Hell B☠tches : Bain de soleil

«Bain de soleil» est une petite nou­velle située dans la série des Hell B☠tches (qui inclue notam­ment Une auto­bi­ogra­phie trans­sex­uelle (avec des vam­pires) met­tant en scène le per­son­nage de Morgue.

Vous pou­vez la télécharg­er en PDF, au for­mat EPUB ou au for­mat HTML, ou tout sim­ple­ment la lire ci-dessous.

«Bain de soleil» est une petite nou­velle située dans la série des Hell B☠tches (qui inclue notam­ment Une auto­bi­ogra­phie trans­sex­uelle (avec des vam­pires) met­tant en scène le per­son­nage de Morgue.

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Il est aux alen­tours de six heures du soir, et Morgue prend un bain de soleil, allongée dans l’herbe.

Elle est blonde, plutôt grande, avec des cheveux courts. Elle porte un pan­talon noir un peu goth­ique, avec une chaîne et un patch qui proclame «Mess with the best, die like the rest». Aux pieds, elle a des rangers qu’elle n’a pas eu le courage de retir­er, con­traire­ment à son tee-shirt et à son sou­tien-gorge. Elle porte des lunettes de soleil et elle a un baladeur MP3 branchée sur les oreilles ; elle écoute du Wag­n­er. À côté d’elle traîne une bouteille de vod­ka à moitié vide qui sem­ble indi­quer qu’elle est là depuis un moment.

À pre­mière vue, on pour­rait penser que Morgue est une jeune femme ordi­naire qui a décidé de bronz­er un peu dans un parc munic­i­pal. Pour­tant, lorsqu’on y regarde de plus près, on peut voir que sa vod­ka est légère­ment col­orée en rouge — elle l’a mélangée à du sang syn­thé­tique — et qu’un peu de fumée se dégage lente­ment de sa peau qui, mal­gré le ciel légère­ment nuageux, com­mence à être sérieuse­ment brûlée.

Morgue est une vam­pire et, si elle com­mence une sieste au soleil à six heures du soir en écoutant Wag­n­er, c’est en par­tie parce qu’elle veut ne pas être sûre de se réveiller. Alors qu’elle com­mence à som­nol­er, mal­gré la douleur causée par les brûlures, elle repense avec nos­tal­gie à la péri­ode désor­mais loin­taine où elle était vivante.

Con­traire­ment à la plu­part de ses con­génères, Morgue n’a pas choisi de devenir une vam­pire. Nor­male­ment, le proces­sus de trans­for­ma­tion implique des échanges san­guins durant une péri­ode assez longue, avant ce qu’elle appelle avec ironie ≪ le grand soir ≫ qui con­siste à se laiss­er tuer par son créa­teur en espérant faire par­tie des chanceux qui revi­en­nent à la non-vie. Ce n’est pas ce qui s’est passé pour Morgue : c’est juste qu’elle est morte il y a bien longtemps, alors qu’elle avait encore en elle le sang d’un vam­pire qu’elle avait tué deux jours plus tôt. Elle détes­tait les morts-vivants, en ce temps là, et elle en avait déjà élim­iné quelques uns. Elle n’avait pas prévu que le fait d’avoir bu de son sang — cen­sé, selon les légen­des, don­ner force et vital­ité — la con­duirait à devenir l’une d’entre eux quar­ante-huit heures plus tard.

Tou­jours est-il qu’aujourd’hui, Morgue regrette l’époque où elle était humaine.

Pas pour le soleil, évidem­ment. Elle n’a jamais com­pris ces espèces de poètes mau­dits morts-vivants qui chéris­sent la lumière du jour qu’ils ne rever­ront jamais. Elle, de son côté, a tou­jours trou­vé que la nuit rece­lait de beau­coup plus de pos­si­bil­ités, même si sa trans­for­ma­tion lui a ren­du le soleil intéres­sant. Elle aime cette sen­sa­tion de brûlure, mod­érée au moment du cré­pus­cule ou telle­ment intense au zénith qu’elle ne pour­rait pas l’endurer plus de quelques min­utes sans finir en cendres.

Ce soir, il y a à la fois assez de lumière pour qu’elle ressente la douleur de manière aiguë, et assez peu pour qu’elle puisse tenir plusieurs heures avant de se décom­pos­er. Peut-être qu’elle tien­dra jusqu’à la nuit ; ou peut-être pas. Quoi qu’il en soit, elle n’a pas l’intention de bouger.

