Déviances vikings

Déviances vikings, chapitre 3

Déviances vikings est une novel­la de fan­ta­sy avec de l’action, des sen­ti­ments et des cornes de brume. Vous pou­vez dès main­tenant lire le texte inté­gral en ver­sion numérique à prix libre ou com­man­der le livre papi­er pour 7€ ici. Les huit chapitres com­posant ce réc­it seront égale­ment pub­liés pro­gres­sive­ment en accès libre. Voici le troisième.

Chapitre 3

Lorsqu’elle enten­dit Gunnbjörn action­ner sa corne de brume, Frey­dis sut tout de suite que quelque chose n’allait pas, et s’empressa de bifur­quer pour men­er le petit groupe de chevaucheurs un peu plus loin de la meute. Là, elle fit demi-tour pour exam­in­er la sit­u­a­tion et sen­tit son cœur se ser­rer. Deux hommes avaient chuté, et Gunnbjörn essayait dés­espéré­ment de les protéger.

Si ce dernier avait pris la déci­sion de s’écarter pour avis­er avant de décider quoi faire, Frey­dis se serait égale­ment accordé quelques instants pour réfléchir à la sit­u­a­tion. À la place, elle lança un cri de guerre et accéléra vers la meute, aus­si fort que son destri­er le pouvait.

Tan­dis qu’elle chargeait, elle sut, en son for intérieur, que c’était une mau­vaise déci­sion. Gunnbjörn lui avait appris à réfléchir avant d’agir, et à ne pas ris­quer la vie de tout un groupe sous le coup de l’émotion. Sauf que, là, tout de suite, Gunnbjörn était en dan­ger et allait mourir si elle ne fai­sait rien.

Alors qu’elle approchait de la meute de marcheurs, sans être entière­ment sure que ses hommes la suiv­aient vrai­ment, elle vit Gunnbjörn tomber, ren­ver­sé par le bond d’un marcheur.

Frey­dis leva sa hache et, même si elle n’y accor­dait pas beau­coup de crédit, elle pria tout de même les dieux de leur accorder leur protection.

***

Gunnbjörn roula à terre et mit quelques instants à repren­dre ses esprits. Il n’était pas exacte­ment sûr de ce qu’il s’était passé, mais il était clair qu’il était main­tenant au sol et avait per­du son marteau dans sa chute. Pour ne rien arranger, il était évidem­ment encer­clé de marcheurs. Heureuse­ment, il lui restait ses deux petites haches qu’il util­i­sait d’ordinaire comme armes de jet, mais dont il déci­da, vu le nom­bre de ses adver­saires, de les garder en main.

Il eut à peine le temps de se remet­tre à genoux avant d’encaisser l’assaut de ses pre­miers assail­lants. Il parvint à planter une hache dans la tête d’un marcheur aux yeux rouges et à la peau décharnée qui lui fai­sait face, mais des bras l’enserraient déjà et entra­vaient ses mou­ve­ments. Il sen­tit une tête approcher de son cou et, craig­nant une mor­sure, don­na un vio­lent coup de coude, par­venant à se dégager tem­po­raire­ment. Il en prof­i­ta pour don­ner un nou­veau coup de hache sans trop pren­dre le temps de vis­er : vu la den­sité de ses opposants, il n’avait pas besoin de le faire. Mal­heureuse­ment, d’autres corps dans son dos lui blo­quèrent rapi­de­ment les bras. Dans un geste quelque peu dés­espéré, il se jeta vio­lem­ment en arrière pour les écras­er de son poids, et parvint ensuite à rouler sur la droite, à nou­veau plus ou moins libre du mou­ve­ment de ses mains.

Cepen­dant, il était allongé sur le dos et encer­clé de marcheurs décharnés. Il réal­isa qu’il avait égale­ment per­du une de ses haches à un moment, mais se servit immé­di­ate­ment de la sec­onde pour écarter, si pos­si­ble défini­tive­ment, un des mon­stres qui se tenait à sa gauche et se fai­sait par­ti­c­ulière­ment menaçant. Cela n’était mal­heureuse­ment pas suff­isant pour lui ouvrir un espace, et il se retrou­va rapi­de­ment écrasé sous le poids des marcheurs qui se jetaient sur lui.

