Déviances vikings

Déviances vikings, chapitre 2

Déviances vikings est une novel­la de fan­ta­sy avec de l’action, des sen­ti­ments et des cornes de brume. Vous pou­vez dès main­tenant lire le texte inté­gral en ver­sion numérique à prix libre ou com­man­der le livre papi­er pour 7€ ici. Les huit chapitres com­posant ce réc­it seront égale­ment pub­liés pro­gres­sive­ment en accès libre. Voici le second.

Chapitre 2

Ils trot­tinèrent jusqu’à Kirkjubær. Heureuse­ment, au retour, il s’agissait essen­tielle­ment de descente, et Siv n’avait pas de mal à suiv­re Gunnbjörn, d’autant plus que celui-ci por­tait le san­gli­er sur ses épaules. Il avait hésité à aban­don­ner l’animal aux rapaces, mais ce n’était pas quelques non-vivants qui allaient l’empêcher d’avoir de la viande à se met­tre sous la dent.

Lorsqu’ils approchèrent du vil­lage, ils s’arrêtèrent quelques instants devant la ferme de Gunnbjörn, qui se trou­vait sur leur chemin, à la périphérie de Kirkjubær.

Le guer­ri­er lâcha son san­gli­er, et jeta un regard à Siv.

— Tu sais ce que tu dois faire ?

— Sire ! s’exclama sim­ple­ment celle-ci, dans une par­o­die de salut militaire.

— Bien. On se retrou­ve aux écuries. Fen­rir, reste ici.

Tan­dis que Siv tenait le chien pour qu’il ne le suive pas, Gunnbjörn se remit en route vers le cen­tre du vil­lage, alpaguant les quelques per­son­nes qu’il croisait.

— Alerte ! se bor­nait-il à répéter.

Il fut bien­tôt aidé par le son d’une corne de brume qui relaya sa parole de manière plus effi­cace. Lorsqu’il arri­va devant la demeure du jarl, il y avait déjà une petite foule qui était réu­nie. Par­fait. Cela per­me­t­trait de gag­n­er du temps.

Gunnbjörn bais­sa la tête et s’adressa à Har­ald, le jarl, qui se trou­vait au cen­tre de l’assemblée. L’homme avait soix­ante-dix ans, mais restait robuste. Il avait des cheveux courts et blancs et un vis­age dur et couturé de cica­tri­ces que venait nuancer un regard malicieux.

— Siv a vu des marcheurs du haut de la mon­tagne, expli­qua le guerrier.

Il jugea bon de met­tre en avant le rôle de sa ser­vante. Celle-ci restait mal accep­tée dans le vil­lage, aus­si soulign­er son impor­tance dans sa défense ne pou­vait pas faire de mal.

— Ils vien­nent vers nous ? deman­da Harald.

— Dur à dire. Je crains surtout pour le vil­lage d’Apal.

Har­ald approu­va d’un petit hoche­ment de tête.

— Prends quelques chevaucheurs, et allez les inter­cepter. S’ils sont trop nom­breux, tâchez de les attir­er par ici. Le reste des hommes s’occupera d’eux.

C’était la solu­tion qui sem­blait évi­dente à Gunnbjörn. Il était soulagé que ce soit aus­si celle retenue par le jarl, et de ne pas avoir à argu­menter face à celui-ci. Il se con­tenta de baiss­er la tête, puis leva un poing et hurla :

— Chevaucheurs, avec moi !

Il se dirigea ensuite vers les écuries, suivi par une poignée d’hommes. Akim, qui était par­mi eux, s’en détacha et vint trot­tin­er pour se plac­er à côté de lui.

— J’en déduis que la par­tie de chas­se ne s’est pas déroulée comme prévu ? deman­da le jeune homme.

— Siv a réus­si à tuer un sanglier.

— Tu espères tou­jours en faire une guer­rière, hein ?

Gunnbjörn ne répon­dit pas. Il n’était pas d’humeur à dis­cuter des pro­jets qu’il avait pour son apprentie.

— Vois les choses en face, reprit Akim. Ce n’est pas là qu’elle brille.

— Ça ne lui fera pas de mal de savoir se défendre, répli­qua sèche­ment le guerrier.

Akim ne répon­dit pas.

— Je vais chercher mes armes, dit-il plutôt. Je te retrou­ve aux écuries.