Ce n’est pas non plus le besoin de sang qui fait regret­ter à Morgue son human­ité : depuis vingt ans, il existe du sub­sti­tut syn­thé­tique qui, à défaut de pou­voir être util­isé pour les trans­fu­sions, est suff­isam­ment proche de la véri­ta­ble hémo­glo­bine pour pou­voir être assim­ilé par les vam­pires. Certes, elle trou­ve qu’il a un goût assez dégueu­lasse, mais on ne le sent pas lorsque c’est mélangé avec de la vodka.

Non, si Morgue regrette telle­ment de ne plus être humaine, c’est parce qu’elle a la nos­tal­gie de cette époque où elle se sen­tait en vie. Elle regrette cette impres­sion qu’elle avait de pou­voir mourir à tout moment : les accéléra­tions de son cœur lorsqu’elle chargeait sur le sang de bataille, une épée à la main ; la mon­tée d’adrénaline lors d’un com­bat à mort, lorsque l’on sait que la moin­dre erreur peut être fatale ; et même la peur, qu’elle a pour­tant tou­jours essayé d’écarter de son vivant.

C’était dans ces moments, lorsqu’elle n’était qu’à un cheveu de la grande faucheuse, qu’elle avait le sen­ti­ment d’être vrai­ment vivante.

Main­tenant, il lui sem­ble que ce n’est plus pareil. Certes, les vam­pires ne sont pas aus­si immor­tels qu’on le pré­tend ; un pieu dans le cœur, une bonne vieille décap­i­ta­tion, le feu, ou même sim­ple­ment une rafale bien ciblée avec une arme à gros cal­i­bre, tout cela peut élim­in­er un mort-vivant de façon défini­tive. Et puis le soleil, évidem­ment, le soleil qui l’aura peut-être con­sumée avant que son baladeur ne lui ait passé tous ses morceaux de Wagner.

Mais ce n’est pas pareil. Oh, elle ne crache tou­jours pas sur un bon règle­ment de comptes, et elle doit admet­tre que l’évolution de la tech­nolo­gie a pro­duit des jou­ets amu­sants dans le domaine, mais ce n’est pas la même sen­sa­tion que lorsqu’elle était mortelle. Elle n’a plus les mêmes mon­tées d’adrénaline, et son cœur ne bat plus. Même lorsqu’elle frôle la mort défini­tive, elle n’a plus ce sen­ti­ment mag­nifique de défi­er la faucheuse.

Même le meurtre n’est qu’un pal­li­atif à son manque. Avant, lorsqu’elle était encore humaine, voir un enne­mi ago­nis­er lente­ment pou­vait, à lui seul, lui pro­cur­er des orgasmes. Elle se rap­pelle tou­jours de cette sen­sa­tion d’extase lorsqu’elle a tué un homme pour la pre­mière fois, alors qu’elle n’avait que treize ans. Main­tenant, si elle veut pren­dre un peu de plaisir ain­si, elle est oblig­ée d’en rajouter des couch­es dans la tor­ture et les muti­la­tions. Hier, elle a été oblig­ée de découper lente­ment un type à la tronçon­neuse, mem­bre par mem­bre, pour ressen­tir un sem­blant de con­tente­ment. À l’époque où elle était mortelle, le sim­ple fait de lui couper les tes­tic­ules et de le regarder se vider de son sang l’aurait envoyée au sep­tième ciel.

Bref, Morgue repense avec nos­tal­gie à la péri­ode où elle était vivante. Pas parce qu’elle a le sen­ti­ment d’être dev­enue un mon­stre ou d’avoir per­du toute human­ité — une dis­tinc­tion qui lui paraît fal­lac­i­euse tant les humains ont su et savent encore se mon­tr­er mon­strueux —, pas parce qu’elle est oblig­ée de couper son sub­sti­tut san­guin avec de l’alcool pour qu’il soit aval­able, et encore moins parce qu’elle a la nos­tal­gie d’un soleil indo­lore et insipide.

Non, Morgue regrette cette péri­ode parce qu’il y avait ces moments où elle ressen­tait dans toutes les cel­lules de son corps qu’elle était véri­ta­ble­ment mortelle — un mot ambigu, ≪ mor­tel ≫, qui désigne à la fois ce qui peut mourir et ce qui peut tuer.

