Une météorite fonce vers la terre !

Réflexions sur les enjeux dans un roman

(Bil­let mis à jour le 24 jan­vi­er 2022)

Une fic­tion prenante arrive à vous con­va­in­cre qu’il y a énor­mé­ment de choses en jeu dans l’histoire et c’est à pri­ori quelque chose de fon­da­men­tal, peut-être pas pour le roman en général, mais au moins pour ceux qui ont une cer­taine voca­tion diver­tis­sante, et en tous cas dans les genre de la fan­ta­sy, du polar ou encore de la science-fiction.

Cepen­dant„ j’ai par­fois l’impression qu’il peut y avoir l’idée qu’en gros, « plus il y en a, mieux c’est » : plus les enjeux sont impor­tants, plus l’histoire sera cap­ti­vante. Je pense que, pour le coup, c’est assez faux, ou en tout cas pas si sim­ple. Même si ça reste un peu con­fus dans ma tête, je voulais donc essay­er de met­tre un peu au « pro­pre » mon début de réflex­ion sur le sujet.

Avertissement de rigueur

Comme à chaque fois que je m’aventure dans les eaux bourbeuses de la théorie, je tiens à pré­cis­er que je n’ai aucune for­ma­tion lit­téraire : c’est juste que j’écris des bouquins de fan­ta­sy et de sci­ence-fic­tion, et des fois je me pose des ques­tions. Notam­ment, je n’ai sans doute pas le vocab­u­laire « offi­ciel » et je ne con­nais pas for­cé­ment les grands textes théoriques. Tout ça pour dire que si vous êtes un peu calé·e dans ce domaine, d’abord, soyez un peu indulgent·e, et surtout n’hésitez pas à me dire « là le con­cept que tu décris en fait c’est ce que Machin appelle bidule ».

Définitions

Comme je l’ai dit, je ne maîtrise pas le vocab­u­laire, donc il y a peut-être des mots qui exis­tent déjà et qui ne sont éventuelle­ment pas les mêmes (surtout pour le dernier d’entre eux), mais je voudrais quand même com­mencer par don­ner les déf­i­ni­tions pour être sûre que ce soit à peu près clair (pour moi à défaut des autres).

Enjeu

Com­mençons pas le prin­ci­pal. L‘enjeu, c’est quoi ? En gros, c’est (oui le mot vient de là) ce qui est en jeu dans l’histoire (ou ailleurs, mais là je par­le unique­ment des enjeux à l’intérieur de l’histoire). Évidem­ment, il peut y avoir plusieurs enjeux dif­férents, des enjeux dif­férents pour des per­son­nages dif­férents, etc.

Par exem­ple, si les héros doivent empêch­er des méchants de détru­ire le monde, l’enjeu c’est : « la survie du monde ». Dans une romance, en général l’enjeu sera « est-ce qu’ils/elles finis­sent ensem­ble ? » (spoil­er : oui). En général il y a un enjeu prin­ci­pal (ou des enjeux prin­ci­paux), et des enjeux sec­ondaires : par exem­ple, dans Die Hard on pour­rait dire qu’ils cor­re­spon­dent respec­tive­ment à « les otages vont-ils être sauvés, les gen­tils tri­om­pher et les méchants être punis ? » et « John Mac­Clane va-t-il réus­sir à sauver son couple ? ».

Évidem­ment, c’est en général plutôt lié aux objec­tifs des pro­tag­o­nistes et des antag­o­nistes : si l’enjeu est « la survie du monde » il y a des chances pour que les héros veuil­lent le sauver et les méchants le détru­ire, même s’il peut y avoir des vari­a­tions (la plus évi­dente, « les pro­tag­o­nistes veu­lent détru­ire le monde », mais aus­si par exem­ple « les pro­tag­o­nistes et les antag­o­nistes n’ont pas con­science, con­traire­ment au lecteur, que le sort du monde dépend de leurs actions »). De même, pour une his­toire comique d’enquête, on peut envis­ager que le ou la pro­tag­o­niste ne cherche pas du tout à résoudre l’enquête mais le fasse par « mégarde », tout en ayant une his­toire struc­turée de manière à présen­ter « la décou­verte de la vérité » comme l’enjeu prin­ci­pal de l’histoire.

