais pas t’offenser. »

***

« On irait quand même plus vite sur l’autouroute, a grogné Laura en s’arrêtant à un feu rouge dans un énième patelin qu’on traversait.

— Je peux reprendre le volant.

— Je veux bien. Il faut que j’aille téléphoner aussi. »

On s’est arrêtées au bord de la route, près d’une cabine, et je l’ai regardée téléphoner à son « contact ».

« Alors ? ai-je demandé quand elle est remontée dans la voiture.

— Il veut bien nous voir. De là à dire qu’il va nous aider…

— Il s’appelle comment, ton contact ?

— Il se fait appeler Bob.

— Et tu le connais depuis longtemps ?

— Non. Six mois, pas plus. Avant, j’étais affiliée à quelqu’un d’autre, mais il s’est fait descendre.

— Comment ça, affiliée ?

— C’est mon chef, quoi. Il me donne des ordres, et je les exécute. Lui reçoit ses ordres de son chef, qui les reçoit de son chef, tout ça jusqu’au grand chef, Satan himself. Sauf que comme c’est démoniaque, on appelle ça premier cercle, deuxième cercle, etcaetera. au lieu de dire chefs, grands chefs et PDG.

— C’est pas un peu hiérarchique, tout ça, pour des seigneurs du chaos ? »

Laura s’est contentée de hausser les épaules.

« L’organisation reste très chaotique. Beaucoup de démons font ce qu’ils veulent dans leur coin. Et puis tous ne sont pas au service de Satan.

— Ah ?

— Non. Une grande majorité seulement. Certains sont indépendants. Mais tout le monde ne peut pas l’être.

— Toi, tu ne peux pas ? ai-je demandé.

— Je suis un démon inférieur. Sous-fifre, quoi.

— Et en tant que démon, tu as des pouvoirs spéciaux ? À part la manipulation psychique de policiers ?

— Je ne sais pas. Attirer les emmerdes, c’est considéré comme un pouvoir ? »

***

Il était presque huit heures quand on est arrivé aux environs de Cannes. On avait passé toute la journée dans la voiture, et je commençais à en avoir vraiment marre.

Malgré ça, je n’étais pas pressée de rencontrer ce Bob. Laura ne m’avait pas dit grand chose sur lui, mais je me doutais qu’il n’accepterait pas de nous aider si facilement.

Elle avait repris le volant depuis une heure, et elle nous dirigeait sur les chemins sinueux au-dessus de Cannes, à la recherche de la villa de son chef. Elle a fini par trouver, et on s’est garées à l’intérieur. C’était très beau et très cher. Il y avait une vue magnifique, une pelouse bien tondue et une piscine énorme.

Un type nous attendait en short et en chemise hawaïenne devant la porte de la villa. J’ai supposé qu’il s’agissait de Bob.

« Salut, a fait Laura.

— Bonsoir. Qui êtes vous ? »

J’ai supposé que la question était pour moi.

« Je m’appelle Mélanie, ai-je dit. Je suis…

— Vous m’expliquerez ça à l’intérieur », a-t-il coupé.

Avant qu’on puisse s’assoir, un grand type costaud et moustachu nous a demandé de lui donner nos armes. J’ai supposé qu’il s’agissait d’un garde du corps. Laura a tendu son revolver en souriant et je lui ai donné mon Desert Eagle. Le Uzi était resté sous le siège de la voiture, mais j’avais toujours le Beretta à l’intérieur de ma veste, et le garde du corps n’avait pas paru le remarquer. Tant mieux, ça pourrait toujours être utile, au cas où.

Laura a expliqué la situation à Bob devant un verre. Ça a pris un certain temps, parce qu’il n’arrêtait pas de l’interrompre pour lui poser des questions. Il hochait ensuite la tête, l’air pensif.

Durant toute la discussion, le garde du corps s’était tenu derrière Bob, debout, les bras croisés. Il avait l’air de follement s’amuser.

« Je vois, a simplement dit Bob quand elle eût fini. Ça explique vos photos dans le journal.

— Vous allez nous aider, alors ? » a demandé Laura.

Bob a avalé une gorgée de Tequila. Puis il a grimacé.

« Je vais voir ce que je peux faire. Il ne devrait pas être très difficile de vous fournir une nouvelle identité.

— Merci, a dit Laura.

— Cependant », a fait Bob.

Je m’attendais à ce qu’il y ait un « mais », mais je me suis quand même raidie quand il a commencé.

« Il y a quelque chose qui me pose un problème. »

Il y a eu un court moment de silence. Puis Bob a lentement pointé son doigt vers moi.

« Qu’est-ce que cette fille fout chez moi ? » a-t-il hurlé.

C’est à ce moment là que j’ai compris que les choses n’allaient pas bien se passer.

« Elle m’a aidée… a commencé Laura.

