10 mai

Route de nuit

Route de nuit est une nouvelle que j’ai écrite il y a maintenant un certain temps (je crois que ça remonte à 2005). C’était d’ailleurs la première nouvelle que j’envoyais à un Appel à Textes et qui était retenue ; malheureusement, l’anthologie pour laquelle je l’avais envoyée n’a jamais vu le jour et, après sept ans, je me suis dit que c’était improbable qu’elle le soit un jour et que je pouvais peut-être me décider à la publier ici même.

En résumé, il s’agit d’une nouvelle fantastique plutôt humoristique, avec des zombies. Et un chat, aussi, accessoirement.

Vous pouvez la télécharger dans les formats suivants :

Cette nouvelle fait également partie du recueil Sorcières & Zombies.

Licence Creative Commons
Route de nuit de Lizzie Crowdagger est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Les fichiers sources sont disponibles sur Github.

Ce texte est à prix libre : vous pouvez le lire sans rien débourser, mais si vous l’avez apprécié, vous êtes invité·e à faire un don :

08 avr.

Hell B☠tches : Réagir sans violence

«Réagir sans violence» est une (toute) petite nouvelle située dans la série des Hell B☠tches (qui inclue notamment Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) mettant en scène le personnage de Sigkill, une lesbienne geek hackeuse.

Vous pouvez la télécharger en PDF, en EPUB ou au format HTML, ou tout simplement la lire ci-dessous.


C’était un samedi soir, et Sigkill marchait dans la rue pour rentrer chez elle. Or, Sigkill n’aimait pas marcher dans la rue un samedi soir. Il y avait trop de gens à son goût, et elle n’aimait pas les gens. Ils la regardaient toujours avec un air bizarre, quand ils ne s’amusaient pas à venir lui parler, ou pire.

Pour éviter la crise de panique, elle avait mis ses écouteurs et écoutait du métal à un volume élevé, ce qui avait pour avantage de lui permettre de ne pas entendre les gens, y compris ceux qui auraient eu la mauvaise idée de vouloir lui parler. Malheureusement, elle les voyait toujours, et elle apercevait toujours leurs regards remplis d’une curiosité malsaine. Qui était cette fille aux cheveux courts et rouges habillée en costard-cravate et avec des docs roses, semblaient-ils demander. Ou alors : était-ce une fille ou un garçon ? Sigkill n’était pas très douée pour analyser l’expression des gens, mais là, malheureusement, elle ne les comprenaient que trop bien.

Elle ne pouvait pas ne pas les voir, mais elle pouvait faire comme si. Et elle pouvait occuper son esprit à des choses intéressantes pour ne pas penser à ce que eux pouvaient bien penser. Elle était donc plongée dans ses réflexions, à se demander comment elle pourrait bien améliorer les performances du morceau de code qu’elle avait écrit aujourd’hui et qui était un peu poussif. Peut-être pourrait-elle faire un peu de profiling en rentrant chez elle, histoire de voir quels morceaux du programme prenaient le plus de temps. Ou peut-être devrait-elle prendre le temps de revoir tout l’algorithme, il y avait sans doute moyen de…

Elle interrompit le fil de ses pensées, et s’immobilisa par la même occasion, lorsque deux hommes, décidés à interagir avec elle malgré ses barrières sonores et mentales, lui bloquèrent le chemin.

L’un d’entre eux dit quelque chose, qu’elle n’entendit pas à cause de son baladeur. Ou grâce à son baladeur, tout est une question de point de vue.

Sigkill s’apprêtait à essayer de les contourner, mais le second type approcha sa main et lui retira un de ses écouteurs. Elle déglutit et sentit la panique remonter.

« On se demandait, reprit le premier type, t’es quoi exactement ? C’est quoi cette tenue ? »

Sigkill ne répondit rien. Elle en était incapable. D’ailleurs, à quoi bon ? On voyait bien ce que c’était, sa tenue, et elle doutait que les deux hommes voulussent connaître les références exactes pour parler mode en face de leurs amis.

