Blonde à forte capacité pulmonaire

Blonde à forte capacité pulmonaire

Blonde à forte capac­ité pul­monaire est une nou­velle de fan­ta­sy poli­cière que vous pou­vez lire gra­tu­ite­ment ici.

Blonde à forte capacité pulmonaire,nouvelle de fantasy policière

Blonde à forte capac­ité pul­monaire a été ini­tiale­ment pub­liée dans le sec­ond numéro de Sol­stice, Crimes en imag­i­naire, pub­lié en 2008 par les édi­tions Mille Saisons. À ma con­nais­sance, cette antholo­gie n’est plus disponible.

Vous pou­vez lire l’in­té­gral­ité de cette nou­velle ci-dessous, ou la télécharg­er au for­mat EPUB, PDF ou HTML ici.


Kalia est une elfe blonde à forte capac­ité pulmonaire.

Blonde, c’est indis­cutable. Même si ses longs cheveux ne sont pas, en ce moment, très pro­pres, ils en sont pour le moins jaune pâle ; il n’y a donc pas de doute à ce sujet.

Elfe, cela se voit moins. En fait, la seule chose qui per­met de dire que Kalia en est une, ce sont ses oreilles pointues, mais elles sont en général cachées par les cheveux men­tion­nés précédem­ment. Elle n’est ni grande, ni mince, comme le sont la majorité de ses con­génères ; à vrai dire, elle est plutôt petite et elle a pris quelques kilos dernière­ment. En ce qui con­cerne l’éblouissante beauté elfique, tout est dans l’œil de l’observateur, mais il faut recon­naître que la plu­part des obser­va­teurs ne sem­blent pas si éblouis que ça.

Quant à sa capac­ité pul­monaire, même si sa poitrine est sig­ni­fica­tive­ment moins volu­mineuse que la moyenne des femmes adultes, elle est plutôt forte, puisque Kalia entame sa troisième minute sous l’eau et qu’elle n’a pas encore per­du connaissance.

Si elle se trou­ve actuelle­ment sur le fond vaseux de la Mal­saine, le fleuve qui tra­verse la ville de Non­ry et qui mérite par­ti­c­ulière­ment son nom en aval de celle-ci, ce n’est pas parce qu’elle a envie de bat­i­fol­er dans l’eau. La rai­son à sa présence ici, c’est qu’elle a été jetée d’un pont, pieds et poings liés, attachée à une solide barre en fonte ; et c’est, indi­recte­ment, parce qu’un homme bien habil­lé est venu frap­per à la porte de son apparte­ment il y a deux jours.

Lorsqu’il est entré, il a essayé de cacher sa sur­prise ; il n’a pas, en revanche, ten­té de dis­simuler son mépris devant l’impression de mis­ère que lui inspi­rait la pièce.

Kalia avait essayé de trans­former son loge­ment en bureau et avait ajouté une table et une pile de doc­u­ments qui don­naient un air sérieux ; mal­heureuse­ment, le lit qu’on pou­vait apercevoir der­rière ruinait cette impression.

« C’est bien ici, qu’il y a un détec­tive ? a demandé l’homme.

— C’est moi », a sim­ple­ment répon­du la jeune femme.

Elle se lançait tout juste dans le méti­er, à vrai dire. Elle avait été garde, avant, mais avait été mise à pied pour avoir désobéi à son supérieur. Elle avait envis­agé de tra­vailler à la forge Durfer, mais on n’avait pas voulu d’elle parce qu’elle était une femme. Alors, elle s’était dit qu’elle allait devenir détec­tive. Même si l’homme la rendait nerveuse, elle était quelque peu soulagée de voir son pre­mier client.

« Asseyez-vous », a‑t-elle dit en pas­sant der­rière ce qui lui ser­vait de bureau.

L’homme a jeté un regard à la chaise ban­cale, a hésité un moment, et s’est finale­ment assis dessus. Puis il a retiré son cha­peau haut-de-forme et l’a posé sur ses genoux.