— Je n’en ai rien à cirer ! Rien ne nous dit qu’elle n’appartient pas à Lumière Blanche !

— C’est absurde, a protesté Laura. C’est elle qui m’a sortie de leurs griffes.

— Ou alors », a dit Bob avec les yeux injectés de sang, « ils vous ont laissée partir pour pouvoir remonter jusqu’à moi ! »

Il a plongé son bras dans sa veste et a sorti un pistolet, qu’il a lancé à Laura. Elle l’a attrapé par réflexe.

« Je veux que vous la tuiez, a-t-il dit.

— Vous êtes cinglé, a répliqué Laura en secouant la tête.

— Tuez la ! » a crié Bob.

J’ai fermé les yeux, et j’ai essayé de me calmer. Qu’est-ce que j’étais censée faire dans ce genre de cas ? Combien de temps est-ce qu’il me faudrait pour sortir mon Beretta ? Est-ce qu’une balle bien placée suffirait à éliminer un démon ?

Quand j’ai rouvert les yeux, Laura pointait son arme sur Bob.

« Et si c’était plutôt vous que je descendais, Bob ? » a-t-elle demandé.

Il s’est contenté de sourire.

« Vous aurez du mal. J’ai enlevé le chargeur. Vous êtes tellement prévisible.

— On dirait », a dit Laura, lugubre.

Elle a tout de même pressé la détente en visant le plafond. On ne savait jamais. Mais le pistolet n’a fait qu’un misérable « clic ».

« Vous et votre soi-disant conscience, a continué Bob en sortant une autre arme. Pour être factrice au Vatican, ça va, mais pour le reste… Vous préféreriez tuer un être de votre race plutôt qu’un simple humain.

— Oh, allez, a-t-elle fait en secouant la tête. Vous n’allez quand même pas nous ressortir le vieux vomi sur les races supérieures. »

Bob n’a pas répondu, et s’est contenté de lever son arme vers Laura.

J’ai bloqué ma respiration, et j’ai donné un coup de pied dans la table. Laura a plongé et Bob a tiré. Il a ensuite tourné son arme vers moi mais j’avais déjà sorti mon Beretta. J’ai fait feu.

La balle a atteint son bras droit, mais ça ne lui a pas fait lâcher son arme. J’ai tiré une nouvelle fois. La balle l’a atteint en pleine tête. Il s’est écroulé au fond du canapé, un trou rouge au milieu du front.

J’ai levé mon arme vers le garde du corps, prête à tirer, mais il n’avait pas bougé. Les bras toujours croisés, il a souri en voyant que je n’allais pas l’abattre.

« De toute façon, c’était un sale con, a-t-il lâché.

— Je confirme, a lancé Laura en se relevant.

— Tu vas bien ? ai-je demandé.

— Grâce à toi. »

Elle s’est approchée du cadavre de Bob et a vérifié son pouls.

« Il est mort, a-t-elle dit.

— Je m’en doutais.

— Ouais, joli tir. Mais on ne sait jamais. »

Elle a souri en regardant le crâne explosé de Bob.

« Hé, a-t-elle dit, ton oncle aurait été fière de toi. Une Delaur en plus tueuse de démons. »

Chapitre 8
Exécution

J’étais en train de vomir dans le jardin quand Laura est venue me rejoindre. Elle m’a tendu un mouchoir en papier pour que je m’essuie la bouche.

« Ça va ? m’a-t-elle demandé.

— Pas trop. C’est la première fois que je… »

Laura a passé un bras autour de mon épaule.

« Tu n’avais pas le choix, a-t-elle dit.

— Probablement pas », ai-je admis en m’essuyant la bouche. J’en étais bien consciente, là n’était pas le problème. « Où est le garde du corps ?

— Philippe est allé planquer le cadavre.

— Tu crois qu’on peut lui faire confiance ?

— Il n’a pas trop intérêt à ce que la vérité éclate. Il va cacher le corps et prétendre que Bob l’avait congédié.

— Ils vont identifier mon arme.

— Quand le cadavre aura été retrouvé. À ce moment là, on sera loin ou mortes. »

J’ai hoché la tête.

« On est dans la merde, ai-je dit.

— Ouais, a acquiescé Laura. Je crois qu’on peut dire ça.

— Qu’est-ce qu’on va faire ?

— Aucune idée.

— On reprend la voiture ? »

Laura est restée silencieuse, le regard dans le vide.

« Est-ce qu’on reprend la voiture ? ai-je répété.

— Ouais, a soupiré Laura. On y va. »

***

On a repris la route, sans savoir où on allait. J’avais repris le volant. À côté de moi, Laura était silencieuse, le visage sombre.

« Ne t’en fais pas, ai-je dit. Ça va s’arranger. »

Mais je n’y croyais pas trop. On n’avait plus personne pour nous aider, et les flics ou Lumière Blanche finiraient bien par nous rattraper, tôt ou tard.