« T’es une gouine ? demanda le second homme. Un pédé ? »

Sigkill restait silencieuse et figée. Elle se disait que dans son sac en bandoulière, elle avait un pistolet électrique qu’elle avait fait elle-même, mais elle n’osait pas l’utiliser. Et puis, elle n’aimait pas avoir recours à la violence.

« Ben quoi, tu réponds pas ? demanda le second type en posant sa main sur l’épaule de Sigkill. Tu as perdu ta langue ? C’est un minou qui te l’a bouffé ? »

Les deux hommes se mirent à rire. Puis celui qui avait posé la main sur son épaule posé la seconde sur celle de son ami. Sigkill, toujours incapable de dire quoi que ce soit, se demandait si utiliser un pistolet électrique relevait de la violence. Un coup de poing, d’accord, c’était violent, mais là il ne s’agissait jamais que de gentils petits électrons. C’était de la science, quelque part. Cela relevait plutôt de l’expérience, en fin de compte.

« Hey, on pourrait faire un plan à trois, ça te dirait pas ? »

Sigkill finit par se décider, uniquement pour des raisons scientifiques, à tester l’appareil qu’elle avait construit elle-même sur deux sujets qui semblaient manifestement se porter volontaires pour faire avancer le progrès. Elle dégaina donc son pistolet, le plaqua au niveau du cou de l’homme qui ne la tenait pas, et appuya sur la détente.

Elle reçut alors une décharge qu’elle qualifia instantanément de « plutôt forte » qui l’envoya valser en arrière et la fit s’écrouler par terre. Il ne lui fallut cependant que quelques secondes pour se relever, car elle prenait des décharges électriques environ deux fois par semaine et avait développé une forme de résistance.

Ce n’était pas le cas des deux hommes, cependant, surtout qu’eux avaient pris le coup de plein fouet. Ils gisaient tous deux par terre et se convulsaient en bavant, la peau et les cheveux légèrement carbonisés.

Sigkill remit ses écouteurs, se remit en chemin, et rangea son pistolet électrique Do It Yourself dans son sac. Puis, tandis qu’elle réajustait le nœud de sa cravate, elle prit mentalement note des ajustements qu’il faudrait qu’elle apporte à son nouvel engin, qui avait manifestement besoin d’être un peu recalibré.


Licence Creative Commons
Réagir sans violence de Lizzie Crowdagger est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Les fichiers sources sont disponibles sur Github.

Ce texte est à prix libre : vous pouvez le lire sans rien débourser, mais si vous l’avez apprécié, vous êtes invité·e à faire un don :

19 janv.

On ne peut pas faire confiance aux démons

On ne peut pas faire confiance aux démons est une nouvelle fantastique située dans le même univers (et avec les mêmes personnages) qu’Enfants de Mars et de Vénus. Elle implique donc les personnages d’Alys (que vous pouvez aussi retrouver dans Créatures de rêve) et Lev, qui ont toutes les deux été appelées pour pratiquer un exorcisme.

À l’origine, cela devait être la scène d’introduction pour un roman, ce qui explique peut-être le caractère légèrement inachevé de la chose. Quoiqu’il en soit, vous pouvez télécharger ce texte :

ou, tout simplement, le lire ci-dessous.


Les deux parents nous regardaient, l’air plein d’espoir, tandis que le psychiatre semblait beaucoup plus méfiant. Enfin, tout ce monde-là regardait surtout Alys, ma « partenaire » ; moi, ils ne m’avaient pas trop calculée depuis que j’étais entrée. Il faut dire qu’elle avait fait des efforts pour être impressionnante : ses cheveux blonds et courts étaient peignés presque correctement et elle avait enfilé sa panoplie complète de sorcière gothique, avec blouson en cuir noir qui lui descendait jusqu’aux chevilles, corset noir, longue robe noire, et bijoux occultes en veux-tu en voilà. À côté de ça, avec mon jean et mon débardeur, je paraissais sans doute insipide.

Moi, je m’appelle Lev ; ça vient de Leviathan, le gros serpent des mers ou la grande bête de l’apocalypse, au choix. Pas le petit truc, en tout cas, ce qui me correspond plutôt bien. Je suis en effet plutôt imposante, que ce soit au niveau de la taille ou du poids.

