Déviances vikings

Déviances vikings, chapitre 1

Déviances vikings est une novel­la de fan­ta­sy avec de l’action, des sen­ti­ments et des cornes de brume. Vous pou­vez dès main­tenant lire le texte inté­gral en ver­sion numérique à prix libre ou com­man­der le livre papi­er pour 7€ ici. Les huit chapitres com­posant ce réc­it seront égale­ment pub­liés pro­gres­sive­ment en accès libre. Voici le premier.

Chapitre 1 

Avec l’altitude, le vent frais était d’autant plus cinglant, et Gunnbjörn regret­ta un instant de ne pas avoir pris de manteau.

Il avait une quar­an­taine d’années, la peau som­bre, une taille respectable, quoique assez banale pour un guer­ri­er viking, et une coif­fure qui com­bi­nait de longs cheveux cré­pus tressés en arrière avec des tem­pes rasées sur le côté du crâne.

Il était habil­lé des vête­ments tra­di­tion­nels des guer­ri­ers vikings : il avait une chemise de corps ouverte jusqu’à mi-poitrine, que la van­ité le pous­sait à ne pas refer­mer mal­gré le froid, au-dessus de laque­lle il por­tait une veste en cuir sans manche. Au dos de celle-ci était brodée l’appartenance de son clan en let­tres runiques. Ses jambes et ses pieds étaient, de leur côté, mieux pro­tégés de la fraicheur, par un épais pan­talon de cuir et des bottes à san­gles. N’ayant pas prévu de guer­roy­er aujourd’hui, il ne por­tait que deux petites haches à la ceinture.

Pour se réchauf­fer, il mar­chait à grandes enjam­bées. Der­rière lui, Siv peinait à le suiv­re. Gunnbjörn entendait la res­pi­ra­tion de sa ser­vante qui se fai­sait plus rapi­de : elle avait du mal à garder le rythme dans la montée.

Devant eux, Fen­rir le chien gam­badait. Il s’agissait d’un molosse noir à la taille imposante et aux poils longs. Son aspect quelque peu effrayant lui avait valu d’être bap­tisé Fen­rir, comme le dieu loup, mais pour éviter la con­fu­sion avec ce dernier on l’appelait en général « Fen­rir le chien », ce qui amenui­sait quelque peu l’impact du nom.

Der­rière eux, et déjà beau­coup plus bas, se trou­vait la baie de Fos­sar­javík, avec le vil­lage côti­er de Kirkjubær d’où ils étaient par­tis un peu plus tôt. Gunnbjörn se retour­na quelques instants pour con­tem­pler le paysage, et en prof­i­ta pour véri­fi­er que Siv arrivait encore à le suivre.

Il lui avait demandé de l’accompagner chas­s­er parce qu’il pen­sait qu’un peu d’entrainement physique ne ferait pas de mal à la jeune femme, et lui per­me­t­trait égale­ment d’échapper à ses corvées quo­ti­di­ennes. Il n’était pas cer­tain qu’elle lui en soit recon­nais­sante. Elle peinait dans la mon­tée, rajus­tait tous les trois pas l’arbalète qu’il lui avait prêtée et qu’elle por­tait en ban­doulière dans le dos, et trébuchait régulière­ment à cause de ses bottes qui étaient trop grandes pour elles.

Qu’est-ce que tu t’imaginais ? se deman­da Gunnbjörn en son for intérieur. Ce n’est pas une guer­rière.

Siv était plutôt menue, avait la peau pâle et de longs cheveux châ­tains qu’elle gar­dait détachés. Con­traire­ment à lui, elle avait pen­sé à se cou­vrir les épaules d’une cape en laine ; en revanche, ses jambes étaient exposées, puisqu’elle ne por­tait qu’une robe qui lui descendait jusqu’à mi-mollets.

— Est-ce que ça va ? lui demanda-t-il.

— Oui, sire.

Gunnbjörn pous­sa un soupir bruyant.

— Tu n’es pas oblig­ée de m’appeler sire.

Siv atten­dit de l’avoir rejoint et d’avoir repris son souf­fle avant de répondre :

— Je sais, sire.

Il leva les yeux au ciel.

— Si tu regrettes d’avoir accep­té de m’accompagner, tu peux me laiss­er l’arbalète et faire marche arrière.

— Non, sire. Vous me faites grand hon­neur en m’autorisant à venir avec vous.

Gunnbjörn n’était pas assez idiot pour ignor­er le sar­casme. Siv se mon­trait tou­jours d’une politesse exem­plaire, voire obséquieuse, mais y ajoutait par­fois une ironie peu dissimulée.

— Tu n’es vrai­ment pas oblig­ée, si tu n’en as pas envie. C’est juste que je pensais…

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il n’était pas cer­tain de ce qu’il avait pen­sé. Nor­male­ment, c’était son fils, ou des amis, qui auraient dû l’accompagner à sa par­tie de chas­se. Mais Gunnbjörn n’avait pas plus d’enfant que de femme, et s’il avait quelques com­pagnons qu’il con­sid­érait comme des amis, il était le genre d’homme à préfér­er d’habitude ce type d’excursions en solitaire.

— C’est un hon­neur, sire, ter­mi­na Siv.

Il essaya un instant de déter­min­er si elle était sincère, puis abandonna.

— Un jour, soupi­ra-t-il, j’arriverai à savoir quand tu par­les avec le cœur et quand tu te moques de moi.

— Les deux ne sont pas tou­jours incompatibles.

Gunnbjörn fut sur­pris de voir un sourire aux coins des lèvres de sa ser­vante. Cela n’arrivait que depuis peu de temps. Lui était plus démon­stratif et par­tit dans un grand rire sonore. Siv le regar­da avec incom­préhen­sion, n’estimant vis­i­ble­ment pas que sa remar­que jus­ti­fi­ait pareille réaction.

— On se remet en route, alors ? deman­da-t-il ensuite.