« Tu sais, ai-je dit, je ne sais pas ce qui va se passer, mais je voulais que tu saches que j’ai apprécié ce petit voyage en voiture avec toi.

— Moi aussi, a dit Laura en souriant. Mais j’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances.

— Ouais. Dis moi, que voulait dire Bob par « factrice au Vatican » ?

— Quoi ?

— Il a dit que tu étais bonne pour être factrice au Vatican. Ça veut dire quoi ?

— Ah. Je pense qu’il faisait référence à une mission.

— Et tu as fait quoi au Vatican ?

— Rien ! a-t-elle répondu en souriant. Ce n’était pas au Vatican. C’était une image.

— Il parlait de quoi, alors ? »

Elle a soupiré. Manifestement, elle n’avait pas trop envie d’en parler.

« C’est un peu compliqué.

— Ça tombe bien, ai-je répliqué. On a le temps. »

Laura a grogné, et puis elle s’est décidée à m’expliquer.

***

Si le Bien et le Mal se livraient une guerre millénaire sans merci, ça ne les empêchait pas d’avoir des relations diplomatiques par moment.

Ils avaient toujours gardé un contact, ne serait-ce que pour pouvoir s’insulter ou pour négocier. Négocier quoi, je n’en savais rien, et Laura n’avait pas pu m’éclairer là dessus. Peut-être des trêves les jours de fêtes chrétiennes.

Avec l’avènement du téléphone et d’Internet, les relations en chair et en os étaient de moins en moins nécessaires, mais ils avaient toujours besoin de se croiser « en vrai » pour s’échanger des objets. Quels genres d’objets ? Là non plus, on n’en avait aucune idée.

En tout cas, une chose était sûre, il y avait des démons et des types de Lumière Blanche qui se voyaient de temps en temps autour d’un café. Des diplomates, en quelque sorte.

Le démon qui jouait ce rôle en France avait pété un câble, s’était énervé, et avait essayé de descendre son homologue de l’autre camp. Il l’avait blessé avant de se faire abattre. Le type de Lumière Blanche s’était mis en colère et les relations s’étaient tendues.

Il fallait quelqu’un pour remplacer le « diplomate » pas très diplomate, et Laura avait été choisie à cause de ses nombreuses qualités, la principale étant qu’elle ne pouvait pas refuser. Elle devait remettre une boîte scellée au type en face. Le rendez-vous était à minuit, dans une église.

Laura était rentrée et était tombée sur deux types armés de pistolets mitrailleurs qui l’avaient fouillée. Il y avait aussi un autre type, plus calme, assis sur un des bancs.

« Je croyais que vous deviez être seul, avait dit Laura une fois que les types l’avaient laissée s’avancer.

— Asseyez vous, mademoiselle Vogier », avait dit l’homme.

Laura avait obéi, et l’avait examiné. Il avait les cheveux blancs et un bras en bandoulière.

« Vous connaissez mon nom. Puis-je connaître le vôtre ?

— Non.

— Qui me dit que vous n’allez pas me faire descendre quand je serais sortie d’ici ?

— Je n’ai qu’une parole, contrairement à feu votre ami.

— Ce n’était pas mon ami, avait répliqué Laura.

— C’est mieux », avait dit l’homme.

Laura avait hoché la tête. Ils étaient restés silencieux un moment, devant les deux gardes armés.

« Bon, on fait quoi maintenant ? avait demandé Laura.

— Pourquoi être si pressée ? Vous n’aimez pas cette église ?

— Si, si. Mais je ne voudrais pas rater la dernière séance de ciné. »

Elle avait sorti la boîte. L’homme l’avait attrapée et ouverte avec une clé qu’il avait dans sa poche intérieur.

« Bien.

— C’est quoi ?

— Ce ne sont pas vos oignons, avait soupiré l’homme. Et voici pour vous. »

Il lui avait tendu un petit pentacle au bout d’une chaîne. Laura l’avait rangé dans sa poche.

« Ça non plus, pas mes oignons ?

— Exact, avait souri l’homme. Les voies du Seigneur sont impénétrables.

— Ouais, avait acquiescé Laura. Pour une fois que ce n’est pas moi qui dit qu’Il est cul-serré. »

***

J’ai hoché la tête.

« Je ne savais pas que Lumière Blanche discutait avec les démons.

— Certains.

— Mais du coup, ces types savaient que tu étais un démon ? »

Elle a haussé les épaules.

« Et alors ? Ce sont des cathos. Ils ont promis de ne pas se servir de ça, et je pense qu’ils tiendront parole. »

Je n’en étais pas autant persuadée qu’elle. Lumière Blanche estimait aussi que la fin justifiait les moyens.

« Et si ces types t’avaient suivi ? ai-je demandé.

— Alors Bob serait mort bien avant, non ?