Gunnbjörn pous­sa un cri de douleur étouf­fé en sen­tant une mor­sure à la jambe, même si elle était atténuée par son pan­talon épais. Saloperies. Devant lui, il ne voy­ait que le crâne aux yeux rouges qui s’approchait du sien. Il n’avait plus de cheveux, s’il en avait eu un jour, et des morceaux de sa peau man­quaient par endroits, lais­sant apercevoir une ossa­t­ure d’un gris métallisé.

La chose attra­pa son vis­age avec ses mains. Gunnbjörn sen­tit alors toute son énergie dis­paraitre. Impuis­sant, inca­pable de bouger, il ne pou­vait quit­ter des yeux ceux de la créa­ture. Sa vision devint flou, et bien­tôt il ne voy­ait plus que ce rouge incan­des­cent, comme une lumière qui le guidait vers l’autre monde.

Et puis, cela ces­sa. Gunnbjörn ne vit plus ce rouge omniprésent et, l’espace d’un instant, ne com­prit pas ce qu’il se pas­sait. Puis il vit le crâne fendu en deux, et la lourde hache de Frey­dis remon­ter et frap­per à nou­veau, encore et encore.

Il fal­lut quelques instants au guer­ri­er pour repren­dre ses esprits et, lorsqu’il parvint enfin à se redress­er un peu, il con­sta­ta que plus aucun marcheur ne bougeait autour de lui. Il n’y avait plus que des cadavres inan­imés, par­fois mutilés jusqu’à dévoil­er des corps qui n’avaient rien d’humain, et assez peu de sang étant don­né le car­nage. Les marcheurs ne saig­naient pas beaucoup.

Frey­dis et les autres chevaucheurs étaient déjà repar­tis, pour­chas­sant le reste de la meute. Gunnbjörn se rel­e­va douloureuse­ment, véri­fia qu’aucun marcheur ne bougeait encore autour de lui, et boi­ta vers Akim. Il faudrait qu’il exam­ine la blessure à sa jambe, mais ce n’était pas sa priorité.

— Akim ? deman­da-t-il. Tu es vivant ?

Le jeune homme, dont la jambe était tou­jours coincée par le destri­er, pous­sa un grognement.

— Je ne sais pas. Je pense ? 

Gunnbjörn pous­sa un soupir de soulagement.

— Et Lotar ? deman­da Akim.

C’était donc bien lui qui était tombé juste devant lui.

— Je ne sais pas.

Il n’était pas très opti­miste. Il avait déjà du mal à com­pren­dre com­ment Akim et lui avaient pu en réchapper.

— Laisse-moi t’aider.

Il com­mença par redress­er le destri­er qui était couché sur la jambe du jeune homme. L’engin était lourd, mais, mal­gré la débâ­cle, Gunnbjörn avait suff­isam­ment de force pour pou­voir le faire sans trop de difficulté.

— Quel grand guer­ri­er je fais, hein ? rail­la Akim.

Avant que Gunnbjörn ne puisse l’en empêch­er, il essaya ensuite de se remet­tre debout, mais pous­sa un cri de douleur et s’affaissa de nou­veau par terre.

— Chiotte. Je crois qu’elle est cassée.

Gunnbjörn fit la gri­mace. Cela dit, c’était déjà un mir­a­cle que le jeune homme soit tou­jours vivant.

— Je peux te laiss­er un moment ? deman­da-t-il. Je vais voir l’état de Lotar.

Il s’écarta, lais­sant Akim assis à côté de son destri­er. Il cher­cha un moment où avait chuté le guer­ri­er: il eut du mal à retrou­ver la mon­ture qui était tombée, parce qu’il y avait plus de dis­tance qu’il ne l’avait cru. Il eut encore plus de dif­fi­cultés à trou­ver Lotar. Il y avait trop de corps inan­imés, sur lesquels des cor­beaux avaient déjà com­mencé à se poser.

— Lotar ? cria Gunnbjörn. Lotar !

— Il est mort. On a retrou­vé son corps plus loin. Ou ce qu’il en restait.

Gunnbjörn se tour­na vers Frey­dis. Il ne l’avait pas enten­du venir. Elle était main­tenant à pied, et avait égale­ment retiré son casque. Son vis­age affichait une pro­fonde las­si­tude, et ses vête­ments étaient tachés de sang.

— Merde, fit Gunnbjörn. On a eu d’autres pertes ?

— Pas d’autres morts, non. Je ne sais pas com­ment, cela dit.