— Puis-je juste sug­gér­er à mon hon­or­able maitre que son hum­ble ser­vante ne dis­pose ni de la longueur de ses jambes, ni de la force de ses mus­cles, et qu’un rythme plus tran­quille lui serait plus confortable ?

— D’accord, con­cé­da le guer­ri­er. C’est juste que je pensais…

— … me ren­dre ser­vice en forgeant mon faible corps pour faire de moi une valeureuse guer­rière, sire ?

La façon que Siv avait de le percer à jour fai­sait sans doute par­tie des choses qui avaient con­duit Gunnbjörn à l’apprécier autant. Par­fois, aus­si, cela l’agaçait un peu.

— C’est aus­si que, lorsque je marche plus lente­ment, je ne peux pas m’empêcher de par­ler. Je vais encore racon­ter cer­taines de mes prouess­es, et avoir droit à tes remar­ques perfides.

— Moi, per­fide ? Je n’oserais jamais, mon seigneur. Et de toute façon, je serai trop occupée à garder mon souffle.

Avec ce nou­v­el accord, ils se remirent en route, à une allure plus réduite qui lais­sait à Fen­rir le chien le loisir d’aller reni­fler un peu partout, à Gunnbjörn le champ libre de devis­er et qui per­me­t­tait à Siv de rester à sa hauteur.

Après quelques anec­dotes, il com­mença à racon­ter le dernier raid auquel il avait pris part dans les iles du Lev­ant, et qui l’avait emmené à affron­ter un samouraï en com­bat loyal.

— Et, là, s’emporta-t-il, tu sais ce que m’a répon­du ce chien à qua­tre pattes ?

Il ne s’attendait pas à une réponse de Siv, qui avait jusqu’à présent hon­oré sa part du marché en gar­dant le silence. Mais, mal­gré son souf­fle court, la ser­vante se sen­tit tout de même oblig­ée de demander :

— Je ne com­prends pas, sire, n’est-il pas d’usage pour un chien d’avoir qua­tre pattes ?

La ques­tion prit Gunnbjörn au dépourvu et il s’arrêta, inter­loqué. Comme pour appuy­er Siv, Fen­rir le chien se retour­na, démon­trant qu’il avait bien qua­tre pattes.

— Tu ne sais pas d’où vient l’expression ? demanda-t-il.

— Oh, si, mon­seigneur. Mais, d’ordinaire, je ne m’autoriserais pas à point­er l’absurdité de la redondance.

Devant le regard fausse­ment cour­roucé de son inter­locu­teur, elle ajou­ta prestement :

— Par­don­nez-moi, mes­sire. Je vais repren­dre mon silence essouf­flé pour vous laiss­er con­ter vos exploits ineffables.

Elle tint parole tout le reste de l’ascension. Peu à peu, tan­dis que Gunnbjörn racon­tait des exploits à peine exagérés, la pente se fit moins raide et l’herbe qu’ils foulaient lais­sa la place à plus de terre et de racines. Ils arrivaient dans la forêt perchée.

Tan­dis qu’ils s’aventuraient dans les bois, Gunnbjörn mit son égo de côté et se mit à racon­ter un des exploits de son père plutôt qu’un des siens. Dans sa jeunesse, l’homme avait par­ticipé à une expédi­tion pour explor­er les océans au-delà de Midgard.

Siv sor­tit de son silence mais, à la sur­prise du guer­ri­er, elle fai­sait mon­tre d’un intérêt réel qu’elle n’essaya bien­tôt même plus de mas­quer der­rière des piques inci­sives. Elle en oublia même de l’appeler « sire ». Cela n’était peut-être pas si éton­nant : après tout, la jeune femme venait d’Asgard.

Gunnbjörn, s’il trans­met­tait l’histoire fidèle­ment, n’était pour­tant pas cer­tain de sa vérité : il n’y avait pas beau­coup de sur­vivants qui pou­vaient se tar­guer d’avoir par­ticipé à une telle expédi­tion. La plu­part de ceux qui s’en van­taient étaient surtout de fief­fés menteurs.

Son père, Gun­nvald, dis­ait avoir vu des flammes tomber du ciel réduire leur bateau en cen­dres. Il n’avait dû son salut qu’à une planche de bois sur laque­lle il s’était accroché, et qui avait fini par le ramen­er sur une ile du Nord.

— Des flammes tombées du ciel ? deman­da Siv. Ce n’était pas des éclairs ?

D’ordinaire, c’était la colère de Thor qui expli­quait qu’aucun navire ne reve­nait passé une cer­taine lim­ite. Du moins, c’était le cas chez les gens du Nord ; au Lev­ant, on par­lait des vents des dieux. La vérité était que per­son­ne, nulle part, n’en savait grand-chose.

— Pas d’après mon ancien. Hon­nête­ment, je ne sais pas quel crédit accorder à son his­toire. Je ne pen­sais pas que ça t’intéresserait autant. Après tout, tu devrais en savoir plus que moi, là-dessus.

— Pas vrai­ment, admit Siv. Je me rap­pelle juste m’être réveil­lée sur une plage, en com­pag­nie d’autres exilés. Je n’ai pas de sou­venirs du voyage.

Cela ne sur­pre­nait pas Gunnbjörn. Tous les exilés d’Asgard lui avaient dit la même chose. Pour cette rai­son, il ne lui deman­da pas à quoi ressem­blait la vie là-bas. Tous ceux qui lui en avaient par­lé la décrivait comme sen­si­ble­ment sim­i­laire à Midgard. À se deman­der pourquoi on les ban­nis­sait ici.

— Qu’est-ce que tu fai­sais, avant ?

— Comme méti­er ? deman­da Siv. Rien de très recom­mand­able, j’en ai peur, sire. Jamais je n’aurais osé espér­er avoir la chance de servir un seigneur hon­nête et magnanime.

Il y avait peut-être une pointe d’ironie dans la phrase, mais Gunnbjörn soupçon­na que, sur le fond, Siv était sincère. Lorsqu’il l’avait ren­con­trée, quelques mois plus tôt, elle n’était pas exacte­ment dans une sit­u­a­tion idéale. Pour­tant, il ne pou­vait pas s’empêcher de ne pas se sen­tir mal lorsqu’elle se mon­trait aus­si redevable.