— Pas forcément. Ils n’avaient aucun moyen de savoir que c’était un démon.

— D’accord, a admis Laura. Mais moi ? Je suis toujours en vie. »

J’ai soupiré. En effet, il était absurde qu’ils l’aient laissée en vie s’ils la suivaient. À moins que…

« À moins qu’ils aient voulu faire d’une pierre deux coups, ai-je dit.

— Comment ça ?

— Ils ne pouvaient pas savoir que Bob était un démon, d’accord ? Ils n’auraient pas non plus pu savoir que tu en étais un si tu n’avais pas joué la diplomate. Mais ils pouvaient sûrement savoir qui était à Lumière Blanche. Ils doivent bien avoir des listes quelque part.

— Sûrement, a admis Laura, pensive. Donc…

— Donc ils pouvaient savoir que Fernand Coulet et Bertrand Yvain en faisaient partie, ai-je complété. Quand à mon oncle, c’était encore plus facile, il était curé.

— Et ils les auraient tués juste parce que je les ai croisés ? » a demandé Laura, dubitative.

J’ai haussé les épaules.

« Pas uniquement. Fernand était aussi dans une organisation anarchiste, non ? Yvain, tu devais carrément voir s’il pouvait pactiser avec Satan. Johnatan, lui, savait que tu étais un démon et il t’a laissé repartir. Tout ça, ça me paraît être des raisons suffisantes.

— Peut-être, a admis Laura. Mais j’ai du mal à croire qu’on ait pu me suivre si facilement sans que je le remarque.

— Tu n’avais aucune raison d’être sur tes gardes », ai-je protesté.

Laura a soupiré.

« Peut-être. Mais ça me fait mal de me dire qu’ils sont morts à cause de moi.

— Ça n’était pas ta faute…

— Ouais, ouais », a coupé Laura en baissant la tête, l’air triste. « Je sais. »

Elle est restée silencieuse un moment. Puis je l’ai vue se passer une main sur le visage. Peut-être pour essuyer une larme ?

« Bon, a-t-elle dit au bout d’un moment. Il commence à être tard, on pourrait peut-être aller manger ? »

***

Je me suis arrêtée dans un drive-in et on a mangé au bord de la route, assises sur le capot.

Laura n’a pas dit un mot pendant le repas. Elle avait encore son air lugubre.

Quand on a jeté les emballages, elle a jeté un regard bizarre à la cabine téléphonique qui était à côté.

« Il y aurait peut-être une solution, a-t-elle dit.

— Quoi ?

— Ça me plaît encore moins que de demander de l’aide à des démons, mais…

— Mais ? »

Elle a souri.

« Les deux types de Lumière Blanche, qui m’avaient attrapée. Christine et Franck. Ils pourraient peut-être nous aider.

— Ben voyons, ai-je répliqué. Ils ont voulu te tuer !

— Ouais. Bob était censé vouloir nous aider, et il a essayé de nous tuer. Eux ont essayé de me tuer, ils voudront peut-être nous aider ?

— Laura…

— En échange, je leur dis qui a causé ces meurtres. »

J’ai soupiré. L’idée ne me plaisait vraiment pas.

« Ce n’est qu’une hypothèse. Rien ne nous dit que ce ne sont pas eux qui ont commis ces meurtres !

— Ils ne savent pas qui sont les meurtriers. Sinon, ils m’auraient tuée quand ils le pouvaient. Allez, viens. »

Je l’ai accompagnée à contrecœur à la cabine téléphonique, et je l’ai regardée avec appréhension appeler les renseignements et composer le numéro de Christine Elm.

« Salut, a-t-elle commencé.

— Allô ?

— C’est Laura. »

Il y a eu un léger silence sur la ligne, puis un léger rire.

« Eh ben, c’est un coup de fil… inattendu. Tu veux quoi ?

— La vie sauve. Qu’on arrête de me rechercher. »

Nouveau silence.

« Tu es sûre de t’adresser à la bonne personne ?

— Je crois connaître l’identité des tueurs.

— Je ne peux pas faire arrêter les recherches.

— Des nouveaux papiers, ça me suffirait.

— Il faut qu’on en discute. Je rappelle dans cinq minutes.

— Cinq minutes. D’accord. Pas plus, on est dans une cabine.

— Delaur est là ? Tu peux me la passer ? »

Elle m’a tendu le combiné.

« Allô ?

— Bonsoir, agent Delaur. Vous allez bien ?

— Ça irait mieux si on n’avait pas tous les flics du pays aux trousses.

— Je voulais que vous sachiez qu’officiellement, vous avez été enlevée par Laura.

— Quoi ?

— C’est la version que j’ai donnée. La police ne vous recherche pas. Vous pouvez revenir en arrière.

— Je ne vais pas la laisser tomber. »

Je l’ai entendu soupirer.