Alors, allongée dans l’herbe, elle se fait lente­ment brûler au soleil en écoutant Wag­n­er, sans savoir avec cer­ti­tude si elle exis­tera encore au cré­pus­cule. Ce n’est jamais qu’un autre sub­sti­tut, mais c’est tou­jours mieux que rien.

Il est aux alen­tours de six heures du soir, et Morgue prend un bain de soleil, allongée dans l’herbe.

Elle est blonde, plutôt grande, avec des cheveux courts. Elle porte un pan­talon noir un peu goth­ique, avec une chaîne et un patch qui proclame «Mess with the best, die like the rest». Aux pieds, elle a des rangers qu’elle n’a pas eu le courage de retir­er, con­traire­ment à son tee-shirt et à son sou­tien-gorge. Elle porte des lunettes de soleil et elle a un baladeur MP3 branchée sur les oreilles ; elle écoute du Wag­n­er. À côté d’elle traîne une bouteille de vod­ka à moitié vide qui sem­ble indi­quer qu’elle est là depuis un moment.

À pre­mière vue, on pour­rait penser que Morgue est une jeune femme ordi­naire qui a décidé de bronz­er un peu dans un parc munic­i­pal. Pour­tant, lorsqu’on y regarde de plus près, on peut voir que sa vod­ka est légère­ment col­orée en rouge — elle l’a mélangée à du sang syn­thé­tique — et qu’un peu de fumée se dégage lente­ment de sa peau qui, mal­gré le ciel légère­ment nuageux, com­mence à être sérieuse­ment brûlée.

Morgue est une vam­pire et, si elle com­mence une sieste au soleil à six heures du soir en écoutant Wag­n­er, c’est en par­tie parce qu’elle veut ne pas être sûre de se réveiller. Alors qu’elle com­mence à som­nol­er, mal­gré la douleur causée par les brûlures, elle repense avec nos­tal­gie à la péri­ode désor­mais loin­taine où elle était vivante.

Con­traire­ment à la plu­part de ses con­génères, Morgue n’a pas choisi de devenir une vam­pire. Nor­male­ment, le proces­sus de trans­for­ma­tion implique des échanges san­guins durant une péri­ode assez longue, avant ce qu’elle appelle avec ironie ≪ le grand soir ≫ qui con­siste à se laiss­er tuer par son créa­teur en espérant faire par­tie des chanceux qui revi­en­nent à la non-vie. Ce n’est pas ce qui s’est passé pour Morgue : c’est juste qu’elle est morte il y a bien longtemps, alors qu’elle avait encore en elle le sang d’un vam­pire qu’elle avait tué deux jours plus tôt. Elle détes­tait les morts-vivants, en ce temps là, et elle en avait déjà élim­iné quelques uns. Elle n’avait pas prévu que le fait d’avoir bu de son sang — cen­sé, selon les légen­des, don­ner force et vital­ité — la con­duirait à devenir l’une d’entre eux quar­ante-huit heures plus tard.

Tou­jours est-il qu’aujourd’hui, Morgue regrette l’époque où elle était humaine.

Pas pour le soleil, évidem­ment. Elle n’a jamais com­pris ces espèces de poètes mau­dits morts-vivants qui chéris­sent la lumière du jour qu’ils ne rever­ront jamais. Elle, de son côté, a tou­jours trou­vé que la nuit rece­lait de beau­coup plus de pos­si­bil­ités, même si sa trans­for­ma­tion lui a ren­du le soleil intéres­sant. Elle aime cette sen­sa­tion de brûlure, mod­érée au moment du cré­pus­cule ou telle­ment intense au zénith qu’elle ne pour­rait pas l’endurer plus de quelques min­utes sans finir en cendres.

Ce soir, il y a à la fois assez de lumière pour qu’elle ressente la douleur de manière aiguë, et assez peu pour qu’elle puisse tenir plusieurs heures avant de se décom­pos­er. Peut-être qu’elle tien­dra jusqu’à la nuit ; ou peut-être pas. Quoi qu’il en soit, elle n’a pas l’intention de bouger.