J’ai une dégaine de gouine assez caricaturale : cheveux tondus, à l’exception d’une mèche plutôt fashion, piercing à l’arcade, goût assez prononcé pour le couple treillis/rangers. Cela dit, j’ai quand même les ongles vernis ; en noir, quand même, faut pas déconner. Au moins, cet après-midi, ça me permettait de correspondre un tout petit peu au dress-code sorcellerie gothique.

La plupart des gens disent que je suis masculine, mais je préfère le terme butch, qui vient du mot américain butcher — boucher, en français — qui était à l’origine utilisé pour dénigrer les lesbiennes trop visibles, à la façon de notre « camionneuse » local.

Cela dit, je suis plus portée sur les gros calibres que sur les fendoirs, et je préfère les motos aux camions.

« Vous avez fait ce genre de, euh, choses, n’est-ce pas ? » a demandé le père avec un air hésitant.

Il avait une quarantaine d’années, à peu près le même âge que sa femme, qui était assise dans un canapé à côté de lui. Couple petit-bourgeois moyen, bien assorti avec leur maison proprette située dans un quartier résidentiel.

J’ai jeté un coup d’œil à leur décoration. Rien de bien original : des meubles en bois massif, fauteuils et canapé en cuir, télévision seize neuvième à écran plat. Pas mal de valeur, mais rien de facile à trimballer, en a conclu mon instinct de cambrioleuse. Cela dit, on n’était pas venues pour ça.

Si on était là, Alys et moi, c’était plutôt à cause du petit dernier de la famille, un ado d’une quinzaine d’années dont quelques photos traînaient sur les murs, et dont les parents avaient fini par se persuader qu’il avait besoin d’un bon exorcisme. Ce dont le psychiatre, qui avait tenu à être présent, ne paraissait pas du tout convaincu.

« Oui, a fait Alys en sortant une cigarette. Étant donné le caractère peu courant de ce genre… d’opérations, je pense même être en mesure de dire que je fais partie des personnes les plus qualifiées dans le domaine. Je peux ? »

Elle montrait sa cigarette d’un air interrogateur, puis l’a allumée en voyant que personne n’avait l’air se s’y opposer explicitement.

« Comme je l’ai expliqué à monsieur et madame Delese, a commencé le psychiatre, je pense que, si Laurent est persuadé d’être possédé par… un démon, ou quelque chose, appelez cela comme vous voulez, pratiquer une sorte de… rituel… pourrait apporter des résultats. C’est une forme de suggestion, évidemment, mais…

— Question de perpective, je suppose, a fait Alys en hochant la tête.

Cependant, a repris le psychiatre, certains, hum, de vos confrères peut-être moins scrupuleux pourraient abuser de ce genre de situation en pensant avant tout à leurs revenus et pas au bien être du patient, si vous voyez ce que je veux dire ? »

Mon amie a soufflé sa fumée, puis a arboré un petit sourire carnassier.

« J’en suis bien consciente. Vraiment rien à voir avec les psys, évidemment. »

La mère, quant à elle, et contrairement aux deux hommes présents dans la pièce, s’était mise à me regarder avec un air interrogateur.

« Et vous, a-t-elle demandé, quel est votre rôle, exactement ?

— C’est mon assistante, a expliqué Alys.

— Partenaire », ai-je corrigé.

On s’est regardées une fraction de seconde, ma « partenaire » et moi, puis elle a haussé les épaules.

« Partenaire en général, a-t-elle admis, mais assistante dans ce cas particuler. Parce que tu ne fais pas d’exorcisme, hein, Lev ? »

J’allais protester que j’étais sûre d’être capable de le faire, et que ça n’avait pas l’air bien compliqué, mais je me suis dit que ça n’était peut-être pas une brillante idée devant nos clients.