Actionmètre

Là, je pense qu’il y a un terme plus intel­li­gent qui existe, mais en gros il y a les enjeux d’un côté, et les moyens mis en place de l’autre. Ce que je nom­merai du coup l‘action­mètre et qui mesure  si, en gros, y’a tout qui pète ou pas.

Je dis ça un peu en rigolant mais pour clar­i­fi­er quelque chose : l’enjeu et les moyens (donc l‘action­mètre) sont a pri­ori liés selon la logique de « la fin jus­ti­fie les moyens » (et donc, s’il y a des enjeux super impor­tants, ça jus­ti­fie de tout faire péter). Cela dit, ce n’est pas non plus automa­tique ni vrai tout le temps. Prenons une his­toire qui se passe pen­dant une guerre. Les enjeux peu­vent être dif­férents selon l’histoire que l’on racon­te : cela peut être juste « la survie du héros » ou « le monde libre va-t-il con­tin­uer à exis­ter ou la bar­barie va-t-elle tri­om­pher ? ». Les moyens peu­vent aus­si vari­er : d’un côté, c’est la guerre, ça jus­ti­fie de tout faire péter (donc beau niveau d‘action­mètre), mais on peut aus­si voir les choses sous l’angle diplo­ma­tique, ou encore d’un·e mathématicien·ne qui cherche à déchiffr­er un code cryp­tographique (donc un niveau sur l‘action­mètre plutôt calme), et ce même si les enjeux sont impor­tants. De la même façon, typ­ique­ment dans les films cat­a­stro­phe du genre 2012/San Andreas/… la cat­a­stro­phe en elle-même n’est pas un enjeu (l’enjeu est plutôt la survie des pro­tag­o­nistes), même si elle jus­ti­fie que tout pète autour des per­son­nages principaux.

Qu’est-ce qui fait qu’on accroche à une histoire ?

Par­tant de là, qu’est-ce qui fait qu’on va accrocher à une his­toire ? Je ne pré­tends pas avoir une réponse générale ni uni­verselle, mais je voulais juste pos­er quelques réflex­ions liés à la ques­tion des enjeux.

 Un enjeu adapté à l’histoire et au genre

D’abord, il me sem­ble que, pour le meilleur ou pour le pire, on attend d’une his­toire qu’elle ait un enjeu qui lui soit « adap­té ». Typ­ique­ment, l’enjeu prin­ci­pal pour une romance ne sera pas le même que pour un cycle de fan­ta­sy épique. Il me sem­ble que là-dessus il y a quand même pas mal des con­ven­tions de genre : pour de la fan­ta­sy épique, c’est un peu un préreq­uis que l’enjeu soit au min­i­mum du niveau d’une men­ace sur tout un pays, idéale­ment l’intégralité du monde.

Ou on peut peut-être voir ça de manière dif­férente : la façon dont les enjeux sont présen­tés dans le roman déter­mi­nent, en par­tie, le genre de celui-ci. L’exemple le plus frap­pant, c’est la romance : on peut très bien avoir une romance qui se déroule dans les Ter­res du Milieu pen­dant la bataille du Gouf­fre de Helm, mais à par­tir du moment où l’histoire d’amour est l’enjeu prin­ci­pal, on peut dire que l’histoire est une romance. De même, si au lieu d’avoir comme enjeu «  la survie des Ter­res du Milieu face au Mor­dor », celui-ci est plutôt « la survie et l’adaptation d’un sol­dat de base de l’armée du Rohan », on pour­rait argu­menter que selon les clas­si­fi­ca­tions très pré­cis­es des sous-gen­res de la fan­ta­sy, il ne s’agit plus de « fan­ta­sy épique » mais de « mil­i­tary fantasy ».