Gunnbjörn lui fit un petit signe de tête tan­dis qu’il s’éloignait. À vrai dire, il aurait préféré qu’Akim reste en retrait, mais le jeune homme avait main­tenant son destri­er et bru­lait de l’étrenner au com­bat. Lui-même avait été jeune et pou­vait le com­pren­dre ; et peut-être qu’il aurait bien besoin d’un com­bat­tant en plus. Mais il craig­nait que le jeune homme ne soit blessé, ou pire. Il faudrait peut-être qu’il admette qu’il ne pou­vait pas pro­téger tout le monde.

Il entra dans les écuries, suivi de trois autres guer­ri­ers. Ils n’étaient pas très nom­breux, mais d’autres allaient peut-être encore les rejoin­dre, et dans tous les cas il faudrait bien que cela suff­ise. Au pire, ils se con­tenteraient de détourn­er la horde de marcheurs du vil­lage d’Apal.

Siv était déjà près de son destri­er, et avait apporté ses armes et armures. Gunnbjörn reti­ra sa veste et enfi­la à la place sa cuirasse noire. Celle-ci était faite en tis­su d’Asgard, à la fois plus légère et plus résis­tante qu’une cotte de mailles ou une armure en métal. Comme Har­ald restait au vil­lage, du groupe, il serait le seul à béné­fici­er d’une telle protection.

Il enfi­la ensuite son casque, noir lui aus­si, orné de deux petites cornes tournées vers l’avant, et munie d’une visière trans­par­ente qu’il ne rabais­sa pas tout de suite. Pen­dant ce temps, Siv fix­ait son long marteau d’armes à son destrier.

Gunnbjörn prit quelques instants pour inspecter sa mon­ture. Celle-ci était imposante : entière­ment noire, ses deux roues étaient énormes ; sa selle était plutôt basse, mais les deux branch­es du guidon étaient suff­isam­ment longues pour que cela ne soit pas incon­fort­able, bien au con­traire. Il remar­qua que Siv avait changé la poignée gauche, qui avait pris un coup de lame lors de la dernière bataille.

Pen­dant ce temps, il enten­dit dans son dos Frey­dis entr­er. Plus exacte­ment, il l’entendit lorsque la guer­rière s’exclama d’une voix forte :

— Qu’est-ce qu’on a aujourd’hui ? Encore des non-vivants à décapiter ?

Gunnbjörn se retour­na et fit un petit signe de tête à la grande femme blonde. Il était soulagé de la voir : si elle était un peu plus jeune que lui, elle était plus expéri­men­tée que les autres chevaucheurs et aurait eu le grade de lieu­tenant s’ils avaient été du genre à s’encombrer de grades.

— Hé, la vipère ! lança-t-elle à Siv. Pousse-toi de là, et ne t’avise pas de pos­er tes sales pattes sur mon destrier.

— Puis-je faire remar­quer à votre seigneurie que les vipères n’ont pas de pattes ? deman­da la ser­vante avec un regard éton­nam­ment défiant.

Loin de s’écarter, Siv s’était au con­traire placée au milieu de sa route, et Frey­dis dut la bous­culer pour accéder à sa machine. Gunnbjörn regar­da la scène, inter­loqué. Si un cer­tain nom­bre d’habitants du vil­lage s’étaient, depuis le début, mon­trés peu sym­pa­thiques envers Siv, depuis quelque temps, l’hostilité de Frey­dis deve­nait un prob­lème. Plus éton­nant, sa ser­vante, qui fai­sait d’habitude le dos rond, avait com­mencé à lui répon­dre. Était-ce parce que Frey­dis était une femme, et qu’elle pen­sait qu’elle serait moins dan­gereuse ? Dans tous les cas, il faudrait peut-être qu’il calme la sit­u­a­tion avant qu’elle ne s’envenime trop.

— Un de ces qua­tre, reprit Frey­dis, tu sais ce que je vais faire avec ta langue fourchue ?

— C’est vrai­ment le moment ? inter­vint Gunnbjörn.

Frey­dis fit tourn­er sa hache de com­bat à deux têtes avec un sourire carnassier.

— C’est une mise en jambes avant de pass­er aux choses sérieuses.

Elle s’attela ensuite à fix­er son arme sur son destri­er, et Gunnbjörn déci­da qu’il valait mieux laiss­er les choses là pour l’instant. Il se tour­na vers Siv, qui était aus­si retournée véri­fi­er sa machine à lui. Il ne com­pre­nait pas pourquoi la jeune femme cher­chait à exam­in­er ces mécan­ismes avec autant de pré­ci­sion, mais ça l’arrangeait bien de ne pas avoir à com­pren­dre ni à tri­pa­touiller tout ça lui-même, alors il la lais­sait faire.