Gunnbjörn pous­sa un soupir, et reti­ra son casque à son tour. En dehors de Frey­dis, il n’y avait per­son­ne de proche d’eux : les autres hommes con­tin­u­aient à marcher ou à rouler au milieu des non-vivants, pour véri­fi­er qu’aucun n’allait se relever.

Gunnbjörn n’était pas exacte­ment le genre d’homme qui mon­trait beau­coup ses sen­ti­ments, et il se per­me­t­tait encore moins de le faire sur le champ de bataille. Mais, seul face à Frey­dis, il ne se força au moins pas à cacher sa mine lugubre.

— C’est ma faute, soupi­ra-t-il. Je n’aurais pas dû lancer l’attaque.

La guer­rière lui fit un hausse­ment d’épaules.

— Ils étaient plus forts que d’habitude.

Gunnbjörn s’attendait à ce qu’elle lui dise que ce n’était pas le moment de s’auto-apitoyer ; pas à cette réponse.

Frey­dis ramas­sa une pierre et la jeta vers un des cor­beaux aux yeux rouges qui les regar­daient au milieu du carnage.

— Vous êtes con­tents ? cria-t-elle aux Dieux. Vous pou­vez prof­iter du festin ?

— Tu veux dire quoi, par « plus forts que d’habitude » ?

Frey­dis, qui scru­tait les alen­tours à la recherche d’un autre corvidé sur lequel pass­er sa colère, se retour­na avec un air sur­pris et mit quelques sec­on­des à se rap­pel­er de ce qu’elle avait dit avant cet accès de vio­lence gratuite.

— Ce n’était qu’une vague impres­sion que j’avais, expli­qua-t-elle. Mais regarde.

Elle retour­na le cadavre du marcheur le plus proche. Celui-ci avait la même allure que tous les autres que Gunnbjörn avait pu voir : vêtu de hail­lons, pieds nus, une calvi­tie mar­quée, et des bouts de peau man­quants, dévoilant une ossa­t­ure métallique, d’autant plus sail­lante là où son crâne avait été fendu.

— D’accord, ce n’est pas le plus frais, admit la guer­rière. Mais quand même, aus­si loin dans le nord, à cette période ?

Gunnbjörn devait l’admettre, il avait vu des marcheurs plus mal en point. Cer­tains en étaient même réduits à l’état de squelettes gris, ani­més par une énergie démoniaque.

L’état d’un seul marcheur ne voulait pas dire grand-chose ; mais Frey­dis avait l’air d’en avoir exam­iné un cer­tain nombre.

— Il faut annuler l’expédition, annonça la guerrière.

Gunnbjörn sec­oua la tête.

— Tu sais que ça n’arrivera pas.

— Fais en sorte que ça arrive. Har­ald t’écoute.

Elle le regar­dait avec un air sérieux. Quelque chose qui était récent, chez elle. Elle avait changé, depuis l’expédition de l’an dernier. La femme fougueuse, prompte à prou­ver son courage et sa valeur, avait muri.

Lui-même était passé par le même chemin, mais il lui avait fal­lu plus d’années. Et, s’il doutait de la per­ti­nence de lancer une expédi­tion vers le Lev­ant, d’autant plus dans ces cir­con­stances, il était encore moins sûr de pou­voir con­va­in­cre ses pairs d’y renoncer.

— Je vais faire ce que je peux, finit-il tout de même par dire. Mais je ne garan­tis rien.

***

Après avoir recousu un pan­talon et une robe à la ferme, Siv déci­da de retourn­er aux écuries. Après tout, per­son­ne ne lui avait con­fié de tâche par­ti­c­ulière à faire et il était assez prob­a­ble qu’Oddfred ait quit­té les lieux après le départ des chevaucheurs. Elle pour­rait ain­si trou­ver de quoi occu­per son esprit en atten­dant le retour des guerriers.

Le rap­port du vil­lage aux destri­ers était quelque chose d’assez éton­nant. D’un côté, ces machines étaient cru­ciales pour la défense ou la guerre, de l’autre, elles étaient con­sid­érées comme un cadeau des dieux auquel il ne fal­lait pas trop touch­er. Les machines vivaient leur pro­pre vie, ani­mées par une force mys­térieuse au sujet de laque­lle il valait mieux ne pas pos­er trop de ques­tions. Les machines exis­taient. Elles — ou les dieux, ou une autre force mys­térieuse — choi­sis­saient leur maitre et seul celui-ci pou­vait les contrôler.