« Vous… n’êtes pas comme je l’imaginais, a‑t-il constaté.

— Désolée, a dit Kalia en s’asseyant à son tour. Excusez le désor­dre, nous sommes en train de démé­nag­er notre local. »

Bien sûr, c’était un men­songe, mais cela fai­sait sans doute plus sérieux que « on n’a pas de quoi se pay­er plus qu’une planche et des tréteaux ».

« Qu’est-ce qui vous amène, alors ?

— Je m’appelle Antoine Dela­cour, a com­mencé l’homme. J’ai vu l’une de vos annonces.

— Oui ?

— Il s’agit de ma femme. Elle a dis­paru, il y a deux jours. »

Kalia a hoché la tête.

« Je vois.

— Si elle est par­tie avec quelqu’un d’autre, j’aimerais le savoir. Mais… hum, si cela pou­vait ne pas s’ébruiter…

— Je com­prends très bien. »

Mon­sieur Dela­cour et la jeune détec­tive ont ensuite dis­cuté rapi­de­ment des hon­o­raires de cette dernière, qui se sont révélés plutôt bon marché. Il lui a alors expliqué qu’il voulait qu’elle lui remette un rap­port détail­lé quoiqu’elle trou­ve. La requête lui a sem­blé un peu étrange mais elle a accep­té. Enfin, il lui a pro­posé de pass­er dans l’après-midi à son manoir pour com­mencer le travail.

Kalia a prof­ité de l’avance que lui lais­sait son client pour sor­tir de l’appartement et aller faire un tour au marché. Avec l’argent, elle a pu se pay­er de la viande. Après quoi elle est rev­enue à son « bureau » et s’est allongée un moment sur le lit.

Une ving­taine de min­utes a passé avant que quelqu’un ne frappe à la porte. Kalia attendait cette visite.

« Entre », a‑t-elle dit.

La porte s’est ouverte lente­ment et une femme aux cheveux noirs à l’air hébété est entrée avec une démarche hési­tante. Elle s’appelait Nelly.

Le moins qu’on pou­vait dire à son sujet, c’est qu’elle n’était pas très vive. Elle avait en effet trou­vé la mort quelques mois plus tôt. Un nécro­man­cien l’avait ressus­citée ; enfin, plus ou moins. La plu­part des cadavres ambu­lants étaient retournés à la pous­sière après le décès du sor­ci­er, mais pour une rai­son obscure Nel­ly était restée, à défaut d’être vivante, ani­mée. Mal­gré son apathie, elle devait avoir une cer­taine volon­té de rester dans ce monde.

Elle avait erré un cer­tain temps avant de crois­er la route de Kalia et d’essayer de la manger. L’elfe avait par mir­a­cle réus­si à avoir le dessus, mais elle n’avait pas pu se résoudre à la tuer pour de bon. Bien sûr, les zom­bies n’avaient pas d’âme, mais l’église soute­nait la même chose pour les femmes et elle trou­vait la rai­son insuff­isante pour leur couper la tête. Kalia avait décidé de résoudre leur dif­férend par la dis­cus­sion et, de manière sur­prenante, avait fini par y arriv­er. Si on con­sid­érait que les grogne­ments et les gri­maces étaient une forme de dis­cus­sion, évidemment.

« Referme la porte, s’il te plaît. »

Nel­ly a grogné et a obéi avec lenteur.

« Com­ment ça va ?

— Huu­ur­rrr.

— Pareil. Je t’ai apporté à manger, au fait. »

Nel­ly s’est approchée du sac qui était posé sur la table et l’a ouvert avec une cer­taine dif­fi­culté, puis elle a dévoré les morceaux de viande crue.

« Tu penseras à net­toy­er le sang, après ? a demandé Kalia.

— Huu­ur­rr.

— Bien, a fait l’elfe en se lev­ant. J’ai un boulot dis­cret à men­er. Je te laisse, d’accord ? »

Nel­ly l’a regardée en pen­chant la tête, avec une moue interrogative.