« Assez de bla-bla, a repris Alys. Si on allait voir votre garçon ? »

     

Les parents, toujours accompagnés du psy, nous ont montré la chambre de leur gosse. Ça faisait typiquement chambre d’ado, avec un bordel digne de la mienne, des posters de groupes de rock sur les murs et une télé avec une console de jeu dans un coin de la pièce.

Ce qui était moins conventionnel, c’était de voir le gamin sanglé à son lit.

« Cool, n’ai-je pas pu m’empêcher de dire. Je ne pensais pas que ça se passerait vraiment comme dans les films. »

En m’entendant, l’adolescent — ou le démon qui l’habitait s’est redressé autant qu’il le pouvait et s’est mis à hurler des choses dans une langue que je ne comprenais pas. Si c’était vraiment une langue. Ça ne m’a pas effrayée plus que ça : ce n’était pas franchement pire qu’un type qui avait trop bu à un concert punk.

« Oui, je sais, ai-je soupiré. Ma mère suce des bites en Enfer. »

Tout le monde s’est retourné vers moi avec un regard désapprobateur : le père, sans doute choqué par ma vulgarité ; la mère, qui se demandait manifestement si elle avait bien fait de nous appeler ; le psychiatre, qui devait se dire que ses craintes étaient fondées ; et même Alys, qui aurait pu faire le même genre de remarques mais aurait préféré que je m’abstienne devant nos clients.

J’en ai déduit qu’il valait mieux que je la ferme provisoirement.

« Je vois, a dit Alys sur un ton calme. Ça a dû être difficile pour vous. »

Les deux parents ont acquiescé d’un signe de tête, tandis que ma partenaire s’approchait de l’adolescent.

« Salut, a-t-elle lancé en accompagnant sa parole d’un geste amical de la main. Laurent, c’est ça ?

— Mon nom est Caacrinolas », a répondu le gamin avec une voix gutturale.

Alys a fait ce qu’elle pouvait pour cacher son sourire joyeux, mais je l’ai tout de même remarqué. Je savais ce que ça voulait dire : elle estimait qu’il s’agissait d’un réel cas de possession.

« Vous pourriez nous laisser seules dans la pièce, s’il vous plaît ? » a-t-elle gentiment demandé aux parents et au médecin.

Si les premiers ont hoché la tête et obéi docilement, le second ne semblait pas pressé de nous laisser avec le gamin.

« Écoutez, a-t-il dit à Alys alors que les parents étaient sortis. Je comprends que monsieur et madame Delese aient fait appel à vous, étant donné le manque de réponse que la médecine pouvaient leur apporter, mais…

— Ne vous en faites pas, a répondu l’exorciste à voix basse. Il ne s’agit pas réellement de sorcellerie, ou quoi que ce soit. Laurent vit probablement une crise d’adolescence difficile, et il s’est réfugié dans une fantaisie qui lui est propre. Un moyen d’attirer l’attention, un appel à l’aide, en quelque sorte. »

Le psychiatre a vigoureusement hoché la tête.

« Ce que je vais faire, c’est rentrer dans son jeu en récitant quelques incantations en latin et en agitant quelques crucifix et pentacles. Il faut qu’il sente qu’il est pris au sérieux, vous voyez ? »

Manifestement, le médecin avait toujours l’air d’approuver ce que disait mon amie.

« Vous me voyez comme une sorte de charlatan, a conclu celle-ci, mais, d’une certaine façon, nous faisons le même travail, vous et moi. Mes méthodes sont différentes, mais il s’agit aussi de psychologie, au final. »

Le laïus a rassuré le docteur, qui a fini par quitter la chambre à son tour. Alys a ensuite arboré un sourire radieux et s’est allumée une cigarette, avant de s’approcher de son « patient ».

« Ça ne te gêne pas si je fume, Caacrinolas ?

— Non, a répliqué l’adolescent, toujours avec une voix censée être démoniaque. Mais dis-moi, mortelle : es-tu comme cet homme borné qui refuse de croire ce qu’il voit pourtant ?