Des enjeux clairs

Un autre aspect qui fait à mon avis qu’on accroche à une his­toire, c’est que les enjeux soient à peu près clairs et exposés assez tôt. Bien sûr, il y a des excep­tions, mais j’ai l’impression que bien sou­vent quand je n’accroche pas c’est parce que je n’arrive pas bien à com­pren­dre, met­tons, pourquoi les gen­tils tien­nent absol­u­ment à se tatan­er avec les méchants. C’est aus­si com­pren­dre en quoi les actions des pro­tag­o­nistes sont con­nec­tés à l’enjeu : par exem­ple, si le héros et le méchant s’affrontent dans une course de voitures ou de vais­seaux spa­ti­aux, et que tu vois bien que l’histoire essaie de te dire que du résul­tat de la course dépend le sort du monde, mais que tu ne vois vrai­ment pas pourquoi, tu risques de décrocher.

 Des enjeux dont t’as quelque chose à carrer

Autre point impor­tant pour accrocher à une his­toire : que tu n’aies pas l’impression de n’avoir rien à faire des enjeux que celle-ci présente. Là-dessus, je pense que les affinités per­son­nelles du lecteur ou de la lec­trice jouent en par­tie : par exem­ple, sans doute parce que je suis une les­bi­enne aigrie qui trou­ve qu’on lui impose de l’hétérosexualité partout, je n’ai en général pas grand intérêt à savoir si deux hétéros vont finir ensem­ble, du coup si ça prend une part trop impor­tante à l’histoire, il y a des chances que celle-ci (ou au moins cette sous-par­tie de l’histoire dans le cas où c’est un arc sec­ondaire) me gonfle.

À moins, évidem­ment, qu’il y ait quelque chose qui arrive à me ren­dre ça intéres­sant. C’est à mon avis ce qui joue le plus : est-ce que l’œuvre arrive à te faire ressen­tir ces enjeux ? Est-ce que tu stress­es pour la survie de l’héroïne ou est-ce qu’en fait tu t’en fous parce que ce per­son­nage n’est absol­u­ment pas attachant ? Si l’enjeu est le résul­tat d’un match de boxe, est-ce que l’histoire a réus­si à te faire com­pren­dre pourquoi c’était impor­tant pour le protagoniste ?

Évidem­ment, là on s’écarte un peu de la thé­ma­tique de cet arti­cle, mais je trou­ve que la force des his­toires bien écrites c’est d’arriver à t’impliquer y com­pris sur des enjeux et des sujets qui ne t’intéressent pas beau­coup à la base.

Une bonne évolution des enjeux au cours de l’intrigue

Un autre aspect à pren­dre en compte, à mon avis, c’est l’évolution des enjeux (et par­ti­c­ulière­ment de l’enjeu prin­ci­pal, évidem­ment) au cours de l’intrigue. On pour­rait penser que ça « marche » mieux si on a une idée des enjeux dès le début, mais que ça va crescen­do jusqu’au « cli­max » (apparem­ment en français on est cen­sé dire « acmé »). Par exem­ple (d’un point de vue « est-ce que c’est prenant », en tout cas), je pense que pour une série de type 24 Heures Chrono, il vaut mieux que les enjeux évolu­ent de cette façon :

  • le pro­tag­o­niste va-t-il réus­sir à arrêter un sus­pect de terrorisme ?
  • men­ace dans un supermarché ;
  • un avion va-t-il exploser ?
  • la ville va-t-elle être détru­ite à cause d’une tête nucléaire ?

que dans l’autre sens. Cela dit, je pense qu’en soi il n’y a pas de prob­lème à ce que l’enjeu prin­ci­pal reste fon­da­men­tale­ment le même depuis le début : ce qui peut aller crescen­do, c’est aus­si les moyens mis en œuvre, la com­préhen­sion de ces enjeux et de ce que ça implique, les risques encou­rus, l’impression que tout est per­du, etc. Par ailleurs, en con­tre-exem­ple de ce truc où c’est bien si les enjeux vont en aug­men­tant, la sai­son 5 de 24 heures Chrono est à mon avis celle qui est la plus prenante, même si l’enjeu en fin de sai­son (« le vrai respon­s­able de tout ça sera-t-il arrêté ? ») peut sem­bler « moin­dre » que celui en début et en milieu (en exagérant un peu, « la survie d’à peu près tout Los Ange­les »). On pour­rait aus­si pren­dre l’exemple de New York 1997, qui part sur un enjeu d’ampleur (le prési­dent des USA en dan­ger, des ban­des con­tenant des infor­ma­tions cap­i­tales qui doivent être récupérées, etc.), mais qui, avec son héros cynique et blasé qui n’en a rien à bran­ler de rien, le fout finale­ment un peu à la poubelle, puisque ce à quoi on s’intéresse surtout c’est la survie de Snake Plissken (qui passe par celle du prési­dent des USA et la récupéra­tion des don­nées impor­tantes, mais qui devient plus un moyen qu’un enjeu).