« Un type dont la femme a dis­paru, a expliqué Kalia. Bon, j’y vais.

— Accom­pa­gne ? a demandé Nel­ly dans un râle.

— Non. Reste là. Je t’ai dit, il faut que ça soit discret. »

Nel­ly a fait une nou­velle gri­mace. Elle ne voy­ait pas pourquoi l’elfe ne la trou­vait pas discrète.

***

La détec­tive a frap­pé à la porte d’entrée de la vil­la et atten­du un moment. Elle n’était pas à l’aise dans le Quarti­er Haut. Elle n’avait pas l’habitude d’être à l’aise dans beau­coup d’endroits, mais ici, dans un quarti­er chic, c’était encore pire. Elle avait bien l’impression que, si ces gens vivaient dans la même ville qu’elle, ils ne vivaient pas dans le même monde.

La porte s’est ouverte sur un valet et elle a refoulé son appréhen­sion en par­courant le jardin par­faite­ment entretenu alors qu’il la guidait. Elle se sen­tait habil­lée comme une clocharde par rap­port au servi­teur. Ce dernier l’a fait entr­er dans la mai­son et l’a menée jusqu’au bureau de mon­sieur Delacour.

Le con­traste avec leur pre­mière ren­con­tre était sai­sis­sant : à elle seule, la pièce était trois fois plus grande que tout l’appartement de Kalia et, au lieu d’une planche et deux tréteaux, Dela­cour était der­rière un véri­ta­ble bureau en bois verni, sur lequel traî­nait un encrier en or.

Il lui a dit quelques banal­ités puis l’a con­duite à la cham­bre de sa femme. Elle était grande, bien rangée, superbe­ment décorée et pleine de meubles chers.

« Bien. Je vous laisse chercher les indices, je suppose ? »

Kalia a hoché la tête et mon­sieur Dela­cour l’a lais­sée seule. Elle ne savait pas vrai­ment par où com­mencer : elle était tout de même rel­a­tive­ment débutante.

Elle a com­mencé par regarder à l’intérieur des armoires, même si elle ne s’attendait pas à trou­ver grand-chose. Elle a été sur­prise de voir qu’il y avait si peu de vête­ments. Bien sûr, il était pos­si­ble que madame Dela­cour ait une garde-robe réduite, mais elle avait un peu de mal à y croire.

Ou alors elle était par­tie avec ses affaires.

Kalia a ensuite jeté un coup d’œil à la table de nuit et aperçu un bloc-notes à côté d’un ouvrage de poésie orque. Elle a com­mencé par regarder le livre et a remar­qué avec dés­ap­pointe­ment que c’était une tra­duc­tion, pas très bonne qui plus est. Elle l’a donc reposé et s’est con­cen­trée sur le bloc-notes.

Elle n’était vrai­ment pas une enquê­teuse chevron­née, aus­si lui a‑t-il fal­lu près de trois min­utes avant qu’elle ne pense à pren­dre un cray­on et à le pass­er rapi­de­ment sur la pre­mière page, afin de voir ce qui avait été écrit sur la feuille précédente.

Le mes­sage suiv­ant est apparu :

Ray­mond, mon amour,

ça y est, j’ai décidé de franchir le pas. Je t’attendrai dans ta mai­son d’hiver.

Je t’aime.

I.D.

Kalia en a déduit que « I.D. » voulait prob­a­ble­ment dire « Isabelle Dela­cour » et elle a trou­vé ironique de sign­er une telle let­tre avec son nom d’épouse.

Ensuite, sat­is­faite de tout ce qu’elle avait trou­vé et jugeant que cela expli­quait tout, elle est allée don­ner ses con­clu­sions au mari.

Celui-ci a paru à la fois affligé par la nou­velle et soulagé. Kalia s’est demandé si c’était parce que sa femme n’était pas morte ou s’il s’agissait d’autre chose.