— Quelque chose que je dois savoir ? lui demanda-t-il.

— Non, sire. Mais faites atten­tion, je vous en conjure.

— Je fais tou­jours atten­tion, répli­qua-t-il avec un petit sourire satisfait.

Siv leva les yeux au ciel.

— Non, sire. Suite à votre dernière sor­tie, j’ai dû sup­pli­er le maitre forg­eron de me fab­ri­quer le matériel néces­saire à vos réparations.

Gunnbjörn enten­dit un éclat de rire der­rière lui, et se retour­na vers Akim, qui les rejoignait enfin, accom­pa­g­né de quelques retar­dataires. Au moins, comme ceux-ci, il avait déjà enfilé son armure.

— Je par­lerai à mon père. Il n’a sans doute pas idée de l’importance de ton travail.

Siv s’inclina respectueusement.

— Sire Akim.

Celui-ci répon­dit en s’inclinant de la même façon, un petit sourire aux lèvres.

— Miresse des destriers.

Siv rougit et fit un pas en arrière. Gunnbjörn ne put retenir un sourire, mais il était temps de pass­er aux choses sérieuses.

— Bien, tout le monde est prêt ?

Des cris ent­hou­si­astes lui répondirent. Il prit cela pour un oui, et mon­ta sur son destri­er. Il plaça sa main sur la poignée droite, et l’engin s’anima, émet­tant un vrom­bisse­ment sourd.

Gunnbjörn jeta un coup d’œil aux alen­tours. Ils étaient main­tenant une petite dizaine de chevaucheurs. Si les marcheurs n’étaient pas trop nom­breux, cela devrait suffire.

— En avant ! s’écria-t-il avant de démarrer.

***

Siv regar­da les fiers chevaucheurs par­tir, puis rangea un peu le matériel qui trainait. Dans les écuries, en dehors d’elle, il ne restait qu’Oddfred. Comme elle, il avait par­fois la tâche de s’occuper des destri­ers. Et, comme sou­vent, il la regar­dait d’un air mau­vais, peut-être parce qu’elle lui fai­sait concurrence.

— Pourquoi est-ce qu’il t’aime autant, hein ? deman­da le jeune homme.

— Je ne sais pas, répon­dit Siv avec un hausse­ment d’épaules.

— Est-ce que ça l’amuse, de train­er avec un mon­stre ? Est-ce que ça ne lui fait pas mal de te voir souiller son destrier ?

Siv s’imagina un instant en train d’attraper une de ces gross­es clés qui lui ser­vaient à démon­ter les roues des puis­sants engins asgar­di­ens, mais elle prit sur elle pour garder un vis­age impassible.

— Je ne peux pas répon­dre au nom de mon seigneur. Vous devriez peut-être lui demander.

Bien sur, elle con­nais­sait en par­tie la réponse. Si elle ne savait pas exacte­ment — mal­gré quelques soupçons — pourquoi Gunnbjörn avait fait d’elle sa petite pro­tégée, elle savait très bien pourquoi il la lais­sait s’occuper de son destri­er. C’était, essen­tielle­ment, parce qu’elle le fai­sait bien, con­traire­ment à cet idiot d’Oddfred inca­pable de com­pren­dre à quoi ser­vait la moitié des out­ils asgardiens.

Mais Siv ne pou­vait pas répon­dre cela, aus­si se con­tenta-t-elle de pren­dre con­gé en dis­ant qu’elle devait retourn­er à la ferme s’occuper du sanglier.

Elle fit le chemin en por­tant la veste en cuir de son maitre et, lorsqu’elle entra dans la bâtisse de la famille de Gunnbjörn, elle eut la sur­prise de voir que le père de celui-ci avait déjà com­mencé à dépecer l’animal, assis par terre.

Gun­nvald ressem­blait assez à son fils, en plus âgé évidem­ment. Il avait de longs cheveux blancs et por­tait tou­jours la veste du clan même s’il n’avait plus com­bat­tu depuis des années. S’il ne lui avait pas man­qué la jambe droite, Siv ne doutait pas que Gun­nvald serait par­ti affron­ter les marcheurs avec son fils.

— Vous ne voulez pas que je m’en occupe, sire ? deman­da la jeune femme.

Le vieil homme sec­oua la tête et tapota à côté de lui pour l’inviter à s’assoir.

— Ça me fait une occu­pa­tion. Viens plutôt me racon­ter ce que c’était que tout ce tintouin.