Je pense d’ailleurs que cette approche d’« aller en aug­men­tant » peut par­fois être assez con­tre-pro­duc­tive quand ça donne l’impression que ça monte jusqu’à l’absurde (ce n’est plus le monde qui est men­acé, mais le mul­tivers tout entier !!! Y com­pris si tu viens de décou­vrir l’existence d’univers par­al­lèles dont tu n’as par con­séquent stricte­ment rien à faire). Et autant je pense que ce crescen­do peut avoir du sens au sein d’une même his­toire, autant je trou­ve que lorsqu’il s’agit d’une suite et donc d’une autre his­toire, le fait de vouloir tou­jours en faire plus (comme le font beau­coup de fran­chis­es de films d’action) est plus fati­gant qu’autre chose.

Par con­tre, ce qui m’intrigue, c’est quand j’ai l’impression que toute la par­tie la plus « sous ten­sion » d’une œuvre se déroule alors… qu’il n’y a plus aucun enjeu. Deux exem­ples de films où j’ai eu cette impres­sion sans trop savoir si c’était voulu ou pas :

  • dans X‑Men: days of the future past, il y a une superbe scène d’action dans le futur. Sauf que Wolver­ine a déjà changé le passé (et ne fait d’ailleurs plus rien dans le film à part rester coincé sous la flotte, donc il ne le mod­i­fie pas plus) et donc le futur va de toute façon être réécrit donc en fait… on s’en fout, non ? Ou c’est moi qui n’ai pas compris ?
  • dans Pom­pei, on voit Jon Snow et Jack Bauer se met­tre sur la gueule, ce qui est plutôt cool, sauf qu’à ce moment-là du film on sait qu’aucun ne va réus­sir à échap­per au vol­can et que du coup le seul enjeu c’est savoir qui va mourir quelques sec­on­des plus tôt. Après ça m’avait fait un peu bizarre en voy­ant le film mais pour le coup c’est peut-être voulu, « de toute façon on va crev­er, on s’aime pas, alors autant qu’on se tatane la gueule ». Je ne sais pas trop.

(Je ne par­le évidem­ment pas du cas où on décou­vre après coup que l’enjeu n’était pas réel : par exem­ple si l’enjeu de tout le roman est d’empêcher l’explosion d’une bombe nucléaire, le fait qu’on décou­vre en con­clu­sion qu’il n’y a jamais eu de bombe nucléaire et que c’était du bluff de la part du méchant n’enlève rien au fait que ça reste l’enjeu de l’histoire, ressen­ti à la fois comme tel par les pro­tag­o­nistes mais aus­si par le lecteur ou la lectrice.)

Du coup, plus les enjeux sont importants, mieux c’est ?

Bref,  est-ce qu’on peut dire que plus les enjeux sont impor­tants, mieux c’est ? Hé bien, dans un sens, oui : plus l’œuvre arrive à faire sen­tir au lecteur ou à la lec­trice que les enjeux sont impor­tants, plus il ou elle accrochera à l’œuvre. Par con­tre, je pense que ce n’est pas du tout quelque chose de math­é­ma­tique du type « la survie de l’univers entier est plus impor­tante que celle d’un pays, qui est plus impor­tante que celle d’une ville qui est plus impor­tante que celle d’un per­son­nage qui est plus impor­tante que de savoir s’il va réus­sir tel truc ou si deux per­sos vont finir ensem­ble  ». Une planète entière peut être men­acée, si l’œuvre n’arrive pas à me faire com­pren­dre à quel point ce serait dra­ma­tique, ça ne sert à rien. À l’inverse, même si je me fous des cours­es de chevaux, si l’œuvre arrive à me faire ressen­tir à quel point c’est impor­tant pour le per­son­nage prin­ci­pal, je peux être happée.