— Oh, non, a répliqué Alys. Je voulais juste m’en débarasser. Pourquoi est-ce que je refuserais de te croire ? Les gens qui ne sont pas vraiment possédés — et crois-moi, j’en vois un tas — se prennent en général pour Satan, ou Lucifer, des pointures. Aucun adolescent ne prétendrait être possédé par Caacrinolas, obscur démon de seconde zone. Ce serait la lose. »

Le démon de seconde zone en question n’a pas semblé apprécier le compliment, car il s’est agité et a craché à la figure de mon amie.

« Je suis le Prince des Enfers ! s’est-il mis à hurler. Le bras droit de Méphistophélès ! Je commande trente-six légions et je…

— T’as jamais été Prince, bébé, a rétorqué mon amie. Même quand Méphisto l’était encore, tu n’étais qu’un pauvre Duc, et depuis qu’il a perdu les grâces de Satan, tu n’es plus rien. N’essaie pas de te la raconter. »

Cette fois-ci, le démon n’a rien osé répondre.

« Et t’es pas obligé de prendre cette voix avec moi, a-t-elle continué. Ça va pour épater les touristes mais entre nous, ce n’est pas la peine.

— Qui es-tu ? a demandé Caacrinolas avec une voix normale.

— J’ai beaucoup de noms, a répondu mon amie avec un joyeux sourire. Lev, tu pourrais sortir le matos ? »

Le démon m’a dévisagée avec un air mauvais pendant que je sortais une épaisse pochette en cuir de mon sac en bandoulière.

« Donc, tu penses que c’est du sérieux ? ai-je demandé.

— Je crois, oui, a fait Alys sur un ton joyeux. Deux vrais cas de possession démoniaque en six mois, les affaires vont bien, en ce moment. »

Caacrinolas a poussé un soupir de lassitude.

« Tu vas essayer de m’exorciser ? a-t-il demandé. Tu crois vraiment que c’est toi qui vas gagner ?

— Non, ce n’est pas vraiment un exorcisme. Je n’aime pas les exorcismes, c’est chiant à mourir et ça prend des plombes. Techniquement, ce que je fais, c’est plutôt l’inverse. »

Le démon n’a pas eu l’air de comprendre ce qu’elle disait.

« D’accord, a soupiré Alys tandis que je lui tendais sa pochette. L’exorcisme, ça consiste à faire sortir un esprit d’un corps qu’il occupe, ce qui est long et fastidieux. La plupart du temps, quand ça marche, c’est parce que le démon préfère partir que mourir d’ennui. »

Elle a ensuite inspiré une bouffée de tabac, sans doute pour faire une pause dramatique. Après quoi, elle a sorti une seringue de la pochette.

« Ma méthode, c’est l’inverse, a-t-elle repris. Je vais plonger ce corps dans le coma, et puis je vais vous rejoindre dans les rêves, toi et le propriétaire des lieux. C’est plutôt de l’inorcisme que de l’exorcisme, quand on y pense. »

Le démon a souri, montrant toutes ses dents, ce qui aurait été plus impressionnant si le corps qui l’hébergeait n’avait pas porté un appareil dentaire.

« Et après, mortelle ? Tiens-tu vraiment à te mesurer à moi ? Tiens-tu si peu à la vie ?

— Après, a fait Alys avec un grand sourire, je vais te coller la raclée de ta vie. C’est la partie que je préfère, dans ce job. »

Caacrinolas s’est mis à ricaner doucement.

« Et qui es-tu donc pour être aussi arrogante ? a-t-il demandé.

— Alys Morningstar. Alys avec y, j’y tiens. Ça fait plus sorcière, je trouve. »

Le démon s’est soudainement arrêté de rire, et a regardé ma partenaire avec ce qui ressemblait maintenant à de l’étonnement.

« Quoi ? Tu es Alys, la fille de Lucifer ?

— Hein ? ai-je fait, ignorant cet aspect de la vie de mon amie.

— Pardon ? a-t-elle fait à son tour. La fille de Lucifer ? Où est-ce que tu es allé chercher ça, sombre crétin ? »

Elle a levé les yeux au ciel et a inspiré une nouvelle bouffée de tabac.