Ensuite, il lui a don­né le reste de ses hon­o­raires en lui faisant promet­tre de rédi­ger un rap­port et l’elfe est ren­trée chez elle.

***

C’est au milieu de la nuit que Kalia a com­mencé à avoir des doutes.

Elle avait passé une par­tie de l’après-midi à rédi­ger le rap­port demandé par son client puis avait décidé de faire un peu de range­ment et de se couch­er tôt. Elle s’était endormie, mais Nel­ly l’avait réveil­lée en ren­trant, vers les dix heures du soir.

Depuis, elle n’arrivait pas à retrou­ver le sommeil.

C’était peut-être tout sim­ple­ment dû à un manque de fatigue. Elle n’avait pas eu de réelle affaire à traiter depuis qu’elle s’était lancée et elle s’ennuyait ter­ri­ble­ment, aus­si avait-elle beau­coup dor­mi les jours précédents.

Cepen­dant, elle ne ces­sait de se repass­er cette enquête dans sa tête. Il lui sem­blait que tout col­lait trop bien.

Kalia ne réus­sis­sait jamais rien, d’habitude. Pas du pre­mier coup, en tout cas. Pas sans dégâts. Elle n’avait pas pu résoudre un cas de dis­pari­tion en un quart d’heure.

Vers onze heures, déci­dant qu’elle ne trou­verait pas le som­meil, elle s’est lev­ée, bien résolue à faire dis­paraître ses derniers doutes.

« Accom­pa­gne ? » a plus ou moins demandé Nelly.

Kalia a hésité à refuser, mais elle s’est dit qu’elles ne seraient pas trop de deux pour trou­ver des indices.

***

Franchir le mur d’une vil­la, en principe, ce n’est pas très dif­fi­cile, à con­di­tion de s’y con­naître un min­i­mum en escalade, ce qui était le cas de Kalia.

En revanche, faire franchir silen­cieuse­ment le mur d’une vil­la à une mort-vivante est un exer­ci­ce délicat.

L’elfe a finale­ment aban­don­né l’idée d’apprendre les rudi­ments de la grimpette à Nel­ly et est allée lui ouvrir la porte de l’intérieur. Acces­soire­ment, cela leur per­me­t­trait de s’enfuir plus rapi­de­ment si le besoin s’en fai­sait sentir.

Kalia espérait que cela ne serait pas le cas, parce que s’enfuir rapi­de­ment lorsque l’on est accom­pa­g­née d’une zom­bie n’est pas non plus évident.

Les deux femmes se sont dirigées dis­crète­ment vers la fenêtre de madame Delacour.

« Je pense que j’ai raté quelque chose, a chu­choté Kalia. À moins que ça ne soit notre client qui ne me l’ait caché… »

Nel­ly n’a pas répon­du. Ce n’était pas vrai­ment anor­mal étant don­né qu’elle par­lait peu, mais d’habitude elle grog­nait légère­ment pour mon­tr­er qu’elle suivait.

Kalia s’est retournée et a réal­isé que la mort-vivante n’était plus là.

« Et merde ! a‑t-elle lâché entre ses dents. Nel­ly ? Bon sang, où tu es ? »

Elle a finale­ment retrou­vé la zom­bie quelques dizaines de mètres plus loin, à genoux au milieu du potager. Cela lui a pris un cer­tain temps, à cause de l’obscurité et parce qu’elle n’avait pas envie de tomber sur un gar­di­en en cher­chant son amie.

« Nel­ly, a fait Kalia. Il faut qu’on y aille. »

La mort-vivante a obéi, man­i­feste­ment à con­trecœur, et s’est rap­prochée de l’enquêtrice.

« Hé, une sec­onde, a demandé cette dernière. Tu es en train de manger ? »

Nel­ly était effec­tive­ment en train de sucer un petit os. Kalia le lui a arraché des mains. Toute per­son­ne autre qu’elle aurait alors immé­di­ate­ment per­du au moins deux pha­langes ; pour­tant la zom­bie a lâché ce qu’elle tenait, se con­tentant d’une gri­mace boudeuse.