« Oui, j’avais compris. Je ne parle pas de ça. Mais vous n’avez pas besoin de partir en cavale ou de changer d’identité.

— Pourquoi ?

— Comment ça, pourquoi ?

— Pourquoi vous leur avez menti ?

— Vous avez fait ce qui vous semblait juste. Et, en toute honnêteté, je pense que vous aviez raison.

— Merci.

— Pas de quoi. Je rappelle tout de suite. »

Elle a raccroché. On est resté à côté de la cabine en attendant qu’elle rappelle, et en croisant les doigts pour que la réponse soit positive.

Au bout de trois minutes, le téléphone sonnait à nouveau.

« Ouais ? a fait Laura.

— C’est Franck.

— Alors ?

— On est ouvert à un arrangement. Qui sont les meurtriers ?

— Ils appartiennent à Lumière Blanche. »

Il y a eu un court silence.

« Vous en êtes sûre ?

— Non, a répondu Laura. Pas absolument.

— Autrement dit, on devrait vous aider à cause d’une hypothèse ?

— Écoutez, je…

— On discutera de ça plus tard.

— Alors, vous acceptez ? a demandé Laura en souriant, soulagée.

— On va voir ce qu’on peut faire pour vous aider. »

***

Ils nous ont donné rendez-vous sur une aire d’autoroute. Elm nous a donné un itinéraire où il n’y avait pas trop de flics.

On est arrivées à destination un peu avant deux heures du matin. J’ai garé la voiture et on est descendu. On s’était donné rendez-vous vers la machine à café.

À l’intérieur, il n’y avait encore personne. On a pris un gobelet chacune et on est sorties les boire dehors.

« J’espère qu’ils vont venir, ai-je dit.

— Ils viendront. »

J’ai hoché la tête. J’espérais aussi qu’ils viendraient, mais j’étais moins optimiste que Laura. J’avais surtout peur que ce soit la police qui arrive.

J’étais en train de boire une gorgée de café quand Laura m’a sauté dessus et m’a plaquée au sol. Une fraction de seconde plus tard, on entendait une rafale de coups de feu et le bruit des vitres qui se brisaient.

Laura s’est relevée, m’a attrapé la main et m’a aidée à courir derrière une voiture. Il y a eu une nouvelle rafale. Les vitres de la voiture ont volé en éclats et certains pneus ont éclaté.

J’ai attrapé le Desert Eagle à l’arrière de mon pantalon et tiré quelques coups de feu sans vraiment prendre le temps de viser.

« Couvre-moi, a dit Laura. Je vais chercher la caisse. »

Avant que je n’ai pu l’en empêcher, elle s’est précipitée vers la voiture. Il y a eu des nouvelles rafales de coups de feu, mais elle continuait à courir. J’ai riposté en vidant mon chargeur. Avec l’obscurité, je n’arrivais pas à voir précisément où étaient les types qui nous tiraient dessus ; j’espérais juste que je n’abattrais pas un innocent en train de faire le plein.

Une fois mon chargeur fini, je l’ai remplacé et j’ai tiré à nouveau. Ça n’a duré en tout que quelques dizaines de secondes, mais ça m’a paru une éternité. Les détonations m’assourdissaient, des petits morceaux des vitres brisées tombaient sur mes épaules, les douilles de mon arme rebondissaient sur le sol, et la voiture derrière laquelle j’étais abritée ressemblait de plus en plus à une passoire.

J’ai entendu la voiture démarrer alors que je rechargeais une nouvelle fois mon arme. C’était mon dernier chargeur pour ce calibre. Je l’ai vidé alors que Laura approchait.

Elle a arrêté la voiture juste devant moi. Une rafale en a fait exploser les vitres. J’ai ouvert la porte arrière et me suis glissée à l’intérieur tandis que Laura démarrait en trombe.

« Tu n’as rien ? ai-je demandé tandis qu’on s’engageait à vive allure sur l’autoroute.

— Ça va, et toi ?

— Ça va. Mais putain, les enflures ! Ils nous ont trahies !

— Je ne suis pas sûre, a répliqué Laura. Si ça avait été eux, ils auraient pu venir plus près. On ne se serait pas méfiées.

— Mouais. Sauf si… »

Je n’ai pas fini ma phrase parce que la lunette arrière a explosé.

« Merde ! » a dit Laura en faisant zigzaguer la voiture.

Je me suis allongée sur la banquette et j’ai attrapé mon Uzi sous le siège passager. J’ai tiré une rafale et ai failli lâcher l’arme à cause du recul.

« Accroche toi ! » a lancé Laura en tirant le frein à main. La voiture a fait un tête à queue et s’est retrouvée à contre-sens.

Nos poursuivants nous ont dépassées. Laura a accéléré à nouveau, évitant de peu une voiture qui arrivait en sens inverse. Elle a pris la sortie qu’on venait de dépasser. Une voiture a dû piler pour ne pas nous emboutir et nous a klaxonnées furieusement.