« D’accord, je lui ai vendu mon âme. Et j’ai beaucoup de sympathie pour elle 1, sans vouloir faire de jeu de mot avec un certain morceau de musique. Mais sa fille ? Tu rêves, bébé. C’est peut-être ma marraine, tout au plus, mais certainement pas ma mère. Par pitié, tout sauf ça. »

Ces précisions n’ont pas eu l’air de vraiment rassurer le démon, qui regardait maintenant mon amie avec une certaine crainte.

« Je suis désolé, a-t-il dit en baissant soudainement les yeux. Je ne savais pas qui vous étiez. Je vais libérer ce corps, évidemment, Mademoiselle.

— Quoi ? s’est exclamée Alys. Tu te fous de moi ? Tu ne peux pas faire ça. Ce n’est pas drôle ! Ce genre de choses, c’est la partie que je préfère dans ce taf !

— Je ne suis pas idiot, Mademoiselle. Je ne tiens pas à subir le même sort que le prince Sitri. »

D’habitude, je n’aimais pas le terme « mademoiselle », que des types un peu machos avaient un peu trop tendance à utiliser pour infantiliser ou pour draguer. Mais là, l’intonation était différente : ça sonnait un peu comme un titre de noblesse.

« Hey, pourquoi tu te focalises sur elle ? ai-je demandé, légèrement vexée. Moi, je suis Leviathan, la grande bête de l’apocalypse, ça te fout pas un peu les chocottes aussi ? »

Mais c’était trop tard : l’adolescent a secoué les yeux, comme s’il se réveillait, et nous a regardées avec un air d’incompréhension profonde.

« Qui êtes-vous ? a-t-il demandé. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Pourquoi est-ce que je suis attaché ? »

Alys a rangé la seringue dans sa pochette, puis m’a tendue celle-ci d’un geste rageur.

« Putain de démons de merde, a-t-elle maugréé. On ne peut jamais faire confiance à ces connards. »


Licence Creative Commons
On ne peut pas faire confiance aux démons de Lizzie Crowdagger est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Les fichiers sources sont disponibles sur Github.

Ce texte est à prix libre : vous pouvez le lire sans rien débourser, mais si vous l’avez apprécié, vous êtes invité·e à faire un don :

22 déc.

Hell B☠tches : Bain de soleil

«Bain de soleil» est une petite nouvelle située dans la série des Hell B☠tches (qui inclue notamment Une autobiographie transsexuelle (avec des vampires) mettant en scène le personnage de Morgue.

Vous pouvez la télécharger en PDF, au format EPUB ou au format HTML, ou tout simplement la lire ci-dessous.


Il est aux alentours de six heures du soir, et Morgue prend un bain de soleil, allongée dans l’herbe.

Elle est blonde, plutôt grande, avec des cheveux courts. Elle porte un pantalon noir un peu gothique, avec une chaîne et un patch qui proclame «Mess with the best, die like the rest». Aux pieds, elle a des rangers qu’elle n’a pas eu le courage de retirer, contrairement à son tee-shirt et à son soutien-gorge. Elle porte des lunettes de soleil et elle a un baladeur MP3 branchée sur les oreilles ; elle écoute du Wagner. À côté d’elle traîne une bouteille de vodka à moitié vide qui semble indiquer qu’elle est là depuis un moment.

À première vue, on pourrait penser que Morgue est une jeune femme ordinaire qui a décidé de bronzer un peu dans un parc municipal. Pourtant, lorsqu’on y regarde de plus près, on peut voir que sa vodka est légèrement colorée en rouge — elle l’a mélangée à du sang synthétique — et qu’un peu de fumée se dégage lentement de sa peau qui, malgré le ciel légèrement nuageux, commence à être sérieusement brûlée.

Morgue est une vampire et, si elle commence une sieste au soleil à six heures du soir en écoutant Wagner, c’est en partie parce qu’elle veut ne pas être sûre de se réveiller. Alors qu’elle commence à somnoler, malgré la douleur causée par les brûlures, elle repense avec nostalgie à la période désormais lointaine où elle était vivante.

