Celsius 1312

1312 degrés Cel­sius, c’est la tem­péra­ture du feu sacré qui ani­ment ceux qui met­tent le livre sur un piédestal.

Cel­sius 1312 est une nou­velle libre­ment inspirée à la fois de Fahren­heit 451 (Ray Brad­bury) et des réac­tion­naires qui cri­ent « Fahren­heit 451 » à chaque fois qu’un·e enseignant jette un vieux manuel sco­laire en signe de protestation.

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Le com­man­dant Jean-Michel Mon­tagne prof­i­tait du temps mort pour sirot­er un verre de vin rouge en con­tem­plant un livre. C’était vrai­ment un bel ouvrage, avec une cou­ver­ture en cuir et une reli­ure cousue, qui inspi­rait Jean-Michel à chaque fois que celui-ci pre­nait le temps de l’admirer.

Jean-Michel était un homme d’une cinquan­taine d’années. D’une car­rure moyenne, il avait, croy­ait-il l’air plus imposant grâce à son crâne inté­grale­ment chauve mis en valeur par une paire de lunettes ron­des à la mon­ture métallique.

Jean-Michel était bib­lio­thé­caire, et il était fier de sa car­rière. Il avait dédié sa vie à la pro­tec­tion et à la con­ser­va­tion des livres. Avec ses col­lègues et sous le com­man­de­ment ferme mais avisé du Min­istre Per­pétuel du Livre, il avait con­tribué à lut­ter con­tre la men­ace d’un retour aux heures les plus som­bres de l’histoire. Ensem­ble, ils avaient remis la lit­téra­ture à la place cen­trale qu’elle méritait.

Alors qu’il por­tait une nou­velle fois le verre-bal­lon à ses lèvres, une sirène vint le tir­er soudaine­ment de ses rêver­ies autocongratulatoires.

La pre­mière réac­tion de Jean-Michel fut de fron­cer les sour­cils. Encore un affront fait au Livre. Cela ne s’arrêterait-il donc jamais ? Pour­tant, depuis 2020 et les actes indi­ci­bles et innom­ma­bles com­mis par de soi-dis­ant « enseignants » rad­i­cal­isés qui fai­saient honte à la pro­fes­sion, le Gou­verne­ment avait pris les choses en main. Des fonc­tion­naires avaient été mis à pied, l’état d’urgence proclamé, et, après un grand débat nation­al organ­isé par le Prési­dent, celui-ci avait annon­cé une refonte ambitieuse du rôle des bib­lio­thèques. C’était l’époque où Jean-Michel, encore jeune mais aux con­vic­tions déjà forgées, s’était engagé.

Après ce fron­ce­ment de sour­cils irrité, Jean-Michel se reprit et afficha une mine résolue, et se per­mit même un léger sourire. Le Des­tin lui don­nait l’occasion, une fois encore, de prou­ver son amour du Livre.

Jean-Michel posa son verre et rejoignit d’un pas rapi­de la demi-douzaine d’hommes qui étaient de ser­vice cette nuit. Il n’y avait pas de femmes : si, après la refonte de leur rôle, les rangs des bib­lio­thé­caires avaient d’abord été ouverts à la gent fémi­nine, le Min­istre Per­pétuel avait, quelques années plus tard, pris la déci­sion avisée de con­fi­er la défense du pat­ri­moine cul­turel au groupe même qui avait, depuis tou­jours, bâti ce dernier. Ce n’était pas un priv­ilège : il s’agissait surtout de s’assurer de se préserv­er des influ­ences néfastes qui avaient fail­li, autre­fois, met­tre la cul­ture en péril en attaquant celle-ci à coups de fémin­i­sa­tion de la langue et de bien-pen­sance féministe.

Un des ser­gents de Jean-Michel était déjà en train de con­sul­ter la tablette qui lui indi­quait la rai­son de l’alerte. Un homme avait été repéré en train de van­dalis­er un livre, à quelques pâtés de maisons de la bibliothèque.

Il ne s’agissait pas d’une alerte don­née par un citoyen vig­i­lant : si ceux-ci avaient, pen­dant un temps, assuré un rôle essen­tiel dans la préser­va­tion de la cul­ture, le sys­tème de sur­veil­lance automa­tisé (conçu par de bril­lants ingénieurs français) avait main­tenant pris le relais depuis deux décen­nies et était à l’origine de la grande majorité des inter­ven­tions des bibliothécaires.

— Bon, vous savez quoi faire, dit Jean-Michel.

Après quoi, pour inciter ses hommes à se dépêch­er, il tonna :

— Go, go, go !

Angli­cisme néfaste qu’aurait con­damné le Min­istère du Livre s’il s’était retrou­vé couché sur papi­er, mais qui restait tolérable à l’oral, dans la bouche de quelqu’un qui n’avait pas la pré­ten­tion à se dire écrivain.