C’est pour ça notam­ment que je ne suis pas d’accord avec des déc­la­ra­tions du genre « Machin n’hésite pas à tuer ses per­son­nages, c’est bien, du coup on sait qu’il y a un vrai enjeu parce qu’ils risquent de mourir » ou encore « le prob­lème de la nar­ra­tion à la pre­mière per­son­ne c’est que ça casse un peu les enjeux parce qu’on sait que le nar­ra­teur va sur­vivre ». Déjà, il y a d’autres enjeux envis­age­ables que la survie des pro­tag­o­nistes, et puis si c’est bien traité je pense en tout cas pour ma part que je serais plus facile­ment « impliquée » dans la volon­té de survie d’un per­son­nage qui risque la mort si c’est bien racon­té, si j’ai de la sym­pa­thie pour le per­son­nage, même si je sais que le per­son­nage ne va pas mourir (soit parce que l’auteur ne tue jamais ses per­son­nages, soit parce que c’est écrit à la pre­mière per­son­ne, ou encore parce que je me suis allé­gre­ment spoilée), que dans une his­toire je sais que l’auteur a ten­dance à tuer ses pro­tag­o­nistes et qu’il risque donc « vrai­ment » de mourir mais où je me fous éper­du­ment du pro­tag­o­niste en question.

Distinguer enjeu et prétexte

Il me sem­ble impor­tant de dis­tinguer l’enjeu et le « pré­texte » à l’action. Si je décide d’écrire une his­toire qui se déroule dans le cadre d’affrontements entre ban­des armées, il faut prob­a­ble­ment que je trou­ve une rai­son pour ces affron­te­ments, his­toire de pou­voir avoir un bon niveau d‘action­mètre. Cela dit, c’est par­fois un pré­texte plus qu’un enjeu : si l’histoire tourne autour de l’amour impos­si­ble entre deux mem­bres de ban­des rivales armées, l’enjeu est prob­a­ble­ment plus cet amour que sur la guerre elle-même. De même, une enquête poli­cière peut surtout servir de pré­texte à des cours­es en voiture, une his­toire d’amour entre deux per­son­nages peut être le début d’un roman d’aventure plus que d’une romance, etc.

J’ai l’impression que c’est un prob­lème qui peut touch­er des œuvres qui sont « mal ven­dues », pas au sens où elles se vendent for­cé­ment peu, mais où elles sont ven­dues sous une éti­quette qui ne leur cor­re­spond pas vrai­ment, soit parce qu’elles sont classées dans un cer­tain genre, soit à cause du qua­trième de cou­ver­ture ou de la bande-annonce, ou encore de la façon dont c’est présen­té dans la presse. Des gens vont alors être déçus en s’attendant à trou­ver autre chose, peut-être en faisant d’un enjeu « sec­ondaire » annexe, ou du pré­texte à l’action, un enjeu prin­ci­pal. Par exem­ple, si on me présente un livre comme un polar, je risque d’être déçue si l’enjeu « résoudre l’enquête » dis­paraît à la moitié du livre, ce qui ne sera pas for­cé­ment le cas si on m’a présen­té l’œuvre comme, met­tons, la rela­tion d’une fille avec sa mère.