Contrairement à la plupart de ses congénères, Morgue n’a pas choisi de devenir une vampire. Normalement, le processus de transformation implique des échanges sanguins durant une période assez longue, avant ce qu’elle appelle avec ironie le grand soir qui consiste à se laisser tuer par son créateur en espérant faire partie des chanceux qui reviennent à la non-vie. Ce n’est pas ce qui s’est passé pour Morgue : c’est juste qu’elle est morte il y a bien longtemps, alors qu’elle avait encore en elle le sang d’un vampire qu’elle avait tué deux jours plus tôt. Elle détestait les morts-vivants, en ce temps là, et elle en avait déjà éliminé quelques uns. Elle n’avait pas prévu que le fait d’avoir bu de son sang — censé, selon les légendes, donner force et vitalité — la conduirait à devenir l’une d’entre eux quarante-huit heures plus tard.

Toujours est-il qu’aujourd’hui, Morgue regrette l’époque où elle était humaine.

Pas pour le soleil, évidemment. Elle n’a jamais compris ces espèces de poètes maudits morts-vivants qui chérissent la lumière du jour qu’ils ne reverront jamais. Elle, de son côté, a toujours trouvé que la nuit recelait de beaucoup plus de possibilités, même si sa transformation lui a rendu le soleil intéressant. Elle aime cette sensation de brûlure, modérée au moment du crépuscule ou tellement intense au zénith qu’elle ne pourrait pas l’endurer plus de quelques minutes sans finir en cendres.

Ce soir, il y a à la fois assez de lumière pour qu’elle ressente la douleur de manière aiguë, et assez peu pour qu’elle puisse tenir plusieurs heures avant de se décomposer. Peut-être qu’elle tiendra jusqu’à la nuit ; ou peut-être pas. Quoi qu’il en soit, elle n’a pas l’intention de bouger.

Ce n’est pas non plus le besoin de sang qui fait regretter à Morgue son humanité : depuis vingt ans, il existe du substitut synthétique qui, à défaut de pouvoir être utilisé pour les transfusions, est suffisamment proche de la véritable hémoglobine pour pouvoir être assimilé par les vampires. Certes, elle trouve qu’il a un goût assez dégueulasse, mais on ne le sent pas lorsque c’est mélangé avec de la vodka.

Non, si Morgue regrette tellement de ne plus être humaine, c’est parce qu’elle a la nostalgie de cette époque où elle se sentait en vie. Elle regrette cette impression qu’elle avait de pouvoir mourir à tout moment : les accélérations de son cœur lorsqu’elle chargeait sur le sang de bataille, une épée à la main ; la montée d’adrénaline lors d’un combat à mort, lorsque l’on sait que la moindre erreur peut être fatale ; et même la peur, qu’elle a pourtant toujours essayé d’écarter de son vivant.

C’était dans ces moments, lorsqu’elle n’était qu’à un cheveu de la grande faucheuse, qu’elle avait le sentiment d’être vraiment vivante.

Maintenant, il lui semble que ce n’est plus pareil. Certes, les vampires ne sont pas aussi immortels qu’on le prétend ; un pieu dans le cœur, une bonne vieille décapitation, le feu, ou même simplement une rafale bien ciblée avec une arme à gros calibre, tout cela peut éliminer un mort-vivant de façon définitive. Et puis le soleil, évidemment, le soleil qui l’aura peut-être consumée avant que son baladeur ne lui ait passé tous ses morceaux de Wagner.

Mais ce n’est pas pareil. Oh, elle ne crache toujours pas sur un bon règlement de comptes, et elle doit admettre que l’évolution de la technologie a produit des jouets amusants dans le domaine, mais ce n’est pas la même sensation que lorsqu’elle était mortelle. Elle n’a plus les mêmes montées d’adrénaline, et son cœur ne bat plus. Même lorsqu’elle frôle la mort définitive, elle n’a plus ce sentiment magnifique de défier la faucheuse.