« Woo-hoo ! a crié Laura. Là, je crois qu’on les a semés. »

J’ai repris ma respiration et suis repassée en position assise.

« Bon sang, où tu as appris à conduire comme ça ? ai-je demandé.

— Hollywood », a-t-elle répondu en souriant.

Notre soulagement a été de courte durée. Deux ronds-points plus loin, on a entendu les sirènes de la police.

« Merde.

— Comme tu dis », a fait Laura en s’engageant sur une petite route, puis en éteignant les phares.

Il n’y avait pas de lumière pour nous éclairer, ce qui était plus ou moins positif parce que ça devenait plus difficile de nous repérer. D’un autre côté, on ne voyait rien non plus.

En tout cas, moi, je ne voyais rien, mais Laura devait avoir de meilleurs yeux que moi, parce qu’elle roulait toujours aussi vite. Peut-être que les démons voient dans le noir. Ou alors, peut-être simplement qu’elle avait des tendances suicidaires, parce que j’ai quand même eu plusieurs fois l’impression qu’on n’était pas loin de la sortie de route.

Au bout d’un moment, elle a arrêté la voiture sur le bas-côté et a suggéré qu’on aille à pied jusqu’à la maison la plus proche.

« Et on fera quoi ? ai-je demandé. Ils vont sûrement tout fouiller.

— Déjà, on aura un peu de répit. »

Elle est sortie de la voiture, et je l’ai suivie, un peu à contrecœur, en prenant toutes les armes au passage.

« Tiens, ai-je dit à Laura. Prends un flingue.

— Non. Je ne veux pas.

— Quoi ? »

Je l’ai entendue soupirer.

« Je ne me sens pas capable de tuer quelqu’un.

— Quoi ? ai-je répété à nouveau. Tu crois que moi, je m’en sentais capable ?

— Je refuse de tuer quelqu’un. Je ne veux pas… devenir comme ça…

— Comme quoi ?

— Comme les autres démons. Je ne peux pas tuer quelqu’un. »

J’ai soupiré. J’aurais peut-être dû trouver ça bien. J’aurais peut-être dû être fière d’elle, être soulagée, mais en fait, j’ai surtout trouvé ça très con.

« J’espère qu’ils se diront la même chose », ai-je grommelé tandis qu’on s’élançait à travers la campagne.

On a marché une bonne heure. On n’avançait pas vite, parce qu’on trébuchait tout le temps. Laura se débrouillait mieux que moi, parce que, d’une part, elle était plus agile et, d’autre part, elle ne se trimballait pas près de dix kilogrammes d’armes à feu. Je lui en voulais, et je crois que je lui en veux toujours, parce que je n’avais pas envie qu’elle meurt et que je ne pense pas que le moment était adapté pour de telles préoccupations morales.

C’est ironique que ça soit une catho qui fasse à un démon le reproche d’avoir trop de morale, non ?

Enfin, on a réussi à atteindre une petite maison de campagne, et on n’y est pas allées en finesse : j’ai réveillé le couple qui vivait là en les braquant avec mon Uzi et Laura s’est occupée de les ligoter.

Après, on s’est installées dans le salon et on a essayé de décider ce qu’on allait faire, mais ni elle ni moi ne voyions de moyen simple de sortir de là, et j’étais fatiguée. Finalement, je me suis endormie alors qu’il devait être autour de quatre heures du matin.

***

Laura m’a réveillée un peu après le lever du soleil.

« Ils arrivent », s’est-elle contentée de dire.

J’ai mis deux secondes à me rappeler l’horreur de notre situation et à me demander comment j’avais pu m’endormir dans de telles circonstances, puis je me suis levée et ai regardé à travers les volets entrebâillés.

Il y avait plusieurs fourgons de police. Des tas de flics avançaient lentement, encerclant la maison. J’ai pensé que, quelques jours avant, j’aurais pu être parmi eux. J’ai reconnu Elm et Melvin, qui les guidaient. Les ordures nous avaient bel et bien trahies.

« Peut-être que si on se rend, tu peux t’en tirer », a suggéré Laura.

Je n’en pensais pas un mot. Ils commenceraient par l’abattre, et m’élimineraient probablement à mon tour parce que j’en savais trop. J’ai attrapé le pistolet mitrailleur, l’ai glissé par la fente et ai tiré une rafale.

Les policiers se sont couchés au sol, se protégeant derrière leurs boucliers en plexiglas. Quelques-uns ont répliqué et ont tiré dans les volets, mais je m’étais déjà écartée.

« Ou alors, ai-je dit, on peut prendre les propriétaires en otages.