On pou­vait éventuelle­ment en chang­er un morceau lorsque celui-ci était trop abimé et si on en trou­vait un équiv­a­lent dans la nature mais c’était, jusqu’à l’arrivée de Siv, tout ce à quoi on se per­me­t­tait de toucher.

Siv avait l’impression de com­pren­dre ces machines. Elle ne savait pas pourquoi, ne se sou­ve­nait pas com­ment elle avait appris les choses qu’elle savait, et pou­vait juste sup­pos­er que cela datait de la vie d’avant son exil d’Asgard, dont les sou­venirs restaient on ne peut plus flous, voire douloureux. Non pas à cause de leur tristesse — même si elle avait son quo­ta de sou­venirs pénibles — mais parce qu’elle ressen­tait un début de migraine lorsqu’elle essayait trop forte­ment de se rap­pel­er de choses trop spécifiques.

C’était à la fois grâce à ces con­nais­sances qu’elle avait été rel­a­tive­ment accep­tée par une par­tie du vil­lage, mal­gré ses autres spé­ci­ficités, parce qu’elle pou­vait claire­ment se ren­dre utile, en tout cas plus qu’Oddfred. Mais cela par­tic­i­pait à sa mise à l’écart : avoir ce genre de con­nais­sances était sus­pect, et vouloir trop touch­er à ces machines divines s’approchait du blas­phème. Frey­dis avait été la plus explicite pour lui faire com­pren­dre à quel point ses travaux, même mineurs, rel­e­vaient d’une abomination.

Par con­séquent, elle préférait faire pro­fil bas autant qu’elle le pou­vait, même si c’était dif­fi­cile. Elle n’avait pas pu s’empêcher de pro­pos­er son idée de mon­ter des cornes de brume sur les destri­ers de Gunnbjörn et Frey­dis, pour amélior­er leur coor­di­na­tion, mais ce n’était qu’une mod­i­fi­ca­tion mineure et sans conséquence.

Elle préférait cepen­dant garder secret ce sur quoi elle tra­vail­lait. Il n’y avait, en soi, rien de bien sor­ci­er : elle se con­tentait de couper des bouts de bois et de les attach­er comme elle pou­vait sur la vieille roue métallique d’un destri­er. L’idée était triv­iale : les destri­ers avaient des roues, qui pou­vaient tourn­er avec une force mys­térieuse. Les moulins avaient des roues aus­si. En mod­i­fi­ant la roue d’un destri­er pour retir­er le pneu et y ajouter à la place de quoi la faire approcher d’une roue à aube, il lui sem­blait que cela ouvrait des pos­si­bil­ités d’utiliser l’énergie asgar­di­enne à d’autres fins que le déplacement.

C’était juste de l’artisanat. Elle ne s’était pas aven­turée à fouiller dans les vraies entrailles d’un destri­er, étant à peu près cer­taine des réac­tions que cela pour­rait provo­quer. Elle était moins sure de celles que pour­raient causer son petit brico­lage, mais, dans le doute, elle préférait le garder caché du plus grand nom­bre pour l’instant.

Heureuse­ment, le bon côté de l’ignorance forcenée de la plu­part des gens sur ces machines, c’est que per­son­ne ne savait vrai­ment ce qu’elle fab­ri­quait. Même Gunnbjörn, depuis qu’il était con­va­in­cu de sa com­pé­tence dans le domaine, ne s’intéressait que de très loin à ce qu’elle pou­vait bricol­er sur sa machine, et pas du tout à ce qu’elle fai­sait de vieilles pièces inutilisées.

Le plus gros risque aurait dû être Odd­fred, qui s’était, jusqu’ici, occupé des destri­ers et trainait le plus dans les écuries ; mais même lui ne s’aventurait que très rarement dans son coin à elle, à part pour lui rap­pel­er occa­sion­nelle­ment qu’elle n’était qu’un mon­stre qui n’avait pas sa place dans le vil­lage. Il évi­tait en général de trop regarder ce que la jeune femme fai­sait avec la mécanique, parce que cela lui mon­trait beau­coup trop pourquoi, juste­ment, elle avait ce sem­blant de place dans le village.