***

Le four­gon élec­trique autonome roulait, toutes sirènes hurlantes, vers la som­bre des­ti­na­tion où un crime était en train d’être com­mis. À l’intérieur, Jean-Michel véri­fi­ait que ses hommes por­taient bien leur équipement régle­men­taire : gilet pare-balles, casque, lanceur de balles de défense. Cette arme à létal­ité atténuée con­tin­u­ait à porter ce nom, même si depuis plus de dix ans elle ne se dif­féren­ci­ait d’une arme à feu clas­sique que par l’ajout d’une intel­li­gence arti­fi­cielle à l’activation fac­ul­ta­tive qui s’assurait (en théorie) de ne pas touch­er d’organes vitaux. La plu­part des hommes dis­sim­u­laient égale­ment leur vis­age der­rière une cagoule noire, pra­tique cen­sé­ment pro­scrite mais que le com­man­dant préférait laiss­er pass­er. Si les lois con­tre la haine per­me­t­taient main­tenant de sup­primer dans les trente sec­on­des toute pho­togra­phie d’un agent de l’État dans l’exercice de ses fonc­tions, les dénon­ci­a­tions calom­nieuses immon­des pra­tiquées jadis par des élé­ments fac­tieux avaient lais­sé des traces dans les esprits de ses hommes.

Les portes du four­gon s’ouvrirent, et les bib­lio­thé­caires s’élancèrent vers la petite mai­son de quarti­er rési­den­tiel où un livre était en train d’être mutilé. Cha­cun con­nais­sait son rôle et, dans une choré­gra­phie par­faite­ment huilée, la poignée d’hommes en noir prirent posi­tion pour cou­vrir le ser­gent qui tenait le béli­er. La porte céda en deux coups bien portés, et les hommes se déployèrent à l’intérieur, l’arme à l’épaule.

Jean-Michel entra à la suite de ses hommes et ne put s’empêcher de sen­tir son cœur s’arrêter lorsqu’il décou­vrit la scène.

Assis sur un canapé, un vieil homme rabougri était en train de mas­sacr­er un ouvrage. Non seule­ment il avait ouvert le livre, mais il avait posé celui-ci juste à côté d’une tasse de café qui avait déjà lais­sé des mar­ques sur la table basse. Plus grave encore, l’homme avait un cray­on à la main, ce qui lais­sait sup­pos­er qu’il avait mutilé le con­tenu inaltérable de cette œuvre, ou qu’il prévoy­ait de le faire.

Il y eut des déto­na­tions, et l’homme val­sa en arrière, un air d’incompréhension figé à jamais sur le vis­age. Jean-Michel leva la main pour sig­naler à ces hommes d’arrêter de faire feu. Il pou­vait les com­pren­dre, bien enten­du : ce n’était qu’une réac­tion pro­por­tion­née pour met­tre hors d’état de nuire un dan­gereux crim­inel. Mais la pri­or­ité de Jean-Michel, c’était avant tout la vic­time, et il craig­nait qu’une tache de sang ne vienne défig­ur­er encore plus le pau­vre ouvrage déjà meurtri.

Le com­man­dant s’approcha de la table et, tan­dis que le vieil homme rendait son dernier souf­fle (l’aspect « atténué » de la létal­ité de leurs armes était lui-même quelque peu lim­ité lorsque plusieurs agents fai­saient feu à l’unisson), il ramas­sa avec pré­cau­tion le livre et le referma.

— Oh, nom de Dieu ! s’exclama un de ses hommes.

Jean-Michel se retour­na et aperçut ce qui avait déclenché le juron de son sub­al­terne, qui avait pour­tant déjà vu suff­isam­ment de choses pour avoir l’esprit endurci.

Sur une étagère, ce n’était pas un, mais plusieurs dizaines de livres, qui étaient entassés, sans pro­tec­tion aucune, soumis aux élé­ments et à la poussière.

Quelle indig­nité, songea Jean-Michel en pous­sant un soupir, mais il se res­saisit immé­di­ate­ment : c’était, après tout, pour ce genre de choses qu’il s’était engagé et qu’il con­tin­u­ait à servir son pays. Grâce à leur inter­ven­tion, ces livres allaient pou­voir être récupérés, pro­tégés et préservés.

***

Lorsqu’ils furent ren­trés, après avoir réglé toutes les for­mal­ités admin­is­tra­tives et les aspects pra­tiques, une fois le cadavre embal­lé pour la morgue et les livres à pro­téger envoyés au ser­vice de vit­ri­fi­ca­tion de la bib­lio­thèque, Jean-Michel s’autorisa un nou­veau verre de vin.

Comme à son habi­tude, il le savoura en con­tem­plant le livre à la cou­ver­ture en cuir qu’il avait pris l’habitude d’admirer. Il repen­sa avec hor­reur aux choses qu’il avait vues cette nuit, mais son sen­ti­ment se changea rapi­de­ment en sat­is­fac­tion d’avoir accom­pli son devoir et pro­tégé la culture.

Jean-Michel attra­pa un petit chif­fon et épous­se­ta un peu le bloc de verre qui pro­tégeait le livre qu’il admi­rait tant et qui, fort heureuse­ment, n’avait jamais pu être abîmé par per­son­ne, encore moins par un sin­istre indi­vidu qui aurait eu la volon­té bar­bare d’en tourn­er les pages.

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