— On n’a pas à les mêler à ça, a protesté Laura. Viens, on peut accéder au garage. »

J’ai hoché la tête, et l’ai suivie en me rendant froidement compte qu’on ne s’en tirerait pas. Même s’il y avait une voiture au garage, il aurait fallu qu’elle soit blindée pour qu’on puisse atteindre la route.

Pourtant, à aucun moment je n’ai songé à me rendre. Je savais que je mourrais de toutes façons, et je préférais encore me battre jusqu’au bout. Et, alors qu’on fonçait vers la mort, je me rendais compte que j’avais passé toute ma vie à faire ce que l’on attendait de moi, et je trouvais ça follement excitant de mourir l’arme au poing, seules contre une centaine de policiers.

« Rendez vous », a lancé un policier à travers le mégaphone. « Vous êtes cernées !

— Sans blague ? » ai-je répliqué, mais je ne pense pas qu’il m’ait entendue.

Dans le garage, il y avait une berline Mercedes. Je n’ai pas pris le temps de la regarder plus en détail et ai grimpé à la place du passager, Laura s’étant déjà installée au volant. Prévoyante, elle avait récupéré les clés, probablement pendant que je dormais.

« Bon, a-t-elle dit. Tu es sûre que tu ne veux pas te rendre.

— Oui.

— Je… Je pense qu’on va mourir.

— Moi aussi.

— Je suis désolée de t’avoir entraînée là-dedans. Mais je suis heureuse de cette journée passée avec toi.

— Moi aussi.

— Je t’aime. »

Elle m’a fait un baiser sur la joue, et j’ai souri.

« Prête ? » a-t-elle demandé.

J’ai armé mon Uzi.

« Prête. »

Laura a envoyé la voiture contre la porte du garage, en espérant, un, que ça suffirait à l’ouvrir et, deux, que ça permettrait de surprendre les policiers.

Si les deux battants de la porte se sont effectivement ouverts sous la pression de la voiture, les flics n’ont pas paru si surpris que ça. En tout cas, les vitres ont volé en éclats alors qu’on ne devait pas avoir fait deux mètres.

Le siège baissé au maximum, Laura a fait bondir la voiture en haut de la petite pente qui sortait du garage. Plus ou moins dans la même position, je tirais un peu au hasard en espérant que ça obligerait les policiers à se planquer.

Ça n’a pas dû suffir, parce que les détonations ne se sont pas arrêtées. C’était assourdissant. En quelques secondes, la bagnole est devenue une passoire ; la tôle ne nous protégeait pas plus qu’une feuille de papier. J’ai senti un choc dans mon bras droit et ai lâché le pistolet mitrailleur.

J’ai tourné la tête à ma gauche et ai vu que Laura avait été blessée aussi, et sévèrement. Du sang coulait sur son visage et sur son tee-shirt. Ironiquement, l’hémoglobine recouvrait en partie le « Police partout, justice nulle part » qui était écrit dessus.

Elle paraissait inconsciente. J’ai essayé d’attraper le volant mais c’était trop tard : la voiture arrivait au virage.

Elle est partie en tonneaux. Je me suis demandée un moment ce qui allait me tuer : l’accident ou les balles. Et puis, la voiture s’est arrêtée sur le toit, et, à l’exception de mon bras droit blessé, j’étais saine et sauve.

J’ai enlevé ma ceinture de sécurité et ai essayé d’ouvrir la porte, mais l’accident l’avait déformée et elle était bloquée. Je me suis glissée par ce qui restait de la fenêtre. Bizarrement, je n’ai pas pensé que j’allais me faire descendre : je voulais juste sortir Laura de là avant que la voiture n’explose. C’était plutôt idiot, parce qu’elle n’était probablement déjà plus en état d’être sauvée et que la voiture ne brûlait pas, mais je n’étais pas en état de raisonner.

Dans l’accident, on avait dévalé une partie de la pente, ce qui nous avait temporairement mis hors de portée des policiers. J’ai donc eu le temps de boitiller de l’autre côté de la voiture, d’ouvrir la porte et de tirer Laura dehors.

Elle avait repris conscience, mais n’allait pas bien : une balle l’avait touchée dans le cuir chevelu, et, surtout, deux autres s’étaient logées dans sa poitrine.

« Va-t-en », m’a-t-elle dit en crachant du sang.

Mais c’était déjà trop tard : les policiers accouraient vers nous, l’arme à la main.

« Lâchez votre arme ! Levez les mains ! » a hurlé un mégaphone.

J’ai obéi, parce que je n’avais plus que le Beretta et que je ne voyais pas comment j’allais pouvoir affronter tous ces flics avec.

Elm et Melvin se sont approchés de nous, couverts par le reste des hommes.

« Avant que vous nous tuiez, ai-je demandé, je veux savoir. Les meurtres, finalement, c’était qui ? Vous ?

— Non, a répondit Elm en armant son revolver. Peu importe qui c’était.