C’est pourquoi, même si c’était en théorie un lieu plus pub­lic, Siv préférait effectuer ses petites expéri­men­ta­tions privées dans les écuries. De fait, tant que c’était ici, elle était libre de faire pra­tique­ment ce qu’elle voulait, per­son­ne ne s’aventurait à y regarder de trop près.

Sauf Frey­dis. Si, au pre­mier abord, la femme avait l’air d’être un peu bour­rue et portée sur la bagarre, et que c’était d’ailleurs tou­jours vrai au sec­ond abord, elle pou­vait égale­ment se mon­tr­er d’une per­spi­cac­ité red­outable lorsqu’elle le souhaitait. Siv ne savait pas trop si c’était parce qu’elle s’intéressait par­ti­c­ulière­ment à elle ou si la guer­rière était tou­jours aus­si vig­i­lante, mais il était clair que ses petites mani­gances n’étaient pas passées totale­ment inaperçues.

***

Mal­gré la mort de Lotar, dont il avait placé le corps der­rière lui pour le ramen­er, comme pour lui offrir une dernière chevauchée, Gunnbjörn trou­vait l’humeur de ses hommes éton­nam­ment joyeuse. Ils avaient mené une bataille, et ils en étaient sor­tis vic­to­rieux. Le fait que cette vic­toire ne leur ait tech­nique­ment rien rap­porté, mis à part le décès d’un homme et des blessures à d’autres, cela sem­blait leur pass­er au-dessus de la tête.

À une époque, il avait été comme ça. Con­naitre une mort glo­rieuse sur le champ de bataille, l’arme à la main, était après tout la meilleure chose qui pou­vait arriv­er à un homme, et la mon­tée d’adrénaline que procu­rait la mon­tée au com­bat valait bien les douleurs que celui-ci apportait.

Akim avait insisté pour chevauch­er son destri­er mal­gré sa jambe cassée. Il était hors de ques­tion pour lui de laiss­er sa mon­ture seule. Là encore, Gunnbjörn avait été pareil, et son père avant lui. Ce dernier avait même con­tin­ué à chevauch­er après avoir per­du sa jambe.

Lorsqu’ils arrivèrent sur la place du vil­lage, un cer­tain nom­bre d’habitants s’étaient réu­nis en les enten­dant arriv­er. Gunnbjörn ne fut pas sur­pris de voir que Siv était déjà là. Il y avait aus­si Har­ald et Gun­nvald, ain­si que quelques guer­ri­ers qui devaient sans doute se deman­der si on allait avoir besoin de leur aide ou pas.

Au moins, Gunnbjörn ne voy­ait per­son­ne de la famille de Lotar. Ça per­me­t­trait peut-être de remet­tre cette épreuve à plus tard. Et, en tout cas, de présen­ter le corps un peu plus dignement.

Il dut d’ailleurs pren­dre des pré­cau­tions en descen­dant de sa mon­ture, bien­tôt aidé par Frey­dis qui avait mis pied à terre avant lui. Ensem­ble, ils allongèrent le corps de Lotar au sol. Autour d’eux, les gens gardèrent un silence respectueux pen­dant un moment.

— Alors, on en est où ? deman­da finale­ment Harald.

Il y avait un temps pour le recueille­ment, mais le jarl avait évidem­ment besoin de savoir si la men­ace avait été élim­inée, ou si un dan­ger planait tou­jours sur le vil­lage. Gunnbjörn lui exposa la sit­u­a­tion som­maire­ment, tan­dis que, de son côté, Siv aidait Akim à descen­dre de son destri­er et à s’assoir sur un banc.

— D’accord, fit Har­ald. Je suis désolé pour Lotar, mais vous avez fait du bon boulot.

Gunnbjörn avait envie de crier qu’il n’avait pas fait « du bon boulot ». Lotar était mort, Akim ne pou­vait plus marcher. Mais, à la place, il se con­tenta de hocher la tête.

— Je vais retourn­er chercher son destri­er, annonça Freydis.

Gunnbjörn se tour­na vers elle, sur­pris. Il ne voy­ait pas pourquoi. Main­tenant que Lotar était mort, la machine ne servi­rait plus à rien, et l’usage était d’habitude de laiss­er la mon­ture d’un défunt là où elle était tombée pour qu’elle retourne à la terre.

— J’aimerais aus­si exam­in­er un peu plus ces marcheurs, ajou­ta la guerrière.