— On dit que dans les veines des exilés coulent le sang des dieux. Tu n’es pas une ser­vante ordinaire.

Siv pous­sa un soupir. Claire­ment, elle ne voy­ait pas les choses de la même manière.

— Je ne suis pas ordi­naire, admit Siv, mais je crains qu’il y n’y ait rien de divin là-dessous. Être une ser­vante bien traitée est sans doute le mieux à espérer.

Gunnbjörn ne savait pas quoi dire. Peut-être n’avait-il pas util­isé les bons mots. Les bonnes phras­es. Il aurait aimé lui dire à quel point, sang des dieux ou pas, elle était impor­tante pour lui. Mais s’il pou­vait faire preuve d’éloquence lorsqu’il s’agissait de racon­ter ses exploits, il était moins à l’aise lorsqu’il devait par­ler de ses sentiments.

— Et puis, ajou­ta Siv, je doute que servir le grand Gunnbjörn soit être une ser­vante ordi­naire. Je suis sure que si quelqu’un est capa­ble de défi­er le feu des dieux, ou le vent, ou quoi que ce soit, c’est vous, sire.

Le regard de Gunnbjörn se posa sur un cor­beau qui les obser­vait, per­ché sur un arbre. Un mes­sager d’Odin, comme l’indiquaient ses yeux rouges luisant.

— Ne dis pas ça. Tu vas offenser les dieux.

Siv suiv­it son regard, et s’inclina avec déférence.

— Mes excus­es, seigneur d’Asgard. N’y voyez pas d’offense. Je dis­ais cela unique­ment pour flat­ter mon seigneur en espérant qu’il me traite bien.

Le volatile s’envola. Est-ce que c’était parce qu’il était vexé par l’outrage ? Parce qu’il avait accep­té les excus­es ? Ou juste pour aller se pos­er sur une branche plus con­fort­able ? C’était dur à dire.

Ils firent quelques pas de plus en silence, puis Gunnbjörn sen­tit Siv lui touch­er le bras. Sans un bruit, elle lui indi­qua quelque chose. Il fal­lut au guer­ri­er plusieurs sec­on­des pour com­pren­dre ce dont il s’agissait : à quelques dizaines de mètres d’eux, en par­tie masqué par un buis­son, se tenait un san­gli­er de bonne taille.

Siv attra­pa son arbalète et com­mença à l’armer. L’engin était doté d’une poulie qui per­me­t­tait de lui don­ner une bonne puis­sance sans requérir trop de force, mais qui présen­tait l’inconvénient de ne pas offrir la même cadence qu’un arc plus som­maire. Gunnbjörn maud­is­sait intérieure­ment cette perte de temps, et espérait que la bête n’aurait pas l’idée d’en prof­iter pour filer.

Après cela, ils allèrent à pas de loups chercher l’emplacement idéal pour le tir. Le guer­ri­er fit signe a son chien de venir à ses pieds, puis l’attrapa par les poils du cou pour éviter qu’il n’aille éveiller l’attention de l’animal. Ensuite, il suiv­it son appren­tie vers une petite butte qui avait l’avantage de lui don­ner de la hau­teur. Il approu­va ce choix d’un hoche­ment de tête, avant de lui murmurer :

— Tu te rap­pelles ce que je t’ai dit ?

Un car­reau ne serait prob­a­ble­ment pas suff­isant pour abat­tre immé­di­ate­ment une bête d’une taille impor­tante. Par con­séquent, il fal­lait se pré­par­er à la pour­suiv­re, à la pis­ter, voire, dans les cas extrêmes, à esquiver une charge désespérée.

Tan­dis que Siv lui répondait à son tour d’un hoche­ment de tête silen­cieux, il lui fit signe qu’elle pou­vait y aller. Elle épaula l’arbalète et res­ta un cer­tain temps ain­si, à se pré­par­er à tir­er, atten­dant le moment propice.

Finale­ment, Gunnbjörn enten­dit l’arbalète cla­quer, puis le grogne­ment de l’animal touché. Il arbo­ra une moue de sat­is­fac­tion : c’était du bon travail.

Blessé au dos, l’animal se tour­na vers eux, furieux, et se mit à charg­er. À côté de lui, Siv mani­ait la poulie à toute vitesse afin de recharg­er. Ce n’était prob­a­ble­ment pas le bon choix : elle n’aurait pas le temps de tir­er avant que l’animal ne soit sur eux. Dans ce genre de cir­con­stances, d’après l’expérience de Gunnbjörn, le mieux était de reculer dans un endroit plus sûr, ou de compter sur une arme suff­isam­ment tran­chante pour achev­er le travail.

Il sor­tit une des haches qu’il avait à sa cein­ture, et la tint à dis­po­si­tion de Siv. Celle-ci l’ignora, con­tin­u­ant à se focalis­er sur son arbalète tan­dis que le bruit du galop furieux de la bête noire qui fondait vers eux se fai­sait plus menaçant. Gunnbjörn était un peu déçu, mais il ne pou­vait pas lui en vouloir : après tout, elle le lui avait bien rap­pelé, elle n’était pas une guerrière.

Ses yeux se reportèrent sur l’animal qui approchait. Celui-ci s’apprêtait à bondir, et Gunnbjörn hési­ta un instant. Il avait dit qu’il n’interviendrait que si Siv lui demandait, et elle n’avait rien fait de tel. Cepen­dant, il avait prévu d’agir tout de même si la sit­u­a­tion était dés­espérée, parce qu’il craig­nait bien que son hum­ble ser­vante n’ose lui deman­der de l’aide de peur de le décevoir.

Tan­dis qu’il réfléchis­sait, l’animal sauta vers Siv, qui se lais­sa tomber en arrière. La sit­u­a­tion sem­blait main­tenant suff­isam­ment dés­espérée pour qu’il intervienne.