Siv obéit, et lui par­la des marcheurs qu’ils avaient vus dans la montagne.

— Hum, fit Gun­nvald, l’air songeur.

— Je suis cer­taine que votre fils… com­mença Siv, mais elle fut interrompue.

— Oh, je ne m’en fais pas pour lui. Mais en cette sai­son, ils sont cen­sés se tenir tran­quilles, non ?

Siv ne répon­dit pas. Elle n’était pas au courant qu’il y avait une saison­nal­ité dans l’apparition des marcheurs.

— Il y a une assem­blée du thing qui com­mence demain, reprit Gun­nvald. Je ne doute pas qu’on décidera d’une nou­velle expédi­tion qui mobilis­era nos meilleurs hommes.

Siv hocha la tête. Avec la plu­part des guer­ri­ers par­tis, cette incur­sion de marcheurs aurait pu pren­dre une tour­nure bien plus sinistre.

— Je n’avais pas pen­sé à ça, sire, admit-elle.

— Ce n’est pas ton rôle.

— Désolée, sire.

Lorsque Gunnbjörn l’avait recueil­lie, son père n’avait pas bien pris la chose. Siv n’avait pas eu tous les détails de la con­ver­sa­tion, mais cer­tains mots qu’elle avait pu enten­dre ain­si que le vol­ume avec lequel ils avaient été pronon­cés indi­quaient qu’elle avait été houleuse.

Depuis, les choses s’étaient apla­nis, et Gun­nvald se con­tentait en général d’ignorer la jeune femme. Ce n’était cepen­dant pas le cas aujourd’hui, et elle ne savait pas sur quel pied danser avec lui.

— Arrête de t’excuser. Je voulais juste dire que j’espère que nos seigneurs, eux, penseront à ce genre de détails avant de vider les vil­lages de tous ceux qui peu­vent se battre.

Siv ne savait pas quoi répon­dre, ni quoi faire de ses mains, tan­dis que celles de Gun­nvald s’agitaient pour découper des morceaux de chair du sanglier.

À côté d’elle, Gun­nvald prit son inspi­ra­tion, comme s’il allait dire quelque chose d’important. Siv se raid­it, pleine d’appréhension, et le temps sem­bla se figer. Puis le vieil homme sec­oua la tête.

— Ah, fit-il. Ter­mine donc de dépecer ce san­gli­er. Je ferais mieux d’aller par­ler à Harald.

Si le vieil homme avait pris son courage à deux mains pour dire ce qu’il avait sur le cœur, peut-être que les évène­ments se seraient ensuite déroulés dif­férem­ment. Au lieu de cela, Siv le regar­da se relever sans l’aider — elle savait qu’il était trop fier pour cela — et par­tir sur ses béquilles.

***

Lorsqu’il vit le groupe de marcheurs, Gunnbjörn arrê­ta son destri­er et leva le poing pour indi­quer à ses chevaucheurs de l’imiter.

Les non-vivants étaient moins nom­breux qu’il l’avait craint, mais plus qu’il l’avait espéré. Ils sem­blaient effec­tive­ment avoir pris la direc­tion d’Apal, mais il faudrait encore un peu de temps avant que celui-ci ne soit menacé.

Il fit signe à Frey­dis de se plac­er à côté de lui.

— Qu’est-ce que tu en pens­es ? demanda-t-il.

Frey­dis rel­e­va la visière de son casque rouge pour mieux exam­in­er la sit­u­a­tion, dévoilant son vis­age orné d’une vilaine cica­trice au niveau du nez.

— Je ne sais pas. Ils seraient plus nom­breux, je serais d’avis qu’on se con­tente d’attirer l’attention pour les détourn­er du vil­lage. Ils seraient moins nom­breux, je pense qu’on devrait charg­er et s’occuper d’eux. Là ? Je sup­pose qu’on a le choix.

— Ouais, admit Gunnbjörn.

Il ten­ta de peser le pour et le con­tre. Charg­er, c’était s’exposer à ce que des hommes soient blessés, ou pire. C’était aus­si la démarche la plus glo­rieuse et la plus héroïque. D’ordinaire, il avait passé l’âge de pren­dre en compte ce genre d’arguments, mais, à la veille d’un thing, il n’était pas à écarter. Si ses guer­ri­ers ren­traient frus­trés et moqués par les autres clans, ce ne serait pas de bon augure.

— Je pense qu’il faut qu’on tente une charge, hein ? soupira-t-il.

À son côté, Frey­dis ne répon­dit pas, et se con­tenta de rabaiss­er sa visière.