Du point de vue de l’auteur ou autrice

Ça rejoint un autre sujet (sur lequel j’écrirai peut-être un jour) qui touche prin­ci­pale­ment les auteurs et autri­ces auto-édité·e·s (ain­si que les édi­teurs) : la dif­fi­culté pour présen­ter une œuvre. La cou­ver­ture, la qua­trième de cou­ver­ture, les caté­gories choisies, etc. vont con­duire les lecteurs et lec­tri­ces à voir une œuvre d’une cer­taine manière et à baser leurs attentes là-dessus. Par exem­ple, j’ai reçu quelques cri­tiques assez néga­tives sur Noir & Blanc. Il est bien sûr pos­si­ble qu’elles soient dues aux défauts de l’œuvre (dont elle n’est pas dépourvue, d’autant plus qu’il s’agit claire­ment d’une œuvre de jeunesse), mais je me demande si ça ne vient pas en par­tie du fait que la cou­ver­ture comme la qua­trième présen­taient ce texte comme un polar (sur­na­turel, certes), alors que d’une cer­taine façon, la réso­lu­tion de l’enquête est plus un pré­texte, tan­dis que l’enjeu prin­ci­pal est peut-être finale­ment plus la rela­tion entre les deux pro­tag­o­nistes. De même, je ne sais tou­jours pas trop com­ment « ven­dre » Punk is undead/La chair & le sang. À l’origine, j’avais conçu la série La chair & le sang comme une romance para­nor­male (les­bi­enne ou « F/F »), mais en cor­rigeant le texte il me sem­blait que l’aspect polar/enquête était égale­ment assez impor­tant, voire un côté roman noir sur des punks, certes morts-vivants (le fait d’intituler l’intégrale de la sai­son 1 Punk is undead jouant pour le coup plutôt dans cette direction).

La bonne nou­velle si vous vous posez cette ques­tion en tant qu’auto-édité·e c’est, qu’au moins pour les ver­sions numériques, il est assez facile de mod­i­fi­er cela après paru­tion si vous vous ren­dez compte que ça ne cor­re­spond pas : certes, chang­er le titre est un peu déli­cat (quoique pas impos­si­ble), mais une mod­i­fi­ca­tion de cou­ver­ture, de qua­trième de cou­ver­ture et des caté­gories dans lesquelles se classent votre œuvre peut per­me­t­tre de ren­dre les enjeux un peu plus clairs.

Eye of the Beholder

Avec tout ce que je dis, on peut avoir l’impression que l’enjeu prin­ci­pal est quelque chose qui est fon­da­men­tale­ment intrin­sèque à l’œuvre et peut être déter­miné de manière tout à fait objec­tive, mais je voudrais quand même nuancer ça : c’est avant tout une alchimie entre le lecteur ou la lec­trice et l’œuvre. Deux per­son­nes dif­férentes pour­ront don­ner, devant une même œuvre, deux enjeux « prin­ci­paux » dif­férents, surtout si plusieurs enjeux sont mélangés dans l’histoire. Des per­son­nes dif­férentes auront donc un ressen­ti dif­férent selon celui qui pour eux était « le plus impor­tant ». La démarche de lec­ture est une démarche active où le lecteur ou la lec­trice par­ticipe au final aus­si en grande par­tie à « créer » l’œuvre qu’il ou elle lit et s’imagine dans sa tête.

C’est ce qui rend par­fois com­pliqué le fait de présen­ter une œuvre qu’on a aimé à quelqu’un d’autre, et encore plus (notam­ment lorsqu’il s’agit d’écrire une qua­trième de cou­ver­ture) à un « pub­lic » hétérogène. Il m’est fréquem­ment arrivé qu’on me présente une œuvre sans que ça ne me donne aucune envie de la lire ; puis quelqu’un d’autre me présen­tait la même œuvre sous un angle très dif­férent (peut-être, pour rat­tach­er avec la thé­ma­tique de cet arti­cle, en présen­tant des enjeux dif­férents) et, , j’avais envie de la dévor­er sur le pas.

L’enjeu, pas toujours si important ?

Il me sem­ble aus­si que pour cer­tains gen­res, l’importance de l’enjeu pure­ment interne à l’histoire est au final par­fois moin­dre, tout sim­ple­ment parce que l’importance de l’histoire elle-même est moin­dre. Il y a par exem­ple des romans plus lit­téraires où ce n’est pas tant l’intrigue qui est impor­tante que le style ou une cer­taine « poésie » de l’auteur. De la même manière, je ne me sou­viens pas très bien de l’enjeu dans Fast & Furi­ous 7, ni vrai­ment de l’histoire (mis à part que les per­son­nages risquent leur vie et qu’il y a une his­toire de hack­er), mais, comme avec une poésie, je retiens surtout des images et des émo­tions. On peut citer aus­si les his­toires à voca­tion humoris­tiques, où l’enjeu interne à l’histoire est moins impor­tant que l’humour qui y est sou­vent externe (au sens où il n’est pas ressen­ti comme humoris­tique par les personnages).