« Voyons voir, qu’est-ce que ça… »

L’elfe a étouf­fé un cri lorsqu’elle a réal­isé que ce qu’elle tenait était un doigt humain. Elle a alors pris une grande inspi­ra­tion et s’est approchée de l’endroit où s’était age­nouil­lée Nel­ly, s’est bais­sée et a vu le reste du cadavre.

***

Le lende­main, Kalia est retournée voir mon­sieur Dela­cour. Il l’a faite patien­ter un moment dans un salon avant de la recevoir dans un bureau énorme. Elle s’est assise.

« Vous êtes venue me don­ner le rap­port ? a demandé l’homme.

— Oui.

— Bien.

— J’ai… fait quelques mod­i­fi­ca­tions, a ajouté Kalia. Sur mes conclusions. »

Antoine Dela­cour a fron­cé les sour­cils et invité la jeune femme à continuer.

« Je suis par­tie du pos­tu­lat de base qui me paraît rel­a­tive­ment réal­iste, a‑t-elle expliqué. C’est que votre femme voy­ait quelqu’un d’autre.

— Oui, ce Ray­mond. Sûre­ment Ray­mond du Puit de l’Ombre, un sale parvenu.

— Je ne sais pas, mon­sieur. En me bas­ant là-dessus, j’ai émis une hypothèse hier, mais il se pour­rait qu’elle ne soit pas la bonne.

— Com­ment cela ? Ne me faites pas per­dre mon temps.

— Les vête­ments de votre femme ont dis­paru, a repris Kalia. Cepen­dant, rien n’indique que ce soit elle qui les ait pris. C’est comme pour le mes­sage sur le bloc-notes, il aurait pu être lais­sé par quelqu’un d’autre. Ce qui m’a con­duit à for­muler une hypothèse alternative. »

Il y a eu un petit moment de silence. L’elfe a lais­sé traîn­er le sus­pens un peu. Antoine Dela­cour n’osait pas lui deman­der de se presser.

« Cette hypothèse, a‑t-elle finale­ment repris, c’est que vous avez tué votre femme. »

Ensuite, com­ment la jeune femme s’est retrou­vée au fond de la Mal­saine, une barre de fonte aux pieds, c’est assez évi­dent. Son client était plus grand qu’elle et elle n’avait pas pris d’arme. Elle pen­sait qu’il se rendrait lorsqu’elle dirait avoir prévenu la garde.

Elle se trompait.

Kalia est main­tenant au fond de l’eau depuis plus de trois min­utes et, même si elle a une forte capac­ité pul­monaire, l’air com­mence à lui man­quer sérieuse­ment. Elle a invo­qué la plu­part des dieux qu’elle con­naît, mais on dirait que son sort ne les intéresse pas vraiment.

Elle prof­ite de ses derniers instants pour essay­er de com­pren­dre l’élément qu’il lui manque tou­jours : pourquoi Antoine Dela­cour, s’il était le coupable, a fait appel à elle.

Et, alors qu’elle est sur le point de mourir, elle réalise que c’est assez évi­dent et aus­si quelque peu humiliant.

Il n’a fait appel à elle que parce qu’elle était assez incom­pé­tente pour se con­tenter des indices lais­sés sur un plateau d’argent. Elle aurait alors remis un rap­port con­clu­ant à la fugue amoureuse et mon­sieur Dela­cour aurait été com­plète­ment insoupçonnable lorsque, quelques jours plus tard, des voisins auraient com­mencé à remar­quer la dis­pari­tion de sa femme.

Kalia aurait pu ne rien remar­quer. Mais non, pour une fois, il a fal­lu qu’elle fasse preuve d’un peu de zèle et de com­pé­tence ; cela se retourne con­tre elle et risque forte­ment de lui coûter la vie.