Alors qu’il s’apprêtait à frap­per, tan­dis que l’animal était tou­jours en l’air, il enten­dit un nou­veau claque­ment. Inter­dit, il vit un car­reau d’arbalète transpercer la tête de l’animal, qui con­tin­ua sa course au-dessus de son appren­tie qui s’était jetée en arrière avant d’aller s’écraser un peu plus loin.

Tan­dis que Siv restait allongée au sol, Gunnbjörn fit quelques pas vers l’animal pour s’assurer qu’il était bien mort. Après quoi, le charme fut rompu, la vie reprit ses droits, et Fen­rir le chien se mit à remuer la queue et à pouss­er des jappe­ments enthousiastes.

— Tu chas­s­es tou­jours le san­gli­er ain­si ? deman­da Gunnbjörn.

— Bien sûr, Mon­seigneur. J’ai, évidem­ment, une grande pra­tique en la matière.

Gunnbjörn exam­i­na la dépouille qui était à ses pieds. Si le pre­mier car­reau ne l’avait que légère­ment blessé, le sec­ond avait fra­cassé sa boite crâni­enne par le dessous.

— Je sup­pose que ça marche, en tout cas.

Tou­jours à terre jusque-là, Siv se rel­e­va enfin, sous la pres­sion de Fen­rir qui venait essay­er de lui léch­er le visage.

— Mon seigneur me per­me­t­trait-il de repren­dre mon souf­fle avant de dépecer la bête ?

Gunnbjörn lui fit un petit signe d’acquiescement, et la regar­da inspecter son corps. Il pen­sait que c’était pour véri­fi­er qu’elle n’était pas blessée, mais elle le détrompa :

— Par les dieux, s’exclama-t-elle, je suis pleine de sang de porc.

Le guer­ri­er par­tit dans un rire toni­tru­ant tan­dis que son appren­tie lui jetait un regard courroucé.

— C’était du bon tra­vail, lui dit-il. Pas très ortho­doxe, mais effi­cace, je suppose.

Elle ne parais­sait pas con­va­in­cue, et se mit à gravir la butte. De là où elle était, la vue était plus dégagée et on pou­vait voir la val­lée voisine.

— Sire, venez voir !

Gunnbjörn se pré­cipi­ta pour la rejoin­dre. Vu le ton enjoué, il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui pointe du doigt une armée enne­mie prête à défer­ler sur leur val­lée, mais plutôt une autre proie pos­si­ble, peut-être un cerf ou au moins un lapin. Ce à quoi il ne s’attendait pas, c’était à ce qu’elle lui mon­tre quelques fleurs mauves.

— Ce sont des cynogloss­es ! s’exclama-t-elle. Ne sont-elles pas magnifiques ?

Le guer­ri­er ne put retenir un soupir.

— Ce n’est pas franche­ment mon domaine de prédilection.

Pen­dant ce temps, Siv s’était bais­sée pour en cueil­lir quelques-unes. Elle se rel­e­va avec un grand sourire et s’approcha de Gunnbjörn pour en plac­er une dans la fer­me­ture de sa veste en cuir.

— Sire, elle vous irait à merveille.

Il lui jeta un regard mau­vais, mais elle continua :

— Je suis sure qu’ainsi, mon seigneur aura un suc­cès indéniable.

— Je doute que ce soit dans nos mœurs, répli­qua-t-il sèchement.

— Peut-être pas chez les guer­ri­ers, admit Siv. Mais pour capter l’œil d’un poète, peut-être ?

— Qu’est-ce tu insinues ?

Siv lui fit un petit sourire ironique.

— Je dis juste qu’un cer­tain scalde est venu au vil­lage en prévi­sion de la réu­nion du thing et qu’il regar­dait mon seigneur d’un air intéressé.

— Assez !

— Désolée, ô sire. Loin de moi l’idée de vous offenser.

Siv se tour­na, comme pour retourn­er à la con­tem­pla­tion du paysage, mais Gunnbjörn soupçon­nait que c’était pour lui cacher son sourire. Il pous­sa un soupir et regar­da la fleur qu’il avait encore en bou­ton­nière. Il hési­ta un instant à la jeter à terre et à l’écraser sous ses bottes, mais il se rav­isa. Même s’il lui sem­blait que sa ser­vante se moquait de lui, il se demandait si, à ses yeux, il ne s’agissait pas d’un véri­ta­ble présent, et il ne voulait pas non plus la vexer.

— Bon, tu as repris ta res­pi­ra­tion. Main­tenant que tu l’as tué, il te reste à dépecer ta prise.

— Un instant, sire.

Siv con­tin­u­ait à scruter l’horizon.

— Vous voyez la même chose que moi ? demanda-t-elle.

— Si c’est encore une fleur…

— Non. Là-bas.

Le ton de Siv était grave. Gunnbjörn essaya de suiv­re des yeux la direc­tion qu’elle lui indi­quait de la main, mais il n’aperçut rien que des arbres, des mon­tagnes, des plaines et des champs.

— Des hommes ? se deman­da Siv. Mais, je ne sais pas ?

Gunnbjörn crut enfin voir une petite tache, à la lisière d’une forêt loin­taine. Il plis­sa les yeux, et finit par dis­tinguer ce que voy­ait son appren­tie : un groupe d’hommes, à pied.

— C’est peut-être le thing ? demanda-t-il.

Celui-ci ne s’assemblerait que demain, mais des hommes des régions les plus loin­taines avaient déjà com­mencé à arriv­er au vil­lage — tels ce scalde dont elle lui avait rebat­tu les oreilles. Mais, aus­si tôt dans la journée, c’était étrange.

— Non, dit Siv, lugubre. Des marcheurs.

Gunnbjörn pous­sa un grogne­ment. Voilà qui n’était pas de bon augure. Les marcheurs avaient forme humaine, mais c’était tout. Ani­més par des démons, ils dévo­raient les corps et les âmes des vivants pour s’en repaitre.

— Tu es sure ?

— Leur façon de se déplac­er… presque sure, sire.