La première règle, c’est qu’il n’y a pas de règles

Pour con­clure, je voudrais tout de même rap­pel­er que la pre­mière règle dans l’écriture d’un roman, c’est qu’il n’y a pas de règles. Notam­ment, à des moments je peux dis­cuter de ce qui, à mon avis, « marche » ou « ne marche pas » pour accrocher le lecteur ou la lec­trice. C’est bien enten­du à pren­dre avec des pincettes et pas comme des con­seils de ce qu’il faudrait faire ou pas. Déjà parce que je ne pense pas qu’« accrocher » soit for­cé­ment un but indis­pens­able d’une œuvre, et qu’au con­traire je trou­ve ça bien quand des œuvres assu­ment de cass­er les codes, de ne pas pro­pos­er une réso­lu­tion sat­is­faisante, de ne pas juste chercher à diver­tir ou à pouss­er les lecteurs et lec­tri­ces à tourn­er les pages en étant accro. Et, aus­si, parce que ce n’est que mes réflex­ions très sub­jec­tives, qu’il y a sans doute des tas de con­tre-exem­ples qui « marchent » ou ne « marchent pas » en faisant à l’opposé de ce que je peux décrire ici.

Sans compter qu’il y a plein de choses très sub­jec­tives, par exem­ple sur les œuvres qui arrivent à bien faire pass­er les enjeux ou pas. Je ne l’ai pas mis dans les exem­ples avant parce que je sais que c’est une opin­ion très polémique, mais je peux le dire ici pour mon­tr­er à quel point tout ça est sub­jec­tif : je n’accroche pas à la pre­mière trilo­gie Star Wars, notam­ment à cause de ses enjeux. Il y a des planètes entières qui explosent mais on les voit telle­ment peu que je m’en bats la rate, des per­son­nages en dan­ger tout le temps mais jamais assez attachants pour que ça me remue, et des étoiles de la mort de plus en plus gross­es mais où je ne vois tou­jours pas ce que leur taille mon­u­men­tale apporte, sans par­ler de l’enjeu sec­ondaire sur la rela­tion père-fils qui me branche encore moins. Après, ça n’empêche pas que des tas de gens adorent ces films et que donc vis­i­ble­ment c’est que de ce point de vue-là ils marchent plutôt pas mal.

Et avec tout ça, je ne suis pas con­va­in­cue d’être plus avancée après avoir écrit ces réflex­ions qu’avant.


A propos Lizzie Crowdagger

Écrivaine holistique

Un commentaire :

  1. Hel­lo! C’é­tait super intéres­sant à lire! Je me suis aus­si beau­coup posé cette ques­tion de l’in­térêt des enjeux dans la fic­tion (enfin livres surtout), et ce que j’ai eu l’im­pres­sion de con­clure (tout comme toi je n’ai pas de for­ma­tion de lit­téra­ture donc pos­si­ble­ment pas malin ni abouti et vouée à chang­er) que le plus impor­tant était d’avoir de bons personnages.
    Je me suis au final dit que peu impor­tait l’en­jeu tant que les per­son­nages qui le vivent sont liés au lecteur.ice et qu’ils vivent ces enjeux comme impor­tants. J’aime beau­coup ta notion d’ac­tionome­tre et te rejoint dans l’idée que ce n’est pas l’ac­tion qui est la plus impor­tante, sauf quand c’est le but de la fic­tion. Et encore, cette action est tou­jours liée à des per­son­nages qui évolu­ent dedans.
    Mais je ne sais pas, comme tu le dis il n’y a aucune règle et je n’ai pas vrai­ment réfléchi en terme d’en­jeux, quand j’écris je pense aux per­son­nages et leurs évo­lu­tions, com­ment les ren­dre attachants et cool, puis je pense à des enjeux de plus en plus pré­cis, en écrivant au fil de l’eau. C’est pour ça que j’ai beau­coup aimé lire ce bil­let pour relancer mon début de réflex­ion avec un autre angle. Je sais pas si je suis très clair je peux pas me relire je suis sir portable.

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