Ce n’est pas non plus le besoin de sang qui fait regret­ter à Morgue son human­ité : depuis vingt ans, il existe du sub­sti­tut syn­thé­tique qui, à défaut de pou­voir être util­isé pour les trans­fu­sions, est suff­isam­ment proche de la véri­ta­ble hémo­glo­bine pour pou­voir être assim­ilé par les vam­pires. Certes, elle trou­ve qu’il a un goût assez dégueu­lasse, mais on ne le sent pas lorsque c’est mélangé avec de la vodka.

Non, si Morgue regrette telle­ment de ne plus être humaine, c’est parce qu’elle a la nos­tal­gie de cette époque où elle se sen­tait en vie. Elle regrette cette impres­sion qu’elle avait de pou­voir mourir à tout moment : les accéléra­tions de son cœur lorsqu’elle chargeait sur le sang de bataille, une épée à la main ; la mon­tée d’adrénaline lors d’un com­bat à mort, lorsque l’on sait que la moin­dre erreur peut être fatale ; et même la peur, qu’elle a pour­tant tou­jours essayé d’écarter de son vivant.

C’était dans ces moments, lorsqu’elle n’était qu’à un cheveu de la grande faucheuse, qu’elle avait le sen­ti­ment d’être vrai­ment vivante.

Main­tenant, il lui sem­ble que ce n’est plus pareil. Certes, les vam­pires ne sont pas aus­si immor­tels qu’on le pré­tend ; un pieu dans le cœur, une bonne vieille décap­i­ta­tion, le feu, ou même sim­ple­ment une rafale bien ciblée avec une arme à gros cal­i­bre, tout cela peut élim­in­er un mort-vivant de façon défini­tive. Et puis le soleil, évidem­ment, le soleil qui l’aura peut-être con­sumée avant que son baladeur ne lui ait passé tous ses morceaux de Wagner.

Mais ce n’est pas pareil. Oh, elle ne crache tou­jours pas sur un bon règle­ment de comptes, et elle doit admet­tre que l’évolution de la tech­nolo­gie a pro­duit des jou­ets amu­sants dans le domaine, mais ce n’est pas la même sen­sa­tion que lorsqu’elle était mortelle. Elle n’a plus les mêmes mon­tées d’adrénaline, et son cœur ne bat plus. Même lorsqu’elle frôle la mort défini­tive, elle n’a plus ce sen­ti­ment mag­nifique de défi­er la faucheuse.

Même le meurtre n’est qu’un pal­li­atif à son manque. Avant, lorsqu’elle était encore humaine, voir un enne­mi ago­nis­er lente­ment pou­vait, à lui seul, lui pro­cur­er des orgasmes. Elle se rap­pelle tou­jours de cette sen­sa­tion d’extase lorsqu’elle a tué un homme pour la pre­mière fois, alors qu’elle n’avait que treize ans. Main­tenant, si elle veut pren­dre un peu de plaisir ain­si, elle est oblig­ée d’en rajouter des couch­es dans la tor­ture et les muti­la­tions. Hier, elle a été oblig­ée de découper lente­ment un type à la tronçon­neuse, mem­bre par mem­bre, pour ressen­tir un sem­blant de con­tente­ment. À l’époque où elle était mortelle, le sim­ple fait de lui couper les tes­tic­ules et de le regarder se vider de son sang l’aurait envoyée au sep­tième ciel.

Bref, Morgue repense avec nos­tal­gie à la péri­ode où elle était vivante. Pas parce qu’elle a le sen­ti­ment d’être dev­enue un mon­stre ou d’avoir per­du toute human­ité — une dis­tinc­tion qui lui paraît fal­lac­i­euse tant les humains ont su et savent encore se mon­tr­er mon­strueux —, pas parce qu’elle est oblig­ée de couper son sub­sti­tut san­guin avec de l’alcool pour qu’il soit aval­able, et encore moins parce qu’elle a la nos­tal­gie d’un soleil indo­lore et insipide.

Non, Morgue regrette cette péri­ode parce qu’il y avait ces moments où elle ressen­tait dans toutes les cel­lules de son corps qu’elle était véri­ta­ble­ment mortelle — un mot ambigu, ≪ mor­tel ≫, qui désigne à la fois ce qui peut mourir et ce qui peut tuer.

Alors, allongée dans l’herbe, elle se fait lente­ment brûler au soleil en écoutant Wag­n­er, sans savoir avec cer­ti­tude si elle exis­tera encore au cré­pus­cule. Ce n’est jamais qu’un autre sub­sti­tut, mais c’est tou­jours mieux que rien.



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