Gunnbjörn haus­sa les épaules. Il n’était pas per­suadé que cela soit utile, mais la zone sem­blait main­tenant hors de dan­ger, et Frey­dis était capa­ble d’assurer ses arrières.

— Fais comme tu veux.

— J’aurais besoin de ta vipère, ajou­ta Freydis.

Gunnbjörn res­ta coi quelques instants, d’abord parce qu’il lui fal­lut un petit moment pour com­pren­dre qu’elle par­lait de Siv, ensuite parce qu’elle ne voy­ait pas pourquoi elle aurait besoin d’elle, et enfin parce qu’il était assez réti­cent à laiss­er les deux femmes seules au vu de leurs dernières interactions.

Siv, de son côté, avait levé un œil, intriguée.

— On pour­rait échang­er un mot en privé ? deman­da Gunnbjörn.

Frey­dis le suiv­it un peu à l’écart, tan­dis que le vieux Inge­mar avait été appelé pour s’occuper de la jambe d’Akim.

— Pourquoi tu as besoin d’elle ? deman­da Gunnbjörn.

La femme le grat­i­fia de son sourire taquin habituel.

— Quoi de mieux qu’une abom­i­na­tion pour exam­in­er des abom­i­na­tions ? demanda-t-elle.

Gnun­björn pous­sa un soupir.

— Aus­si, ajou­ta Frey­dis, c’est la seule qui y com­prend vague­ment quelque chose à ces machines. Pas idiot de l’avoir sur place si, pour une rai­son ou une autre, on ne peut en ramen­er qu’un morceau, hein ?

Il devait admet­tre que cet argu­ment lui sem­blait plus per­ti­nent que le pre­mier. Cepen­dant, il n’était pas entière­ment ras­suré. Il déci­da de pos­er la ques­tion directement :

— Est-ce qu’il va y avoir un prob­lème, avec vous deux ?

Frey­dis lui refit son sourire narquois.

— Je ne vois pas de quoi tu parles.

— J’ai cru remar­quer quelques ten­sions entre vous.

— Des ten­sions ? deman­da Frey­dis avec un air inno­cent qui ne la fai­sait pas le moins du monde paraitre inno­cente. Tu par­les de quoi ?

Gunnbjörn pous­sa un soupir. Il appré­ci­ait Frey­dis et la trou­vait, surtout ces derniers temps, éton­nam­ment raisonnable et de bon con­seil. Mais, par­fois, elle savait lui rap­pel­er qu’elle pou­vait aus­si être une fichue tête de mule.

— Le fait que tu la traites de vipère ou d’abomination, au hasard ?

— On a des rap­ports cordiaux.

— Cor­diaux ? Vraiment ?

— J’ai ma pro­pre vision de la cor­dial­ité. Écoute, Gunn, ça va aller, d’accord ? Va par­ler avec Har­ald, je m’occupe de ça. Et fais exam­in­er ta blessure.

Gunnbjörn leva les yeux au ciel.

— J’aimerais juste qu’elle revi­enne en un seul morceau.

— Je ne compte pas décharg­er ce destri­er toute seule.

Il esti­ma qu’il ne tir­erait rien de plus d’elle, et déci­da que la seule chose qu’il pou­vait faire était de deman­der à Siv si elle était d’accord pour ce petit aller-retour. Lorsqu’il s’approcha d’elle et lui deman­da, elle ne parut pas s’inquiéter de la façon dont Frey­dis allait la traiter :

— J’ai tou­jours eu envie d’examiner ces marcheurs de près, fut la seule chose qu’elle lui dit.

Gunnbjörn esti­ma qu’il n’avait qu’à laiss­er les deux femmes régler leurs prob­lèmes entre elles, en espérant qu’il ne le regret­terait pas. Il les regar­da quelques instants arrimer une char­rette au destri­er de Frey­dis pour pou­voir trans­porter la mon­ture de Lotar, puis il se dirigea vers Gun­nvald et Harald.

— Il faut qu’on par­le de tout ça, leur annonça-t-il.

— Il faut que tu fass­es exam­in­er cette blessure d’abord, lui dit son père.

Le guer­ri­er ne put réprimer un soupir d’exaspération. À son âge, il était encore con­damné à subir ce genre de réflex­ions paternelles.

— Tu ne voudrais pas per­dre ta jambe, ajou­ta Gun­nvald avec un sourire espiègle.

— Et je dois annon­cer la mort de Lotar à sa famille, ajou­ta Har­ald. Soigne ta jambe, et on par­le après.