Au moment où elle a ces idées noires, elle voit un couteau descen­dre du ciel, ou, plutôt, de la sur­face ; mais ce qui compte, ce n’est pas tant l’origine de l’objet que sa présence, qui lui offre une chance de survie pour peu qu’elle arrive à tenir un peu plus longtemps.

Elle essaie de l’attraper alors qu’il chute, mais, avec les mains liées, ce n’est pas facile et elle le rate. Le couteau tombe dans la vase. Elle essaie de l’atteindre mais n’y parvient tou­jours pas. La boue qu’elle a agité s’est mélangée à l’eau et elle ne voit plus rien.

Enfin, alors qu’elle se sent mourir, elle touche quelque chose de dur avec ses doigts. Elle s’entaille légère­ment un index sur la lame avant de trou­ver le manche, mais décide que ce n’est pas impor­tant. Elle se hâte pour se libér­er les mains et y parvient en quelques sec­on­des, puis se con­tor­sionne pour libér­er ses pieds.

Elle finit par y par­venir aus­si. Finale­ment, dans un dernier effort, elle prend appui con­tre le fond vaseux et remonte vers la sur­face. La pre­mière bouf­fée d’air qu’elle peut respir­er est sans doute celle qu’elle a le plus appré­ciée au cours de son exis­tence. L’espace d’un instant, Kalia se sent étrange­ment heureuse d’être en vie.

Puis elle se dirige à la nage vers le bord du fleuve, remonte sur la terre ferme et reste quelques instants allongée, sur le dos, à regarder le ciel, un sourire béat sur le visage.

Elle remonte ensuite sur la berge, lente­ment, s’arrêtant par­fois pour tou­ss­er un peu d’eau. Puis elle revient sur le pont et aperçoit une forme age­nouil­lée là où se trou­vait Antoine Dela­cour lorsqu’il l’a fait pass­er par-dessus bord.

« Pourquoi tu as mis si longtemps ?

— Aaah. Réé­sis­ster », lui lance Nel­ly en se retournant.

Kalia remar­que qu’elle a du sang sous la bouche. Elle s’approche un peu de la mort-vivante et décou­vre avec hor­reur le cadavre d’Antoine Dela­cour, dont une par­tie a déjà été dévorée par son amie.

« Qu’est-ce que tu as fait ? Tu l’as tué ? »

Nel­ly s’arrête de mâch­er et hausse les épaules.

« Tu l’as tué », affirme Kalia.

La zom­bie sec­oue la tête.

« Tu ne l’as pas tué ? demande l’elfe, sceptique.

— Sui-cide », grogne Nel­ly, avant d’arracher un nou­veau morceau de chair à feu mon­sieur Delacour.

« Com­ment ça, sui­cide ? Il s’est tué ?

— M’a… at-ta-quée », répond Nel­ly dans un nou­veau râle.

Kalia soupire.

« Tu ne peux pas manger les gens ! proteste-t-elle.

— Con-nard, grogne Nelly.

— Oui, d’accord, mais ce n’est pas une rai­son pour le manger ! Je veux dire… »

Elle soupire à nou­veau. Elle a déjà eu le débat sur l’anthropophagie avec la zom­bie. Le prob­lème est qu’il est plutôt dur de débat­tre lorsque votre inter­locu­teur se con­tente de grogn­er et de faire des grimaces.

Et puis, Nel­ly lui a sauvé la vie, alors elle ne peut pas trop lui en vouloir, même si elle a mis un peu plus de temps que prévu avant de lui pass­er un couteau et si elle ne s’est pas exacte­ment con­for­mée au plan ini­tial en mangeant le coupable. Quand on fait équipe avec une zom­bie, on ne peut pas vrai­ment se per­me­t­tre de faire la fine bouche.

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Ce texte de Lizzie Crowdag­ger est mis à dis­po­si­tion selon les ter­mes de la licence Cre­ative Com­mons Attri­bu­tion — Partage dans les Mêmes Con­di­tions 4.0 Inter­na­tion­al. Les fichiers sources (au for­mat Mark­down) sont disponibles sur Github.

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