Gunnbjörn jeta un coup d’œil au cadavre du san­gli­er. S’il s’agissait bien de marcheurs, ils devaient aver­tir le vil­lage au plus vite.

— Ren­trons vite, alors. Tu dépèceras ta prise plus tard.

Avec l’altitude, le vent frais était d’autant plus cinglant, et Gunnbjörn regret­ta un instant de ne pas avoir pris de manteau.

Il avait une quar­an­taine d’années, la peau som­bre, une taille respectable, quoique assez banale pour un guer­ri­er viking, et une coif­fure qui com­bi­nait de longs cheveux cré­pus tressés en arrière avec des tem­pes rasées sur le côté du crâne.

Il était habil­lé des vête­ments tra­di­tion­nels des guer­ri­ers vikings : il avait une chemise de corps ouverte jusqu’à mi-poitrine, que la van­ité le pous­sait à ne pas refer­mer mal­gré le froid, au-dessus de laque­lle il por­tait une veste en cuir sans manche. Au dos de celle-ci était brodée l’appartenance de son clan en let­tres runiques. Ses jambes et ses pieds étaient, de leur côté, mieux pro­tégés de la fraicheur, par un épais pan­talon de cuir et des bottes à san­gles. N’ayant pas prévu de guer­roy­er aujourd’hui, il ne por­tait que deux petites haches à la ceinture.

Pour se réchauf­fer, il mar­chait à grandes enjam­bées. Der­rière lui, Siv peinait à le suiv­re. Gunnbjörn entendait la res­pi­ra­tion de sa ser­vante qui se fai­sait plus rapi­de : elle avait du mal à garder le rythme dans la montée.

Devant eux, Fen­rir le chien gam­badait. Il s’agissait d’un molosse noir à la taille imposante et aux poils longs. Son aspect quelque peu effrayant lui avait valu d’être bap­tisé Fen­rir, comme le dieu loup, mais pour éviter la con­fu­sion avec ce dernier on l’appelait en général « Fen­rir le chien », ce qui amenui­sait quelque peu l’impact du nom.

Der­rière eux, et déjà beau­coup plus bas, se trou­vait la baie de Fos­sar­javík, avec le vil­lage côti­er de Kirkjubær d’où ils étaient par­tis un peu plus tôt. Gunnbjörn se retour­na quelques instants pour con­tem­pler le paysage, et en prof­i­ta pour véri­fi­er que Siv arrivait encore à le suivre.

Il lui avait demandé de l’accompagner chas­s­er parce qu’il pen­sait qu’un peu d’entrainement physique ne ferait pas de mal à la jeune femme, et lui per­me­t­trait égale­ment d’échapper à ses corvées quo­ti­di­ennes. Il n’était pas cer­tain qu’elle lui en soit recon­nais­sante. Elle peinait dans la mon­tée, rajus­tait tous les trois pas l’arbalète qu’il lui avait prêtée et qu’elle por­tait en ban­doulière dans le dos, et trébuchait régulière­ment à cause de ses bottes qui étaient trop grandes pour elles.

Qu’est-ce que tu t’imaginais ? se deman­da Gunnbjörn en son for intérieur. Ce n’est pas une guer­rière.

Siv était plutôt menue, avait la peau pâle et de longs cheveux châ­tains qu’elle gar­dait détachés. Con­traire­ment à lui, elle avait pen­sé à se cou­vrir les épaules d’une cape en laine ; en revanche, ses jambes étaient exposées, puisqu’elle ne por­tait qu’une robe qui lui descendait jusqu’à mi-mollets.

— Est-ce que ça va ? lui demanda-t-il.

— Oui, sire.

Gunnbjörn pous­sa un soupir bruyant.

— Tu n’es pas oblig­ée de m’appeler sire.

Siv atten­dit de l’avoir rejoint et d’avoir repris son souf­fle avant de répondre :

— Je sais, sire.

Il leva les yeux au ciel.

— Si tu regrettes d’avoir accep­té de m’accompagner, tu peux me laiss­er l’arbalète et faire marche arrière.

— Non, sire. Vous me faites grand hon­neur en m’autorisant à venir avec vous.

Gunnbjörn n’était pas assez idiot pour ignor­er le sar­casme. Siv se mon­trait tou­jours d’une politesse exem­plaire, voire obséquieuse, mais y ajoutait par­fois une ironie peu dissimulée.

— Tu n’es vrai­ment pas oblig­ée, si tu n’en as pas envie. C’est juste que je pensais…

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il n’était pas cer­tain de ce qu’il avait pen­sé. Nor­male­ment, c’était son fils, ou des amis, qui auraient dû l’accompagner à sa par­tie de chas­se. Mais Gunnbjörn n’avait pas plus d’enfant que de femme, et s’il avait quelques com­pagnons qu’il con­sid­érait comme des amis, il était le genre d’homme à préfér­er d’habitude ce type d’excursions en solitaire.

— C’est un hon­neur, sire, ter­mi­na Siv.

Il essaya un instant de déter­min­er si elle était sincère, puis abandonna.

— Un jour, soupi­ra-t-il, j’arriverai à savoir quand tu par­les avec le cœur et quand tu te moques de moi.

— Les deux ne sont pas tou­jours incompatibles.

Gunnbjörn fut sur­pris de voir un sourire aux coins des lèvres de sa ser­vante. Cela n’arrivait que depuis peu de temps. Lui était plus démon­stratif et par­tit dans un grand rire sonore. Siv le regar­da avec incom­préhen­sion, n’estimant vis­i­ble­ment pas que sa remar­que jus­ti­fi­ait pareille réaction.

— On se remet en route, alors ? deman­da-t-il ensuite.

— Puis-je juste sug­gér­er à mon hon­or­able maitre que son hum­ble ser­vante ne dis­pose ni de la longueur de ses jambes, ni de la force de ses mus­cles, et qu’un rythme plus tran­quille lui serait plus confortable ?