Gunnbjörn devait admet­tre que la dis­cus­sion n’était pas non plus d’une urgence absolue, et qu’il était temps de dés­in­fecter sa mor­sure. Certes, grâce à son pan­talon, la blessure n’était que rel­a­tive­ment super­fi­cielle, mais cela n’empêchait pas qu’il valait mieux empêch­er que ça empire.

Il alla donc voir Inge­mar, qui en avait ter­miné avec Akim et lui fit signe de l’accompagner dans sa mai­son. Lorsque Gunnbjörn reti­ra son pan­talon et que le vieil homme com­mença a l’enduire d’un onguent puant, celui-ci commenta :

— Tu as eu de la chance de ne pas mourir, avec une mor­sure pareille.

— Oh, arrête, rail­la le guer­ri­er. Tu sais bien que l’effet de leurs mor­sures n’est qu’un mythe.

— Oui, admit Inge­mar. Mais à cet endroit, je me per­me­ts de sup­pos­er que le marcheur n’était pas seul et que tu n’étais pas en très bonne position.

— Non, admit Gunnbjörn. Sans l’intervention de Frey­dis, je serais mort.

— Cette petite a bien grandi.

Gunnbjörn se deman­da un instant si cette phrase voulait dire qu’elle avait beau­coup gran­di, ou qu’elle avait gran­di pour devenir quelqu’un de bien, mais déci­da que ce n’était pas ce qui le préoc­cu­pait le plus.

— Elle trou­vait que ces marcheurs-ci étaient plus agres­sifs que d’habitude. Moins… décomposés…

— Ah, fit Ingemar.

— Tu y crois ? demanda-t-il.

Le vieil homme ter­mi­na son panse­ment en sec­ouant la tête.

— J’ai déjà bien du mal à com­pren­dre com­ment fonc­tion­nent les vivants, alors ces créa­tures ? Ne m’en demande pas trop.

— Hum.

Comme il en avait fini, le vieil homme lui fit un petit sourire.

— Ce que je com­prends, cela dit, c’est que sor­tis des ter­res inter­dites, les marcheurs ont besoin de se nour­rir de nous, de notre énergie, pour sub­sis­ter. Sans ça, ils dépéris­sent lentement.

Il traça un petit cer­cle à la main sur le sol en terre.

— Ils vien­nent des ter­res inter­dites. Fos­sar­javik se situe là, au nord.

Il dessi­na une petite croix au sol.

— Entre les deux, il y a plusieurs chemins pos­si­bles. Des mon­tagnes, des forêts, des plaines, des rivières.

Il dessi­na une sorte d’ondulation pour illus­tr­er ses propos.

— Les marcheurs qui arrivent jusqu’à nous, évidem­ment, c’est ceux qui n’ont pas été élim­inés par d’autres. Au mur d’Einar, ils en mas­sacrent un grand nombre.

Gunnbjörn hocha la tête. Le Mur blo­quait la prin­ci­pale voie d’accès venant des ter­res inter­dites, et empêchait la plu­part des marcheurs de venir dans le nord.

— En général, reprit Inge­mar, ceux qu’on voit n’ont croisé per­son­ne, à part peut-être une âme en peine qui avait le mal­heur de voy­ager seule, et ont erré jusqu’ici. Cepen­dant, si, en chemin, ils ont pu s’en pren­dre à un vil­lage mal défendu…

Gunnbjörn fixa le dessin d’Ingemar avec un air grave, quand bien même le dessin en ques­tion n’apportait en réal­ité pas grand-chose aux explications.

— Donc, résuma-t-il, ils étaient plus forts parce qu’ils avaient réus­si à tuer des gens.

— C’est une hypothèse, tem­péra Inge­mar. Une alter­na­tive, c’est que l’être humain aime chercher une rai­son à un revers de for­tune. Peut-être juste que vous n’avez pas eu de chance, et que Frey­dis a du mal à accepter que ça arrive.

Gunnbjörn devait admet­tre que cela restait une pos­si­bil­ité. Peut-être que la mort de Lotar l’avait plus sec­ouée qu’il ne l’avait perçu. Cela dit, dans le doute, il préférait pren­dre cela au sérieux.

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Ce livre peut égale­ment être com­mandé en ver­sion papi­er sur Ama­zon (6,99€, 114 pages).

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