Même le meurtre n’est qu’un palliatif à son manque. Avant, lorsqu’elle était encore humaine, voir un ennemi agoniser lentement pouvait, à lui seul, lui procurer des orgasmes. Elle se rappelle toujours de cette sensation d’extase lorsqu’elle a tué un homme pour la première fois, alors qu’elle n’avait que treize ans. Maintenant, si elle veut prendre un peu de plaisir ainsi, elle est obligée d’en rajouter des couches dans la torture et les mutilations. Hier, elle a été obligée de découper lentement un type à la tronçonneuse, membre par membre, pour ressentir un semblant de contentement. À l’époque où elle était mortelle, le simple fait de lui couper les testicules et de le regarder se vider de son sang l’aurait envoyée au septième ciel.

Bref, Morgue repense avec nostalgie à la période où elle était vivante. Pas parce qu’elle a le sentiment d’être devenue un monstre ou d’avoir perdu toute humanité — une distinction qui lui paraît fallacieuse tant les humains ont su et savent encore se montrer monstrueux —, pas parce qu’elle est obligée de couper son substitut sanguin avec de l’alcool pour qu’il soit avalable, et encore moins parce qu’elle a la nostalgie d’un soleil indolore et insipide.

Non, Morgue regrette cette période parce qu’il y avait ces moments où elle ressentait dans toutes les cellules de son corps qu’elle était véritablement mortelle — un mot ambigu, mortel , qui désigne à la fois ce qui peut mourir et ce qui peut tuer.

Alors, allongée dans l’herbe, elle se fait lentement brûler au soleil en écoutant Wagner, sans savoir avec certitude si elle existera encore au crépuscule. Ce n’est jamais qu’un autre substitut, mais c’est toujours mieux que rien.


Licence Creative Commons
Bain de soleil de Lizzie Crowdagger est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Les fichiers sources sont disponibles sur Github.

Ce texte est à prix libre : vous pouvez le lire sans rien débourser, mais si vous l’avez apprécié, vous êtes invité·e à faire un don :

01 janv.

Révolution avec un vampire

Alors que, dehors, la révolte gronde, le journaliste John interroge la vampire Léna sur son parcours. Elle parle de sa transformation dans un monde où vampires comme marginaux sont chassés des villes, ainsi que de sa rencontre avec Éléonore Trotsky, leader de la révolution en cours.

Révolution avec un vampire est une nouvelle de science-fiction/fantasy, que vous pouvez télécharger :

Licence Creative Commons
Révolution avec un vampire de Lizzie Crowdagger est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Les fichiers sources (au format Markdown) sont disponibles sur Github.

11 juin

Sortir du cercueil

William, un jeune peintre, fait le voyage vers un château isolé et lugubre de Transye Vanille, où il doit y dresser le portrait de la fille d’un comte.

Il va alors réaliser que les occupants du château cachent un terrible secret…

Sortir du cercueil est une nouvelle de fantasy, que vous pouvez :

Cette nouvelle fait également partie du recueil Sorcières & Zombies.

Licence Creative Commons
Sortir du cercueil de Lizzie Crowdagger est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Les fichiers sources sont disponibles sur Github.

Ce texte est à prix libre : vous pouvez le lire sans rien débourser, mais si vous l’avez apprécié, vous êtes invité·e à faire un don :

19 fév.

Créatures de rêve

Alys, une jeune femme presque ordinaire, se dirige vers un petit village abandonné dans lequel elle est censée avoir vécue. Elle espère pouvoir ainsi se remémorer un passé oublié.

Mais les choses ne se passent jamais comme prévues et elle va rapidement être confrontée à un véritable cauchemar. Ou bien c’est le cauchemar qui va être confrontée à elle, question de point de vue.

Créatures de Rêve est une longue nouvelle fantastique, téléchargeable gratuitement :

Cette nouvelle fait également partie du recueil Sorcières & Zombies.

Licence Creative Commons
Créatures de rêve de Lizzie Crowdagger est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Les fichiers sources (au format Markdown) sont disponibles sur Github.

Ce texte est à prix libre : vous pouvez le lire sans rien débourser, mais si vous l’avez apprécié, vous êtes invité·e à faire un don :

page 2 de 2 -