— D’accord, con­cé­da le guer­ri­er. C’est juste que je pensais…

— … me ren­dre ser­vice en forgeant mon faible corps pour faire de moi une valeureuse guer­rière, sire ?

La façon que Siv avait de le percer à jour fai­sait sans doute par­tie des choses qui avaient con­duit Gunnbjörn à l’apprécier autant. Par­fois, aus­si, cela l’agaçait un peu.

— C’est aus­si que, lorsque je marche plus lente­ment, je ne peux pas m’empêcher de par­ler. Je vais encore racon­ter cer­taines de mes prouess­es, et avoir droit à tes remar­ques perfides.

— Moi, per­fide ? Je n’oserais jamais, mon seigneur. Et de toute façon, je serai trop occupée à garder mon souffle.

Avec ce nou­v­el accord, ils se remirent en route, à une allure plus réduite qui lais­sait à Fen­rir le chien le loisir d’aller reni­fler un peu partout, à Gunnbjörn le champ libre de devis­er et qui per­me­t­tait à Siv de rester à sa hauteur.

Après quelques anec­dotes, il com­mença à racon­ter le dernier raid auquel il avait pris part dans les iles du Lev­ant, et qui l’avait emmené à affron­ter un samouraï en com­bat loyal.

— Et, là, s’emporta-t-il, tu sais ce que m’a répon­du ce chien à qua­tre pattes ?

Il ne s’attendait pas à une réponse de Siv, qui avait jusqu’à présent hon­oré sa part du marché en gar­dant le silence. Mais, mal­gré son souf­fle court, la ser­vante se sen­tit tout de même oblig­ée de demander :

— Je ne com­prends pas, sire, n’est-il pas d’usage pour un chien d’avoir qua­tre pattes ?

La ques­tion prit Gunnbjörn au dépourvu et il s’arrêta, inter­loqué. Comme pour appuy­er Siv, Fen­rir le chien se retour­na, démon­trant qu’il avait bien qua­tre pattes.

— Tu ne sais pas d’où vient l’expression ? demanda-t-il.

— Oh, si, mon­seigneur. Mais, d’ordinaire, je ne m’autoriserais pas à point­er l’absurdité de la redondance.

Devant le regard fausse­ment cour­roucé de son inter­locu­teur, elle ajou­ta prestement :

— Par­don­nez-moi, mes­sire. Je vais repren­dre mon silence essouf­flé pour vous laiss­er con­ter vos exploits ineffables.

Elle tint parole tout le reste de l’ascension. Peu à peu, tan­dis que Gunnbjörn racon­tait des exploits à peine exagérés, la pente se fit moins raide et l’herbe qu’ils foulaient lais­sa la place à plus de terre et de racines. Ils arrivaient dans la forêt perchée.

Tan­dis qu’ils s’aventuraient dans les bois, Gunnbjörn mit son égo de côté et se mit à racon­ter un des exploits de son père plutôt qu’un des siens. Dans sa jeunesse, l’homme avait par­ticipé à une expédi­tion pour explor­er les océans au-delà de Midgard.

Siv sor­tit de son silence mais, à la sur­prise du guer­ri­er, elle fai­sait mon­tre d’un intérêt réel qu’elle n’essaya bien­tôt même plus de mas­quer der­rière des piques inci­sives. Elle en oublia même de l’appeler « sire ». Cela n’était peut-être pas si éton­nant : après tout, la jeune femme venait d’Asgard.

Gunnbjörn, s’il trans­met­tait l’histoire fidèle­ment, n’était pour­tant pas cer­tain de sa vérité : il n’y avait pas beau­coup de sur­vivants qui pou­vaient se tar­guer d’avoir par­ticipé à une telle expédi­tion. La plu­part de ceux qui s’en van­taient étaient surtout de fief­fés menteurs.

Son père, Gun­nvald, dis­ait avoir vu des flammes tomber du ciel réduire leur bateau en cen­dres. Il n’avait dû son salut qu’à une planche de bois sur laque­lle il s’était accroché, et qui avait fini par le ramen­er sur une ile du Nord.

— Des flammes tombées du ciel ? deman­da Siv. Ce n’était pas des éclairs ?

D’ordinaire, c’était la colère de Thor qui expli­quait qu’aucun navire ne reve­nait passé une cer­taine lim­ite. Du moins, c’était le cas chez les gens du Nord ; au Lev­ant, on par­lait des vents des dieux. La vérité était que per­son­ne, nulle part, n’en savait grand-chose.

— Pas d’après mon ancien. Hon­nête­ment, je ne sais pas quel crédit accorder à son his­toire. Je ne pen­sais pas que ça t’intéresserait autant. Après tout, tu devrais en savoir plus que moi, là-dessus.

— Pas vrai­ment, admit Siv. Je me rap­pelle juste m’être réveil­lée sur une plage, en com­pag­nie d’autres exilés. Je n’ai pas de sou­venirs du voyage.

Cela ne sur­pre­nait pas Gunnbjörn. Tous les exilés d’Asgard lui avaient dit la même chose. Pour cette rai­son, il ne lui deman­da pas à quoi ressem­blait la vie là-bas. Tous ceux qui lui en avaient par­lé la décrivait comme sen­si­ble­ment sim­i­laire à Midgard. À se deman­der pourquoi on les ban­nis­sait ici.

— Qu’est-ce que tu fai­sais, avant ?

— Comme méti­er ? deman­da Siv. Rien de très recom­mand­able, j’en ai peur, sire. Jamais je n’aurais osé espér­er avoir la chance de servir un seigneur hon­nête et magnanime.

Il y avait peut-être une pointe d’ironie dans la phrase, mais Gunnbjörn soupçon­na que, sur le fond, Siv était sincère. Lorsqu’il l’avait ren­con­trée, quelques mois plus tôt, elle n’était pas exacte­ment dans une sit­u­a­tion idéale. Pour­tant, il ne pou­vait pas s’empêcher de ne pas se sen­tir mal lorsqu’elle se mon­trait aus­si redevable.

— On dit que dans les veines des exilés coulent le sang des dieux. Tu n’es pas une ser­vante ordinaire.