— Vous nous aviez promis…

— Les choses ont changé, a-t-elle expliqué. Les meurtres étaient commandés par Lumière Blanche. Nous avons eu pour mission d’effacer les traces. Juste après votre coup de fil.

— Et pourquoi moi ? a demandé Laura.

— Je ne connais pas les détails, a expliqué Elm, mais il semblerait que ta hiérarchie trouvait que tu avais de « mauvaises » fréquentations.

— Quoi ? ai-je demandé. Mais pourquoi ? »

Que Lumière Blanche élimine ses propres membres, ça me surprenait déjà, mais pourquoi pas, après tout. Mais qu’elle le fasse sur les conseils des forces du Mal, je n’arrivais pas à comprendre.

« Parce que, a soufflé Laura avec difficulté, le Bien a besoin du Mal comme repoussoir pour justifier toutes les atrocités qu’il commet pour le combattre. Et inversement. Ni l’un ni l’autre ne peuvent se permettre que leurs agents ne haïssent pas le Mal, parce que les gens risqueraient de se rendre compte qu’ils se font… »

Elle n’a pas pu terminer sa phrase, parce que Melvin lui a logé une balle dans le crâne. Des morceaux de sang et de cervelle ont voltigé et atterri dans l’herbe.

J’ai hurlé. Je me suis jetée sur lui. Il m’a repoussée d’un coup de poing qui m’a tordue en deux, et il a pointé son arme vers moi.

« Baissez votre arme, agent Melvin, a ordonné une voix. Vous avez le droit d’abattre les démons, mais pas les humains. »

J’ai levé la tête, étonnée que quelqu’un tienne à ce que je m’en sorte en vie.

C’était Max, qui arrivait vers nous. Il pointait son arme vers Melvin. Ce dernier a soupiré et lui a jeté un regard haineux, avant de s’écarter.

Je pleurais en me tenant le bras, qui commençait à me faire mal. Elm a regardé le crâne éclaté de Laura, puis elle s’est tournée vers moi.

« Je suppose qu’elle n’avait pas tout à fait tort. Mais nous devions obéir aux ordres. Je suis désolée. »

Je ne trouvais pas que c’était le début du commencement de l’ombre d’une justification, mais je n’ai rien trouvé à lui répondre. J’étais sous le choc.

Je me suis contentée de pleurer.

Ça a duré un certain temps.

Épilogue

Qu’est-ce qu’il y a à dire, après ?

Laura a eu un enterrement sordide. On était trois à y assister : ses deux parents et moi. Il avait déjà fallu se battre pour qu’elle soit enterrée. J’ai tout de même pu glisser son vieux revolver dans son cercueil. Si elle disait qu’il était bien contre les ombres et les fantômes, peut-être qu’il pourrait lui être utile là où elle était maintenant.

Quant à moi, je suppose que je m’en suis bien tirée. Je suis toujours en vie. Je n’ai gardé de tout ça qu’une cicatrice au bras. Je ne suis même pas allée en prison : alors que son équipier avait failli me tuer, Elm a été généreuse et a réussi à me faire passer pour une otage de Laura.

J’ai accepté lâchement. J’avais honte, évidemment. Mais je ne pense pas que Laura aurait voulu que je me sacrifie simplement pour clamer avoir été son amie.

En échange, je me suis promis qu’un jour, je leur ferai payer. Au Bien comme au Mal, parce je crois qu’elle avait raison : les deux ne sont que les deux côtés d’une même pièce.

J’ai déjà commencé. En échange de ma libération, en échange de la promesse que Lumière Blanche ne me ferait pas disparaître, Elm m’avait fait jurer de garder le silence sur les événements qui avaient conduit à la mort de Laura.

Évidemment, vous vous dites bien que si vous pouvez lire ça, c’est que je n’ai pas tenu parole. Raconter cette histoire ne changera sans doute pas grand chose, mais c’est un premier pas.

Ah, et une dernière chose, parce qu’il y a peut-être un accès Internet en Enfer : Laura, si tu me lis, je crois que je t’aime aussi.

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J’aime beaucoup la fantasy, la science-fiction, et toutes les histoires avec des aventures et des scènes d’action prenantes. Malheureusement, et même s’il y a eu du progrès ces dernières années, j’ai souvent un peu plus de mal à me projeter dans des histoires où les seuls intérêts pris en compte sont ceux des hommes, où les personnages sont toujours désespérément hétérosexuels, et où ils cherchent souvent plus à défendre la société établie qu’à exprimer leur révolte contre celle-ci.

J’ai commencé à écrire pour créer les histoires que j’aurais bien aimé lire mais que je ne trouvais pas, ou trop peu. On y retrouve donc, en général, des choses comme des vampires, de la sorcellerie, des flingues et des explosions ; mais elles parlent aussi de féminisme, d’homosexualité, de transidentité, de lutte des classes, etc.

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