— Les gars ! cria Gunnbjörn. On va charger !

Des cris d’excitation lui répondirent.

— Restez groupés et faites atten­tion ! ajouta-t-il.

Il n’y eut pas le même ent­hou­si­asme. Il pous­sa un soupir, et lança son destrier.

L’assaut con­tre un groupe de marcheurs n’avait pas grand-chose à voir avec les engage­ments mil­i­taires habituels. Pour com­mencer, la plu­part du temps, ils n’étaient pas armés. Comme leur nom l’indiquait, ils se con­tentaient essen­tielle­ment de marcher. Oh, et ils mangeaient les gens, aus­si. Peut-être que « dévoreur » aurait été un terme plus approprié.

Si, de loin, leur apparence pou­vait sem­bler humaine, leur com­porte­ment s’en dif­féren­ci­ait large­ment. Ils ne con­nais­saient pas la peur, le froid, la fatigue, la pitié ou le remords. Et ils ne s’arrêtaient pas avant d’être éliminés.

La meilleure façon de le faire était de s’en pren­dre à la tête. Il avait vu des marcheurs con­tin­uer à ram­per vers leur proie après avoir per­du leurs deux jambes.

Ils se déplaçaient habituelle­ment en grands groupes, qui pou­vaient regrouper des cen­taines voire des mil­liers de mem­bres. Indi­vidu­elle­ment, ils n’étaient pas très menaçants, du moins pour des com­bat­tants un peu aguer­ris ; mais la masse pou­vait vite con­stituer un problème.

La stratégie habituelle dans ce genre de cir­con­stances était non pas de lancer leurs destri­ers vers le groupe en espérant les met­tre en fuite, mais de tourn­er sur les côtés en cau­sant un max­i­mum de dégâts tout en évi­tant de se retrou­ver débordés.

Lorsqu’ils approchèrent de la meute, Gunnbjörn fit signe à Frey­dis de pren­dre la tête du petit groupe et lais­sa le reste de ses hommes pass­er devant lui. La plu­part du temps, les meneurs préféraient, comme leur nom l’indiquait, être devant leurs hommes et pas en queue de cortège, mais il trou­vait plus facile d’avoir une vision d’ensemble dans cette posi­tion. Il fai­sait toute con­fi­ance à Frey­dis pour diriger le groupe de façon adéquate et l’éviter de se retrou­ver encer­clé, et il préférait s’assurer qu’aucun de ses hommes ne se retrou­ve désarçon­né. Par ailleurs, il dis­po­sait d’une corne de brume fixée sur son destri­er qui lui per­me­t­tait de sig­naler qu’il fal­lait accélér­er, ralen­tir, ou tout sim­ple­ment de son­ner la retraite. À l’avant, avoir une vision d’ensemble de la sit­u­a­tion était à peu près impossible.

Comme il l’escomptait, Frey­dis engagea le groupe à prox­im­ité de la meute, sans for­cé­ment chercher à porter des coups elle-même. Ce n’était pas son rôle, et une bonne ouvreuse devait rester pru­dente et assur­er la sécu­rité du reste des troupes plus que chercher les exploits. Der­rière elle, les chevaucheurs com­mencèrent à décimer la horde de marcheurs. Cer­tains destri­ers étaient mon­tés par deux hommes, le chevaucheur et un guer­ri­er qui avait ain­si plus de lib­erté de mou­ve­ment pour frap­per à sa guise. En général, il s’agissait de jeunes hommes qui espéraient être choi­sis par les dieux pour devenir chevaucheurs à leur tour.

Gunnbjörn empoigna son marteau d’armes de sa main gauche mais ne cher­chait pas spé­ciale­ment à don­ner de grands coups. Avec la vitesse de son destri­er, l’arme ferait suff­isam­ment de dégâts sans qu’il n’ait besoin de trop se fatiguer, et il préférait garder sa con­cen­tra­tion sur ce qu’il se pas­sait devant lui. Pour l’instant, tout allait bien, les hommes gar­daient la bonne dis­tance avec la meute pour pou­voir l’attaquer sans trop ris­quer d’être désarçon­nés. Devant, Frey­dis s’assurait que le chemin que le groupe suiv­ait était prat­i­ca­ble et évi­tait des pas­sages trop boueux ou en montée.

Gunnbjörn se sen­tit un peu ras­suré. S’ils arrivaient à garder la même dis­ci­pline, ils pour­raient réduire à néant la meute de marcheurs sans subir de pertes. Mal­heureuse­ment, la dis­ci­pline n’était pas for­cé­ment la plus grande qual­ité des hommes du Nord, et il craig­nait tou­jours un élan d’héroïsme inconsidéré.