Siv pous­sa un soupir. Claire­ment, elle ne voy­ait pas les choses de la même manière.

— Je ne suis pas ordi­naire, admit Siv, mais je crains qu’il y n’y ait rien de divin là-dessous. Être une ser­vante bien traitée est sans doute le mieux à espérer.

Gunnbjörn ne savait pas quoi dire. Peut-être n’avait-il pas util­isé les bons mots. Les bonnes phras­es. Il aurait aimé lui dire à quel point, sang des dieux ou pas, elle était impor­tante pour lui. Mais s’il pou­vait faire preuve d’éloquence lorsqu’il s’agissait de racon­ter ses exploits, il était moins à l’aise lorsqu’il devait par­ler de ses sentiments.

— Et puis, ajou­ta Siv, je doute que servir le grand Gunnbjörn soit être une ser­vante ordi­naire. Je suis sure que si quelqu’un est capa­ble de défi­er le feu des dieux, ou le vent, ou quoi que ce soit, c’est vous, sire.

Le regard de Gunnbjörn se posa sur un cor­beau qui les obser­vait, per­ché sur un arbre. Un mes­sager d’Odin, comme l’indiquaient ses yeux rouges luisant.

— Ne dis pas ça. Tu vas offenser les dieux.

Siv suiv­it son regard, et s’inclina avec déférence.

— Mes excus­es, seigneur d’Asgard. N’y voyez pas d’offense. Je dis­ais cela unique­ment pour flat­ter mon seigneur en espérant qu’il me traite bien.

Le volatile s’envola. Est-ce que c’était parce qu’il était vexé par l’outrage ? Parce qu’il avait accep­té les excus­es ? Ou juste pour aller se pos­er sur une branche plus con­fort­able ? C’était dur à dire.

Ils firent quelques pas de plus en silence, puis Gunnbjörn sen­tit Siv lui touch­er le bras. Sans un bruit, elle lui indi­qua quelque chose. Il fal­lut au guer­ri­er plusieurs sec­on­des pour com­pren­dre ce dont il s’agissait : à quelques dizaines de mètres d’eux, en par­tie masqué par un buis­son, se tenait un san­gli­er de bonne taille.

Siv attra­pa son arbalète et com­mença à l’armer. L’engin était doté d’une poulie qui per­me­t­tait de lui don­ner une bonne puis­sance sans requérir trop de force, mais qui présen­tait l’inconvénient de ne pas offrir la même cadence qu’un arc plus som­maire. Gunnbjörn maud­is­sait intérieure­ment cette perte de temps, et espérait que la bête n’aurait pas l’idée d’en prof­iter pour filer.

Après cela, ils allèrent à pas de loups chercher l’emplacement idéal pour le tir. Le guer­ri­er fit signe a son chien de venir à ses pieds, puis l’attrapa par les poils du cou pour éviter qu’il n’aille éveiller l’attention de l’animal. Ensuite, il suiv­it son appren­tie vers une petite butte qui avait l’avantage de lui don­ner de la hau­teur. Il approu­va ce choix d’un hoche­ment de tête, avant de lui murmurer :

— Tu te rap­pelles ce que je t’ai dit ?

Un car­reau ne serait prob­a­ble­ment pas suff­isant pour abat­tre immé­di­ate­ment une bête d’une taille impor­tante. Par con­séquent, il fal­lait se pré­par­er à la pour­suiv­re, à la pis­ter, voire, dans les cas extrêmes, à esquiver une charge désespérée.

Tan­dis que Siv lui répondait à son tour d’un hoche­ment de tête silen­cieux, il lui fit signe qu’elle pou­vait y aller. Elle épaula l’arbalète et res­ta un cer­tain temps ain­si, à se pré­par­er à tir­er, atten­dant le moment propice.

Finale­ment, Gunnbjörn enten­dit l’arbalète cla­quer, puis le grogne­ment de l’animal touché. Il arbo­ra une moue de sat­is­fac­tion : c’était du bon travail.

Blessé au dos, l’animal se tour­na vers eux, furieux, et se mit à charg­er. À côté de lui, Siv mani­ait la poulie à toute vitesse afin de recharg­er. Ce n’était prob­a­ble­ment pas le bon choix : elle n’aurait pas le temps de tir­er avant que l’animal ne soit sur eux. Dans ce genre de cir­con­stances, d’après l’expérience de Gunnbjörn, le mieux était de reculer dans un endroit plus sûr, ou de compter sur une arme suff­isam­ment tran­chante pour achev­er le travail.

Il sor­tit une des haches qu’il avait à sa cein­ture, et la tint à dis­po­si­tion de Siv. Celle-ci l’ignora, con­tin­u­ant à se focalis­er sur son arbalète tan­dis que le bruit du galop furieux de la bête noire qui fondait vers eux se fai­sait plus menaçant. Gunnbjörn était un peu déçu, mais il ne pou­vait pas lui en vouloir : après tout, elle le lui avait bien rap­pelé, elle n’était pas une guerrière.

Ses yeux se reportèrent sur l’animal qui approchait. Celui-ci s’apprêtait à bondir, et Gunnbjörn hési­ta un instant. Il avait dit qu’il n’interviendrait que si Siv lui demandait, et elle n’avait rien fait de tel. Cepen­dant, il avait prévu d’agir tout de même si la sit­u­a­tion était dés­espérée, parce qu’il craig­nait bien que son hum­ble ser­vante n’ose lui deman­der de l’aide de peur de le décevoir.

Tan­dis qu’il réfléchis­sait, l’animal sauta vers Siv, qui se lais­sa tomber en arrière. La sit­u­a­tion sem­blait main­tenant suff­isam­ment dés­espérée pour qu’il intervienne.

Alors qu’il s’apprêtait à frap­per, tan­dis que l’animal était tou­jours en l’air, il enten­dit un nou­veau claque­ment. Inter­dit, il vit un car­reau d’arbalète transpercer la tête de l’animal, qui con­tin­ua sa course au-dessus de son appren­tie qui s’était jetée en arrière avant d’aller s’écraser un peu plus loin.

Tan­dis que Siv restait allongée au sol, Gunnbjörn fit quelques pas vers l’animal pour s’assurer qu’il était bien mort. Après quoi, le charme fut rompu, la vie reprit ses droits, et Fen­rir le chien se mit à remuer la queue et à pouss­er des jappe­ments enthousiastes.

— Tu chas­s­es tou­jours le san­gli­er ain­si ? deman­da Gunnbjörn.

— Bien sûr, Mon­seigneur. J’ai, évidem­ment, une grande pra­tique en la matière.

Gunnbjörn exam­i­na la dépouille qui était à ses pieds. Si le pre­mier car­reau ne l’avait que légère­ment blessé, le sec­ond avait fra­cassé sa boite crâni­enne par le dessous.

— Je sup­pose que ça marche, en tout cas.

Tou­jours à terre jusque-là, Siv se rel­e­va enfin, sous la pres­sion de Fen­rir qui venait essay­er de lui léch­er le visage.

— Mon seigneur me per­me­t­trait-il de repren­dre mon souf­fle avant de dépecer la bête ?

Gunnbjörn lui fit un petit signe d’acquiescement, et la regar­da inspecter son corps. Il pen­sait que c’était pour véri­fi­er qu’elle n’était pas blessée, mais elle le détrompa :

— Par les dieux, s’exclama-t-elle, je suis pleine de sang de porc.

Le guer­ri­er par­tit dans un rire toni­tru­ant tan­dis que son appren­tie lui jetait un regard courroucé.

— C’était du bon tra­vail, lui dit-il. Pas très ortho­doxe, mais effi­cace, je suppose.

Elle ne parais­sait pas con­va­in­cue, et se mit à gravir la butte. De là où elle était, la vue était plus dégagée et on pou­vait voir la val­lée voisine.

— Sire, venez voir !

Gunnbjörn se pré­cipi­ta pour la rejoin­dre. Vu le ton enjoué, il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui pointe du doigt une armée enne­mie prête à défer­ler sur leur val­lée, mais plutôt une autre proie pos­si­ble, peut-être un cerf ou au moins un lapin. Ce à quoi il ne s’attendait pas, c’était à ce qu’elle lui mon­tre quelques fleurs mauves.

— Ce sont des cynogloss­es ! s’exclama-t-elle. Ne sont-elles pas magnifiques ?

Le guer­ri­er ne put retenir un soupir.

— Ce n’est pas franche­ment mon domaine de prédilection.

Pen­dant ce temps, Siv s’était bais­sée pour en cueil­lir quelques-unes. Elle se rel­e­va avec un grand sourire et s’approcha de Gunnbjörn pour en plac­er une dans la fer­me­ture de sa veste en cuir.

— Sire, elle vous irait à merveille.

Il lui jeta un regard mau­vais, mais elle continua :

— Je suis sure qu’ainsi, mon seigneur aura un suc­cès indéniable.

— Je doute que ce soit dans nos mœurs, répli­qua-t-il sèchement.

— Peut-être pas chez les guer­ri­ers, admit Siv. Mais pour capter l’œil d’un poète, peut-être ?

— Qu’est-ce tu insinues ?

Siv lui fit un petit sourire ironique.

— Je dis juste qu’un cer­tain scalde est venu au vil­lage en prévi­sion de la réu­nion du thing et qu’il regar­dait mon seigneur d’un air intéressé.

— Assez !

— Désolée, ô sire. Loin de moi l’idée de vous offenser.

Siv se tour­na, comme pour retourn­er à la con­tem­pla­tion du paysage, mais Gunnbjörn soupçon­nait que c’était pour lui cacher son sourire. Il pous­sa un soupir et regar­da la fleur qu’il avait encore en bou­ton­nière. Il hési­ta un instant à la jeter à terre et à l’écraser sous ses bottes, mais il se rav­isa. Même s’il lui sem­blait que sa ser­vante se moquait de lui, il se demandait si, à ses yeux, il ne s’agissait pas d’un véri­ta­ble présent, et il ne voulait pas non plus la vexer.

— Bon, tu as repris ta res­pi­ra­tion. Main­tenant que tu l’as tué, il te reste à dépecer ta prise.

— Un instant, sire.

Siv con­tin­u­ait à scruter l’horizon.

— Vous voyez la même chose que moi ? demanda-t-elle.

— Si c’est encore une fleur…

— Non. Là-bas.

Le ton de Siv était grave. Gunnbjörn essaya de suiv­re des yeux la direc­tion qu’elle lui indi­quait de la main, mais il n’aperçut rien que des arbres, des mon­tagnes, des plaines et des champs.

— Des hommes ? se deman­da Siv. Mais, je ne sais pas ?

Gunnbjörn crut enfin voir une petite tache, à la lisière d’une forêt loin­taine. Il plis­sa les yeux, et finit par dis­tinguer ce que voy­ait son appren­tie : un groupe d’hommes, à pied.

— C’est peut-être le thing ? demanda-t-il.

Celui-ci ne s’assemblerait que demain, mais des hommes des régions les plus loin­taines avaient déjà com­mencé à arriv­er au vil­lage — tels ce scalde dont elle lui avait rebat­tu les oreilles. Mais, aus­si tôt dans la journée, c’était étrange.

— Non, dit Siv, lugubre. Des marcheurs.

Gunnbjörn pous­sa un grogne­ment. Voilà qui n’était pas de bon augure. Les marcheurs avaient forme humaine, mais c’était tout. Ani­més par des démons, ils dévo­raient les corps et les âmes des vivants pour s’en repaitre.

— Tu es sure ?

— Leur façon de se déplac­er… presque sure, sire.

Gunnbjörn jeta un coup d’œil au cadavre du san­gli­er. S’il s’agissait bien de marcheurs, ils devaient aver­tir le vil­lage au plus vite.

— Ren­trons vite, alors. Tu dépèceras ta prise plus tard.

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