À bien y réfléchir, il n’y avait pour­tant rien de bien héroïque ni de glo­rieux à leur sin­istre tâche. Il s’agissait essen­tielle­ment d’éliminer des créa­tures déjà à moitié décom­posées et vêtues de hail­lons. Si leur apparence était plus ou moins humaine, en dehors de leurs yeux rouges, leur com­porte­ment était très dif­férent. Des vivants auraient fui ou se seraient ren­dus, mais la meute con­tin­u­ait à essay­er de se bat­tre, si l’on con­sid­érait que « se bat­tre » était le mot approprié.

Frey­dis fit ton­ner sa corne de brume pour indi­quer au groupe qu’il fal­lait con­tourn­er une por­tion plus boueuse et rocailleuse que le reste. Sans doute que leurs destri­ers auraient pu tra­vers­er cet obsta­cle sans encom­bre, mais elle préférait min­imiser le risque de chute. C’était pour cela que Gunnbjörn appré­ci­ait autant lui con­fi­er la tête de l’escouade.

Pen­dant quelques instants, leur détour les mit à l’écart de la meute de marcheurs, et il en prof­i­ta pour faire quelques mou­ve­ments afin de se dégour­dir la main droite, puis, très vite, ils revin­rent au con­tact des créa­tures. Tan­dis que son marteau fra­cas­sait le crâne d’un marcheur, puis d’un autre, il réal­isa que les non-vivants étaient plus proches de lui. Frey­dis avait gardé la même dis­tance qu’avant, mais, der­rière elle, les hommes, peut-être avides de sang ou d’en finir, avaient avancé leurs destri­ers au contact.

Cela per­me­t­tait de gag­n­er du temps, il n’y avait pas à dire : les marcheurs tombaient beau­coup plus vite. La con­trepar­tie, c’était évidem­ment que les risques étaient mul­ti­pliés, et Gunnbjörn dut don­ner un coup de botte à une des créa­tures qui s’était agrip­pée à son destrier.

Ce n’était pas ce qui était prévu, aus­si le guer­ri­er s’empressa d’actionner sa corne de brume. Il était hors de ques­tion de laiss­er ses hommes se met­tre en dan­ger pour une mis­sion de routine.

Mal­heureuse­ment, il était déjà trop tard : devant lui, un marcheur s’était jeté sous les roues des destri­ers, et un chevaucheur avait chuté en ten­tant de l’éviter. Akim, lui, avait per­cuté la créa­ture de plein fou­et. Cela avait été rad­i­cal pour l’éliminer, mais il s’en retrou­vait déséquili­bré. Il ten­ta un moment de repren­dre le con­trôle de son destri­er, qui vira à gauche, puis à droite, avant de gliss­er sur le côté.

— Merde, jura Gunnbjörn.

C’était le pire qui pou­vait arriv­er : des chutes en queue de groupe. Si cela avait eu lieu à l’avant, les autres auraient pu se regrouper autour et pro­téger les acci­den­tés, mais il n’y avait que Gunnbjörn qui avait vu la chose.

Tout en freinant, il action­na une nou­velle fois sa corne de brume. Il n’avait pas réa­gi assez vite pour s’arrêter avant d’avoir dépassé le pre­mier à avoir chuté — était-ce Lotar ? — mais ten­ta de s’intercaler entre Akim et les marcheurs qui fondaient sur lui. Rester immo­bile, dans ces cir­con­stances, c’était la mort assuré. Or, le jeune chevaucheur gisait sous sa mon­ture, coincé par celle-ci et inca­pable de la relever. Gunnbjörn fit vire­volter son marteau en pas­sant lente­ment à droite de l’accidenté, repous­sant les assail­lants autant qu’il le pou­vait. Mal­heureuse­ment, ils étaient trop nom­breux, et, comme attirés par la per­spec­tive d’un fes­tin, ils sem­blaient avoir un regain d’énergie.

Il était hors de ques­tion de rester immo­bile. Gunnbjörn posa le pied gauche à terre, fit tourn­er la poignée de l’accélérateur, et lança son destri­er dans un cer­cle fou autour du blessé, espérant que cela suf­fi­rait à repouss­er les marcheurs.

Il ne se fai­sait pas d’illusion. Ses enne­mis étaient beau­coup trop nom­breux, et il ne pour­rait pas tenir bien longtemps.

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